L ADORATION DES. MAGES
{Musée Breras de Milan.
ij.)
Ronsard fut chargé par le roi de faire Tépitaphe du bouffon (1).
Au règne de Henri II, appartiennent, outre Brusquet etThony, un fou nommé Martin, dont le surnom était le Bailli.
Contemporaine du Bailli, vivait, à la cour, une folle, à laquelle on avait donné le nom de Madame de Rambouillet. Cathelot est une autre folle, *du même temps, qui changea plusieurs fois de maîtresse : elle avait commencé par appartenir à Marguerite de Valois, sœur de François P"" ; plus tard, elle était entrée au service d'Eléonore. d'Autriche.
Les folles de Catherine de Médicis s'appelaient Iq Jardinière et Jacquelle.
Un mot seulement sur le greffier de Lorris (2). Ce
(1) « Au commencement, écrit Brantôme, il estoit un petit idiot, nyais et fat; mais il fut si bien appris, passé, repassé, dressé, alamlîiqué, raffiné et quintessencié par les nattretés*, postiqueries, champisseries, gallanteries et friponneries de la cour, et leçons et instruction de ses gouverneurs, La Farce et Guy, qu'il s'est faict appeler le premier fol du nom; et, n'en déplaise à Triboulet et à Sibilot, il a esté tel que M. de Ronsard, par le commandement du roy, daigna bien employer sa plume pour faire son épitaphe, comme du plus sage personnage de France. » En d'autres circonstances, le Prince des poètes chantait, en même temps, le roi, sa petite chienne, son lévrier et la barbiche de Mme de Villeroy. (Cf. le t. X des Poésies de Ronsard, édition de 1604, ih-12).
(2) Il mourut en lô6G.
* Nallrelés signifie « tours de vilains » ; postiqueries, >< tours de pages ou de laquais » ; champisseries, << tours et pratiques de fils de femmes de mauvaise vie ». Cf. Canel, -op. cit., p. 176, n.
SôC. MOEURS INTIMES DU PASSE
greffier, qui ne touchait ni de près ni de loin à la magistrature, était, en son vivant, fol du roy Charles IX (1). Il ne réussit pas à dissiper les humeurs noires de l'atrabilaire monarque qui fit sonner le tocsin de Saint-Germain-l'Auxcrrois.
Nous avons donné le nom du premier fou que se donna Henri III: il s'appelait Sibilot(2). Ce terme, employé comme synonyme de sot, avait été appliqué primitivement aux oisons. Le fou l'avait emprunté aux sauveurs du Capitole, « à cause de sa simplicité ou niaiserie, qui tenoit de celle d'un oison (3)».
S'il faut ajouter foi au témoignage des pamphlétaires, Sibilot était un monstre, tant au moral qu'au physique. Rien de plus horrible que cet être, rien de plus enclin à l'ivrognerie et à la débauche. Henri III, qui avait du goût pour les bizarreries et les frivolités, que toute une ménagerie ne parvenait pas à distraire et qui s'occupait de ses chiens, de ses perroquets, de ses lions et de ses ours, presque autant que de ses pénitents blancs et de ses mignons, ne pouvait se contenter d'un seul fou : il eut donc
(1) Charles IX eut un autre fou, nommé Des Rozières.
(2) Sur Sibilot, v. Dreux du Radier, Des Fous en titre d'office (Leber, t. VIII, p. 168).
(3) Le DuGHATi
sa folle, la première folle de roi en France, la fameuse Malhiirine.
Mathurine a été mclée à nombre d'événements historiques, Mathurine appartient à l'histoire !
Lorsque Henri IV racheta sa couronne au prix d'une messe et occupa sa capitale sans coup férir, durant la nuit du 22 mars 159^1, il se rendit, après le Te Deiim, au Louvre, qu'il n'avait pas revu depuis la Saint-Barthélémy ; il rentra, les larmes aux yeux, dans cet antique palais de ses prédécesseurs, naguère encore rempli des menées incendiaires delà Ligue. Tout à coup, vient à sa rencontre, dans l'escalier, la folle Mathurine, qui était restée dans le Louvre comme pour le garder à ses rois, et qui accourait avec joie pour saluer son maître, ainsi que le chien d'Ulysse, dans VOdijssée. Une folle de cour, voilà donc quel fut le représentant de la royauté des Valois aux Etats de la Ligue !
