LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
auprès des bons, mais auprès de tous ceux qui ne sont pas précisément mauvais, comme un bandeau sacerdotal, respecté même par les plus pervers. Jamais la perversité n'arrivera à un tel point, jamais il ne pourra se former contre la vertu une conspiration telle que Ton puisse en redouter une atteinte de nature à compromettre le nom vénéré et sacré de la philosophie. » Il va sans dire du reste qu'elle doit être pratiquée avec modestie et calme. Sénèque, se faisant objecter si telle avait bien été la conduite deGaton,partdelàpourdésapprouver expressément, comme stérile, la participation de ce dernier, non-seulement à la grande guerre civile, mais même aux luttes de partis qui l'avaient précédée. Il renvoie à l'exemple des stoïciens qui, se séquestrant de la vie polrtique, se sont appliqués à l'ennoblissement de l'existence et à l'élaboration de la thèse des droits de l'homme en général, « sans offenser un plus puissant. » Le sage ne cherchera pas à ébranler, par son exemple, les mœurs généralement adoptées, ni à attirer sur sa personne l'attention du peuple, par la nouveauté de son genre de vie. Ce n'est pas, il est vrai, qu'on puisse lui promettre une sécurité absolue. Dans une lettre postérieure, au contraire, les accusations portées contre la philosophie sont réfutées, comme ayant déjà eu lieu réellement \ tt Ceux-là, dit Sénèque, qui croient les fidèles partisans de la philosophie opiniâtres et récalcitrants, et leur imputent du mépris pour les autorités, les rois et les administrateurs de l'État, me semblent être dans l'erreur. » Personne, au contraire, n'est plus reconnaissant à ces derniers que précisément les philosophes, qui ont le plus besoin de l'ordre et de la tranquillité, dans la poursuite
' Sénèque, Lettres, 73.
de ce qui constitue, pour eux, le but supérieur de la vie, et vénèrent comme un père celui qui les en fait jouir, bien plus que ne le font ces ambitieux turbulents, qui doivent beaucoup aux princes, mais n'en font pas moins sonner très-haut auprès d'eux leurs propres services, et ne sont jamais contents de la récompense obtenue. L'homme pur et véridique, au contraire, qui a renoncé à la curie et au forum, ainsi qu'à toute part dans l'administration de l'État, pour se renfermer dans l'application aux choses d'un ordre supérieur, aime ceux qui lui permettent de le faire en toute sécurité; seul, il rend en leur faveur un témoignage qui n'est point acheté et leur garde, sans qu'ils s'en doutent, une vive reconnaissance. De même qu'il estime et vénère ses maître», auxquels 11 est redevable du bienfait d'avoir échappé à des errements fallacieux, il honore aussi ceux sous l'égide desquels il peut se livrer aux nobles travaux de la science. C'est que le bienfait de la paix générale profite davantage à qui en fait bon usage. Dans une lettre postérieure encore ^ il est dit qu'il ne faut pas être fanfaron des avantages de la philosophie, dont la pratique, affectant l'arrogance et l'insolence, est devenue pour beaucoup de ses adeptes une source de périls; car « elle doit nous servira nous corriger de nos fautes, non à reprocher les leurs aux autres; qu'elle ne s'éloigne donc pas de lacoutume générale, et n'ait pas l'air de condamner ce qu'elle évite. On peut être sage sans ostentation et sans se faire détester. )) Cette invitation aux philosophes d'éviter tout ce qui pourrait choquer, revient souvent % le nom seul de la philosophie rendant déjà odieux, lors même qu'on la pra-
* Sénèque, £e^^re5, 103, 5.
- Ibidem, 5.