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LA VIE D AUTREFOIS, RACONTÉE PAR LES MISÉRICORDES DE STALLES

De tous les arts, Viollet-le-Duc le déclarait il y a bien des années, « l'art de l'architecture est certainement celui qui a le plus d'affinité avec les instincts, les idées, les intérêts, les progrès et les besoins des peuples. C'est dans l'architecture que se découvrent les premières traductions de la pensée humaine ».

Avant la découverte de l'imprimerie, le peuple n'a, pour tout livre, que les œuvres de pierre; c'est à l'église, où il s'assemble à jours déterminés, mais dont la porte lui est ouverte à toute heure, qu'il lui est loisible de s'instruire, de s'efforcer à déchiffrer le sens des nombreuses figures qui y sont groupées, comme dans un musée accessible à tout venant. Ce sont les archives de ces illettrés, « qui ne savent pas l'escripture », et moins encore la lecture.

Où eussent-ils trouvé plus ample matière à ensei-

MŒURS INTIMES nu PASSl^

gnement ? N'est-ce pas toute l'histoire anecdotique et pittoresque de la société qui s'y déroulait sous leurs yeux ? Et n'est-ce pas aussi grâce aux vestiges de ces témoins d'une époque disparue, qu'ont respectés les injures du temps et des hommes, que nous pouvons, à notre tour, reconstituer cette histoire ?

L'étude des manuscrits, des miniatures, des enluminures, nous a révélé bien des traits de mœurs ignorés, bien des détails de la vie de nos ancêtres jusqu'alors insoupçonnés ; mais il est une source d'information qui, quelque exploitée qu'elle soit depuis quelques années, est loin d'être tarie ; à cette source celui-là ne saurait trop puiser, qui tient à se rendre compte de l'évolution, du développement de l'activité humaine.

Pour arriver à ces fins, il faut s'attacher à déchiffrer « la pensée déposée par nos pères dans ces milliers de figures qui étonnent les artistes modernes par leur aspect étrange etleur nature complexe (1) ».

Au premier abord, ces sculptures, plutôt frustes, ne présentent qu'un rapport lointain avec l'art proprement dit ; mais, si leur valeur artistique est contestable, indéniable est leur valeur documentaire.

Ainsi que Ta précisé un des précurseurs en cette

(1) CÉSAR DaLY.

matière (1), l'art tel que l'étudient les archéologues (et nous pourrions ajouter riiistorien des mœurs) n'a rien à voir avec le contrôle des esthéticiens. L'archéologue n'enseigne pas, il constate. La sérénité, la pureté des lignes dans les œuvres d'art, lui semblent sans doute préférables à l'expression du baroque et du grotesque ; il n'en recueille pas moins précieusement ces formes grimaçantes, qui lui donnent une idée plus exacte et plus vive des mœurs, des coutumes et des usages du passé, qu'un pur et noble contour.

C'est surtout dans l'art flamand que se vérifie la thèse qu'a tenté de faire prévaloir, par de nombreuses publications, le critique dont nous venons de reproduire le texte.

L'art flamand, comme vient de l'établir l'auteur du remarquable ouvrage (2) où nous avons puisé nos éléments d'information, l'art flamand, qui fut toujours démocratique et populaire, a trouvé, dans le genre satirique et grotesque, son expression la plus intime et la plus puissante.

Au point de vue folklorique, c'est là que nous surprenons la vie intime et réelle de ces turbulents artisans médiévaux, comme celle des artistes qui, sortis

(1) Champfleury, Histoire de la caricature au moyen âge.

(2) L. M^TERLiNCK, conservateur du Musée de Gand, le Ge re satirique, fantastique et licencieux dans la sculpture ^amande et wallonne: les miséricordes des stalles, art et folklore. Paris, Jean Schemit, libraire, 52, rue Laffitte. 1909;

MœURS INTIMES DU PASSK

du peuple, partageaient ses plaisirs et ses peines. C'est tout un coin de la vie du moyen âge qui

LES DIVliRSES PARTIES D'UIS'K STALLE.

A. Parcloses ; — B. Accoudoirs ; — C. Dossier.

est sinon révélé, — nous avions, par ailleurs, été informés — du moins plus exactement, plus matériellement mis en relief.

Dans les stalles de miséricordes, qu'étudie plus

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spécialement Térudit qui nous sert de guide, revivent maints épisodes de l'existence de nos pères, dont il ne nous est resté qu'un souvenir plus ou moins effacé. Là se retrouvent, traduits par un ciseau naïf, leurs réjouissances, leurs fêtes, leurs pèlerinages, où la pudeur publique se montrait moins offensée que de nos jours parles manifestations d'une licence sans frein. Nous assistons aux anciennes cérémonies liturgiques, à la procession des Flagellants, à la fête des Innocents et des Fous, au défilé du cortège des ribauds et des ribaudes, sous la conduite de leur roi.

Il est telles peines et tels supplices qui fourniront l'occasion à ces « huchiers » audacieux d'exercer leur verve satirique, laquelle ne ménagera pas plus le prélat que le moine, le seigneur que le pcrf.

Touies les plaies sociales, le paupérisme, le brigandage, la prostitution, sont impitoyablement mises à nu par ces artisans probes, qui ne craignent pas de nous dévoiler les cruautés des répressions judiciaires, les châtiments affreux dont furent victimes les malheureuses névrosées, accusées d'avoir conclu un pacte avec le Diable !

