LES BAINS JAPONAIS
Les Russes sont amateurs de bains glacés, les Japonais, sont, au contraire, fanatiques de bains très chauds (1) ; ils ne craignent pas de les prendre à 40" et même au-dessus.
Si nous considérons les effets physiologiques, l'immersion dans l'eau chaude est plutôt excitante : la peau subit une congestion très vive, les organes glandulaires fonctionnent à l'excès et il se produit une excitation nerveuse, plutôt désagréable, et même parfois douloureuse. Le bain produit d'autres eflets physiologiques : le plus immédiat, c'est l'élévation de la température du baigneur. Le professeur Boelz (de Tokio), qui a pris soin de la mesurer, a constaté une augmentation de 2» C, après une courte immersion.
Cette température se conserve pendant quelques heures ; c'est probablement à cause de cette hyperthermie, qu'ils n'ont
(1) Le bain chaud produit une illusion du toucher assez curieuse : si, plongé dans cette eau, on touche avec sa main une partie de son corps, celle-ci paraît froide, bien qu'elle soit, en réalité, augmentée de température (Docteur Remy).
pas été sans remarquer, que les Japonais, par les grands froids de l'hiver, s'attardent aux ablutions matinales (1) dans les salles de bains.
De plus, il est vraisemblable que cette habitude du bain chaud finit par leur endurcir la peau et par les rendre mDins frileux, et aussi moins sensibles aux chaleurs excessive s (2) .
Au Japon, il n'est intérieur, si pauvre soit-il, qui n'ait sa chambre de bain. Voici quelle en est la disposition la plus simple : une partie du plancher est inclinée, afin de laisser couler l'eau ; l'autre est surélevée, pour se mettre au sec. Dans la partie basse sont : une baignoire, un petit réservoir d'eau froide et quelques baquets, le tout en bois.
La baignoire, moins longue que la nôtre, mais plus profonde, est une cuve ovale ou carrée, en bois, dans laquelle il faut s'accroupir les jambes pliées, au lieu de se coucher. . Le système de chauffage en est ingénieux et simple. Un tuyau de poêle, en communication avec un fourneau à charbon, traverse le fond de la cuve, puis sa cavité, et s'élève à quelque hauteur, maintenu par une planche posée sur les bords de la baignoire. Quelques charbons suffisent pour élever et maintenir la température au point voulu.
Le Japonais ne séjourne pas, comme nous, dans l'eau. Après s'y être plongé pendant quelques minutes, il en sort rouge et couvert de sueur ; puis, il complète sa toilette à l'aide de petits baquets d'eau chaude et froide.
Chose bizarre et contraire à toutes les règles de la propreté la plus élémentaire, les Japonais commencent par les pieds,
(1) Chez la plupart des Japonais, un endroit de la maison est spécialement destiné aux ablutions matinales; des réservoirs d'eau, de petites auges en pierre sont placés le long des vérandahs, près des cabinets et ailleurs.
(2) Le Chinois sait très bien qu'il se rafraîchira le visage", pendant l'été, à l'aide de linges trempés dans l'eau chaude.
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et remontent peu à peu en se nettoyant successivement toutes les parties du corps, pour terminer par le visage.
Les hommes s'en tiennent là ; mais les femmes, coquettes comme leurs semblables dans tous les pays du monde, se frottent ensuite avec de petits sacs de toile contenant des écorces de grains de riz pulvérisées, afin de blanchir leur peau, naturellement un peu jaune; la pâte onctueuse qui en résulte donne unp odeur fort désagréable et très persistante.
Souvent, pour arriver à un résultat plus satisfaisant, les rnflinées s'écorchent lepiderme, avec des morceaux de toile rugueuse.
Cette opération terminée, elles se plongent une dernière fois dans l'eau chaude et s épongent avec le même « ténangoï », tordu préalablement, avant de reprendre leurs vêtements. La chaleur emmagasinée est tellement considérable, que le corps sèche instantanément, sans faire éprouver aucune sensation de froid due à l'évaporation.
Il y a, au Japon, deux sortes d'établissements de bains : les uns couverts, renfermant des piscines d'une température différente ; les autres, en plein air, tous largement ouverts sur la rue.
Le bain coûte environ deux sert (un peu moins de dix centimes). Hommes, femmes, enfants, jeunes filles et vieillards, tous absolument nus, entrent dans les piscines, s'asseyent sur le bord, et puisant de Teau avec une tasse de bois, se la versent sur le corps. Chacun se lave et se frotte, sans nul souci de son voisin ou de sa voisine ; d'autres, plongés dans l'eau jusqu'aux épaules, restent serrés les uns contre les autres dans la même cuve. Les femmes comme les hommes achèvent tranquillement leur toilette dans la rue.
Des Européens, certains Européens, — nous n'avons pas besoin de préciser davantage — ont vainement réclamé contre ces exhibitions, qu'ils jugeaient offensantes pour leur pudeur.
On leur a donné satisfaction en quelque mesure : c'est ainsi qu'à Kobé, on a séparé les sexes dans la piscine... en tendant une ficelle entre les hommes et les femmes.
Dans les grandes villes du Japon, les établissements de bains, très nombreux, atteignent leur plus haut degré de perfectionnement ; ils se distinguent des autres maisons par d'immenses lanternes en papier, bariolées de gros caractères, de différentes couleurs. Deux portes basses, Tune pour les hommes et l'autre pour les femmes, permettent d'entrer dans la maison; cette séparation des deux sexes est absolument extérieure, car les deux entrées donnent accès dans la même chambre commune.
L'obscurité, due au peu de jour pénétrant à l'intérieur et à la vapeur d'eau dont la pièce est remplie, empêche d'abord de rien distinguer en entrant ; mais on aperçoit bientôt une grande salle quadrangulaire, avec des murs de terre nus. Le plancher de bois est incliné et se trouve un peu en contre-bas du côté opposé à l'entrée, afin de faire écouler l'eau. Sur ce plancher, dans le costume le plus primitif, chacun fait sa toilette en sortant de la cuve d'eau chaude, ou attend son tour pour s'y plonger.
Le soir, de mauvaises lampes, dont les mèches fumeuses trempent dans de l'huile épaisse, envoient leur lumière vacillante, à travers cette atmosphère de vapeur, sur les groupes de corps mouvants, et les colorent de lueurs jaunes et rouges : on pourrait croire assister à une scène infernale, dont l'illusion est encore complétée par l'air chaud et malsain que l'on respire.
Au fond de la salle, un trou dans la cloison au ras du sol permet de pénétrer, en se courbant en deux, dans l'endroit restreint où se trouve la baignoire.
Depuis l'apparition de la civilisation européenne au Japon, la grande pièce commune a été divisée en deux compartiments.