PUJ. 73. — BAINS JAPONAIS, AUTREFOIS
(D'après une estampe ancienne.)
pour isoler les hommes et les femmes ; une simple tige de bambou, placée à peu de distance du sol, constitue cette séparation virtuelle et s'étend jusqu'au milieu de la cuve, pouvant recevoir ainsi à la fois une personne de chaque sexe.
Les établissements de ce genre possèdent presque tous un nikaï. On peut y aller prendre du thé, dans de petites chambres séparées, sorte de « cabinets particuliers » japonais, où les jeunes baigneuses, encore toutes ruisselantes, viennent aussi parfois se reposer des fatigues du bain.
Même dans les plus petits villages, îl n'est pas rare de trouver deux et trois auberges. Elles ont chacune leur salle de bains particulière, plus ou moins grande, suivant Fimportance de la maison ; les voyageurs, hommes et femmes, en arrivant à l'hôtel, vont d'abord se plonger dans l'eau, dès que l'exiguïté de la salle leur permet d'y trouver une place.
Des établissements de bains publics existent aussi dans presque tous les villages; cependant, les petits hameaux et les fermes isolées en sont dépourvus. Dans ce cas, un simple tonneau, posé sur un fourneau, et appartenant au propriétaire le plus important, remplit l'office de baignoire, pour tout le personnel de la ferme et pour les habitants voisins. Cet ustensile primitif est placé en dehors de la maison, sur le bord de la route ou même à une certaine distance, au milieu des champs.
Souvent, dans les montagnes, on peut voir des hommes et des femmes, et même des enfants, faire leur toilette en plein air, par des froids de plusieurs degrés au-dessous de zéro, sans aucun abri contre le vent et sans paraître incommodés par la bise glacée.
L'eau sourd, en effet, de partout et nombreuses sont les sources d'eau chaude, d'eau froide, et même d'eau minérale, sulfureuse ou autre. Une canalisation des plus simples, en bambou le plus souvent, permet d'amener cette eau dans des piscines, où hommes, femmes, enfants, dans un état de nudité dont
APPENDICE 43y
l'image de nos premiers parents peut seule donner l'idée, se pressent les uns contre les autres, dans de vastes baignoires ou de grandes cuves, sans songer à mal le moins du monde.
Et n'allez pas croire que la présence de l'étranger les gêne. M. Henri Turot, le distingué conseiller municipal de Paris, me contait qu'il avait eu la curiosité de plonger son regard à travers une barrière de planches mal jointes, pour jouir du spectacle du bain — et ni baigneurs, ni baigneuses, qui l'avaient pourtant bien remarqué, n'interrompirent un instant leurs ébats. Ils se donnaient, au contraire, en spectacle avec la meilleure grâce du monde.
Il n'est pas rare, me disait de son côté mon confrère et ami, le docteur Tissier, qui a exercé pendant six mois les fonctions de médecin à l'hôpital de Nagasaki, d'apercevoir du train la foule des baigneurs, qui se pressent sur la voie pour saluer les voyageurs de leurs cris assourdissants, sans prendre au préalable la peine de se vêtir.
Une particularité assez curieuse, c'est que les Japonais ne s'essuient pas au sortir du bain : ils se sèchent au soleil, trouvant superflu l'usage de la serviette — ou du papier.
Car le Japonais ne connaît pas le linge de corps. Il porte directement sur la peau des vêtements qui ne sont pas nettoyés tous les jours. Ce manque de linge est une des causes des maladies cutanées, qu'on peut dire endémiques au Japon.
Même les élégants qui, revêtus d'une redingote à l'européenne, d'un pantalon de couleur bizarre et coiffés du casque de sureau ou de la casquette en poil de lapin, ont adopté la chemise de flanelle, ne fontlaver celle-ci que rarement. Il en résulte que les mêmes vêtements, étant toujours en contact immédiat avec le corps, s'imprègnent de la vapeur de la transpiration, retiennent les produits morbides ou les parasites de 1^ peau et empruntent à l'atmosphère des milieux malsains tous les germes pathogènes qu'elle contient.
Les bains froids ne sont pas du tout pratiqués au Japon : les indigènes paraissent professer un profond mépris pour la nagare-nomidzou (eau courante de rivière) et la oumni-nomidzou (eau de mer).
Et, malgré tout, nous sommes de l'avis du docteur Matignon, il n'y a qu'un peuple propre, réellement propre, c'est le peuple japonais. Encore un record que détient, sans conteste, l'Empire du Soleil -Levant et que les. Français devraient bien lui disputer : le record de la propreté (1).
(1) Bibl. : Godet, les Japonais chez eux (Paris, 1881) ; Rémy, Notes et Mémoires variés sur le Japon (Paris, 1884) ; comte R. DE Dalmas, le Japon (Paris, 1885) ; P. Loti, Madame Chrysanthème ; Ed. Cotteau, Un touriste dans l'Extrême-Orient (1895); docteur J.-J. Matignon, Gazette des Hôpitaux et Médecine moderne, 1899, etc.