Mathurine se trouvait encore auprès de son maître, lors de l'attentat de Jean Châtel. L'assassin, qui s'était glissé jusqu'au roi sans être aperçu, avait tenté de le poignarder ; mais l'arme, dirigée vers la gorge, atteignit la face, « sur la lèvre haute, du côté droit, et lui entama et coupa une dent .1»
A rinstant, le roi, se sentant blessé, et n'apercevant auprès de lui que sa folle Mathurine, croit, tout d'abord, que c'est elle qui a porté le coup : « Au diable soit la folle, s'écrie-t-il, elle m'a blessé ! »
358 MœURS ir<TIMES DU PASSE
Mais sa présence d'esprit n'abandonne pas Mathurine : elle court fermer les portes, afin que l'assassin ne puisse s'échapper, « lequel, ayant esté saisi, puis fouillé, jetta à terre son cousteau encore t6ut sanglant, dont il fut contraint de confesser le fait sans autre force (1 ) » .
La folle du roi eut, dès ce jour, une grande influence sur Henri IV, qui lui accorda maintes fois ce qu'il avait refusé à des seigneurs de la cour. Il l'admettait à sa table, la défendait contre les railleurs. Bien qu'elle figurât au môme rang que les animaux et la domesticité, elle avait sa part aux conseils du roi, et elle ne parait pas en avoir abusé.
Il était de tradition, dans la famille du roi de Navarre, d'avoir des folles. La reine Marguerite, l'aïeule de Henri IV, avait eu déjà une folle, Mlle Sevin (2) ; son petit-fils ne fit que suivre la tradition.
(1) Journal de Henri IV, édition de 1732, p. 64.
(2) Brantôme mentionne Mlle Sevin comme folle de la reine de Navarre, sœur de François I"; il la signale pour l'emploi fréquent qu'elle faisait de l'expression fringuer sur les lauriers: ce qui signifiait... faire la bête à deux dos. Les reines de ce temps-là ne détestaient pas les joyeux devis. Brantôme nous en fournit une autre preuve, dans ses Dames galantes. Elisabeth, fille de Catherine de Médicis et reine d'Espagne, avait un fouî nommé L^at, dont les propos grivois ne semblent pas avoif beaucoup effarouché sa souveraine. Un jour que celle-ci écartant les jambes, disait qu'elle voudrait toucher d'un pie«
Avec Mathurine, on prête au monarque de la poule au pot une ^autre femme remplissant auprès de Sa Majesté le même emploi, et qui se nommait Olivette. Olivette figure dans les cahiers de la Chambre des comptes : sa gouvernante, en 1608, recevait 7 livres pour son honoraire (1).
Henri se plaisait en la compagnie des bouffons et il en eut plusieurs à ses gages. A Pau, il avait auprès de lui et il conserva au Louvre de ces baladins, qui avaient mission de le distraire et de le divertir. La Chambre des comptes de Pau fournit de nombreux renseignements sur Thomin, dont le costume grotesque coûtait assez cher : Antoine Joubert, mercier suivant la cour du roi de Navarre, reçut 8 livres 10 sols, «pour une aune de bougran, 6 aunes de ruban fleuret, 6 sonnettes de Milan, ' et de la soie verte, pour coudre, avec des sonnettes, des houppes au bonnet pointu » de Thomin. Le même mercier fournit, pour le fol, un manteau de serge, une jupe verte, Jaune et rouge, des
le palais de Madrid, et de l'autre celui de Valladolid, le bouffon répliqua tout à trac : « Et moi je vouldrois estre au beau mitan, con un carajo de bourrico para encargar y planta?' la raya ». Cela rappelle trop la réponse de Bassompieri"e à Catherine : « J'aime tant Paris et tant Saint Germain, disait la reine-mère, que je voudrois avoir un pied à l'un et un pied à l'autre. » — « Et moi, dit Bassompierre, je voudrois donc estre à NanterBe; c'est à mi-cherain.') Historiettes de Tallemant des Réaux, édition de 1840, t. IV, p. 204.
