GARGOUILLE DE L'ÉOLISE N0TRE-DAME-DE9-MARAI
( ViUefr anche-sur -Saônefj
tagne, des archéologues ont relevé, à l'extérieur des églises ou dans les ruines d'anciennes abbayes, diverses sculptures faisant allusion à la triste habitude d'Onan, mise en pratique par des singes de pierre gravement accroupis (1); on a même signalé un vrai Friape, sculpté au chevet de l'église romane de Brioude !
La bestialité, ce crime si énergiquement réprouvé par nos mœurs, est figurée dans certains édifices du moyen âge, mais avec une licence moins effrénée que dans les sculptures antiques (2). Il s'y joint même je ne sais quelle naïveté grotesque qui adoucit ce que ces sujets ont de hideux. Dans ces priapées étranges, dans ces caricatures plus ou moins obscènes, il faut voir les manifestations d'un art ultra-réaliste, plutôt qu'un dévergondage d'imagination ou une débauche calculée.
, Pourquoi l'Eglise les a-t-elle si longtemps tolérées ?
(1) Au-dessus d'un portail latéral de la cathédrale d'Orléans, deux groupes, formant gargouilles, attirent l'attention du promeneur : l'un de ces groupes représente un singe accouplé avec une femme; l'autre représente la même femme, en position obstétricale, accouchant d'un singe, placé entre ses jambes et relié à la vulve par le cordon ombilical. {Chron. méd,, 1906, p. 548.)
(2) Bulletin des arts, 10 février 1848i
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Sans doute ne jugeait-elle pas superflu, pour l'éducation moralisatrice des masses, de laisser subsister la représentation des vices sous leurs traits les plus hideux (1).
« Qu'on ne s'étonne plus, écrit un archéologue vendômois, qu'on ne s'étonne plus de voir le temple chrétien accueillir les représentations satiriques et ces grandes masses de peuple qui se portaient sous ses voûtes (2). En toute occasion, il fallait, par la sculpture, la fresque et le vitrail, flétrir ce qu'il y avait d'exorbitant dans tel ou toi acte saillant de l'époque ou de la localité, bafouer, stigmatiser tel ou tel personnage fâcheusement connu... C'était la corrélation de ce qui se pratiquait, dans un autre ordre d'idées, lorsqu'on retraçait la figure des saints, des bienfaiteurs de l'église ou de ses défenseurs. »
(1) « On comprend, écrit le docteur Er\. Martin {Hisl.' des monstres ; Paris, 1880, p. ,53), qu'après avoir assiégé les esprits, la superstition ait eu la puissance de faire éclater ces épidémies de convulsionnaires dont l'histoire nous a transmis les douloureux détails; qu'elle ait imprimé'ses terreurs jusque sur les nior.uments sacrés; qu'elle se soit emparée des monstres, œuvres de Satan, pour en jeter à profusion les images sur les colonnes et sous les portiques des cathédrales; qu'elle les ait faits plus hideux que l'incube et le succube eux-mêmes ; on comprend enfin que l'Ame réfugiée sous les voûtes des sanctuaires sacrés, pour y implorer l'assistance divine, se sentit assiégée par une terreur qui ébranlait tous les sens et aboutissait à la production de ces terribles épidémies. »
(2) M. DE Salies, la Représentation satirique a-t-elle existé dans les monuments du moi/en ûye ? (Bulletin de la Sociélé archéologique du Vendômois; VendômCi 1869. In-8, de 29 p.)
LA PAtJNE MONSTRUEUSE DES CATHEDRALES 49
Il ne faut pas chercher d'intentions trop profondes et des trésors de poésie dans ce qui n'est, le plus souvent, qu'un jeu d'individuelles fantaisies, de capricieuses arabesques, promenées par le ciseau du sculpteur sur des épopées en granit. Les pierres de nos églises font, surtout, revivre l'histoire des vieux âges, l'histoire populaire, celle que .racontent les fabliaux, les traditions locales, les complaintes, la véritable histoire en un mot, celle qui fait connaître une génération, avec les croyances et les préjugés qui constituent sa vie morale.
Ce n'est point qu'il n'apparaisse, par endroits, sur nos monuments religieux (1), une moralité, une pensée grave ou piquante. Souvent ces grotesques et ces monstres de nos églises offrent plus d'une haute et belle leçon ; mais on. y retrouve aussi plus d'une tradition précieuse, plus d'un trait curieux de mœurs, plus d'une mordante satire.
En réalité, l'église du moyen âge a été le véritable musée, sacré et profane, ouvert à tous et qui servait à la fois de spectacle et d'enseignement.
On se fait, généralement, une idée très fausse de ce qu'était la piété de nos aïeux. Les manifestations
(1) Journal des Beaux-Arts et des Arts industriels, 10 juin 1849.
de leur foi naïve, puérile, entremêlée d'un esprit satirique qui s'attaquait à la puissance dont ils restaient, malgré tout, les sujets soumis, n'ont pas manqué de déconcerter ceux qui portent sur toutes choses un jugement absolu.
