‹ Moeurs intimes du passé (volume 3)Chapitre 96 sur 134 · Éphémérides médicales, 4 juin 1761 {Union médicale · texte numérisé non relu

Éphémérides médicales, 4 juin 1761 {Union médicale

2. Voici ce qu'on peut lire dans VElat de médecine, chirurgie ei pharmacie en Europe, pour l'année 1770, à la p. 230:

« Mademoiselle Biheron, rue de la Vieille-Estrapade, au coin (le celle des Poulies, auteur de plusieurs pièces d'anatoraie artificielle, d'une composition qui lui est propre : elle ouvre son Cabinet tous les mercredis, à l'exception des fêtes, depuis onze heures du matin jusqu'à une. On pourra avoir des séapces particulières, en prenant avec elle des arrangemens. Elle a fait l'anatomie artificielle pour servir aux démonstrations sur cette matière, qui a eu le suH'rage de l'Académie des Sciences, et qui a été envoyée avec les autres pièces qui composent l'arsenal de chirurgie, pour la Chancellerie de médecine de Pétersbourg, par feu M. Morand : elle a aussi fait une machine, pour démontrer les accouchemens naturels et contre nature, qui fut jointe à l'anatomie artificielle. »

3. «... Je ci'ois, en efïet, écrivait Grimm, que ce merveilleux ouvrage de Mlle Biberon est une chose unique en Europe et que le Gouvernement aurait dû depuis longtemps en faire l'acquisition pour le cabinet d'histoire naturelle au Jardin du roi, et surtout récompenser l'auteur, d'une manière qui honore et encourage les talents. » (Grimm, Correspondance littéraire, Paris, t. IX, 275-7.)

LES PREMIERS MUSEES ANATOMIQUES blO&

tendait très bien à creuser sa galerie, ainsi qu'en témoigne ce dernier document, celui-là inédit, que nous tirons de notre collection personnelle: c'est une lettre adressée par la vieille fille, probablement à un ministre de Louis XVI, pour lui demander une pension. Nous la reproduisons in extenso^ en mettant en italique ce qui est souligné dans le texte :

Monseigneur,

Votre Grandeur m'a permis de lui remettre sous les yeux l'objet de ma demande que la reine a daigné accueillir et que Sa Majesté a recommandé à vos soins particuliers.

J'ai l'honneur d'offrir au Roi mon cabinet d'anatomies artificielles pour l'éducation des enfants de France. Sur ce que Votre Grandeur a bien voulu me proposer de détfîrminer ce que je souhaitais de la part du Gouvernement, je désirerais une somme de trente mille livres, dont six me seraient paiées actuellement, et dont le reste me ferait le fond d'une rente viagère. En outre, pour récompense d'un travail unique en Europe, et pour me mettre à portée de compléter mon cabinet par des pièces rares que je médite, \e désire une pension viagère de quinze cents livres.

Monseigneur, je supplie Votre Grandeur de donner des ordres pour que le vœu de la Reine soij accompli. J'attends pour moi cette faveur d'un ministre qui est le protecteur le plus éclairé des beaux-arts.

Je suis avec un profond respect. Monseigneur, etc.

Nous avons longtemps ignoré quel avait été le sort de cette curieuse pétition ; récemment, nous

en avons su, par hasard, le résultat : Mlle Biheron, au lieu des 30.000 livres qu'elle sollicitait, n'obtint tout juste qu'une somme de 1.500 livres, pour les leçons qu'elle s'était engagée à donner à la famille royale K

Bien que nous ne soyons pas fixé sur. la date exacte de sa mort^, Mlle Biheron semble avoir vécu jusqu'à un âge très avancé.

Si on lui reconnut de son vivant quelque habileté dans l'art des « anatomies artificielles », ceux qui sont venus après elle ont porté cet art à un tel degré de perfection qu'il en est bien peu, à l'heure actuelle, qui connaissent seulement de nom ce précurseur incontestable des x\uzoiix et des Talrich.

1. Nous relevons, dans les Archives parlementaires, l" série, t. XXVI, p. 34: ... « Art. 26. — .\ Marie-Anne-Marguerite Biheron, tant pour compléter les pièces d'anatomie artificielle qui composent son cabinet que pour lui tenir lieu de traitement, sans retenue, à raison du travail et des soins qu'exigent, soit la garde et l'augmentation de ladite collection, soit les démonstrations qu'elle est chaigée d'en faire à la famille royale, et ce, pour les 6 derniers mois de 1789, la somme de 1.500 livres, suivant l'ordonnance à elle délivrée le 3 décembre de ladite année, ci... 1.5001. »

2. Presque tous ses biographes la disent morte en 1785, âgée de cinquante-cinq ans. C'est une erreur, ainsi que le démontre le document cité dans la note précédente. D'après Dorveaux, qui s'en réfère à Larousse {Grand Dictionnaire universel, t. H, 730 ; Paris, 1867), elle aurait succombé en 1815, presque centenaire, puisqu'elle était née le 17 novembre 1719.