(1) Henri IV, par G.-B. de Lagrèze (Paris, 1885), p. 224.
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chausses de toute couleur ; le bouffon était, en plus, affublé d'une ceinture jaune et djun grand nombre d'aiguillettes ! Le tout devait faire un accoutrement d'un singulier effet.
Le roi entendait qu'on eût grand soin de son bouffon : Thomin fut un jour blessé ; le barbier du commun de la maison du roi reçut 18 livres 8 sols, pour l'avoir pansé et médicamenté.
En 1586, le fou tomba sérieusement malade ; il fut gardé par xNicolas Tuys, qui le soigna, nettoya son linge pendant dix-huit jours que dura sa dernière maladie, puis aida à l'ensevelir. Le gouverneur de Thomin commanda son cercueil et fit creuser sa fosse ; lé tout avait coûté û livres 2 sols.
Mais ne nous attendrissons pas : les fous ont mission de nous faire rire et non de nous faire pleurer. C'est surtout pour ses plaisanteries qu'Henri IV goûtait Chicot, qui était passé à son service, après avoir été successivement aux gages de Henri III et de Charles IX.
« Le roy aimoit Chicot tout fol qu'il estoit, conte l'Estoile, dans son Journal, et ne trouvoit rien mauvais de tout ce qu'il disoit, qui estoit cause qu'il s'égaroit en mille folies. Quand le duc de Parme vinst pour la seconde fois en France, en cest an 1592, il(Chicot) dit au roy devant tout le monde :
« Monsieur mon amy, je vois bien que tout ce que tu fais ne te servira de rien à la fin, si tu ne te fais catholique. Il faut que tu voises à Rome, et qu'estant là, tu bougeronnes le pape, et que tout le monde te voie ; car autrement ils ne croiront jamais que tu sois catholique. Puis tu prendras un beau clistère d'eau bénite, pour achever de laver tout le reste de tes péchés. »
Le fou de cour jouissait du privilège de dire toutes les vérités, voire celles qui ne sont pas bonnes à entendre.
Un coup d'épée priva Henri IV de son bouffon ; un coup de hallebarde devait lui donner son successeur.
Celui-ci, un apothicaire de Louviers, se nommait Guillaume Marchand ou Le Marchand, « jovial compagnon, espèce de boute-en-train, fort en renom parmi ses compatriotes ».
L'origine de sa folie mérite d'être contée.
Lorsque en 1591,1a ville de Louviers avait été prise sur les Ligueurs, Marchand avait reçu sur la tête un coup de hallebarde, qui lui dérangea la cervelle. On le donna au jeune cardinal de Bourbon, « qui s'en divertissoit, ainsi que les personnes qui venoient chez lui ». Il fut recueilli par Henri IV, à la mort de son premier maître.
Bien que Mathurine, qui était encore à la Cour, fût une ennemie jurée de la Ligue, le nouveau venm,
364 MCœURS INTIMES DU PASSÉ
un ligueur intraitable, fit bon ménage avec la folle, et le meilleur accord ne cessa d'exister entre ces deux dignitaires de la marotte. En 4522, Mathurine avait encore maître Guillaume pour collègue en folie. Guillaume, qui ne recevait pas moins de dixhuit cents livres de gages, avait survécu à Henri IV et était passé au service de Louis X[1I.
