MENDIANT AVEUGLE
(Sur une parclose des stalles de Saint-Sulpice, à Favières.)
la nature avait mieux traités. D'aucuns se contentaient de reproduire leurs difformités sans les pousser
à la caricature. Ce mendiant aveugle, que l'artiste
UiS FOU TliNAISr LA PIEKRE DE FOLIE.
(Miséricorde de Diest, XV« siècle.)
a campé sur la parclose d'une des stalles de Saint-
LA VIE D AUTREPOtS 101
Sulpice, à Favières, montre, comme l'avait bien observé Charcot, que « la cécité imprime souvent à tout le corps une attitude spéciale ».
Ailleurs (p. 98), c'est un autre mendiant, béquillard, ayant sur son dos une boîte contenant sans doute quelque onguent mystérieux.
Mais que ne découvre-t-on pas, quand on poursuit cette étude si passionnante, avec un guide aussi renseigné que le savant conservateur du musée de Gand.
Au moyen âge et jusqu'après la Renaissance, on était persuadé que la folie provenait d'une pierre, qui se trouvait sur là tête ou dans le cerveau du malade : certains peintres, tels que Jérôme Bosch, ont représenté l'opération du caillou de folie . Avant eux, ainsi que le prouve une miséricorde de Diest, les huchiers avaient taillé dans le bois le même sujet. Nous constatons même, grâce à ce document (p. 100), que le costume des fous, en Belgique, est légèrement dilïérent de celui qu'ils portaient en France
D'autres miséricordes nous permettent d'évoquer la procession fameuse des Flagellants ; à moins qu'on veuille y voir seulement le souvenir du châtiment par les verges, alors très usité en Belgique.
Un porc sur un tonneau nous montre, sous forme
102 MCHîURS INTIMES PU PASSÉ
satirique, que l'abus du vin ravale l'homme au niveau de cet animal.
Dans d'autres circonstances, on voit le cochon, — pourquoi ne l'appellerions-nous pas par son nom ? — suivant le saint dont il est l'inséparable compagnon.
Saint Antoine figure, du reste, dans nombre d'églises belges et c'est principalement dans la ville de Mous que prit d'abord naissance le culte pour le saint anachorète. C'était l'époque où sévissait une contagion terrible, connue sous le nom de feu sacré ou mal des ardents, qu'on a depuis identifié avec Tergotisme gangreneux. Tous les remèdes avaient été essayés pour combattre le mal ; tous avaient échoué. Alors, en désespoir de cause, les malheureux atteints du fléau invoquèrent saint Antoine ; son ermitage fut bientôt un lieu de pèlerinage fréquenté. Saint Antoine devint le héros du jour et le's miséricordes de Belgique racontent à leur façon combien la dévotion à ce saint fut générale dans tout le pays.
Elles racontent bien d'autres choses, ces miséricordes, mais il nous faut, bien à notre regret, nous borner.
Dans ses Curiosités esthétiques, Baudelaire proclame qu' « une histoire générale de la caricature, dans ses rapports avec les faits politiques et religieux, graves ou frivoles, qui ont agité l'humanité, est une œuvre glorieuse et importante, digne de tenter les historiens ». Cette œuvre, après Champ-
tleury, et après Witkowski, M. Maeterlinck Ta voulu tenter. Il y apporte une telle contribution, il a réuni une si abondante documentation, qu'on peut tenir le vœu de Baudelaire pour réalisé et ceux qui attachent du prix à tout travail qui apporte une clarté nouvelle sur l'étude du passé et des traditions populaires, remercieront l'écrivain d'art qui était le mieux qualifié, par sa compétence et par sa fonction, pour mener à bien l'entreprise hardie dont il n'a pas craint d'assumer la tâche délicate autant que laborieuse.
The Missal too (itwas the family Missal) Wa? brnamented in a sort of wai Wliich aiiciont mass-liooksoften are, and Lliis ail KiiiiU (if ^iol(>(|ii.s illumined; and how they, WliK s,i\\ lliiisr li;,'iires on the margin kiss ail, (>ou'd turn their optics to the text and [jray
Is more than I know
Lord Byron, Don Juan, chant L S xi.vi.