L'opposition qui nous choque, entre la piété cachée et l'impiété visible, cet antagonisme si frappant à nos yeux, ne s'est pas un instant présenté à l'esprit de nos pères.
Gomme Fa bien mis en lumière un analyste auquel on ne pourrait reprocher que la subtilité même de son analyse (1), là où ils étaient en face d'une unité confuse, nous avons produit la clarté et la règle, mais aussi la diversité triste et la multiplicité désolante de l'analyse. Notre chimie morale a tout refroidi et tout décomposé.
Nos pères mélangeaient, sans songer à mal, le sacré et le profane ; ils se livraient à des farces obscènes dans les lieux saints, sans autre but que celui de se divertir, et ils croyaient d'autant moins polluer le sanctuaire, que le clergé prenait part à leurs divertissements. Les prêtres se considéraient eux-mêmes, et on les considérait comme tous les autres hommes, nés du même limon, empreints de la même fragilité. Ils remplissaient un état semblable aux autres, qui ne les classait pas, à cause d'un
(1) A. DE Martonne, la Piéié du moyen âge. Paris, 1855.
habit et d'un titre, en dehors du c/:>mmerce général.
La gravité du sacerdoce, la dignité du titre sacré, le calme et la majesté nécessaires à un si haut emploi, la décence rigoureuse de la vie et du vêtement, tout cela, ce sont des sévérités modernes.
Au moyen âge, le clergé se mêle à la vie commune ; l'ecclésiastique, qu'il soit régulier ou séculier, pratique les mêmes mœurs que ses ouailles.
L'Eglise se sentait assez puissante pour tolérer ces caricatures passagères, qui nous paraissent aujourd'hui indécentes et sacrilèges, mais qui ne portaient pas atteinte à l'essence même du dogme. La piété de nos pères et celle que nous pratiquons diffèrent donc essentiellement. A d'autres mœurs correspond un sentiment religieux d'un autre caractère, sans pour cela prétendre que, pour être plus ostentatoire, il soit plus profond.
On a fait la remarque qu'un puissant esprit de liberté, un large épanouissement d'indépendance personnelle fut « l'âme propre du moyen âge : » c'est, croyons-nous, pousser à l'extrême une thèse très défendable, si on la maintient dans de sages limites.
L'homme du moyen âge ne fut pas plus indépendant qu'il ne fut servile et écrasé sous le despotisme
MœURS INTIMES DU PASSE
sans pouvoir crier sa souffrance. Dans maintes circonstances, le peuple fît entendre sa voix, plainte faible d'un opprimé, mais qui servit parfois de rude leçon aux oppresseurs.
Si les tailleurs de pierres ont jeté, çà et là, des satires contre les persécuteui's du peuple ; si la satire antimonacale a fait invasion dans le domaine de la statuaire, en passant « des inspirations purement religieuses et personnellement désintéressées du cloître à l'impulsion des intérêts et des passions terrestres de l'ouvrier laïque (1) », le plus souvent c'est la fantaisie la plus désordonnée, le caprice le plus singulier qui ont présidé à ces créations fantastiques, dont nous aA^ons donné maints échantillons et que nous aurions pu multiplier, sans épuiser le sujet.
On devine, a dit très sensément M. Maie (2), des scidpteurs pleins de verve, qui se défient, qui renchérissent les uns sur les autres ; et les nombreux exemples que nous allons citer, après cet écrivain autorisé, sont autant d'arguments à l'appui de. cette thèse.
Voici un centaure, coiffé d'un capuchon et barbu
(1) Inslruclions du Comité historique des Arts et Monuments. citées par M. de Martonne.
(2) L'Art religieux du treizième siècle.
comme un prophète : il se cabre et montre, par devant, deux pieds de cheval ; par derrière, deux pieds humains chaussés de bottes.
Un médecin, qui porte la barrcîtle de la Faculté et étudie gravement, comme le médecin de Gérard Dow, la fiole aux urines, n'est doctour que jusqu'à la ceinture : il finit soudain en oie (V. p. 32).
Un philosophe ta tête de porc se prend la mâchoire et médite.
Un jeune maître de musique, moitié homme et moitié coq, donne une leçon d'orgue à un centaure.
Une femme à tête de veau entr'ouvro sa robe. Un homme, changé en chien par l'incantation de quelque sorcière, porte aux pieds une paire de brodequins, comme un souvenir de son ancienne condition. Une femme-oiseau écarte son voile et lève un doigt mystérieux.
Sur les voussures des portes et les arcades des fenêtres, aux angles des tourelles, le long des contreforts, des corniches et des galeries, se trouvent, mêlées aux plus augustes images, d'autres images grotesques ou monstrueuses : têtes d'hommes égarées sur des corps de bêtes, satyres cyniques, singes grimaçants, di-agons ailés, griffons, larves et salamandres, êtres hideux qui semblent enfantés par un mah^de en proie à un horrible cauchemar.
