‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 173 sur 241 · LIVRE XIT. LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE · texte numérisé non relu

LIVRE XIT. LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE

tique avec modestie, à plus forte raison, quand on se sépare des u>ages reçus, en faisant parade d'un ascétisme outré et du mépris des choses de ce monde, ce qui vise à exciter de Tadmiration ayant, dans ce cas, toute chance de devenir ridicule ou odieux. Que l'on ne se serve donc pas de la philosophie comme d'une enseigne \ que l'on dissimule même sa retraite, pour éviter qu'elle ne devienne l'objet des conversations et n'éveille la curiosité des hommes.

On voit que Sénèque ne s'applique pas uniquement à prérenter, comme dépourvues de fondement, les appréhensions et les incriminations des représentants et des partisans quand même du système politique établi, s'élevant contre la philosophie, et dont les seconds doivent, d'ailleurs, avoir été très-nombreux, dans tous les cercles du monde d'alors, par la raison déjà qu'ils devaient compter parmi eux tous ceux qui.voulaient de la tranquillité et de l'ordre à tout prix, comme la base de tout progrès matériel. Quant à la multitude, la philosophie devait lui paraître incommode au plus haut degré, ne fût-ce qu'à cause de ses grandes exigences de moralité, de sa condamnation sévère de tout relâchement moral, de ses homélies et de ses exhortations, qui ne cessaient pas de réveiller la paresse de sa quiétude, et de plus la prétention des philosophes, d'être meilleurs que les autres hommes et supérieurs à ceux-ci, l'offusquer d'autant plus qu'ils la manifestaient avec plus d'éclat dans leur apparition et leur costume, leur manière de vivre et d'autres habitudes extérieures. C'est dans le même esprit qu'est conçu, dans Dion Cassius', le

* Sénèque, Lettres, 68.

» LXVI, 12, fr. Vat., 102.

réquisitoire adressé par Mucien à Vespasien, contre le stoïcisme. Les stoïciens, y est-il dit, sont pleins de vanité et d'arrogance. Il suffit qu'un individu ait une longue barbe, les sourcils étirés vers le front, un grossier manteau et les pieds nus, pour qu'il croie pouvoir passer pour un homme de caractère, sage et juste, et faire ses embarras, dût-il manquer des premiers éléments de tout savoir. Ces gens-là regardent tous les autres avec dédain, du haut de leur grandeur imaginaire, reprochent à qui est beau ses mœurs déréglées, au riche sa cupidité, au pauvre son servilisme, et ainsi de suite.

Dion Ghrysostome^ explique, par les mêmes raisons, l'impopularité générale de la philosophie en Grèce. La tenue du philosophe, caractérisée par le manteau sans tunique, une longue chevelure et la barbe, attire, dit-il, sur quiconque l'affecte, les taquineries, l'insulte, la moquerie et jusqu'à de mauvais traitements, car la plupart des gens soupçonnent les philosophes de mépriser, de condamner et de tourner en ridicule, dans l'aparté, tous ceux qui ne sont pas philosophes, à cause de leur ignorance de ce qui constitue les véritables intérêts des hommes, mais particulièrement les riches, auxquels tout le monde porte envie. Aussi, la plupart des gens croient-ils devoir prévenir les philosophes, en prenant eux-mêmes l'initiative de la moquerie et des avanies, et même les faire passer, s'il est possible, pour des sots ou pour des fous, ce qui leur paraît le moyen le plus simple de prouver qu'ils ont la raison de leur côté. Bref, le costume signalant comme un mentor, un sermonneur et un censeur impitoyable quicon-

Or., LXXII.

que le porte, est aussi mal vu de tout le monde que l'est des enfants celui du pédagogue.

Une autre raison, très-décisive, concourait, avec ces antipathies, à faire tomber dans le ridicule et le mépris, auprès de la foule des ignorants et des gens n'ayant qu'une demi-instruction, ces pénibles études, auxquelles on attachait un si grand prix : elles n'étaient d'aucun profit, ne procurant ni de l'avancement, ni de la considération, ni même d'ordinaire de l'argent. Perse* met le dédain pour la philosophie, traitée, de profession avec laquelle on peut mourir de faim, dans la bouche des centurions^ qui paraissent avoir, à d'autres égards aussi, donné le ton dans les villes d'Italie, où l'autorité qu'ils avaient en tout, auprès des classes moyennes et inférieures de la société, n'était probablement pas au-dessous des prétentions affichées par l'importance qu'ils se donnaient et les embarras qu'ils faisaient. Faites devant ces hommes, à tumeurs variqueuses, l'éloge de la liberté du sage, et aussitôt un géant, un Fulfennius, partant d'un gros éclat de rire, vous dira que, pour lui, cent Grecs ne valent guère plus qu'une' vieille pièce usée de cent as. « Moi, dit un autre de cette engeance qui sent le bouc, je me trouve assez bien avisé, tel que je suis, et me soucie peu d'être comme Arcésilas et ces Solons, qui se donnent tant de mal quand, la tête baissée, le regard fixé à terre, grommelant à part ou silencieux, ils remuent les lèvres comme des fous et, avançant la lèvre inférieure, dans leurs profondes méditations sur le délire de quelque vieille ganache, ont l'air de peser, comme sur une balance, des paroles concluant aux maximes que rien ne produit rien, et que rien de ce qui

•V, 189 il IDl.

existe ne peut retourner au néant. C'est donc cela qui vous fait ainsi pâlir? C'est pour cela qu'on négligerait un déjeuner? Et aussitôt la foule de rire, et tous les jeunes gaillards de l'assistance de rire également à gorge déployée, de plus en plus fort, jusqu'à se tordre les narines ^ w La tourbe des hommes d'argent et des gens d'affaires avaient, naturellement, un tout aussi profond mépris pour les philosophes. Trimalcion dispose que l'on inscrive sur sa tombe : Il a commencé petitement^ mais est devenu grand; il a laissé 30 millions de sesterces, mais n'a jamais entendu aucun philosophe \

Des cercles du monde instruit aussi s'élevait, contre la philosophie, le reproche de n'être qu'une science complètement inutile et superflue, et cela du chef et au nom du sens commun, qui avait, alors comme dans tous les temps, la prétention d'être arrivé, depuis longtemps, au but et aux résultats mêmes vers lesquels la spéculation tendait par de grands et pénibles détours, et niait, par conséquent, d'avoir rien à apprendre de cette dernière. A quoi bon, notamment, cet étalage philosophique d'une multitude de systèmes de morale artificiels, avec la simplicité et l'irréfragabilité des règles du sens moral, inné chez tous les hommes? D'ailleurs, quelle est donc la philosophie enseignant la vérité, chaque école déclarant fausses les doctrines de toutes les autres?

De ce point de vue, la philosophie était particulièrement en butte aux attaques de ceux qui regardaient l'éloquence comme le but de toute instruction, et ceux-ci formaient peut-être, dans ces dernières périodes de l'antiquité, la ma-

' Perse, 111, 77 à 87.

^ Pétrone, Hatir., 71.

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