LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
comme les petits chiens auxquels, suivant l'expression de Platon, il faut toujours quelque chose à chiffonner ou à traîner, pour leur amusement ; mais le plus grand nombre s'absorbe dans la dialectique, afin de s'y pourvoir des armes nécessaires pour se lancer dans les sophismes. Malheureusement les maîtres, « qui nous apprennent à discuter, au lieu de nous apprendre à vivre, » comme dit Sénèque S n'allaient que trop au-devant de cette fausse direction de l'esprit d'élèves plus désireux d'exercer leur esprit que de se former le caractère, et c'est ainsi que la philosophie est arrivée à n'être plus qu'une science de mots, philologie, ou logomachie, comme nous dirions aujourd'hui. En accueillant ce dont la philologie et les mathématiques peuvent se passer, dit-il encore % la philosophie en est venue au point de savoir mieux parler que vivre. Les philosophes, comme ceux qui ne l'étaient pas, étaient d'accord pour se plaindre de ce que l'on consacrait trop de temps et d'efforts à la logique et à la dialectique, qui n'étaient pourtant que les ouvrages extérieurs de la sagesse, et de ce que l'éthique en souffrait ^ Actuellement, dit par exemple Épictète \ on se donne la plus grande peine pour résoudre des syllogismes, et on fait des progrès en cela; autrefois, on en prenait plus pour maintenir la meilleure partie de l'âme dans un état normal, et on y faisait des progrès. Particulièrement dans l'école stoïcienne, beaucoup d'étudiants s'appliquaient, avec une tendance plus ou moins exclusive, à acquérir la virtuosité dans l'art de manier les formes de la dialectique
• Lettres, 108,23.
' Ibidem, 88, 42.
' Aulu-Gelle, II, 8.
' DUS., m, 6, 3.
et l'érudition bibliographique y relative. Les pédants visitant encore l'école ou à peine sortis de celle-ci, pressés d'enseigner, dès aujourd'hui, ce qu'ils avaient appris hier et de vomir des morceaux non digérés*, sachant tout mieux que les autres et copiant leurs professeurs, surtout dans leur manie de tout critiquer et de vouloir toujours avoir raison ^ apparaissent assez souvent, chez les écrivains du deuxième siècle, comme les trouble-fête de la conversation dans les réunions de société, en Grèce. N'y avait-il pas, comme dit Épictète, des gens suivant des cours et étudiant des livres de philosophie dans le seul but d'exciter l'admiration d'un sénateur, à côté duquel ils pourraient avoir la chance d'être placés un jour à table, ou d'émerveiller les convives par Fénumération de tous les auteurs ayant écrit sur une certaine forme de conclusion? Aulu-Gelle, dans une visite chez Hérode Atticus, à sa villa près du Géphise, y trouva un stoïcien fort jeune, grand discoureur et très-peu réservé, qui prenait ordinairement la parole dans les conversations après table, pour faire des tirades d'une longueur démesurée et sans goût sur la philosophie, dont il croyait savoir plus long que tous les autres Grecs et Romains. Il faisait ses embarras avec des expressions hétéroclites, des syllogismes et des propositions captieuses, et se vantait d'être plus fort que personne dans l'art de résoudre les problèmes de la dialectique, comme dans tout ce qui est du domaine de l'éthique. Il se disait tellement inébranlable dans sa conscience de posséder la vraie sagesse, garantie de la plus haute félicité, que, d'après sa déclaration, aucun chagrin, aucune douleur même, n'avait assez de puis-
' Épictète, JJiss.f I, 'la, ic — Plularque, Le prof, in virt.j 8.