D'autres fois, ce sont des sujets plus plaisants, faits pour distraire le fidèle qui devait s'habituer à
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la longue à ce spectacle journalier. Ainsi voyait-on, au-dessus de l'autel de la chapelle du château d'Amboise, un singe emboucher la trompette; à l'un des vitraux de Notre-Dame de Paris, un homme, jetant son épée, s'enfuir devant un Kèvre.
Une truie joue de la vielle à l'église Saint-Sauveur, de Nevers; un lion joue du violon et un âne touche de la lyre (chapiteau de l'église de Meilles) []).
A la cathédrale de Poitiers, un chien pince de la harpe et un ours j.oue de la viole. A Notre-Dame de Tournai, on remarque l'âne qui vielle (2),
Les piliers qui entourent le chœur de l'église abbatiale de Saint-Germain-des-Prés sont ornés de colombes, distribuées deux par deux et s'entrebecquetant. Ce symbole du tendre amour a été trouvé sur plusieurs pierres tombales (3) des cata-
[\)BulleHn des Comités historiques des arts, t. I, p. 44.
(2) Revue archéologique, 1854.
(3) La décoration des pierres tombales n'a pas échappé à la règle générale; la fantaisie des artistes s'est, là aussi, donné libre carrière. Plusieurs sépulcres, d'après Millin {Antiquités nationales), placés, suivant l'usage, dans les églises, présentent des symboles du paganisme; d'autres, des enjolivements des plus singuliers. Pour les premiers, on se l'explique : les sarcophages primitifs, après avoir été des sépulcres païens, furent longtemps décorés des travaux d'Hercule, de scènes bachiques et autres sujets empruntés à la mythologie. Mais le riiélange de sacré et de profane qui s'observe dans les autres tombeaux est
combes. La colombe est l'oiseau privilégié des traditions chrétiennes : n'est-ce pas elle qui ramena l'espérance dans l'arche ?
CHIMÈRE {Notre-Dame de Paris).
Sur le portail latéral nord de la cathédrale de
plus déconcertant. A Notre-Dame de Mantes, le tombeau de la comtesse de Champagne-Ligarde, montrait, sous les pieds de la figure couchée, le simulacre du combat de deux Amours nus,
PROCESSION SATIRliJUK, REl'HKSENTlJE SUR UN DES PILIEB
iiÉDHALE DE STRASBOURG (DibUolhèque de l'Arsenal).
58 MtEURS INTIMES DU PASSK
Rouen, et sur un contrefort du clocher vieux de Chartres, un cochon joue du violon.
Un vitrail d'une église de Rouen représente un mulet à genoux, devant un prêtre qui élève une hostie (1). Ici l'intention de l'artiste n'apparaît pas très claire. Il en est tout autrement dans l'estampe sati-" rique dont nous donnons une reproduction, d'après un dessin que nous avons fait prendre à la Bibliothèque de l'Arsenal (2).
Au verso du dessin se lit la note suivante :
Sur les chapiteaux des grands piliers de l'église cathédrale de Strasbourg, il y a, entre autres choses, la repré. sentation d'une procession, où un pourceau emporte le bénitier avec l'eau bénite, quantité d'autres pourceaux et ânes le suivant en habits sacerdotaux. Dans un autre chapiteau, on voit un âne, en posture d'officiant, devant un
se prenant à la gorge. — Le monument de Louis de Brézé, dans la cathédrale de Rouen, est également orné d'Amours. — Le tombeau de Dagobert, à Saint-Denis, le montre nu et tourmenté par des diables velus et cornus. — A Saint-Maurice de Senlis, Thévenin de Saint-Ligier était représenté sur son tombeau en costume de fou ; plusieurs « fous en titre d'office >> furent inhumés dans les églises. — Au couvent des Grands- Augustins, de Paris, dans la chapelle où se trouvait le cénotaphe de Cemmines, on voyait une parabole de l'Évangile représentée par deux fous. Nos pères estimèrent aussi plaisant d'introduire les rébus dans les champs de sépulture. Les anciens cimetières de Picardie en offrent de nombreux témoignages. On ne trouvait pas alors indécent de provoquer le rire jusque dans le domaine de la Mort.
(1) Journal des Beaux-Arls, 10 et 17 juin 1849.
(2) Ms. 5055, p. 40.
LA FAUNE MONSTRUEUSE DES CATHEDRALES r>9
authel (sic) ; un antre âne porte une châsse à reliques, dans laquelle il y a un renard; et tout l'attirail de la procession est porté par des singes; sur le pupitre de la môme église, il y a, en bas-relief, une nonne couchée auprès d'un moine, le moine ayant son bréviaire ouvert et mettant la main sous la jupe de la reUgieuse.
L'église cathédrale du Mans porte des emblèmes analogues sur ses piliers extérieurs. On y voit des porcs dressés sur leurs pattes de derrière, tenant un bâton dans celle de devant, et des rats jouant sur des boules (1). L<3 même sujet se retrouve à Saint- (jermain-l'Auxerrois de Paris, à l'ancienne Collégiale de Ghampeaux-en-Brie, etc. (2).