A côté des étudiants qui se sont assis sur les bancs des Picoles, à la conquête d'un parchemin, but et couronnement de leurs- efforts, il nous a paru qu'une place devait être réservée à ceux ou celles qui se sont épris, si l'on peut dire, platoniquement, de notre science, aux « amateurs » des deux sexes, qui souvent témoignèrent de plus d'ardeur que bien des professionnels, occupant leurs loisirs à ces distractions sévères, non sans doute avec le parfait insouci du qu'en dira-t-on, mais avec un désintéressement que nous aurions mauvaise grâce à reconnaître.

Parmi les fervents de ce libre enseignement, les femmes, entre tous, se distinguèrent. Ce fut une de leurs premières conquêtes, sinon un des premiers signes de leur af franchissenient.

Un certain nombre de femmes et non des moins élevées dans la hiérarchie sociale, firent montre, de bonne heure, de ces goûts si peu con formes à la délicatesse de leur tempérament Dès l'époque de la chevalerie, on les voit se manifester,'timidement encore ; deux siècles plus tard, ils s'affirmeront avec moins de discrétion.

Particulièrement sensibles au mystère des choses, les femmes ne pouvaient rester longtemps étrangères aux préoccupations scientifiques. Leur curiosité naturelle y trouvait un aliment; leur instinct charitable, une satisfaction.

A leurs yeux, la médecine est, dans le principe, surtout une science pratique, expérimentale, une collection de recettes, avec quoi leur semblable peut être soulagé.

Les grandes dames de la Renaissance nous en offriraient maints témoignages ^ ; nous n'en rappellerons qu'un: celui de Catherine Sforza, de cette illustre maison milanaise où les condottières alternent avec les héros.

Cette femme d'État, qui fut aussi une savante, nous est dépeinte passant des heures, dans son officine, à recevoir une Juive qui lui apporte un

1. « Théologie, philosophie, histoire, jurisprudence, mathématiques et médecine, ces femmes (du quinzième et du seizième siècle!, comme le docteur Faust, avaient tout parcouru, tout étudié. » (H. Bi.AZE de Bruy, Damex de la Benais!>ance,\(^r,.^

onguent universel ; à vérifier les formules « d'eau céleste »; d'un remède à base de moelle d'âne ; à expérimenter un aimant destiné à réconcilier les ménages et mille autres billevesées de même espèce.

Un jour, un de ses ambassadeurs lui envoie une drogue à base d'œufs et de safran, qu'il vante avec un enthousiasme délirant : « Je veux, lui répond-elle, assister à l'expérience... Je ne changerais pas avec le roi de France, tant je suis heureuse devant un objet si admirable; et, d'ailleurs, Votre Excellencene trouverait pas d'homme semblable à moi, car il faut du courage pour ne pas craindre les esprits, de la foi pour croire, du secret pour ne rien trahir, et enfin les instruments que j'ai : les Universités de Bologne, de Ferrare, de Paris, de Rome, n'en possèdent point de semblables ^ »

Au plus fort de ses occupations guerrières, à la veille d'une prise d'armes, elle n'oublie pas de commander les bocaux, pour les expériences qu'elle a projetées: manie de collectionneur, amusement puéril, pourra-t-on penser; nous préférons y reconnaître cette ardeur de savoir, cette soif (le l'inconnu, ce désir de pénétrer Fimpénétrable, qui ira de plus en plus se développant, pour

1. Les Femmes de la Renaissance, par R. nR Maulde la ClaviÈRF. ; Paris, 1898.

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aboutir à l'admirable mouvement scientifique du siècle de Voltaire et des Encyclopédistes.

Mais avant d'en arriver là, que d'étapes parcourues ! Combien sont-elles de femmes, qui ont étudié la médecine pour leur plaisir personnel ? Jusqu'à l'aurore du dix-huitième siècle, bien peu, assurément i.

Deux noms seuls viennent sous notre plume-: après Catherine Sforza, nous ne voyons à citer que la Palatine de Neubourg, Anne-Sophie, épouse de l'électeur de Saxe.

Cette dernière, née princesse de Danemark, possédait de grandes connaissances, tant dans le domaine des langues que dans celui de l'histoire naturelle '^ Elle excellait surtout en botanique et

1. Plus que les femmes, au dix-septième siècle lout au moins, les hommes, de la catégorie de ceux qu'on est convenu d'appeler les gens du monde, ont pris intérêt à l'anatomie, le passage suivant, tiré des Lettres de Gui Patin (édition Reveillé- Parise, III, 636), n'en serait-il pas l'indice ?

« Hier fut tirée de la Conciergerie une jeune fille de Tours ; et de là menée à la Grève, où elle fut pendue et étranglée, pour avoir, à ce qu'on dit, défait son enfant. Mais aussitôt un carrosse arrive dans la Grève, dans lequel fut mis ce corps et emporté dans le Louvre, où quelque ijrand en veut avoir la démonstration. »

2. Au seizième siècle, deux noms également sont à retenir : Alexandra Gigliana, anatomiste à Bologne [les Femmes dans la science, par Rebière, 127) ; et Mlle de Gournay, la fille adoptive de Montaigne, mais qui s'occupa surtout d'alchimie (cf. L. Feugkre, Mlle de Gournaij, sa vie'et ses œuvres, 1853, in-8).

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