Coi'retpondance de Grimm, l. XIV
sont incorruptibles et d'une vérité surprenante.
« Que vous examiniez l'intérieur de la tête ou les poumons, ou le cœur ou quelque autre partie noble, vous les trouverez imités avec tant d'exactitude, jusque dans les nuances les plus délicates, que vous aurez de la peine à distinguer les limites de l'art et de la nature. »
Mlle Biberon comptait parmi ses élèves l'élite de la société. A peine pourrait-on citer, parmi les dissidentes, Mme d'Epinay ; peut-être encore, Mlle de Launay, devenue plus tard Mme de Staal, qui avait pris des leçons du célèbre anatomiste du Verney, lequel l'avait rencontrée à la Cour de Sceaux, chez la duchesse du Maine.
Encouragée par tant de marques de sympathie, Mlle Biberon avait monté un cabinet d' « anatomies artificielles », dont nous avons retrouvé ce suggestif prospectus :
On peut voir à Paris, chez la demoiselle Biberon, rue de la Vieille-Estrapade, au coin de la rue des Ponts, des anatomies artificielles de son invention, sur un corps tronqué aux extrémités, avec le développement des viscères contenus dans les trois ventres. Voici les différences essentielles de cette pièce d'avec celles de feu M. Desnoues, qu'on a vues autrefois à Paris :
1° Ce qui a été fait jusqu'ici en ce genre ne représentait que des blocs de cire, qui exprimaient mar les parties minces, et dont les reliefs et les couleurs faisaient le seul mérite. Le corps montré par la demoiselle Biberon
est recouvert d'une vraie peau qui imite l'enveloppe extérieure et générale, et qui permet le transport de la pièce entière facilement et sans danger ;
MouAND, Chirurgien en ciief de la Ciiarilé. Membre de l'Académie des Sciences (1697-1773).
2« On y a copié les membranes naturelles, de manière à tromper les yeux des spectateurs : ce qui est singulièrement remarquable dans le péritoine, l'épiploon, la plèvre, etc.;
3» Les viscères creux et membraneux, tels que l'estomac
et les Intestins, sont rendus artificiellement avec la con» sistance, la souplesse et la légèreté des Viscères naturels ; on souffle l'estomac et môme les poumons;
4° Les proportions naturelles de toutes les parties, leurs positions exactes, tout y est observé au point quelanature est copiée avec une précision et une vérité qui étonnent.
Cet ouvrage a déjà obtenu les suffrages de l'Académie des Sciences, de la Faculté de Médecine et de l'Académie Royale de Chirurgie de Paris.
A l'Académie des Sciences, Morand en personne, Morand, chirurgien de l'Hôtel-Dieu, secrétaire de l'Académie royale de chirurgie, avant Louis, avait tenu, dans la séance du 23 juin 1759, à entretenir ses collègues des talents particuliers de Mlle Biheron.
Occupé depuis quatre [ans à faire pour S. M. l'Impératrice de Russie une collection des instruments, machines et modèles « nécessaires à la chirurgie », Morand y avait joint « une anatomie artificielle, qui pût servir aux démonstrations sur cette matière ». Mais avant de l'envoyer à destination, il avait tenu à obtenir l'approbation de l'Académie.
C'était, ilfautle dire, un peu par amour-propre d'auteur : Mlle Biheron avait suivi les leçons du praticien et le maître était heureux de se féliciter en public du succès de son élève.
Jusqu'alors, on n'avait fait que des modèles de cire plus ou moins imparfaits, et d'un transport
LES PREMIERS MUSiSES ANATOMIQUES BOl
difficile. Outre que la surface extérieure pourrissait avec le temps, les viscères étaient sujets à se casser au plus petit accident, le bloc pouvait tout entier se fendre par l'effet de la sécheresse. Rien de semblable dans les pièces présentées : les membranes naturelles étaient imitées « à tromper les yeux des spectateurs » ; les viscères creux et membi'aneux, tels que l'estomac et les intestins, étaient rendus artificiellement, « avec la consistance, la souplesse et la légèreté des viscères naturels ^ ».
Pour conclure, le rapporteur espérait que les anatomistes voudraient bien convenir « qu'on n'était point encore parvenu à copier la nature avec tant de précision et de vérité ».
Après la lecture de ce panégyrique, Mlle Biberon était introduite au sein de la docte assemblée et démontra, sur la pièce môme, la théorie que son maître venait d'exposer. Ce fut une explosion d'enthousiasme, dont les journaux de l'époque nous ont conservé l'écho.
« Nous avons eu la curiosité de voir cette production anatomique, écrivait un médecin. Nous avons été singulièrement surpris de la fidélité, de l'exactitude et de la vérité avec laquelle toutes les parties sont exprimées. 11 nous a semblé que
l. Journal de Médecine, 1759,275 et suiv; cf. Hisl. de l'Acad. Hoy, des Sciences, 1759, Histûire, 94 ; Paris, 1765.
302 MCœURS INTIMES DU PASSE
Mlle Biheron a redoublé d'efforts, toutes les fois qu'elle a rencontré des obstacles, et que ses talents se sont irrités contre les difficultés.
« On ne peut pas mieux rendre qu'elle l'a fait la surface interne du crâne, les différentes substances du cerveau et les cordons des nerfs.
« Le plexus choroïde nous a paru de toute beauté ; nous avons également admiré la section transversale des côtes, la texture du sternum et surtout les membranes qui recouvrent la poitrine et le bas-ventre ; l'épiploon fait une illusion complète.
« Il y a des beautés de détail sans nombre, que nous ne pouvons faire sentir ici ; nous ne dissimulerons pas même qu'il y ait des parties que nous n'avions jamais si bien vues dans le cadavre.