La décoration de la chaire des Jésuites de Louvain, où était représenté le premier homme avec sa compagne, offrait cette particularité que^ près d'Adam, figuraient un lion, un aigle et un cheval. Eve paraissait y prendre conseil non point du serpent légendaire, mais d'un paon, d'un singe et d'un perroquet, dont elle était escortée, et que le sacristain signalait aux curieux avec malignité (3). On a émis l'hypothèse, très vraisemblable, que ces peintures et ces sculptures se rattachent aux bouffonneries qui ont eu, à certaines époques, les temples chrétiens pour théâtres.
(1) Leber, Collection des meilleures disserlations, t. IX, p. 250.
(2) Bibliothèque de VÉcole des Chartes, janvier 1848.
(3) De Rosny, Tableau littéraire du treizième siècle, cité par Leber.
(50 MœURS INTIMES OU PASSE
(]ette manie de mêler le culte des animaux (1) aux rites du christianisme s'étendit aux images qui servaient à l'ornement des églises et des livres de piété. La peinture et la sculpture ne pouvaient que reproduire les mœurs et les prt'jugés des siècles où elles puisaient leurs modèles.
Si, pour les théologiens du moyen âge, la nature était un symbole, les êtres vivants devaient exprimer des pensées de Dieu, et si ces mêmes théologiens ont imposé parfois aux artistes leur conception spéciale du monde, il faut bien constater que, souvent, ceux-ci se sont affranchis de cette direction et ont simplement, comme nous l'avons dit, traduit d'un ciseau malicieux le spectacle de la vie journalière (2).
(1) Les édifices sacrés où sont représentés des animaux, dans des altitudes plus ou moins bizarres, sont en grand nombre. A ceux que nous avons cités, nous pourrions ajouter les suivants : à Notre-Dame de Nanteuil, près Monlrichard (Loir-et- Cher), on voit, sur les modillons du toit, un renard guettant une poule et un coq. — A Saint-Denis d'Amboise, le loup et la femme (Isengrin et Hersant), marchent debout, chargés de leur bagage et appuyés sur un bâton. — A Bayeux, une femme à genoux prie un porc grimaçant, etc.
(2) A Amiens, un bas-relief inférieur du portail offre la figure d'un jeune homme enlaçant dans ses bras une jeune fille; dans d'autres parties de la cathédrale de cette ville, on voit un mari et une femme se battant, etc. N'est-ce pas la vie de tous les jours ?
Dans los créations contemporaines de la Réforme, l'art parlera un tout autre langage : celui-ci ne sera plus ni réaliste, ni symbolique, il deviendra agressif et frondeur. Le serf, transformé en homme libre ou qui croit Têtre, sculptera le sarcasme contre les gens d'église sur les portes, sur les stalles et les miséricordes (1).
Ce n'est que lorsque la foi commence à s'éteindre, lorsque Wiclef, Jean Huss et Luther montent à l'assaut du catholicisme, que les traditions s'affaiblissent : alors la moquerie et la satire s'introduisent délibérément dans la sculpture (2).
Le serf diiïorme avait été le type grotesque de la
(1) Nous pourrions ajouter jusque sur les murs et dans les verrières. Dans une fresque, peinte à Bâie, un moine est entraîné par un diable pourvu d'une tête de coq, d'un corps de femme et de pattes de crapaud. A la cathédrale d'Albi, si nous nous en rapportons à M. de Martonne, l'abside oflYe des peintures à fresque d'un genre si obscène qu'on ne saurait expliquer leur présence dans le lieu saint : on voit là, en effet, des sodomites en action ! Quant aux verrières, il nous suffira de citer celles d'Auxerre et celles d'Épernay. A la Sainte-Chapelle de Vincennes, l'artiste Jean Cousin a représenté Diane de Poitiers, nue, dans tout l'éclat de sa beauté.
(2) Elles s'exercèrent parfois, cette moquerie et cette satire, aux dépens de ceux qui attaquaient l'Eglise, à preuve ce passage de Montalemuert {Du Vandalisme et du Catholicisme dans l'art, p. i9) : <: Les boiseries des stalles sculptées au seizième siècle sont dignes d'être observées ; on y reconnaît l'esprit satirique et les passions violentes de cette époque ; dans l'une des stalles, on voit un porc assis dans une chaire, en rase campagne, avec cette inscription : Calvin le porc preschant. »
statuaire hiératique; le moine lubrique devint le type bouffon de Fart affranchi (1).
Cette comparaison entre l'art du moyen âge et celui de la Réforme s'impose d'autant plus qu'elle nous donne la clef de nombre de contradictions, qui ne sont qu'apparentes. Les sculptures de nos cathédrales moyenâgeuses, à part les singularités et les bizarreries que nous savons dictées par un caprice d'imagination, ces sculptures étaient considérées, par ceux qid en avaient indiqué le sujet, comme pouvant utilement réveiller la foi chez les fidèles et leur inspirer le désir de ne jamais transgresser les prescriptions de l'Église ; aussi les scènes du « Jugement dernier », comme le « Pèsement des âmes », sont-elles différemment représentées, selon qu'on les observe à une époque ou à l'autre.
