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MONNAIES FRAPPÉES A L'OCCASION DE LA FÊTE DES FOUS

(Extrait de l'ouvrage du Docteur Rigollot.}

lors de leur entrée dans la cathédrale. Nous donnons ci-dessus le dessin de quelques-unes d'entre elles.

Li:S FOLIES DU CARNAVAL IGl

qui se passait dans le Nord (1); le Midi réclame sa part.

En certains monastères de Provence, on célébrait la fête des Innocens par des cérômonies aussi fan-. tastiques, aussi bizarres que les fêtes du paganisme.

« Ni les religieux prêtres, écrit un ami de Gassendi à ce philosophe, en 1645, ni les gardiens ne vont au chœur ce jour-là ; les frères laïcs, les frères coupe-choux, qui vont à la quête, ceux qui travaillent à la cuisine, les marmitons, ceux qui font le jardin, occupent leurs places dans l'église et disent qu'ils font l'office convenable à une telle fête, lorsqu'ils font les fous et les furieux et qu'ils le sont en effet. Ils se revêtent d'ornements sacerdotaux, mais tout déchirés, s'ils en trouvent, et tournés à l'envers ; ils tiennent dans leurs mains des livres renversés et à rebours, où ils font semblant de lire avec des lunettes dont ils ont ôté les verres et auxquelles ils ont ajusté des écorces d'oranges, ce qui les rend si difformes et si épouvantables qu'il faut l'avoir vu pour le croire, surtout après qu'ayant souf-

(1) Dans la collégiale de Saint-Pierre, à Lille, Millin a relevé cette curieuse épitaphe :

« Au preau cy devant gist Guillemot, fils de Mathieu de Lespine, et de demiselle Agnès de Bordebec dit de le Val, sa femme, lequel trespassa evescjue des Innocens de cette église le XXIX jour de juing l'an mil V' et ung (1501), priez Dieu pour son Ame. » Cette inscription prouve que la fêle des Innocens se célébrait encore au commencement du seizième siècle, à Lille (Millin, Antiquités nationales, t. V.),.

fié dans les encensoirs, qu'ils tiennent en leurs mains et qu'ils remuent par dérision, ils se sont fait voler de la cendre au visage, et s'en sont couvert la tète les uns des autres.

Dans cet équipage ils ne chantent ni des hymnes, ni des psaumes, ni des messes à l'ordinaire, mais ils marmottent certains mots confus et poussent des cris aussi fous, aussi désagréables et aussi discor-

UN ANE MiTRÉ : souvcnir de la Fête des Fous. (Frise archivolte de l'église Saint-Pierre-d'Aiilnay, XII'> siècle.)

dants que ceux d'une troupe de pourceaux qui grondent : de sorte que les bétes brutes ne feraient pas moins bien qu'eux l'office de ce jour; car il vaudrait mieux, en effet, amener des bêtes brutes dans l'église (1), pour louer leur Créateur à leur manière,

(1) Pierre Grégoire, de Toulouse, rapporte qu'en 1243, un prêtre de Soissons, conseillé par une sorcière, administra le

et ce serait assurément une plus sainte pratique d'en user ainsi que d'y souffrir ces sortes de gens qui, se moquant de Dieu en voulant chanter ses louanges, sont plus fous et plus insensés que les animaux les plus insensés et les plus fous (1). »

La diatribe est sévère ; elle n'est que trop justifiée.

Quel que soit notre désir de ne pas contrister la plus belle moitié du genre humain, la vérité nous oblige à dire que les femmes ont aussi joué leur partie dans ces comédies mystiques. Et ceci n'est pas le paragraphe le moins curieux de ce chapitre des mœurs médiévales.

baptême à un crapaud, observant tout le cérémonial propre à ce sacrement; la sorcière fut condamnée à être brûlée. Ce baptême ne dut pas être un fait isolé, puisque l'abbé Thiers, dans son Traité des Superstitions, consacre tout un chapitre aux baptêmes de chiens, chats, cochons et crapauds. Mais il y eut pire : quelque temps après l'assassinat de Henri III, les ligueurs contraignirent les prêtres des paroisses, en leur mettant le poignard à la gorge, de baptiser des veaux, moutons, agneaux, cochons, levreaux, chevreaux, poules et chapons, et de leur bailler les noms de brochets, carpes, barbeaux, truites, soles, turbots, harengs, etc. Cela ne s'est pas fait à un seul lieu, ni par une seule troupe, ni une seule fois, dit l'auteur du Conseil salutaire d'un bon Français à un Parisien, qui rapporte ces sacrilèges {Mém. de la Ligue, t. III, p. 420, in-*»).

