‹ Moeurs intimes du passé (volume 3)Chapitre 7 sur 134 · VIEUX SORCIER ALLANT AU SABBAT · texte numérisé non relu

VIEUX SORCIER ALLANT AU SABBAT

(Église Notre-Dame de Haï, XIV» siècle.)

Ces sculptures sont d'autant plus intéressantes, qu'elles appartiennent au quatorzième siècle, c'està-dire à une époque où sorciers et sorcières étaient

encore relativement rares : on est d'accord pour admettre que c'est surtout après la promulgation de la bulle du pape Innocent YIII, datée du 5 décembre lZi8/i, que la croyance à la sorcellerie s'accrut en Belgique et dans divers autres pays de l'Europe (1).

La femme joue le grand premier rôle dans les scènes diaboliques ; c'est elle que nous retrouvons dans les scènes de séduction, d'un réalisme plus ou moins osé, qui ont si souvent servi de thème aux artistes médiévaux.

Un des culs-de-lampe conservés au musée archéologique de Bruges fait revivre un épisode digne de Boccace ou de Molière.

Tandis qu'une soubrette, probablement de connivence avec le mari, lave les cheveux de sa maîtresse, penchée au-dessus d'un bassin, l'époux flirte avec une jeune femme, qui paraît prendre un sensible plaisir à ce jeu.

Ce groupe, représentant une femme trompée et aveuglée par sa chevelure, rappelle assez la scène de Beaumarchais, où le célèbre barbier rase Bartholo, afin de l'empêcher de voir les démonstrations d'amour que prodigue Almaviva à Rosine, on peut dire « à la barbe » de l'infortuné Bartholo.

(1) L. M/i;terli!sck, op. cil., p. 93.

MœURS INTIMES DU PASSE

Nos ancêtres ne voyaient aucun mal à représenter, même dans les églises, de pareils sujets. Une miséricorde de Valcourt (du seizième siècle) est à cet égard, des plus extraordinaires : elle nous montre une femme versant une aiguière remplie d'eau dans les

Ui\ BAIN MIXTE.

(Miséricorde de l'Eglise des Saints-Gervais-ol-Protais.)

calottes ouvertes d'un homme, qui la pourchasse les... armes à la main !

Des bas-reliefs, d'une indécence aussi caractérisée, se fussent mieux trouvés à leur place dans ces établissements de bains dont nous' avons longue-

ment parlé (1), dans ces étuves où les sexes étaient confondus et qui n'étaient que des lieux mal famés. Une miséricorde de l'église des Saints- Gervais-et-Protais, à Paris, une miséricorde de la cathédrale d'Auch (2), donnent une reproduction de ces bains mixtes, d'où toute pudeur était bannie. Là encore on reconnaît tous les caractères de l'art flamand, qui affectionne les sujets grotesques, satiriques ou simplement licencieux.

Ces vieux imagiers traitaient ces sujets en toute liberté, avec une précision redoutable, une audace sans mesure. Les obscénités les plus risquées, les plaisanteries les plus scatologiques ne les effrayaient pas. Ils ne cherchaient nullement «à dérober à la vue du spectateur les phases, douloureuses ou heureuses, de l'acte ultime de la digestion.

On a souvent cité les figures scatologiques de Saint-Seurin, en Gironde, où un petit personnage, coiffé d'un capuce, déverse de si singulière façon son mépris sur le monde, figuré par un globe surmonté de la croix. On retrouve un personnage dans la même

(1) Mœurs intimes du passé, 2" ?érie : la Vie aux Bains.

(2) Durand, Monographie de la cathédrale d'Auch (cité par WiTKOWSKi, l'Arl profane à VÉ jlise : France. Paris, Schemit, 1908.)

attitude, sur une miséricorde de stalle de la cathédrale d'Evrenx et, circonstance aggravante, dans cette dernière sculpture, c'est une jolie femme, los cheveux dénoués, qui porte à sa bouche les excréta de l'élu de son cœur, voulant sans doute démontrer

Que, dans l'objet aimé, loiil nous devient aimable.

Quelques miséricordes de ce genre, qui ont été relevées en Hollande, ne sont pas moins suggestives. A l'ancienne église Saint -Nicolas, d'Amsterdam, un bonhomme accroupi produit des ducats, tandis qu'une jeune femme nue, dans la même pose, file un long cordon, qu'on suppose être un ver solitaire (1), et qu'une vieille commère enroule gravement en écheveau sur un cadre .

Nospères se gaudissaientà ces spectacles de « haulte gresse», comme ils applaudissaieat l'artiste, quand il représentait quelques-unes de ces bonnes farces ou espiègleries qu'il se plaisait à commettre, au grand dam du bourgeois molesté.

Chez nos ancêtres, le vol, pourvu qu'il décelât chez qui le commettait une certaine ingéniosité, n'était pas punissable : aujourd'hui, le délit de grivèlerie mène son auteur en correctionnelle.

(1) L. M^TERLINGK, p. 42.

LA VIE n AUTREFOIS 1)7

Les larcins domestiques, les abus de confiance excitaient jadis les rires, aux dépens de celui qui en avait subi le dommage : l'aventure se terminerait plus mal de nos jours ; nous comprenons d'autre façon le sentiment de la propriété.

Nous comprenons aussi tout autrement la pudeur.

Une femme s'aviserait-elle de se faire administrer un cly stère coram populo, on crierait au scandale et on se hâterait de l'enfermer dans une prison... ou dans un asile. Ainsi qu'on en peut juger par la sculpture polychromée du quinzième siècle, conservée au musée archéologique de Bruges et qui est, selon toute apparence^ une enseigne d'apothicaire (1), la scène se passait à la fois dans la rue, où se tiennent le médecin et son assistant, et dans l'intérieur d'une maison d'où, par une fenêtre ouverte, la malade présente la partie la plus charnue de son individu à l'apothicaire, qui dresse contre elle ses batteries.

Il existe (2), dans une maison de la même époque, à Montferrand, faubourg de Clermont, aux deux extrémités supérieures de la construction connue sous le nom de maison de r apothicaire, une scène à peu près analogue à celle que nous venons de décrire. « A gauche, une femme, les jupes retroussées, dans la position . d'attente ;

(1) Cf. Les Gayelez d'Esculape, par les docteurs Witkowski et Cabanes (Paris, Maloine, 1909), où cette gravure est reproduite.

(2) Bulletin des Musées, t. II, 2" année, n° 17 (25 juin 1891).

à l'extrémité de droite, l'apothicaire, son arme à la main. »

Cliaicot et Paul Rieher se sont attachés, comme on sait, à rechercher et à décrire les « malades et les

MENDIANT BEQUILLARD.

(Miséricorde de Diest, XV« siècle.)

difformes dans Fart ». Quelle cueillette précieuse eussent-ils faite, s'ils avaient considéré, à ce point de vue, les stalles d'églises !

LA VIE n \rTrMi:Fois

L(3s gibbeux, les sujets contrefaits étaient, alors, 'objet des moqueries des êtres peu charitables que

Page 1