Dans le « Jugement dernier » placé à l'entrée de l'église Saint-Urbain, de Troyes, qui date du treizième siècle, on remarque d'un côté le paradis, de l'autre, l'enfer, celui-ci, traditionnellement figuré par une gueule largement ouverte. Chez les damnés, les expressions angoissées contrastent avec les physio-
(1) V. l'article de Ch. Magnin, publié dans la /?ew«e des Deux- Mondes, juillet 1832.
LA FAUNE MONSTRUEUSE DES CATHÉDRALES fi3
nomies sarcastiques des démons : là, l'intention moralisatrice est évidente.
Au siècle suivant, les épisodes satiriques dans le goût flamand se montrent déjà : dans la partie centrale du Jugement^ de Bourges, on voit un diablotin s'accrocher à un des plateaux de la balance où l'on pèse les âmes (1) et chercher à fausser la justice divine. Les démons montrent des visages grimaçants et, parmi les damnés,onreconnaît des moines, des évéques et des rois, représentés de la façon la plus irrévérencieuse (2).
Il serait vain de vouloir minutieusement dénombrer les sculptures dans lesquelles se trahit l'esprit satirique à l'égard du clergé ; mais il convient, pour ne point paraître les ignorer, d'en rappeler les plus caractéristiques.
A Essonne, sur un mur de l'église Saint-Cîuénaud, un évêque tient la marotte, symbole de la folie.
A Orléans, au-dessus d'un petit portail latéral, au delà du transept nord, à la quatrième croisée du chœur, deux gargouilles attirent l'attention : l'une représente un moine, en chauve-souris, avec des ailes et le capuchon enveloppant la tête ; l'autre, un prêtre serré au cou par un serpent qui rétouffe : à noter que cette
(1) Sur le Pèsemenl des âmes, cf. l'article d'Alfred Maury, dans la Revue archéologique, t. I, pp. 285-249, 291-.307.
(2) M.îiTEHLiNCK, le Genre satirique dans la peinture flamande, nouvelle édition, p. 205.
porte était celle par où entraient et sortaient les chanoines.
Nous avons parlé des bétes jouant de divers instruments, d'autres prêchant en chaire. Le plus souvent, la tête seule est d'un animal, le reste du corps se dissimule sous des habits ecclésiastiques : ce sont des ânes portant chape ; des hommes à soutane, avec des têtes de lion, de singe, de porc, de cerf, le tout entremêlé d'abbés avec leurs crosses, de chanoines avec leurs aumusses, d'évôques avec leurs mitres.
Les allusions aux vices et aux ridicules du clergé ne sont pas toujours transparentes pour nous, mais elles l'étaient suffisamment à leur époque poui- exciter la malignité des contemporains, et le but de l'artiste se trouvait atteint.
Mais, à côté de sujets dont l'explication, toute laborieuse qu'elle puisse être, n'est pas impossible, combien défient toute analyse !
A Notre-Dame de Paris, le tympan ogival de la porte latérale nord représente les diverses scènes du Miracle de Théophile^ de Rutebeuf : le magicien Saladin, le chef surmonté d'un bonnet oriental en forme de pyramide, et la Vierge se battent en duel contre Satan, avec une épée ! L'un des diables qui tourmentent les damnés, le démon de la
luxure apparemment, est figuré sous les traits les plus hardis. Ailleurs, l'artiste a emprunté son sujet, sans la moindre vergogne, à l'histoire profane et même mythologique : tels la grande chasse aux cerfs, reproduite sur les frises de la cathédrale d'Angoulême ; Apollon, Vénus et les Amours, sculptés sur le piédestal de la statue de la Vierge, à Saint-Michel de Dijon, etc.
On chercherait vainement la pensée qui a pu inspirer l'exécuteur du bas-relief de l'église Saint-Nazaire, de Carcassonne, où l'on voit un mélange d'hommes nus, à genoux et d'amours ailés, accouplés et adossés, dans des positions d'équilibristes (1), sur des créneaux.
La nudité n'était pas alors choquante, comme elle nous le semble aujourd'hui : dans le Jugement de Bourges, les morts sont nus, aucune draperie ne dissimule leur sexe, et l'artiste leur a donné, autant qu'il était capable, la perfection de la jeunesse et de la beauté.
Cette nudité n'est pas rare dans la sculpture et la peinture religieuses. Même au temps le plus^ur du christianisme, le nu avait été admis dans les
(1) Sur le tympan de la porte Saint-Jean-Baptiste, de la cathédrale de Rouen, Salomé exécute devant Hérode une danse légèrement acrobatique. Cette sculpture avait beaucoup frappé Flaubert, qui en parle dans Mme Bovary et dans Salammbô.
tableaux chrétiens; mais c'étiiit alors, à n'en pas douter, un reliquat du paganisme. N'a-t-on pas trouvé des nudités jusque sur les fresques des catacombes (1) ?
