‹ Moeurs intimes du passé (volume 3)Chapitre 34 sur 134 · UNE RIBAUDE, AU TEMPS DE CHARLES VIII · texte numérisé non relu

UNE RIBAUDE, AU TEMPS DE CHARLES VIII

LE ROY nES RIRAL'DS 379

Si nous comprenons bien les textes auxquels nous nous sommes référé (1), les fonctions du Roy des Ribauds ne s'exerçaient que dans des circonstances déterminées.

Sous le règne de Charles VIÏ, les juges ordinaires furent mis en possession de toute la police et de la juridiction criminelles, dans la maison du roi et à la suite de la Cour, et l'officier spécial dont nous parlons en eut l'exécution, sous les ordres de ces magistrats (2).

Les choses demeurèrent en l'état, tant que le roi séjourna dans ses maisons royales ou dans quelqu'une de ses villes. Mais, sur la fin de son règne, la France se trouvant partagée en factions, ce prince fut obligé d'être souvent à la tête de ses armées.

Les juges ordinaires ne pouvaient pas le suivre dans ses campagnes et lui devaient, sur un autre théâtre, leur assiduité et leurs services. C'est alors

(1) V. Origines des dignitez et magislrals de France, recueillis par Claude Fauchet, 2" édition. Paris, MDLVI.

(2) Le Prévôt de Vllôlel était considéré comme Je plus ancien juge du royaume; les insignes de sa dignité consistaient en deux faisceaux de verges d'or passés en sautoir et liés de cordons d'azur, avec la hache d'armes, souvenir des Romains et témoignage de la nature de ses fonctions. Sous Louis XI, le Prévôt de l'Hôtel était le fameux Tristan l'Hermite et sous Henri Hl, ce fut François du Plessis, marquis de Richelieu, grand-oncle du cardinal, (jui fit le procès au cadavre de Jacques Clément, dont le crime avait été commis à Saint-Cloud, résidence royale. [Les Avocats au Conseil du /?o/, par Emile Dos; Paris, 1881, p. 328.)

que le roi attacha, à la suite de la Cour, le Prévôt des Maréchaux, pour y exercer en campagne les mêmes fonctions qu'il avait coutume d'exercer à la suite des armées, et ce prévôt avait sous ses ordres le Roy des Ribauds, qui suivait la Cour en quelque lieu qu'elle fût.

Charles VII, parvenu à la couronne, au plus fort des troubles de l'Etat, et presque tout son règne s'étant passé en guerres, continua d'avoir à la suite de sa Cour, dans ses voyages ou campagnes, un Prévôt des Maréchaux, qui avait des archers pour faire exécuter ses jugements, comme les juges ordinaires avaient leurs huissiers et sergents.

L'office de Roy des Ribauds, reconnu désormais inutile, fut supprimé et depuis l'an 1/i22, il n'en est plus fait mention dans les états de la maison du roi (1).

Au résumé, c'est à l'histoire de la prostitution que se rattacherait plutôt celte royauté déchue. On a vu en quoi consistait la fonction du Roy des Ribauds : à des visites dans les lieux de débauche, pour y faire observer une certaine police, et à prélever une rétribution sur les femmes « folles de leur corps ». Cela ressemble assez à notre service des mœurs ; il n'y manquait que la visite sanitaire.

(1) Le Roij des lîibaux, par de la Mare (L. PrcaoN, op. cil.

Une coutume qui s'est perdue et que nous n'avons pas lieu de regretter : les filles de joie étaient tenues de faire la chambre du lloy de la ribaudie, durant tout le mois de mai (1), l'époque qui annonçait le retour du printemps et des plaisirs amoureux (2). Gomme toutes ne pouvaient s'employer à celte besogne, la faveur était des plus recherchées par. ces dames.

A en croire Du Gange, le Roy des Ribauds avait un droit plus étendu encore que tous ceux que nous

(1) Eclaircissemens sur le Roy des Ribauds, par Gouye de Lon- GUEMAHE (in Lkber, Colleclioti des meilleures dissertations, etc., t. VIII).