Quant à Chicot, il avait eu pour successeur Nicolas Joubert, sieur d'Angouleueni, qui s'intitulait Prince des sots de la Basoche ; en cette qualité, il avait sa loge à l'hôtel de Bourgogne, son droit d'entrer par la grande porte, et la préséance aux assemblées des maîtres, administrateurs et comédiens de l'hôtel. Angoulevent eut, à plusieurs reprises, maille à partir avec les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, qui lui contestaient la principauté des sots ; il eut môme sa loge saisie par un créancier farouche, mais cet incident n'appartient pas à notre sujet (1).
Nous retrouvons des bouffons gagés à la cour de Louis XIII (2), qui, outre ses fous, avait près de
(1) Pour plus de détails sur Angoulevent, v. Leber, t. VIII, pp. 174 et suiv.
(2) Louis XIII entretint aussi des nains à sa cour ; ainsi en témoigne cet extrait des comptes de l'argenterie de ce roi, à la date du 15 octobre 1616 : « Le quinzième jour d'octobre, donné la somme de 375 livres tournois à un des garçons de la chambre
lui un saulleur, lequel ne recevait pas moins de 800 livres, pour son salaire annuel , un oiseleur et un sifjleur de linottes, à qui Ton donnait 200 livres. L'office de ce précepteur des serins qu'on élevait pour le plaisir du roi, ne fut conservé que quelques années.
On sait que Louis XIII aimait à faire tous les métiers, prenant plaisir à faire la barbe même à ses officiers — et à son bouffon.
Marais (1), — c'était le nom de ce dernier, — après avoir soutenu patiemment l'épreuve de l'opération, qui avait été longue et douloureuse, compta 15 sols, en liards et deniers, et les donna au roi. Celui-ci,
du roy, ayant la charge, soing et conduite des quatre nains de Sa Majesté, nommés Pierre du Mont, Raphaël Dubois, Edme Sanet et Guillaura'e du Petit ; à luy ordonnées tant pour son entretenement que desdits quatre nains, pour sortes d'habillemens...» Arch. nationales, I# 199, fol.l3 v°, citées par A. Chereau, dans ses Éphémérides de l'Union médicale.
(1) Louis XIII eut un autre bouffon, qui se nommait Jean Doucet, dont Tallemant parle dans ses Hislorieties ; mais Jean Doucet n'était pas, comme Marais, attaché en permanence à la maison royale, il n'exerçait ses fonctions que par intermittence. Quant à L'Angely ou Langely, qu'on a dit avoir été au service de Louis XIII, il brilla à la cour du Grand Roi, assistant régulièrement au dîner royal cl se tenant derrière le fauteuil du monarque, « comme dans une forteresse inexpugnable, d'où il lançait la moquerie à pleines mains sur les assistants ». Il a été le dernier fou de roi, en France, précédé dans la tombe par le dernier nain, mort en I6681
s'étant pris à dire que ce n'était point assez : « Je vous donnerai trente sols, répliqua Marais, quand vous serez maîlre ». Cet à-propos, jugé trop spirituel, valut sa disgrâce à celui qui l'avait lancé.
Marais était, s'il faut en croire Talleniant, doué d'un bel aplomb ; n'est-ce pas lui qui disait un jour à son maître : « Il y a deux choses à votre métier dont je ne me pourrais accommoder : de manger seul et de... me soulager en compagnie » ?
Le fait d'avoir toléré une pareille incartade ouvre un singulier jour sur les mœurs d'une époque; mais l'existence même, pendant tant de siècles, des officiers de la couronne dont nous avons narré les hauts faits, n'est-elle pas une cause de plus grand étonnement ?
Cette liberté de tout faire et de tout dire avait ses avantages, si elle n'était complètement dépourvue d'inconvénients. Elle permettait à ces déshérités de la nature de prendre leur revanche de leur disgrâce physique et, à la faveur de leur exceptionnelle situation, de hasarder quelques réflexions de sagesse qu'accueillaient avec indulgence ceux qui les entendaient et qui, par contre-coup, pouvaient profiter au bien'public.