On a rapporté, à cet égard, deux anecdotes typiques.
Fra Bartolomeo, de San-Marco, accusé par les critiques de ne pas savoir peindre le nu, fit un saint Sébastien absolument nu, d'un coloris et d'un dessin si parfaits, d'une beauté si suave, que tous les artistes s'accordèrent à le louer. Mais les religieux ayant appris, dans leurs confessionnaux, que cette trop séduisante imitation de la nature devenait l'objet spécial de l'admiration des dévotes, retirèrent le tablenu de l'église où il était exposé, dans leur chapitre ; il fut bientôt acheté, pour être envoyé au roi de France (2).
La seconde anecdote, plus connue, se rapporte à Michel-Ange. Le passage de Salvador, où le fait est relaté, trouvera sa place ici.
«Lorsque Michel- Ange, dit-il, montra son Juge-
il) On peut s'en assurer, en consultant la « Roma subterranea », de Bosio. Le « Jonas avalé et vomi par la baleine », le « Daniel dans la fosse aux lions », le « Sacrifice d'Abraham » offpent des personnages complètement nus. (Cf. Curiosités de V archéologie, p. 235, note 1).
(2) Le Corrège a peint, dans un couvent des Bénédictines de Parme, sur la demande de l'abbesse, Giovanna di Piacenza, Diane, Minerve, Adonis, Endymion, la Fortune, les Grâces, les Parques. Minerve, Adonis et Endymion sont dans un état d'absolue nudité.
ment universel au pape Paul III (enl5/il), il n'y eut aucun des assistants qui ne proclamât cet ouvrage immortel. Seul, un certain chevalier, à la face et à la parole austère, parla au peintre de la sorte : « Vous avez très bien exprimé votre Jugement, puisque l'on y voit à nu toutes les choses obscènes de la vie. Non, Michel- Ange, ce n'est pas en plaisantant que je vous parle, vous avez peint un grand Jugement ; mais quant à du jugement, vous en avez peu montré. Ma critique ne s'attaque pas à votre art, je parle des convenances à propos desquelles votre talent s'est transformé en un grand défaut.
« Vous auriez dû faire une distinction, et réfléchir que votre ouvrage était destiné à une église. Quant à moi, je ne vois dans votre tableau d'autel qu'une étuve remplie de gens nus. Or, vous auriez dû vous souvenir de ce qui est arrivé au fils de Noé, pour avoir découvert les nudités de son père : il attira la colère de Dieu sur lui. Et vous, sans respect et sans crainte pour le Christ et sa mère, vous osez nous représenter l'armée des saints se montrant nus, et s'approchant ainsi jusqu'au ciel, devant le souverain pasteur ! Enfin, là où lé vicaire de Dieu lie et délie les choses de la terre et du ciel, seront sans cesse exposés à la vue des... »
A ces mots, le peintre, rouge de colère et incapable de proférer un seul mot de réponse, résolut de donner un autre cours à sa fureur : il peignit le
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chevalier dans l'Enfer de son Jugement. Mais cette dernière incartade fut jugée si monstrueuse, que, sousPaul IV, Daniel de Volterre fut chargé de faire le métier de tailleur et de peindre des caleçons sur le Jugement.
On prétend que lorsqu'on dit à Michel-Ange, de la part du pape Paul IV, de voiler les nudités de son Jugement dernier, l'artiste répondit : « Que le Pape ne s'inquiète pas tant de corriger les peintures (ce qui peut se faire aisément), mais un peu plus de réformer les hommes, ce qui est beaucoup moins facile (1) ».
C'est le cas de répéter le mot connu : « L'orgueil et le peintre sont fils de la même mère. »
Un publiciste réputé a, quelque part (2), rapporté qu'un collectionneur possède, réparties dans trois cents cartons, pas moins de sept mille reproductions de la nudité religieuse à travers les temps. C'est, paraît-il, un ancien magistrat, démissionnaire à la suite des décrets, qui occupe ses loisirs à une besogne sur laquelle nous ne le chicanerons pas, chacun prenant son plaisir où il le trouve.
(1) Curiosilés de Varchéologie^ loc. cit.
(2) M. Jean de Bonnefon [Le Journal, 19 novembre 1906 ou 1907).
Que prouve cet amas de pièces, sinon que la vraie piété, celle de nos pères, ne s'effraya jamais des choses naturelles, vues au naturel ? Si l'on était excommunié pour vivre parmi les nudités, le pape lui-même et les cardinaux seraient les premiers excommuniés de l'Église ! Les galeries et les jardins du Vatican ne sont-ils pas peuplés, jusqu'à l'encombrement, de dieux antiques, de divinités du paganisme : à ce point, que le Vatican a pu être défini « le dernier tabernacle de la beauté païenne ? »
Dans la basilique de Saint-Pierre de Rome, n'existe-t-il pas des sculptures de Michel-Ange, dont (( les sexes animés » détonnent singulièrement en pareil lieu ? On a signalé plus étrange encore dans ce même sanctuaire : une véritable scène d'accouchement, se déroulant sur les piliers du baldaquin de saint Pierre !
