‹ Moeurs intimes du passé (volume 4)Chapitre 27 sur 48 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La première école de natation fut construite à la pointe de i^île Saint-Louis. Le Journal de Paris ^ du 'Ih juin 1789, constate que « LL. AA. SS. MM. les ducs d'Orléans et de Bourbon ayant reconnu le mérite de cet établissement, ont souscrit pour les quatre princes et leur auguste famille. En conséquence, MM. les ducs de Chartres (plus tard Louis-Philippe), de Montpensier et de Beaujolais ont pris, le \!x mai, leur première leçon de nage; le 23, ils ont nagé seuls dans le bassin et ils seront bientôt en état de nager en pleine rivière ».

L'abonnement pour apprendre à nager pendant un été était fixé à la somme, relativement élevée, de 96 livres, plus 12 livFes pour le blanchissage du linge, pouf ceux qui voulaient avoir un cabinet à eux seuls ; et à /i8 livres, plus 6 livres de blanchissage, pour ceux qui « se contentaient d'être dans un endroit commun ».

Une leçon particulière coûtait 3 livres. Un arrêté.

pris le 25 floréal par le bureau central de Paris et approuvé par le département, le 6 prairial, portait que « nul ne doit se baigner (dans la rivière) si ce n'est dans des bains ouverts ; il défend expressément d'en sortir nu et de se montrer dans cet état sur les trains, bateaux, berges, etc. Il indique à ceux qui voudront établir des bains sur la rivière ce qu'ils devront observer ; l'une des conditions qui leur sont imposées est de ne pouvoir exiger des baigneurs plus de quinze centimes par personne dans les bains en commun et plus de six décimes parpersonn'e dans les bains particuliers (1).

Un événement funeste faillit retai'der les progrès d'une industrie qui prospérait tous les jours : au cours de l'hiver de 1799, le bateau des bains de Poithevin et Vigier, associés depuis peu, amarré vis-à-vis le palais des Tuileries, fut submergé par les glaces.

Yigier conçut et exécuta tout aussitôt le projet d'un établissement sans modèle jusqu'alors, composé de deux étages et contenant plus de cent cinquante baignoires (2), placées dans autant de cabinets ornés de glaces (3).

(c Semblant disposer de la baguette d'Armide », cet ancien procureur, devenu industriel, « éleva au

(1) Paris pendant la réaction thermidorienne, par Aulabd, t. V, p. 577.

(2) Tableau de Paria en l'an VIII.

(S) Vie publique et privée des Français, otc, t. TT. p. 20(5.

ce j:

seia des eaux un palais qu'il entoura d'un jardin enchanté. Où venait naguère se briser la vague écumante, des plantes balsamiques germèrent, pour charmer les yeux et l'odorat du baigneur étonné de respirer, au milieu des flots, les parfums des bosquets d'Idalie ; plus loin, des ombrages verdoyants invitèrent le baigneur à attendre le repos nécessaire pour entrer au bain sans danger, ou à goûter, en en sortant, celui que la médecine ordonne pour mettre à profit ses bienfaits (1). »

Deux tentes étaient disposées pour recevoir d'un côté les hommes, de l'autre les femmes, avant ou après les bains. •

On entrait dans l'établissement par une vaste galerie, de quatre-vingt-douze pieds de long sur dix de large, ornée de colonnes peintes, entre lesquelles avaient été ménagées les portes de chaque cabinet.

Le milieu de cette galerie était partagé par une glace transparente, au travers de laquelle la vue se portait dans toute l'étendue de l'édifice. Des rideaux protecteurs mettaient baigneurs et baigneuses à l'abri des regards indiscrets.

Enfin, on aura l'idée de cet immense bâtiment, qui déplaçait deux millions cent seize mille huit cents livres d*eau, quand on saura qu'une machine hydraulique, élevée hors de l'enceinte des bains, sous la

(1) VAmi des Femmes^ p. 135.

uO û

forme d'une rotonde, fournissait incessamment, sans bruit, sans peine et sans odeur, de Peau à cent quarante baignoires ensemble, et par conséquent à deux cent quatre-vingt robinets, qui marchent avec un tel accord — selon l'expression du contemporain à qui nous devons ces détails — qu'en cinq minutes, et comme par enchantement, on peut établir à la fois cent quarante bains, sans qu'on aperçoive ni conduits, ni réservoirs, ni chaudières.

Le nouvel établissement, par sa situation même et sa forme, donnait l'impression d'un vaisseau de fort tonnage : les bains Vigier avaient exactement la longueur du vaisseau de ligne les Etats de Bourgogne, que le célèbre Bougainville montait avant la Révolution, lequel avait, comme ces bains, « cent quatre-vingt-douze pieds de longueur dans œuvre, cent quarante pièces de canon et, comme celui-ci, cent quarante cabinets (1) ».