Est-il nécessaire d'établir une distinction entre l'obscénité qui caractérise telles productions de l'art contemporain et les sculptures ou peintures licencieuses que nous ont léguées l'antiquité et le moyen âg-e ?
« Chez les Anciens, a-t-on écrit (1), comme aussi à la période moyenâgeuse, les sculptures ou peintures licencieuses avaient un sens mystique, religieux ; elles faisaient partie des mœurs publiques et les
(1) Bulletin des Arts, 10 février 1848.
expliquaient, qualité qui manque aux sujets de même genre traités de nos jours. Aujourd'hui... toute obscénité dans les arts est une anom die, un non-sens, un caprice lubrique, dont l'unique but, dont le seul effet est de surexciter, d'éperonner le zèle de quelques paillards décrépits. Ces compositions sont incapables de jamais fournir «à la postérité savante le moindre document sur nos mœurs actuelles... »
Une opinion aussi nettement formulée appelle certaines réserves. Une époque, quelle qu'elle soit, se dévoile par ses productions dramatiques, littéraires et artistiques. Autant que la littérature et le théâtre, l'art est le reflet des mœurs publiques et sert à les expliquer, mais il faut tenir compte et du milieu et du temps.
Chez les Anciens, la plupart des obscœna, loin d'être un produit de l'art destiné à fl^atter le libertinage, renfermaient un symbole mythologique ou religieux; il s'y rattachait des coutumes, des idées superstitieuses : ainsi le signe du culte priapique était-il considéré comme un talisman. Cela n'empêche que la reproduction multipliée de ce signe, en métal, en ivoire, etc., de même que toutes les fresques, statues, bas-reliefs, médailles ou camées, qui représentent des attitudes passionnelles ou des scènes de débauche, soient le témoignage indéniable d'une époque de dépravation. L'orgie romaine n'est pas une image de rhétorique; les monuments sont là
qui en attestefit l'existence, avec autant sinon plus de vigueur (jue l'histoire elle-même.
L'iconographie des monuments du moytii âg(3 n'ofFi'c pas à l'historien des mœurs un moindre atti'iiit qu'à l'archéologue.
Qu'il s'agisse tantôt d'une symbolique confuse, tantôt d'un dérèglement d'imagination, nous en avons suffisamment et assez (explicitement convenu pour qu'on ne nous accuse pas de parti pi'is. Mais nos monuments ne sont pas ornés que de figures allégoriques ou grotesques ; à côté du langage figuré, la pierre a son langage réel et, comme Fa excellemment dit Ghampfleury (1), « toute la vie du passé se déroule vive, claire et animée, grâce à la sculpture et à la peinture ».
Tous les vices, tous les péchés ont été représentés, par les imagiers et les tailleurs de pierre, sur les murailles des édifices civils ou religieux, et aussi dans les miniatures de manuscrits. L'ivrognerie, l'avarice y sont stigmatisées en marques indélébiles ; mais nul vice n'a été plus fréquemment représenté que la luxure; et, à ce propos, une observation trouvera ici sa place.
(1) Histaire de la caricature au moyen âge et sous la Renaissance.
Qu'on ne croie pas que, seuls, les moines et autres gens d'église aient été visés par les artistes : hommes et femmes de toutes classes leur ont servi de modèles. Toutefois, la plupart des personnages qui tiennent un rôle dans ces scènes naturalistes portent des costumes ecclésiastiques, ou du moins quelques parties de ce costume : ainsi, dans l'église Saint-Hippolyte, à Paris, voyait-on, autour d'un pilier du seizième siècle, des enfants couverts de bonnets de chantre, dans des attitudes respectives fort indécentes (1) : Sodome y était évoquée, en traits de pierre ineffaçables !
La bestialité est également figurée dans certains édifices du moyen âge, mais elle l'est avec une licence moins effrénée que dans les sculptures antiques. 11 s'y joint même, selon l'expression d'un judicieux observateur, je ne sais quelle naïveté grotesque qui adoucit ce que ces sujets ont de hideux.