Ces piliers, dus au ciseau du Bernin (le cavalier Bernini), sont décorés aux armes d'Urbain VÏII. « L'écusson, à chaque piédestal, occupe, dit le docteur Witkow ski, qui l'a observé de visUj deux côtés seulement, soit en tout huit écussons ou tableaux, exprimant, sur une physionomie de femme, les diverses phases d'un accouchement. »
Gomment un tel sujet a-t-il pu passer inaperçu des nombreux touristes qui ont parcouru la basilique romaine ? C'est, conjecture le docteur Hamonic, que cette représentation d'un accouchement,
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traitée ad naturam, est exécutée d'une façon tellement adroite, qu'elle échappe à Tœil de la grande masse des vivsiteurs, même de ceux dont la curiosité est le plus en éveil. « L'instinct médical, l'habitude de l'observation et la tendance analytique, écrit notre confrère, font distinguer les choses qui n'impressionnent pas les esprits synthétiques, préoccupés seulement de la sensation artistique. »
Mais passons à la description de ces singuliers bas-reliefs ; c'est à un témoin oculaire que nous la devons.
Chacun des pilastres porte deux cartouches, sur lesquels se détachent, en saillies marmoréennes, les armes d'Urbain VIII Barberini, à trois abeilles héraldiques. Les deux insectes supérieurs figurent ostensiblement les seins, et le troisième l'ombilic d'une femme, dont le contour thoraco-abdominal est indiqué par le bord du blason.
Au-dessous, un macaron grimaçant représente, à la •place de la bouche, un orifice verticalement dirigé qui simule la vulve. En haut, on voit une tête de femme angoissée.
Sur chacun des cartouches est la même représentation décorative, mais la figure change d'expression. Les yeux de la patiente deviennent saillaiits, la face se contracte. On sent une douleur expulsive, d'autant plus que l'orifice qui simule la vulve s'entr'ouvre et que le champ du blason devient bombé comme le ventre de la parturiente. Puis les lèvres s'écartent pour un cri de douleur. Puis, la vulve se referme, le ventre se relâche et on sent que la contraction utérine a avorté. Les yeux s'éteignent en une sorte
ECUSSON d'urbain VIII
Piliers du baldaquin de Saint-F'ierre de Rome.)
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de découragement et de lassitude. Mais ce n'est qu'une simple accalmie. La tête delà femme reprend plus d'énergie que jamais. C'est la fin et l'instant des grandes douleurs.
Dans le dernier cartouche, la tête de la femme est remplacée par celle d'un nouveau-né joufflu, souriant et plein de vie. La vulve est effacée et l'accouchement terminé (1).
On s'est demandé quelle pouvait être la signification d'une pareille scène en une pareille place. L'auteur d'un Traité d'iconographie chrétienne et de nombreux travaux de liturgie historique, Mgr Barbier de Montault, s'est élevé avec véhémence contre l'audace de l'artiste qui a commis cet acte sacrilège. « Bernin, écrit-il, a été ignoble quand, à la confession de* Saint-Pierre, à Rome, il a donné à l'écusson d'Urbain VIII la forme du ventre d'une femme qui accouche, surmontant l'écusson d'une tête de femme qui traduit dans ses traits toutes les douleurs de l'enfantement et, après la délivrance, la remplaçant par une tête d'ange. »
Pour Witkowski, qui cite (2) le passage qu'on vient de lire, « il a fallu au Bernin un talent prodigieux pour dissimuler de pareilles énormités dans uri tel lieu et à l'endroit le plus fréquenté ». Mais, ajoute-t-il, « ce tour de force n'a rien de symbo-
(1) Revue clinique d'andrologie el de gynécologie.
(2) Chron. méd., l'" février 1904.
lique ni de philosophique; c'est une gageure habile, une polissonnerie d'atelier »,
Jusqu'ici, nous ne trouvons pas l'explication désirable. En voici une que nous propose le docteur P. Noury (de Rouen).
Le pape Urbain VOI, de la famille des Barberini, avait commandé au Bernin un colossal baldaquin de bronze, entouré de sculptures à ses armes, sous lequel serait disposé un autel réservé exclusivement -au Pape, pour y dire la messe.
Les travaux étaient à peine commencés , qu'un neveu du souverain pontife s'éprenait de la sœur d'un élève du Bernin et, après avoir obtenu les prémisses de son amour, la rendait mère et l'abandonnait à son malheureux sort.
Le frère de la jeune fille, outré de la conduite de l'amant de sa sœur, alla tout conter au Bernin, le priant d'intercéder auprès du Pape, pour qu'il obligeât son coquin de neveu à réparer le mal qu'il avait commis. Urbain VIII accueillit plutôt fraîchement l'artiste et le pria de ne plus l'entretenir désormais d'un tel sujet.