(1) Cette lettre, de Naudé à Gassendi, est en latin; elle est tirée de Thiers, Traité des jeux et divertissements (Paris, 168(), n-12), qui en a donné la traduction.

1«4 MœURS INTIMES DU PASSE

Comme les moines, les religieuses ont fêté les Innocens ; elles ont eu leurs abbesses folles, leurs mascarades, leurs danses licencieuses.

Dès Tannée 1212, le concile de Paris faisait défense aux nonnes de célébrer la fête des Fous, Quelque trente ans plus tard, un archevêque du diocèse de Rouen se plaignait que les vierges consacrées au Seigneur se livrassent à ces plaisirs indécents, pendant la fête des Innocens, celle de saint Jean et celle de la Madeleine. « Nous vous défendons, dit le prélat, ces amusements, dont vous avez l'habitude. »

Il leur fut également interdit de revêtir des habits profanes, de chanter des chansons gaillardes, de danser avec des séculiers.

Le public était admis au spectacle qui se donnait, dans certaines abbayes, le jour des Innocens. On y procédait à l'élection d'une petite abbesse ; elle entrait en fonctions aux premières vêpres. L'abbesse véritable quittait sa chaire au verset du Magnificat : Déposait potentes de sede. La petite abbesse prenait sa place et sa crosse, continuait l'office et célébrait, le lendemain, les vêpres jusqu'au même verset.

Un plaisant abbé {\) a fait observer que les femmes (1) L'auteur des Essais historiques sur la ville de Caen, t. II.

tiennent davantage à leurs usages, surtout quand ils sont amusants. Il y a du vrai dans cette boutade.

Au commencement du dix-huitième siècle, les religieuses de l'Artois et du Cambrésis avaient encore coutume de se masquer dans leurs cloîtres, et de revêtir des habits d'homme (1), pour se divertir, a-t-on soin d'ajouter, « honnêtement et danser secrètement entre elles (2)».

En maints endroits (3), évêques, fous et abbesses folles se rendaient mutuellement visite.

Le 29 décembre, jour de Saint-Trophyme, l'archevêque fol allait à l'abbaye de Saint-Césaire, d'Arles,

(1) Un des principaux crimes dont Jeanne d'Arc fut accusée, dans les lettres missives du duc de Bedfort, et pour lesquels la Pucelle d'Orléans fut condamnée à être brûlée vive, est précisément celui d'avoir revêtu des habits d'homme, « chose à Dieu abominable », souligne Monstrclet.

• (2) Journal des Savons, 1702.

(3) On possède un fragment d'une vieille chanson qui se chantait à Rouen; on y trouve les vers suivants, moitié latins, moitié français :

Vir monachus, in niense Julio,

Egressus est e monasterio.

C'est dom de la Bucaille;

Egressus est sine licentia.

Pour aller voir dona Venissia

Et faire la ripaille.

La Bucaille était prieur de l'Abbaye de Saint-Taurin, à Rouen, et la dame de Venisse, abbesse de Saint-Sauveur. Sans doute, ces couplets sont-ils l'écho de quelque médisance du jour, concernant les relations qui existaient entre les deux personnages (Cf. Thomas Wright, Histoire de la Caricature et du Grotesque dans la littérature et dans l'art. Paris, 1875),

100 MCœURS INTIMES DU PASSE

OÙ était une abbesse folle, et il était convenu que l'abbesse du monastère donnerait, le jour des Innocens, à l'abbesse folle, pour régaler l'archevêque fol, six gros en argent, une poule, six pains, six pots remplis de vin, de la mesure del Moustiers, et du bois pour faire du feu au réfectoire.

Si le jour des Innocens était un vendredi, l'abbesse donnait, au lieu d'une poule, trois gros en argent, en sus des six ; mais si l'archevêque fol ne venait pas goûter au monastère avec sa folle compagnie, le jour des innocens, l'abbesse du couvent n'était tenue à rien (1). On peut imaginer quelles indécences (levaient résulter de ce rapprochement de clercs en débauche et de religieuses en goguette (2).

La démonstration nous semble amplement faite, qu'il fut un temps où les sanctuaires chrétiens

(1) Magasin encyclopédique, janvier 1814 (mémoire de Faubis de Saint-Vincens).

(2) Lors de l'entrée des Évoques dans leur diocèse, il se pratiquait en certains endroits, notamment à Troyes, en Champagne, à Florence et Pisloie, en Italie, une cérémonie pour le moins singulière : les Évoques couchaient dans le couvent, dans un lit très richement orné, et mettaient un anneau au doigt de l'Abbesse. Mais on ne se contentait pas toujours de simuler les épousailles, à preuve ce que rapporte l'abbé MoNTLiNOT, dans son Histoire de la ville de Lille, de Henri de Gueldres, évoque de Liège, et d'une Abbesse de l'Ordre de Saint- Benoit.

furent envahis par un peuple en délire ; où les ministres du culte parodièrent, dans une orgie sans nom, les plus saints mystères ; un temps où l'on vit le bâton pastoral se croiser avec la marotte de Momus, le bandeau des princes de l'Eglise ceindre \v front de Triboulet.