« Si Mlle Biheron continue à se perfectionner dans ce genre, nous ne doutons pas qu'elle ne puisse faire une anatomie complète, aussi parfaite que la nature, dans laquelle on pourra pleinement s'instruire de cette science sans dégoût et sans horreur, et nous sommes persuadés qu'à l'aide des maîtres et des livres, on apprendrait mieux et en moins de temps l'anatomie. Les lumières du célèbre M. Morand pour l'anatomie, les sages conseils de Mlle Basseporte, peintre du roi, pour le dessin, n'ont pas peu contribué à faire éclore les
talents de Mlle Biberon, et à faire sortir de ses mains ce chef-d'œuvre que nous lui devons et que nous admirons. »
De tels suffrages avaient leur prix, et celle qui s'en rendait digne méritait mieux que les quel ques lignes dédaigneuses que lui ont accordées ses rares biographes.
Si Mlle Biberon est oubliée aujourd'hui, elle n'en a pas moins conquis, de son vivant, la célébrité, sinon la gloire. Nous n'en voulons pour preuve que les documents peu connus, sinon tout à fait inédits', auxquels nous avons réservé une place à la fin de cette étude.
Le premier, extrait des archives du British Muséum, est une lettre de Diderot à Wilkes, écrivain politique anglais, où le créateur de l'Encyclopédie donne des détails assez neufs sur cette Mlle Biberon, dont nous nous sommes constitué l'historiographe. Nous n'allons reproduire que le passage qui la concerne :
« Mlle Biberon, qui vous remettra ce billet extravagant, écrit Diderot à Wilkes, est une souris effarouchée qui sort de son trou et qui va chercher chez vous de la sécurité.
' « Cette souris est une souris distinguée dans son espèce. Elle justifiera la. considération dont elle
1. Les Inédits, publiés à Londres par livraisons, éditées par M. Genonceaux, 30, Store Street, Bedford Square, London.
jouit ici par une quantité de très beaux ouvrages ; ce sont des pièces anatomiques d'une vérité et d'une exactitude merveilleuses.
«Je vous prie de l'accueillir et de lui rendre tous les bons offices qui dépendront de vous. Ma fille a fait avec facilité et sans dégoût un cours d'anatomie chez elle. Si vous m'en croyez, vous engageriez Mlle Wilkes à prendre quelques unes de ses leçons. Quoique ce ne soit point l'objet du voyage de Mlle Biberon, comme elle joint à ses connaissances un grand caractère de bienfaisance, je ne doute point qu'elle ne se fit un plaisir de vous obliger dans votre enfant. »
Dans une autre lettre, adressée au général Betzky, ministre des arts à la Cour de Catherine 11, Diderot s'était encore entremis en faveur de sa protégée, qui s'était montrée, dès les premières ouvertures qui lui avaient été faites par la Cour de Russie, assez disposée à transporter ses préparations dans ce pays.
Elle avait cependant, à l'époque, pas moins de cinquante-cinq ans ; sa santé avait beaucoup souffert de la continuité ^e ses travaux. Elle avait fait deux fois déjà le voyage d'Angleterre et chaque traversée avait pensé lui coûter la vie^. Elle hésitait, pour toutes ces raisons, à entreprendre un aussi
1. Diderot, Œuvres complèles, édition Assézat et Tourneux, t. XX, 62 (Paris, ]877).
long et aussi périlleux voyage, sans recevoir au moins quelque avance.
Diderot nous a laissé ignorer quel fut le dénouement de cette aventure. Les réserves exprimées par la vieille fille, qui montrait beaucoup de désintéressement en la circonstance, puisqu'elle ne mettait aucun prix à ses pièces anatomiques, qu'elle pro[)Osait d'abandonner en toute propriété à l'Impératrice, n'étaient que trop légitimes.
Elle était, d'ailleurs, dans une situation assez précaire, si nous en jugeons sur certains indices.
En 1761, elle avait sollicité et reçu une gratification du roi de Danemark: elle avait eu l'idée d'expédier à ce prince « un cœur avec différentes coupes, pour en faire voir la structure intérieure; un canal thoracique, avec le réservoir du chyle ; les parties de la génération ; une matrice élastique, pour faciliter les connaissances nécessaires à la pratique des accouchements * ; une vessie d'homme ; une vessie de femme ; un
1. Elle fit présenter, en 1770, à l'Académie des Sciences « une pièce ou fantôme, relative à la manœuvre des accouchemens : au moyen de cette construction, et en plaçant un fantôme d'enfant dans la matrice, avec son cordon et son délivre, on peut imiter ce qui se passe dans l'accouchement naturel, etc. »(///«/. de VAcad. Roy. des Sciences, 1770 ; Hisl., 49 ; Paris, 1773). Elle ne fut pas la seule à fabriquer des « fantômes» pour l'instruction des sages-femmes. En 1773, une dame Lenfant (un nom prédestiné !) faisait des « fantômes et des mannequins très propres pour l'exercice manuel des accouchemens ; les proportions naturelles, soit dans le bassin, soit dans le fœtus,
306 MœURS INTIMES DU PASSE
caecum armé de sa valvule de Tulpius ; un rein, un foie, une oreille, un œil ^ ».
Malgré les annonces qu'elle fit insérer dans les annuaires de médecine^, et quoiqu'elle comptât dans la haute société beaucoup d'amis, empressés à la recommander aux pouvoirs publics ^, elle ne se lassait pas de présenter requêtes sur pétitions, pour attirer l'attention sur elle.
Cette demoiselle, « modeste et dévote », dont parle Grimm, cette souris trottinant menu, s'en-
sont exactement observées », lit-on dans une réclame de l'époque {Affiches, annonces et avis divers, w du 24 février 1773).