Le Bernin s'en retourna indigné et promit à son élève de le venger. « Le pape, lui dit-il, ne veut pas reconnaître son propre sang, le fils de l'un des siens? Eh! bien, il aura sous les yeux, toute sa vie durant, près de l'autel où il officie, les deux victimes innocentes, la mère et son enfant, »
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Devons-nous croire à la véracité de l'anecdote ? Il nous faudrait d'autres garants que ceux qui nous sont donnés. Admettons que ce soit une tradition qui s'est léguée à travers les âges et qu'on a recueillie, sans trop se soucier de remonter à sa source.
Qu'il s'agisse d'une fantaisie d'artiste ou d'une vengeance de mauvais goût, elle était assez peu transparente, en tous cas, pour qu'on ait été si longtemps à la remarquer. Est-ce une raison pour y voir une pensée symbolique, que le sculpteur n'a jamais, à coup sûr, songé à y enfermer ?
Pour certains (1), le sujet représenté par le Bernin serait des plus sérieux et ne représenterait rien moins... que la naissance de l'Eglise ! « Grâce à la liberté qui leur était laissée autrefois, explique ce trop ingénieux commentateur, les artistes cachaient souvent des allégories sous les apparences les plus risquées, osaient même employer des gestes obscènes. On leur passait tout, s'ils traitaient leur sujet avec assez d'adresse et de discrétion, pour que la vue du public n'en fût pas offusquée. Rien d'étonnant à ce que le Bernin, l'auteur du baldaquin, ait figuré l'enfantement mystique de l'Église par un acte obstétrical, en s'entourant toutefois d'assez de précautions décoratives pour masquer le naturalisme de sa conception (2). »
(1) Pour le docteur Hamonic, notamment.
(2) Revue (Vandrologie et de gynécologie.
LA f"AUXE MONSTRUEUSE DES CATHÉDRALES 75
Sans nier que l'art au moyen âge, et même sous la Réforme, comporte une part de symbole, il ne faut pas généraliser et proclamer que le symbolisme fut la loi invariable à laquelle nos pères rigoureusement se plièrent.
Dans la période ogivale, alors, que l'artiste est le plus souvent guidé par l'autorité ecclésiastique (1), on peut accepter, dans ses lignes essentielles, la doctrine des symbolistes, encore que la fantaisie individuelle se soit maintes fois donné libre carrière; mais vint un temps où l'hérésie pénétra dans les sanctuaires, où l'art religieux ne fut pas seulement profane mais libertin, où le mysticisme laissa la place au rire impie, à la sensualité grossière. Doit-on, en toute conscience, tirer argument contre la religion de cette transformation ?
Comme l'a écrit un grand poète, qui fut en même temps un ingénieux archéologue (2), il est une époque où « la cathédrale échappe au prêtre et tombe au pouvoir de l'artiste. L'artiste la bâtit à sa guise, les quatre murs sont à lui. Le livre architectural,
(1) « Dès les premiers siècles chrétiens, écrit A. Lenoir, dans ses Inslructions monastiques, jusqu'aux douzième et treizième siècles, l'architecture, science réputée sainte et sacrée, n'était pratiquée que par des religieux... Lorsque le style ogival vient remplacer Celui des âges antérieurs, l'architecture sacrée passe des mains des religieux dans celles des laïcs.... »
(2) V.Hugo, dans Noire-Dame de Paris, livre V, ch. II.
dès lors, appartient à l'imagination, à la poésie, au peuple. De là, les transformations rapides et innombrables de cette architecture qui n'a que trois siècles, si frappants après l'immobilité stagnante de l'architecture romane, qui en compte six ou sept... » Et parlant de la liberté de l'art, Victor Hugo ajoute : « Cette liberté va loin : quelquefois, un portail, une façade, une église tout entière présentent un sens symbolique absolument étranger au culte, ou même hostile à l'Eglise... Toutes les forces matérielles, toutes les forces intellectuelles convergeaient au même point : l'architecture. »
Et c'est pourquoi, dirons-nous à notre tour, les œuvres de pierre doivent nous intéresser à l'égal des compositions littéraires ou dramatiques ; parce que, comme on l'a justement remarqué, plus encore que la littérature, l'architecture exprime, pour ainsi dire, les idées en bloc, fixe et résume d'un coup, par groupes et par masses, les situations et les caractères. La pierre s'anime, parle et raconte ; elle revêt, tour à tour, les formes les plus hardies, les plus sublimes et les plus grotesques. L'histoire de l'art offre les mêmes contrastes et suit la même progression que celle de la littérature (1).
Toute la vie du passé se déroule dans les œuvres peintes et sculptées, comme dans la chanson, le
(1) Lenient, la Satire en France au moyen âge.
fabliau, le mystère ou le poème; mais il ne faut pas, croyons- nous, trop se tourmenter à déchiffrer la pensée déposée par nos pères dans des milliers de figures sculptées par leur ciseau. Ces ouvriers de nature fruste, gardons-nous surtout de les transformer en philosophes ou en métaphysiciens.
CULOT SOUS LES ACCOLADES D'UNE DES FENÊTRES DE LA FAÇADE DU CHATEAU DE BLOIS.