Quel était le singulier personnage et quelle place occupait, dans la maison royale, celui qu'on désignait jadis sous le vocable de Roy des Ribauds ? Quelles étaient ses fonctions à la Cour, de quelles prérogatives, de quels privilèges jouissait-il ? Etait-ce un grand officier de la couronne, ne remplissait-il, au contraire, que des fonctions subalternes ? En quoi consistaient ses attributions ?
Il est un droit que l'on s'est accoidé à lui reconnaître, c'est celui de juridiction sur les femmes qui se livraient à ce que, par un indulgent euphémisme, on a nommé le commerce de leurs charmes.
, Il tirait tribut, dit uii ancien auteur, des lieux infâmes.
Toutes les femmes publiques qui suivaient la Cour logeaient chez lui. Les jeux de dés, les brelans, les mauvais lieux et les femmes publiques de la Cour lui devaient chacun deux sols^ qu'ils lui Versaient
368 MCœURS INTIMES DU PASSE
toutes les semaines (1). C'était comme le grand-maître de la prostitution, en un temps où celle-ci était encore peu ou point réglementée.
Ailleurs, on nous le représente sous des traits différents: c'était un officier qui avait la garde tant de la chambre et de la salle que de la maison du roi. Le prince n'était pas plutôt couché, que ledit officier explorait les coins et les recoins du palais, avec une torche allumée, pour s'assurer qu'ils ne recelaient aucun individu suspect. Et ce n'étaient pas tant les larrons ou les assassins qu'il recherchait, il risquait plutôt de trouver dans une attitude non équivoque quelque galant se croyant à l'abri de toute surprise. Voilà ce que dut être, à l'origine, la fonction dévolue plus tard au Roy des Ribauds.
(1) Il existe, aux archives de Douai, un cartulaire dans lequel se trouve une ordonnance des échevins de cette ville, datée de l'an 1242, et portant que « les jeux de dés, brelenq, boules et autres, étant interdits au roi des ribauds, il percevra à l'avenir, sur chaque femme de folle vie demeurant à Douai, en estuves ou en bourdel, pour bienvenue : pour la première fois, deux gros ; sur chacune de ces femmes, par mois, un gros ; si elles changent de maison en ville, un gros ; sur chaque individu tenant hostel ou bouticle, hébergeant ou soutenant telles femmes de folle vie, un gros chaque mois ; sur chaque femme d'estuve ou de bourdel, à la Saint-Pierre, un gros, et à la fête de Saint- Rémy, un gros; sur les femmes mariées, filles ou meskines^j qui mésuseront de leur corps, le dit Roi pourra prendre à soi profit le mantel ou capperon. Il pourra prendre aussi à soi profit l'habit du ladre venant habiter la ville sans permis sion. » Intermédiaire des Chercheurs et Curieux^ 25 février 1878| ool, 109.
es cq
L'officier qui la remplissait devait veiller à expulser des résidences royales tout individu étranger au palais, homme ou femme, qui y avait pénétré. Vagabonds ou prostitués, il les jugeait souverainement et faisait battre de verges les délinquants.
Cette charge a dû être, dans le principe, instituée dans ces vastes fermes [villse) ou centres d'exploitation agricole et manufacturière, que les rois francs possédaient, sur divers points de leur empire, et dont les revenus composaient la principale richesse du fisc royal (1).
Serfs et serves n'étaient maîtres ni de leur corps, ni de leur temps. Leur travail, leur santé et leurs mœurs se trouvaient protégés par une autorité tutélaire. Gomme ils auraient pu souffrir du contact malfaisant des femmes de mauvaise vie ou de celui d'un individu atteint d'un mal susceptible de se communiquer, tel que la lèpre, l'officier à qui appartenait spécialement ce soin, interdisait aux intrus l'entrée et le séjour des villes royales.
Cet officier ne portait pas encore le nom de Roy des Bibauds, qu'on ne voit apparaître pour la première fois qu'en l'an 1214 : sur la liste des prisonniers qui furent faits à la bataille de Bouvines, il est fait
(1) Histoire de la Proslilalion chez tous les peuples du monde, par Pierre Dufoub, t. IV, chapitre VIII. Paris, 1852.
mention d'un « Roy des Ribauds )),à qui l'on remit un de ces prisonniers.