(2) Au moyen âge, les rois de France avaient coutume de faire des présents à certaines personnes de leur cour le 1" mai les rois se paraient de vêtements neufs ce même jour. Les comptes de Robert de Varennes, sous -Charles VI, signalent, en 1399, les noms de 200 seigneurs, chevaKers,écuyers et autres officiers de la maison du roi, qui reçurent chacun une « houppelande, pour eulx vestir de la livrée que le roy a faite le 1" jour de may de l'an 1399 ». Les comptes de la^Ghambre aux deniers de 1469-70 contiennent la note suivante, égarée parmi celles qui ont trait aux dons faits par Louis XI aux chapelles de Tours et d'Amboise : « A lui (au roi) encore ledit jour (4 mai 1470) baillé par Guillaume GrafTort, archier de sa garde, pour donner aux fdletles de joye suivants la court pour leur May dix escus..., treize 1., quinze s. t. » Pareille mention se trouve sur le registre des Menus Plaisirs du roi Louis XII, en 1503. La coutume des étrennes au 1*" mai durait encore en 1560 : le compte de l'épargne de François II, pour l'année 1560, contient les dépenses faites par les joyeuses fdles entretenues traditionnellement à la cour, entre autres celles relatives à Jehanne Lignière, « dame des filles de joye suivant la court », chargée de répartir la somme de 40 1. t. « pour les étrennes du 1" jour de may. » i^L Y Intermédiaire, Ki mars 1886, col. 144.

venons d'énumérer, mais qui devait bien sonvent occasionner du scandale, s'il était perçu avec quelque rigueur : ce droit consistait à exiger cinq sols de chaque femme adultère (1). On devine quelles vexations, quelles calomnies en devaient résulter (2) !

Voilà qui n'est pas fait pour rehausser le prestige de cet officier de la couronne qui, du reste, semble avoir eu, à certaine date, à remplir une charge non moins infamante : celle d'exécuteur des jugements criminels (3).

(1) L'IIisloire des inaugurations, de Biîvy, ajoute même que « si elle refusait de payer, il avait droit de saisir sa selle » (chaire ou siège d'honneur, selon Paul Lacroix).

(2) Cette redevance ne s'acquittait pas toujours sans difficulté et les agents du Roy des Ribauds rencontraient parfois une vive opposition : un certain Antoine de Sagiac, qu'on disait commissaire du Roy des Ribauds de MAcon (car, outre le Roy des Ribauds, qui exerçait son office à la cour, il y avait d'autres Roys des Ribauds dans différentes villes et dans quelques maisons princières), périt dans une rixe, en 1580, au village de Beaujêb,où il avait voulu taxer à 5 sols d'amende une femme mariée, qu'il accusait d'avoir commis un adultère. Le mari et le frère de la femme prirent fait et cause pour elle et Antoine de Sagiac, qui vivait aux dépens des malheureuses qu'il mettait à contribution, fut assommé par ceux qu'il prétendait être ses justiciables. Des lettres de rémission "(autrement dit de grâce) intervinrent en faveur des meurtriers, l'enquôte ayant démontré que la vertueuse Colette — c'était le nom de l'épouse outragée — ne s'était pas abandonnée à un autre homme que son mari.

(3) D'après un compte de l'Hôtel du Roi, de 1396, on attribue au Roy des Ribauds 60 sols parisis, pour avoir fait exécuter « Jean Boulert, qui poursuivoit la cour à Compiègne et avoit emblé plusieurs plats et vaisselle d'argent de l'Hostel du Roi; et 68 sols parisis, qu'il paiera au bourreau pour fouir (enfouir) '

Pour conclure, qu'il ait été le premier sergent des maîtresd'hôteljle conciergedu palais du roi, le grandmaître des iilles publiques, ou simplement le bourreau (1), tout à la fois ou successivement, le Roy des Ribauds est un personnage qui a joué son rôle dans l'histoire des mœurs d'autrefois; un rôle qui eut quelque éclat, sinon quelque grandeur, en un temps où bravoure et moralité n'allaient pas toujours de pair.

Il fut un serviteur fidèle de la royauté, un défenseur éprouvé de la personne du roi (2) ; peut-être ne dut-il qu'à un zèle imprudent de voir tomber son sceptre en quenouille (3).

toute vive Pernelle de la Bomette, poursuivante la court, qui fjat prise à Gorapiègne, le Roi estant en icelle, pour vaisselle la court emblée par elle ».

(1) En réalité, le Roy des Ribauds payait le bourreau, mais n'exécutait pas lui-même. Le bourreau de Toulouse prenait le titre de Roy des Ribauds, ce qui n'était pas fait pour relever le prestige de cette royauté.

(2) Un Roy des Ribauds, du nom de Coquelet, mourut subitement d'émotion au sacre de Charles VI, en 1380.

(3) Celui ([u'on regarde comme le dernier titulaire de la charge, Jean Talleran, seigneur de Orignaux, dissuada le jeune comte d'Angoulôme, qu'il voyait fort épris de Marie d'Angleterre, de s'exposer à donner un héritier direct au vieux roi Louis XII. Le futur roi François I'' tint le conseil pour bon, mais paya le conseiller en monnaie d'ingratitude, car il supprima sa charge pour lui substituer celle de Dame des filles de joie suivant la cour, laquelle hérita de l'office du Roy des Ribauds.

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