LIVRE V. — LES FEMMES
beux jusqu'au burlesque, exhale sur la tombe de sa femme tout le chapitre de sa douleur, dans ce bavardage : a A la plus vertueuse des épouses et la plus soigneuse des ménagères, objet de tous les regrets de mon âme, après 18 ans 3 mois et 13 jours de mariage. J'ai vécu avec elle sans qu'elle me donnât aucun sujet de plainte, mais maintenant je suis bien forcé de venir me plaindre auprès de ses mânes et demander au dieu des enfers qu'il me rende l'épouse qui a vécu avec moi en si bonne harmonie jusqu'au jour du destin, ou te prier toi-même, MévieSophé, d'obtenir, s'il y a des esprits décédés sans retour, que je ne sois pas obhgé d'endurer plus longtemps une si cruelle séparation. Passant étranger, que la terre te soit légère , si tu ne dégrades rien à ce tombeau ; mais si quelqu'un s'avisait d'y commettre une dégradation, qu'il ne puisse jamais être reçu en grâce par les dieux, que l'enfer même le repousse et que le séjour de cette terre lui soit dur et pénible'. » Souvent non -seulement les jours, comme dans l'inscription ci-dessus, mais les heures mêmes, complétant l'indication de l'âge de la personne défunte ou de la durée du mariage, sont ainsi marquées en chiffres, ce qui accuse un temps où l'on faisait rehgieusement attention aux heures de la naissance et des événements importants de la vie, pour les faire entrer dans la base des calculs astrologiques-. La précision, dans ces détails chronologiques, concourt à prouver combien s'était propagée cette su-
1 Orelli, 7,382 (Rome).
2 Pline le Jeune, dans ses Lettres (II, 20), raconte que Régulus ayant demandé à Véranie malade : Quo die, qua hora nala esset? Ubi audivit, componit \ultum, intendit oculos, movit labra, agitât digitos, computat, nihil nisi ut diu miseram exspectatione suspendat. Habes, inquit, climactericum tempus, sed évades.
perstition. Une veuve recommande son mari défunt aux dieux infernaux et les prie de permettre à son esprit de la favoriser de ses apparitions, aux heures de la nuit^
Les monuments qui font l'éloge des vertus domestiques des femmes portent souvent qu'elles étaient bonnes conseillères, administraient bien leur fortune et s'occupaient beaucoup du travail de la laine. « Ci gît, » lit-on sur un sarcophage, ce Amymone, femme de Marcius; elle était bonne et belle, fileuse infatigable, pieuse, réservée, économe, chaste et bonne ménagère-. » Une autre épitaphe résume plus brièvement la vie passée de la défunte , en ces mots : « J'étais Anicie Glycère; c'est en dire assez de ma vie; j'ai fait mes preuves en rendant un bon mari content de moi^. » Nous laissons de côté les inscriptions chrétiennes des temps postérieurs \
Il est à regretter, pour la raison déjà indiquée, que ces inscriptions contiennent si peu de renseignements sur l'individualité des personnes. Si elles étaient plus explicites à cet égard, elles feraient tomber sur la vie des mes, à cette époque, de bien autres lumières que l'histoire et la peinture des mœurs; car l'histoire, embrassant de haut les destinées du monde, ne conserve le portrait de l'individu, pour le transmettre à la postérité, qu'autant que les circonstances ou sa propre valeur l'ont élevé audessus du niveau de la masse, tandis que le peintre des
1 Orelli, 4,775 (Rome).
2 Orelli, 4,639 (Rome). .
3 Ibid., 4,649 : Anicia P. J. Glycera fui. Dixi de mea vita salis. Fui probala, quœ viro placui bono, qui me ab imo ordine ad summum perduxit honorem.
* Voir pour celles-ci De Rossi, Inscr. chrct., 62, 98 et 99.