On comprend, sans qu'il soit besoin d'y appuyer, pour quel motif ces imagiers humoristiques ont choisi de préférence les miséricordes de stalles, c'est-à-dire la partie qui était en contact avec la région du

corps qui n'est pas la plus noble de notre individu. On devine leur intention malicieuse dans le choix de ces consoles, pour y représenter des sujets profanes empruntés à la vie usuelle, ou qui illustraient des dictons et des proverbes que nos ancêtres aimaient à rappeler dans toutes les circonstances de leur vie. On s'explique non moins aisément que ces sculptures, d'une hardiesse parfois inconvenante, aient été peu à peu détruites par un maillet pudibond et qu'il n'en subsiste que de très rares spécimens. C'est, hâtons-nous de le reconnaître, ce qui donne un intérêt particulier au travail si consciencieux et, par bien des côtés, si neuf, dont nous voudrions essayer de présenter un Tidèle et consciencieux raccourci.

Des stalles antérieures au douzième siècle, il n'en reste plus guère aujourd'hui ; peut-être n'a-t on pas lieu de trop regretter ces lourds sièges primitifs, où devaient se traduire les tâtonnements d'un art incertain cherchant encore sa voie.

Dans le siècle qui suit, les stalles d'églises, sans être d'un style bien déterminé, attestent une certaine recherche d'élégance, unie à une sobriété qui n'est pas sans charme.

Ce n'est qu'aux quinzième et seizième siècles que

la décoration sculpturale et, plus particulièrement, l'ornementation des miséricordes de stalles devient plus soignée ; c'est aussi à cette époque qu'elles offrent le plus d'intérêt, au point de vue satirique ou folklorique. C'est qu'alors elles reflètent la vie quotidienne, les « bourdes » joyeuses et les plaisanteries grasses qui s'épanouissaient librement, les turbulents divertissements qui sotivent finissaient par des mêlées furieuses où le sang s'épanchait à flots.

Auparavant, les sculptures des miséricordes étaient d'une facture plutôt barbare et les sujets peu variés. Il s'y retrouvait un écho du monde primitif d'alors.

C'était le temps des Croisades. Le château féodal tenait, courbés sous son joug, les manants d'alentour ; la crainte de l'homme qui les faisait trembler se retrouve évoquée dans les stalles : il y est représenté sous les traits d'un personnage à la fois moustachu et à la longue barbe, les yeux animés par la fureur, la bouche ouverte, comme pour proférer une imprécation.

A côté et non loin de ce soudard, dont on n'ose affronter la colère, se voit le nègre, qui symbolise le Turc infidèle, l'ennemi de la chrétienté. Ces deux croquemitaines nous disent les préoccupations et les terreurs de ce peuple, qui vivait dans la crainte de son seigneur et dans l'appréhension de cet inconnu lointain, qu'il allait être appelé à combattre.

Mais il est un autre sujet de terreur pour l'homme du moyen âge: c'est le Démon, c'est Satan. Plus encore que le Turc mécréant, la figure représentant le diable inspirait de l'eiïroi à ces malheureux déjà terrifiés par le tableau effroyable, ({ue leur faisaient les prêtres, des châtiments que hnir réservait le prince de l'Enfer.

La croyance au diable était alors générale ; on citait ses méfaits, on le raillait : donc on le craignait. Et ce n'étaient pas toujours les rustres ou les gens de basse condition qui montraient le plus de crédulité : des artistes, des hommes qu'on aurait pu croire, en raison de leur éducation, affranchis de ces préjugés, ne cherchaient pas à dissimuler leurs appréhensions. N'est-ce pas Benvenuto Gellini qui, dans ses Mémoires^ rapporte les conjurations auxquelles il se livra avec son ami, le prêtre nécromant? Il avoue ses angoises, ainsi que celles de ses camarades, ajoutant foi aux incantations qui devaient leur livrer le secret de la pierre philosophale, « pendant qu'à la lueur du foyer, dont la flamme s'alimentait de drogues fétides, le Colysée se remplissait de légions d'esprits infernaux et que l'enfant, qui était sous le talisman, poussait des cris d'épouvante, assurant qu'il voyait un million d'hommes terribles et mena-

çants, et quatre géants, armés de pied en cap, prêts à pénétrer dans le cercle magique. »

Des scènes de sorcellerie où parait le démon figurent fréquemment sur les miséricordes de stalles. L'église Saint-Sauveur, de Bruges, en offre un exemple typique. Mais ce n'est point le seul: sur une console sculptée de Téglise de Boos (Seine-Inférieure), une femme, demi-nue, chevauche un démon à pieds de bouc, célébrant sa victoire aux sons d'une trompette tliébaine : c'est l'illustration d'un proverbe flamand, signifiant le triomphe de la femme sur le démon (p. 90).

Des sculptures diaboliques se retrouvent dans différentes églises ou abbayes d'Angleterre, à Westminster, Winchester, etc.

Le sujet ne varie guère : ce sont, presque invariablement, des sorcières montées sur un énorme chat et qui se rendent, sur cette monture singulière, au sabbat.

Une des gravures que nous reproduisons (p. 91) atteste que les sorcières se rendant au sabbat n'étaient pas toujours les vieilles mégères que l'effroi populaire se plaît à imaginer.

Celle qui fait le plus bel ornement de l'écoinçon de l'église Notre-Dame, de Hal, est, oserons-nous

STALLES OU CRËDENCES OË

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