Les gages de ce fonctionnaire, fixés par le roi Philippe, dit le Hardi, fils de saint Louis, étaient de six deniers par jour et une provende. Il avait, en outre, ( un varlet en gages et soixante sols pour robbe par an (1) ».
Une ordonnance de 1321 lui attribue « six denrées de pain et deux quarts de vin, une pièce de chair, une poule et une provende d'avoine, et trois deniers de gages ». Mais il ne mangeait plus, dès lors, à la Cour, devait se tenir hors la porte, et « garder., que n'y entre que ceux qui doivent entrer (2) ».
Le Roy des Ribauds avait des varlets et des archers pour exécuter ses ordres. Sa fonction, consistait alors « à chasser les ribauds et mauvais garçons de la Cour », c'est-à-dire la multitude de fainéants et
(1) Le Prévost de VHostel, par Pierre de Miraumont, dans le Roy des Ribauds, par Ludovic Pichon. Paris, Claudin, 1878.
(2) « Item li roy des ribaux, qui estoit au mareschal, ne mangera à court (à la Cour)^ mais il aura vj denrées de pain, Ij quartes de vin, 1 pièce de char et 1 poule et 1 provande d'avoine et XIIJ deniers de gaiges, et sera monté par l'escuyer; et se doibt tenir toujours hors de la porte et garder illec que il n'y entre que ceulx qui y doibvent entrer ». Cest l'ordenance de lostel li roi Cballe de France (Charles IV, dit le Bel), faicte à Paris au mois de janvier MCCCXXJ (1321). Rapportée par Leber, Essai sur rapprécialion de la fortune privée au moyen âge, seconde édition (Paris, 1847}, p. 153.
de vagabonds qui suivaient ordinairement celle-ci. Il avait pouvoir de les punir, même de les bannir, « sans autre forme ne figure de procez ». Ainsi s'explique le titre qu'il portait. De même qu'il y avait un Roy des Merciers et des Arquebusiers, un Roy * d'Armes et de la Basoche, de même y avait-il le Roy des Ribauds.
Le mot de ribaiid en France ou de ribaldi, en Italie, ne se peut prendre en bonne part, prononce doctement Nicot, dans son Dictionnaire français. « Ajoutez-y le mot de Ribaude, encore y trouverezvous plus de honte (1). » Il fut un temps, cependant, où le mot a été réhabilité. C'est à Philippe-Auguste qu'on doit cette réhabilitation.
Philippe avait remarque le courage, le mépris de la vie que montraient, dans les combats ,ces hordes pillardes, qui suivaient ses armées, accompagnées de femmes débauchées se livrant à tous les excès (2).
Cette bande de ril)auds et de ribaudes, qu'aucun frein ne contenait, fit de telles prouesses sous les
(1) Ribaux, Ribaudes, Roy des Ribuux, par Estienne Pasquier {Recherches sur la France, t. I, in-f»).
(2) Cet usage de faire suivre les armées par des troupes de fllles de joie destinées aux plaisirs de la soldatesque remonte à la plus obscure antiquité. Darius et Alexandre se faisaient suivre par un nombre considérable de femmes et les Mémoires sur l'ancienne chevalerie mentionnent qu'au moyen âge, une troupe de 1..500 à 2.000 filles de débauche accompagnaient les soldats (Cf. Inlermédiaire, 10 mars 188<j, col. 143).
yeux du roi, que celui-ci, sans lui imposer une discipline trop sévère, la transforma en une milice redoutable, dont il confia le commandement suprême à un officier de sa maison, à celui que nous connaissons déjà sous le nom de Roy des Ribauds, et qui prenait, en temps de guerre, la qualité de sergent d'armes du roi.
