AU TEMPS DE MOLIERE
Quand l'immortel Comique a fait choix, pour personnifier l'étudiant en médecine de son temps, de Thomas Diaforus, ce « benais nouvellement sorty des Ecoles, qui fait toutes les choses de mauvaise grâce et à contretemps ' », nous savons, à n'en pas douter, que son portrait est poussé à la charge.
Les écoliers du grand siècle n'étaient ni plus ni moins sérieux que nos jeunes gens d'aujour-. d'hui. On comptait, parmi eux, alors comme de nos jours, des paresseux, des turbulents et des travailleurs. 11 en fut môme d'enragés à la besogne. Pour ceux-là, le monde extérieur, ses ten-
l. D'après l'édition originale du Malade imaginaire (Paris librairie des Bibliophiles, 1877, 74).
talions et ses distractions n'existent pas. Ils appartiennent à des familles pauvres ; provinciaux pour la plupart, ils débarquent du coche dans la capitale et se mettent aussitôt en quête d'un logis.
Provisoirement, le nouvel arrivé élit domicile dans l'hôtellerie où la voiture publique l'a conduit : c'est, généralement, une auberge plus ou moins mal famée où, malgré de sévères règlements de police, les larcins sont loin d'être rares.
Dans le quartier de l'Université, l'étudiant peut trouver à se loger convenablement, mais à quel prix le plus souvent, à moins de se contenter d'une ruelle obscure, fréquentée par les tirelaines et autres escrocs, comme il en existait tant dans les environs des Facultés.
Les plus favorisés de la fortune avaient la ressource d'habiter sur la rive droite; c'était le très petit nombre. La majeure partie des étudiants vivaient à l'hôtel, ou prenaient une chambre chez les particuliers.
Des veuves, des bourgeois retirés des affaires, des commerçants, des petits boutiquiers consentaient à louer une ou plusieurs chambres de leur maison ou de leur appartement aux élèves de l'Université.
Des-magistrats ne dédaignaient pas cethonnête moyen d'augmenter leurs revenus: le fils de Belin, médecin à Troyes, qui avait été envoyé par son
père à Paris, pour y suivre les cours de la Faculté, était le locataire d'un procureur au Parlement, très rigide sur le chapitre des fréquentations féminines. C'est pour n'avoir pas respecté les clauses de son contrat à cet égard, que le jeune Belin dut transporter ailleurs ses pénates et l'objet passager de son culte, une accorte blanchisseuse, qui s'occupait à toute autre chose qu'à lui ravauder son linge.
L'idylle aurait pu se prolonger longtemps, sans la fâcheuse maladie qui vint surprendre l'étudiant et le contraindre à recourir au médecin Si nous sommes instruits de ce mince détail, qu'on pourrait dire d'alcôve, c'est parce que le praticien appelé à donner ses soins à notre libertin — entendez l'expression dans le sens actuel — n'était autre que le célèbre Gui Patin, à qui le docteur Belin avait particulièrement recommandé son coquin de fils.
C'est à plusieurs fins, mandait l'épistoUer à son ami, que je vous écris derechef : 1° pour vous donner avis que M. votre fils a changé de logis et qu'il est mieux nourri et plus soigneusement pansé qu'il n'était chez M. Lemoine lie procureur rigide dont nous avons parlé) ; il est logé avec une blaiichisseuse, rue de la Harpe, chez un chapelier, à La Main Fleurie, à la troisième chambre vis-à-vis de la Gibecière, bien près de VArbaleslre...
Vous vous étonnez de cette précision, de cette
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minutie dans l'indication d'une adresse; songez qu'à l'époque, le numérotage des rues n'existait pas; que, sous la Révolution, on tentera en vain de réaliser ce progrès et qu'il n'y a guère que cent ans (|ue nous jouissons de cette amélioralion.
Pour Gui Paliii, qui demeurait sur la place du Ghevalier-du-Guet, dans les enviions du Cliàtelet, cela lui paraissait loin d'aller jusqu'à la rue Saint-Victor; aussi s'applaudissait-il ([ue le jeune homme sur qui il était chargé de veiller, se fût rapproché; sans doute, lui savait-il gré de ce bon mouvement, car il se montre plein d'indulgence pour ses a débordements ». Il est d'avis, toutefois, de le faire rentrer au plus lot dans le giron familial, et de lui faire (piiller P.iris poiiiallei- res])irer l'air natal.
Par la situation (ju'il occupnil à la Faculté, autant que par le crédit dont il jouissait à la ville, ])lus encore qu'à la < our, Gui Patin élai» en butle à maintes sollicitations de la p irl de ses anciens camarades d'école (|iii destinaient leurs lils à la cari-ière (jn'ils a\aienl en\-niôines suivie.
Lorsc|u'Antlré Falconel, docteur (jui résidait à Lyon, où il jouissait d'un renom mérité comme praticien, décida d'envoyer son rejeton à Paris, c'est à Patin, grand bibliophile comme lui, et à
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qui l'unissaient les liens d'une vieille amitié, qu'il l'adresse, en lui recommandant d'en avoir soin.