Cotte naïveté se retrouve dans d'autres manifestations de l'art de cette époque. Il n'est pas rare, en différentes villes d'Auvergne et de la. Basse-Bretagne, à l'extérieur des églises, ou dans les ruines d'anciennes abbayes, de voir diverses sculptures des treizième, quatorzième et même quinzième siècles, faisant allusion à la déplorable manie d'Onan. Mais ce ne sont point des êtres humains qui se livrent à
(1) Ihillelin des Aria, loc. cit.
108 MœURS INTIMES DU PASSE
ce scandaleux divertissement ; co sont des animaux qui se rapprochent de riiumanité, des singes, dont l'expression béate révèle une satisfaction qu'ils ne cherchent nullement à «iissirauler.
N'y avait-il que les monuments religieux qui offrissent de tels specliH'lcs? Les édifices civils, quelques maisons particulières, quoique plus rarement, nous montrent dos sculptures du même genre. Sur une maison d'Angers, — peut-être subsiste-t-elle encore, — située près de la cathédrale, se voyait un personnage en bois, dans une position des plus lubriques : il tournait le dos aux passants, leur montrant avec ostentation ce qu'on est convenu d'appeler « les parties honteuses », et dont il ne paraissait avoir la moindre honte.
La grosse tour d'Amboise, bâtie par François 1", était soutenue, à l'intérieur, par des colonnes dont les chapiteaux avaient pour ornement certaines « conversations criminelles » entre moines et nonnains (1).
N'est-ce pas au château de Blois qu'on voyait, dans
(1) M. Vitet, dans son rappoi't sur les monuments, adressé, en 18S1, au ministre de l'Intérieur, parle d'un cul-de-lampe, d'une obscénité incroyable, qu'il a vu à rhôtel-de-ville de Soissons.Le personnage obscène est un moine. Les bourgeois, comme les artistes, manquaient rarement l'occasion de s'égayer aux dépens des habitants des cloîtres (Rigollot, Monnaies des évèques des innocens et des fous, p. 32.)
EN MARGE DES VIEUX MISSELS 10!l
les recoins d'escalier, quelques sujets analogues, entre autres une scène de fustigation qui ne manquait pas d'agrément ? Les mœurs de l'époque ai^torisaient pareilles représentations, dont nul ne songeait à se choquer.
Pas davantage on ne rougissait d'associer les figures les plus burlesques, voire les plus grossières obscénités, au texte des prières qui devaient inspirer le plus de respect et de recueillement.
Des manuscrits pieux, qu'on appelle des Heures, beaucoup sont ornés de miniatures qui offenseraient aujourd'hui la pudeur la moins prompte à s'effaroucher. Il n'est pas rare de trouver, dans nos anciennes Heures, un De profundis ou un Miserere, tracé entre un singe et un grotesque; en d'autres, de voir, dans un encadrement à'oremiis et de psaumes, un prélat face à face avec un porc, dressé sur ses pieds de derrière et décoré, comme lui, des insignes de l'épiscopat. On avait voué une sorte de culte à l'une de saint Joseph, pourquoi n'eût-on' pas honoré le fidèle compagnon de saint Antoine ?
Il y a un peu de tout dans ces missels, l'unique bréviaire, toute la bibliothèque d'un homme du monde, en un temps où n'existait pas encore le livre itnpriméj Y figurent, de compagnie, les Saintes
ilu m<m:irs intimes du passé
Femmes et les Sibylles, les Chérubins et les Sirènes, Judith et Mélusine, bizarre alliage du sacré et du profane ! ^
Le pinceau des enlumineurs ne fut ni plus chaste, ni plus réservé que l'ébauchoir des sculpteurs.
Dans la bibliothèque des UR. PP. Gordeliers de Saint-Bonaventure, de Lyon, on a longtemps conservé des Heures qui avaient appartenu à la reine Anne de Bretagne, la vertueuse épouse de Louis XIL C'était un manuscrit sur vélin, de format in-/^, enrichi de miniatures, de vignettes et de lettres, en or et couleurs, le tout d'une fraîcheur et d'une beauté admirables (1). Les considérait-on de près, on voyait, dans une des bordures, un singe mitre, imposant les mains à un homme prosterné devant lui !