Remplissait-il un rôle acjif dans les batailles ? On n'est pas très fixé à cet égard. Il exerçait, par tradition, une autorité redoutable, sur les auteurs des délits de toute nature commis dans le domaine de sa juridiction, et cela suffisait à assurer son prestige.
Il se faisait suivre d'un geôlier et d'un bourreau et ne mettait pas d'intervalle entre la condamnation et l'exécution. Il prononçait la peine de mort aussi facilement que des peines légères, qu'il ne séparait jamais d'une amende à son profit. Aussi cette charge devint-elle rapidement des plus lucratives, tant du fait de ces amendes que des redevances prélevées sur les tavernes, les brelans et les filles publiques.
Le Roy des Ribauds devait avoir sa part dans le butin que rapportaient ses troupes de leurs expéditions ; ses troupes, pour mieux dire un ramassis de bandits, qui avaient la plus détestable des repu-
tations : « des voleurs, des bannis, des fuyards, des excommuniés», ainsi les désigne Matthieu Paris.
(( Des vilaines gens, aussi méprisables devant Dieu que devant les hommes ; des scélérats, se parjurant sans cesse, jouant aux dés, traînant avec eux leur concubine, constamment pris de vin », ainsi les dépeint un autre chroniqueur (1).
On présume que la compagnie des ribauds fut licenciée après la mort de Philippe-Auguste. Si les ribauds figurent encore dans toutes les croisades, dans toutes les guerres, dans toutes les chevauchées, ils ne diffèrent plus des « goujats d'armée » : ils sont mal armés, mal vêtus, si bien que le proverbe nu comme un ribaud avait cours dès Tannée 1230 (2), Ils entrèrent, sans doute, pour une bonne part, dans ces bandes à! aventuriers, de routiers, de brabançons, qui exercèrent leurs exploits jusqu'à l'avènement de Charles Y.
Depuis le temps de saint Louis, où l'on appelait ribaux « les gens de peine et forts hommes, tels que les crocheteurs et porte-faits (3), » on voit que les
(1) Chronique de Longpont, citée par Paul Lacboix (bibliophile Jacob).
(2) llisloire de la prostitution, t. IV, ch. cit.
(3) Guillaume de Lorris assure que les crocheteurs et les porte-faix en Grève, de son temps, étaient désignés sous le nom de Ribaux (Cf. le Roman de la Rose et V Intermédiaire, 25 août 1887).
376 MœURS INTIMES DU PASSE
attributions de ce bizarre personnage s'étaient singulièrement modifiées (1).
A la mort de Charles VI cl durant tout le règne de Charles VII, le Prévôt de l'Hôtel avait charge de la police et de la justice de la Cour. S'il y avait exécution criminelle, le Prévôt avait pour lui l'or et l'argent de la ceinture du malfaiteur ; les maréchaux se réservaient le cheval et le harnois, « et tous aultres outils ». On abandonnait au Roy des Ribauds les draps et les habits ; celui-ci prélevait, en outre, deux sols par semaine, « sur tous les log-is des bourdeauz et des femmes bordelicres » et avait, comme nous l'avons indiqué, « cognoissance sur tous jeux de dez, de brelans, et d'autres qui se font en ost ou chevauchée du Roy (2) ».
Le Roy des Ribauds relevait, à l'époque, du Prévôt de l'Hôtel il ne doit pas être confondu avec lui : c'étaient deux offices distincts.
(1) Le Roi des Ribauds élail payé, en 1285, comme le valet de chiens : il touchait, par jour, 6 deniers de gages (2.85 au taux de l'argent, en 1847). En 1321, sous Charles le Rel, il recevait 13 deniers de gages par jour (soit 4 fr. 48) et était nourri. Plus tard, sous Charles VI, le roi des ribauds était payé à raison de 4 s. par jour, donnant 73 1. par an, qui correspondraient à plus de 4.000 francs de notre monnaie. (Leber, Essai sur l'appréciation de la fortune privée au moyen âge, 2' édition, 1847, pp. 64 et 153.)
(2) Le Prévôt de VHostel, par Pierre de MirauiMONt.