Ces cérémonies étranges ou plutôt ces farces grossières ont-elles été considérées par l'Eglise comme des pratiques de dévotion ? On peut dire, à sa décharge, qu'elle les a tolérées plus qu'elle ne les a encouragées. De loin en loin, elle les a même sévèrement condamnées, menaçant de ses foudres les -auteurs et fauteurs de ces désordres ; mais elle a prodigué les bulles et les ordonnances sans grand succès. Elle a rencontré des résistances auxquelles elle s'est heurtée sans pouvoir les vaincre : qu'il nous suffise de rappeler que deux chanoines d'Évreux, pour avoir voulu s'opposer à ces profanations, furent pendus par les clercs au clocher de la cathédrale,

A côté des détracteurs obstinés de ces fêtes impudiques, l'Eglise comptait des partisans fanatiques. Tandis que Gerson, le grand réformateur de la discipline ecclésiastique, tonnait contre ces bouffonneries sacrilèges, un docteur d'Auxerre soutenait, en pleine chaire, que la fête des Fous était aussi saine que celle de la Conception de Notre-Dame. En bon disciple de Rabelais, il s'écriait, sur un ton

de gaillardise épicurienne, prouvant qu'il ne détestait pas de humer le piot :

Les tonneaux de vin crèveraient, si on ne leur ouvrait quelquefois la bonde ou le fosset, pour leur donner de l'air. Or, nous sommes de vieux vaisseaux et des tonneaux mal reliés, que le vin de la sagesse ferait rompre, si nous le laissions bouillir ainsi par une dévotion continuelle au service divin. C'est pour cela que nous donnons quelques jours aux joies et et aux bouffonneries, afin de retourner ensuite, avec plus de ferveur, à l'étude et au service de la religion (1).

Au point de vue de la religion, quelles pouvaient, quelles devaient être les conséquences de ces extravagances pieuses ? Comme l'a écrit un membre éminent du clergé protestant (2), « elles ne pouvaient avoir pour effet que d'affaiblir le sentiment religieux. La seconde conséquence était le mépris du peuple pour le clergé : jamais le clergé ne fut plus abreuvé de mépris qu'en ces « siècles de foi ».

Sans doute peut-on dire, pour l'excuse de ceux qui commettaient ces excès, qu'ils avaient la sagesse de rentrer dans le rang après les fêtes, sans souhaiter ni tenter de prolonger d'un jour le pouvoir suprême que leur accordait le sort (3) ; mais en

(1) Lenient, loc. cil.

(2) Bévue Chrétienne, 1871 , p. 655.

(3) D'après certains historiographes de la fête des Fous, les dignités conférées par les Innocens et les Fous n'étaient pas aussi éphémères qu'on le suppose en général. S'ils n'avaient qu'un jour de triomphe et de pouvoir absolu, ils ne rentraient

dépit de son caractère symbolique, il est indéniable que cette liberté, qu'on n'accordait qu'une fois l'an, dégénéra, par une pente trop naturelle, en licence, ce qui est hélas ! une loi de tous les temps, à laquelle les règlements écrits, pas plus que les arrêts de la discipline ecclésiastique, ne pouvaient rien changer.

L'heure fatale devait sonner, où l'opinion publique s'indignerait de ce qu'elle avait si longtemps supporté, voire approuvé, oubliant ce qu'il y avait eu de louable à l'origine de ces solennités, pour ne conserver que le souvenir des abus commis.

Peut-être, à l'excessive tolérance de jadis a succédé

une trop grande sévérité ; c'est pourquoi nous avons

cru devoir accompagner d'une critique indulgente et

amusée la narration de ces fêtes singulières qui,

après avoir réjoui, puis scandalisé nos aïeux, ont

excité, chez les archéologues modernes, un si vif

sentiment de curiosité.

pas, pour cela, dès le lendemain, dans les rangs obscurs des enfants d'aube ou des vicaires. Ils conservaient des prérogatives particulières, et, selon toute probabilité, ils n'étaient dépouillés de leurs titres que lorsqu'à la fin de l'année, une élection nouvelle leur donnait un successeur.

Jetons de plomb de l'Arclievèque des Innocens, de la paroisse Saint-Firmin, d'Amiens.

LA ISEF DES FOLZ DU MONDK

(Gravure de Hans Sebald Beham)

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