L'empereur Charles-Quint (2), qui ne se piquait pas d'irréligion, avait fait écrire des Heures pour sa maîtresse, dont toutes les bordures étaient ornées de figures extravagantes, peintes par Albert Durer : c'étaient des singes qui se clystérisaient les uns les
(1) Collection des meilleures dissertations, etc., par Leber, t. IX.
(2) D'autres (J.-B. Salgues, Littérature des offices divins, p. 141) ont prétendu que François I", et non son beau-frère, avait été le héros de l'histoire? Cependant nous devons dire que, dans ses Variétés sérieuses et amusantes, l'abbé Sablier cité par Peignot {Essai sur la lithographie, p. 33), tient pour Charles-Quint. En tête de l'image, il y avait deux vers français écrits de la main de l'empereur, et qu'il adressait à la destinataire de ce bizarre cadeau. Ce curieux manuscrit fut, parait-il, retrouvé dans la bibliothèque du prince Eugène (Langlois, Essai sur la Galligràphie, etc.j p. 90.)
autres et commettaient entre eux mille indécences... de singe !
Ces « enlumineurs d'or », comme ils se qualifient parfois, avaient toutes les audaces ; ils se permettaient des licences dont n'approchent qu'à peine celles des « fabloyeurs » (1), qui montraient si peu de retenue dans leurs libres récits (2).
11 existe une Bible, dont les peintures, assez habilement exécutées, furent longtemps attribuées au célèbre Jean de Bruges, et où est représenté, sans le moindre fard, l'épisode biblique de Loth et ses filles. Le même sujet nous est offert dans deux manuscrits du quatorzième siècle, deux Biblia sacra, de la Bibliothèque nationale : on y voit figuré, au folio 1 du premier, au verso du folio 7 du second, Loth entre ses deux filles, et celles-ci allaitent chacune un poupon ! L'artiste s'est tiré adroitement d'aiïaire : pour n'avoir pas à reproduire une scène scandaleuse, il n'en a donné... que le résultat (3).
Dans le Psautier de saint Louis, conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal, le miniaturiste, éludant la difficulté, a passé l'aventure sous silence, de môme que celle de la femme de Putiphar faisant violence à Joseph (4).
(1) C'est-à-dire les auteurs de fabliaux.
(2) Ci. Essai sur la Calligraphie des manuscrits du moyen âge. Rouen, MDCCXLI.
(3) Intermédiaire des chercheurs, IX (Loth et ses filles).
(4) Curiosités, de l'archéologie, édition Delahays, p. 235.
112 Moi;uns iMiMi'.s m PASsi;
Doit-on s'indigner contre ce «cynisme effronté», ou ne voir là que des manifestations de « la simplesse et de l'innocente naïveté de nos ancêtres » (1) ? Nous nous flattons d'avoir une notion plus distincte de la morale que ne l'avaient nos aïeux, mais sommes-nous certains de valoir mi(!ux qu'eux, sous le rapport des mceurs ?
Ce serait témoigner qu'on est peu familier avec l'esprit du moyen âge, d'objecter que le clej'gé n'aurait pas dû tolérer de pareils sujets. Quiconque a parcouru un certain nombre de manuscrits liturgiques du treizième siècle, sait que, souvent, la verve du dessinateur se joue en images très profanes dans la marge des offices les plus solennels.
Un missel, conservé à la Bibliothèque Sainte- Geneviève, et qui date de 1286, mêle au texte sacré des milliers de figures grotesques (2). Les lettres majuscules abritent des dragons à tête d'évêque ; un jambage se prolongeant devient une souris, un oiseau, un démon qui tire la langue.
La Bibliothèque nationale possède des livres de prières, ornés à chaque page de figurines qrd ne
(1) E.-H. Langlois, op. cit.
(2) Ms n" 98, cité par AI. Mâle, IWrl religieux du treizième siècle*