Gui Patin s'intéresse au fils -de son ami, comme à son propre enfant; il veille à ce qu'il suive régulièrement les cours de la Faculté et ceux du Jardin des Plantes. Quand il professe ses leçons au Collège de France, il s'assure que son disciple aimé est dans l'amphithéâtre; dans la journée, il le conduit auprès de ses malades.
Sans être mécontent de lui, il se plaint qu'il aime un peu trop la promenade et le plaisir. « Il ne manque pas d'esprit, mais l'application en est souvent distraite... Paris fournit trop de distractions aux jeunes gens qui ne se peuvent pas retenir d'eux-mêmes... » Un jour qu'il est allé voir jouer une tragédie au collège de Glermont, tenu par les Jésuites, l'étudiant en est revenu plein de feu et d'enthousiasme pour le théâtre et le jeu des acteurs. Tout cela inquiète son correspondant, dont les alarmes ne cessent que lorsque celui-ci reçoit une lettre du père, rappelant son fils à Lyon.
Noël Falconet, si nous en croyons l'indiscret chroniqueur, était un joueur incorrigible, dépensant tout son argent pour satisfaire sa passion. Ce vice, Gui Patin le pardonne moins aisément que les femmes, si nous en jugeons par le ton de ses vitupérations.
Cependant, s'il se montrait relativement indul-
gent pour les écarts des jeunes gens qui lui étaient confiés, il était fort marri, quand il s'agissait de ses propres enfants. Si l'un, son Carolus chéri, lui donnait toute satisfaction, s'il fondait sur son avenir les plus hautes espérances, son fils aîné, Robert, lui causait de graves soucis. « Il ferait bien s'il voulait, mais il n'aime guère à étudier, il est volage et aime à courir... mais il est encore si jeune » : il n'avait pas tout à fait vingt ans; ne faut-il pas que jeunesse se passe ?
Encore était-il de ceux que couve l'aile maternelle, et dont le père surveille et réfrène les ébats. Combien d'autres jeunes gens étaient abandonnés à eux-mêmes, dans cette grande ville. Où la dissipation, la paresse les sollicitaient à tous les carrefours !
Quand Gui Patin était venu, en 1617, à Paris, pour y commencer ses études, il avait, pour subsister, accepté une place de correcteur d'imprimerie. Mais il fallait s'être initié à ce métier, ou être doué d'une énergie peu commune, pour mener de front ses études avec un travail manuel mal rétribué.
Or, Gui Patin était dans la moyenne des étudiants du dix-septième siècle, lesquels jouissaient de ressources modiques.
La pension paternelle étant un maigre appoint,
il fallait réaliser devrais tours de force pour équilibrer son budget, si l'on ne voulait le trouver, au bout du mois ou de l'année, en déficit.
Le choix du logement était subordonné à la fortune de l'étudiant.
Pour tout mobilier, il comprenait, outre le lit, une table de bois blanc, chargée de papiers, de livres, de cahiers de cours, de thèses d'amis ou de condisciples, le tout dans un beau désordre, qui rarement est un effet de l'art.
La bibliothèque était peu fournie: des traductions latines, d'Hippocrate et surtout de Galien, voisinaient avec un Virgile ou un Quintilien. Les plus éclectiques offraient l'hospitalité des rayons de leur armoire aux œuvres de Montaigne et de Rabelais.
Ceux qui veulent s'orner l'esprit lisent les Lettres de M. de Balzac, ou un des romans à la mode : lAstrée, d'Honoré d'Urfé, ou le Grand Cyrus, de Mlle de Scudéry.
Béroalde de Verville et Guillaume Bouchet sont réservés pour les jours d'hypocondrie, quand la fin du mois approche et que l'escarcelle sonne creux.
Ceux qui ont la bourse pleine n'ont pas de ces préoccupations. Ceux-là s'offrent le luxe d'un valet, qu'ils paient un franc ou vingt-cinq sols par jour, somme sur laquelle celui-ci prélève ses frais
de nourriture et de vêtement. Ce serviteur à gage s modestes se tient à la disposition de son maître, quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit où il réclame ses services. Le matin, principalement, il doit l'aider à s'habiller.
A cette époque, le costume de l'étudiant est des plus sommaires. Après avoir mis ses bas — des bas de laine, car les bas de coton ne furent en usage que plus tard — et les avoir maintenus par une jarretière, nouée sur le jarret, il enfile ses chausses, de couleur noire comme les bas, très larges et qui sont rattachées, au moyen d'aiguillettes, à un grand pourpoint, noir comme le reste du costume, Ijoutonné de haut en bas. Par-dessus, il met un rabat tout uni et soigneusement empesé.
Ce n'est que longtemps après qu'on adoptera la perruque et qu'on verra, dans les amphithéâtres, des étudiants vêtus comme des jeunes seigneurs, « avec des chausses à la mode, ornées de grands canons, un pourpoint tout ouvert et garni de rubans, laissant voir la chemise... et un rabat de dentelle i ».
Les docteurs-régents voyaient d'un mauvais œil les modes nouvelles s'introduire parmi les