Aux bains Vigier du Pont-Neuf se rendait la petite bourgeoise, « qui veut uniquement se décrasser, avec ses deux grandes demoiselles, devenues nubiles et arrivées fraîchement de leur pensionnat » ; le clerc de notaire, l'étudiant du pays latin, des braves marchands de la rue Saint-Denis, « qui, par économie, ont eu soin de se munir de quelques serviettes, d'un petit pain et d'une tranche de gigot (2) ».

(1) P.-J. Marie DE Saint-Ursin, op. cit., p. 137.

(2) CuisiN, les Bains de Paris, t. I (1822).

Yigier dut son succès non pas 'seulement au confort de son établissement, mais à une réclame soutenue. Il n'existait, de son magnifique établissement, « aucun modèle en Europe ».

C'était une des curiosités de la capitale. « Tout est neuf et tout y est distribué avec élégance ; il ne laisse rien à désirer. Le service se fait avec honnêteté et décence ; le linge y est fort beau ; chaque côté du bateau est orné d'une allée d'arbres à fleurs, d'orangers et de plantes odoriférantes. Cet établissement mérite l'attention et l'admiration des étrangers et des habitants de Paris. 11 est ouvert en tout temps et à toute heure du jour (1). »

Non loin des bains Vigier, sur la rive gauche de la Seine, s'élevait un très beau bâtiment, qui réunissait aux avantages de celui que l'on vient de décrire « celui, pour les femmes timides, pour les hommes peu aguerris, de les offrir en terre ferme ».

Il avait été fondé par un M. Albert, en 1780. Il était assez élevé au-dessus de la rivière pour être protégé des inondations et assez voisin pour s'alimenter d'une eau limpide et courante.

Ce bâtiment était séparé par une porte cochère, sous laquelle entraient les voitures, de façon à pouvoir déposer les baigneurs à l'abri des intempéries

(1) AuBRY, Guide des étrangers aux monumenls de Paris, p. 13; cité par L. de Lanzac de Laborie, Paris sous Napoléon, t. II, p. 346.

et les attendre dans une vaste cour qu'entouraient les corps de logis. A droite, étaient situés les bains des femmes, à gauche ceux des hommes, sans communication entre les deux parties.

Les 'bains Albert étaient surtout destinés aux usages médicinaux : on y trouvait des bains de vapeur, des bains thermaux, des bains aromatiques, des douches, des fumigations sèches, pour le traitement des paralysies, rhumatismes, plaies, etc^ On y pratiquait la douche ascendante et la douche descendante. La première était fréquemment employée, dès cette époque, contre les obstructions intestinales, les rétrécissements du rectum, les chutes habituelles de cet organe, etc. (1).

Les bains de vapeur avaient été installés sur le modèle de ceux qu'on trouvait en Turquie, en Russie et dans tout le nord de l'Europe, avec cette différence que chaque baigneur avait une chambre particulière.

Ces bains de vapeur pouvaient n'être que partiels, de façon à ne soumettre à l'action de la vapeur qu'un seul bras, une seule jambe.

Pour les étrangers accoutumés à se plonger dans Teau froide^ en sortant de Tétuve, on avait construit une vaste baignoire ou piscine, en marbre, dans laquelle ils pouvaient nager à l'aise, prendre des

(1) V. l'opinion de la Société royale de médecine 2ur les bains Albert, dans l'ouvrage précité de Makie de Saint-Ursin, p. 141-142; cf. le Tableau de Paris, de Mehcier, t. XI, p. 2()«.

douches froides, en un mot goûter tous les avantages d'un bain de rivière.

Des masseurs étaient attachés à rétablissement, où les indigents pouvaient se procurer, sans bourse délier, des bains de toute espèce.

La Révolution ayant supprimé les entraves qui s'opposaient à l'essor des diverses industries, de nombreux établissements balnéaires s'étaient créés en peu de temps (1).

(1^ A Boulogne-sur-Mer, notamment, avait été fondé un étal)lissement modèle, véritable « monument élevé h l'art de baigner ».

« Cet établissement, le plus beau qui existe en ce genre, écrit M. de Saint-Ursin {loc. cAL, p. 119), est composée de trois voûtes superposées et admettant la lumière du jour. La retenue d'eau dans les réservoirs est de neuf mille pieds cubes de ce fluide sans cesse renouvelé ; au rez-de-chaussée, sont des baignoires d'une seule pierre, imitant le marbre ; au premier étage, sont des baignoires mobiles, où l'on réunit au plaisir de se baigner celui d'être balancé par un mouvement oscillatoire qu'on imprime soi-même à sa baignoire. Ce moyen est très puissant en médecine, et a été recommandé, dans la phtisie pulmonaire, par Caer-Michael Smith, qui a écrit sur cette matière ex professa, et qui faisait même ainsi balancer ses malades dans des baignoires aériennes ; enfin, il y a des piscines où l'on peut se plonger et nager. Cet établissement a été ouvert en 1790, et tout atteste ses succès qu'ont dirigé des médecins intelligents. »Le balancement contre la phtisie, attendonsnous à voir revivre, quelque jour, cette médication surannée.

Page 1