LIVRE II. — LA COUR
qualités opposées, mais peu aimables et mauvaises pour la plupart, que le mélange de races diverses pouvait seul expliquer, chez ce peuple. On vantait la supériorité et la sagacité de leur esprit \ réputé aussi caustique et incisif qu'obscène et bouffon-; on était choqué de leur insolence et de leur outrecuidance^, de la hardiesse, de reffronterie sans exemple de leur langage. Sensuels et voluptueux'', ils n'en supportaient pas moins les tortures avec une admirable constance"^; très inflammables et irascibles^, querelleurs et grands amis du changement^, ils étaient en même temps d'une profonde astuce^, et d'une sombre obstination, dont témoignait notamment aussi leur fanatisme religieux, dominé par toute espèce de superstitions^.
Les destinées de ces serviteurs de la cour impériale, dont plus d'un parvint à soumettre à ses volontés son propre maître, comptent parmi les plus étranges singularités de cette époque, si riche en bizarreries. Beaucoup d'entre eux, amenés à Rome pour y être vendus, avaient débuté sur l'estrade où il était d'usage d'exposer les esclaves à vendre aux regards des amateurs qui tenaient à les examiner de près et à les visiter. Avant de tomber
1 Jules César, De Bello Alexandrino , chap. m : Alexandrini homines ingeniosissimi alque acutissirai.
- Martial, Stace, Quintilien, Dion Clirysostome.
3 Pline le Jeune, Panégyrique de Trajan, chap. xxxi : Ventosa et insolens natio. — Bist. aug., Saturnin, chap. vu : ^gyptji, viri ventosi, furibundi, jactantes, injuriosi, atque adeo vani, liberi, etc.
*Ju vénal, XV, 45.
5 Ammien Marcellin, XXII, 16, 23.
6 Plutarque, De Isi et Osiri. — Dion Cassius et Ammien Marcellin. "Dion Chrysostome, D/5C0Mrs, XXIII,p. 366, 4.
^ Jules César, De Bello Alexandrino , chap. xxiv , 4. ^ Juvénal, Sat. XV. — Tacite, Hist.,i, 11.
par achat, donation ou succession dans la maison impériale, ou d'y être admis comme affranchis, ils avaient peutêtre passé de main en main et subi toutes les humiliations de la servitude. De même que les affranchis d'un empereur passaient, après sa mort, sous le patronage de son successeur, ceux des personnes qui avaient institué Tempereur leur héritier, devenaient sans doute aussi les protégés de celui-ci. Ils pouvaient alors, ou garder le nom de famille de leur ancien patron, ou prendre celui de l'empereur. Les affranchis des personnes frappées de proscription passaient très souvent aussi sous Végide de la maison impériale'. Leurs aptitudes et leurs talents, ou le pur hasard, attirant sur eux les regards du maître, ils sortaient tout d'un coup, ou peu à peu, de la tourbe des serviteurs. Ainsi beaucoup d'entre eux sont arrivés à influer sur les destinées du monde, et ont leur biographie consignée dans les pages de l'histoire. Sur d'autres qui, de fonctions subalternes, s'élevèrent, par un avancement graduel, à des positions moins brillantes, mais plus sûres, honorées et très considérables encore, nous avons des renseignements fournis par les monuments de l'époque. Il n'est pas sans intérêt de suivre également les serviteurs de cette catégorie dans leur carrière.
Ainsi les affranchis, comme on le voit par une multitude d'inscriptions, occupaient à la cour impériale et dans les maisons des grands, à Rome, toute sorte d'emplois, comme ceux de prégustateurs^, d'inspecteurs des tables ou tricliniarques^, etc.; on les nommait intendants ou sous-intendants {curator ou jjrocwra^or) 'des jeux de gladiateurs
1 Tacite, Hist., II, 92. — Pline, Hlst. nat., XII, 12.
2 Orelli , 2993.
3 Ibid. 794. — Becker, Gallus, 111, p. 201.