LIVRE XII. —- LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
leurs plaintes et leurs soupirs, regardez Néron, Sardanapale, Agamemnon ! » — Après avoir ensuite dramatisé tout cela, notamment les transes et les tribulations continuelles du roi des rois, de la manière la plus saisissante, devant ses auditeurs, il amène également ceux-ci à demander à leur tour, comme dans une véritable capucinade : « Mais où est donc le bien, s'il n'est pas dans tout cela? Veuillez donc nous le dire, monsieur le messager et gardien !» — « Il est, vous dis-je, où vous ne voulez pas croire qu'il se trouve, ni le chercher ! Car, si vous vouliez, vous l'auriez déjà trouvé en vous-même et n'eussiez pas convoité la propriété d'autrui comme si elle était la vôtre. C'est en vous, malheureux, qu'il faut chercher le bien ! qu'il faut le cultiver, le garder et le choyer 1 Vous demandez comment il est possible de vivre heureux, sans biens et sans avoir, dans le dénûment, sans maison ni ferme, sans assistance, sans serviteur, sans patrie? Eh bien ! voyez : Dieu vous a envoyé l'homme qui \ous prouvera, par l'évidence du fait, que c'est possible! Je n'ai, moi, rien de tout ce que vous venez d'énumérer; je couche sur la dure, n'ayant ni femme, ni enfants, ni le moindre petit château , entre ciel et terre, avec un mantelet grossier pour tout vêtement. Et pourtant me manque-t-il quelque chose? Ne suis-je pas exempt d'affliction, de crainte? Ne suis-je pas libre? Comment me voyez-vous aborder ceux que vous admirez et honorez? Comme dés esclaves, n'est-ce pas? Qui ne croit pas, en m'apercevant, avoir devant lui son roi et maître? » Enfin, Épictète ne se lasse pas de répéter que le cynique doit être complètement au service de la divinité, libre de toute entrave, ainsi qu'en mesure d'assister les hommes en tout temps, qu'il ne doit être lié par aucun devoir d'un caractère privé, ni
engagé dans«aucun lien, par la violation duquel il enfreindrait les commandements delà morale, ou dontla conservation l'obligerait à renoncer à son rôle d'office de a messager, gardien et héraut des dieux», comme le lien du mariage, notamment. En effet, qu'y deviendrait ce roi, dévoué au bien général, a à la garde duquel se sont confiés les peuples et auquel tant de choses incombent )), qui est tenu de surveiller son prochain, les maris comme les pères, de voir qui traite bien sa femme et qui la maltraite, qui mérite une punition, qui a sa maison en bon ordre ou en désordre : comme un médecin, qui va partout tâter le pouls aux gens ! Vous, vous avez de la fièvre, vous souffrez de la tête, vous des pieds; vous, jeûnez ; vous, prenez de la nourriture, vous, évitez de prendre un bain; à vous, il faut une incision ; à vous, une cautérisation. Gomment un homme lié par des devoirs privés trouverait-il du loisir pour tout cela? Pour peu que vous compreniez la graur deur de la mission du vrai cynique, nous le verrons sans étonnement s'abstenir du mariage et ne pas engendrer d'enfants. Il est le père des humains ; tous les hommes sont ses fils; toutes les femmes, ses filles; il les entoure de sa sollicitude et les gourmande à la fois, comme un père et comme le serviteur de Jupiter, du père commun à tous.
Il y eut d'ailleurs effectivement, à cette époque, des hommes qui réalisaient, au moins approximativement, cet idéal, et nous en connaissons deux: Démétrius, qui vécut au premier siècle , à Rome , et Démonax , au • deuxième, à Athènes. Le premier parvint littéralement à réaliser, dans la pratique, en s^af franchissant de tout besoin, le retour à l'état de nature, au milieu des magnificences, du luxe et des extravagances du raffinement de la