LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
de l'amabilité et de la sérénité*. 11 regardait tous les hommes comme ses parents, aidait ses amis en toute circonstance et de tout son pouvoir , appelait l'attention des heureux de la terre sur l'instabilité des biens de la fortune et consolait les malheureux souffrant de la pauvreté, de l'exil, de l'âge ou de maladies. Il s'appliquait à réconcilier des frères séparés par leurs dissentiments, à rétablir la paix du ménage entre les maris et leurs femmes, ainsi qu'à intervenir comme médiateur dans les différends au sein des communes, et le plus souvent avec succès. C'est ainsi qu'il vécut près de cent ans, sans avoir connu ni la maladie, ni le chagrin, sans tomber à la charge de qui que ce soit ou jamais accuser personne, rendant service à ses amis, n'ayant pas un seul ennemi, généralement aimé et honoré, à Athènes comme dans toute la Grèce. Partout où on le voyait paraître, tout le monde se levait, y compris les plus hauts fonctionnaires, et faisait silence. Dans sa vieillesse il entrait, sans invitation, pour manger et dormir, dans la première maison qu'il trouvait sur son passage, et sa visite y était, pour les habitants, comme l'apparition d'un dieu ou d'un bon génie. Les marchandes de' pains le poursuivaient à Tenvi de leurs offres, et celle dont il en acceptait un était convaincue que cela lui porterait bonheur. Les enfants lui apportaient des fruits et l'appelaient père. Une dispute s'étant un jour élevée à Athènes, il suffit de son apparition dans l'assemblée.pour rétablir le calme, et, dès qu'il vit les colères apaisées, il s'éloigna sans mot dire. Les Athéniens lui firent de magnifiques funérailles, aux frais de la ville, et
* Épictète, Dlss.f 111,^27., 80, clc. — ^Zeller, III, 1, 691 à 93. — Lucieu , Démonax.
portèrent longtemps son deuil. On respectait, comme une chose sacrée, le banc de pierre sur lequel il avait l'habitude de se reposer, et que l'on entourait de guirlandes en son honneur. Personne ne manqua à ses obsèques, les philosophes non plus, et ce furent eux qui portèrent le cercueil.
S'il est tout naturel que la littérature de cette époque nous apprenne beaucoup plus sur les efforts des contemporains pour moraliser, par la philosophie, que sur l'effet réellement ainsi produit, on n'en aura pas moins pu reconnaître, par tout ce qui précède, que la philosophie était positivement considérée, par le monde instruit du temps, comme le moyen d'éducation suprême pour moraliser le genre humain, et l'opposition qu'elle rencontra ne fait elle-même que confirmer la généralité de l'existence de cette conviction.
Le fait que les grands et hardis efforts mentionnés jusqu'ici ne laissaient pas de produire des effets très-considérables, résulte déjà suffisamment de ce qu'un si grand nombre d'hommes, des plus distingués par la noblesse véritable de leur caractère, dans le cours de ces deux siècles, étaient, de leur propre aveu ou d'après les rapports d'autrui, redevables à la philosophie de l'éducation qui les avait rendus tels; il ne résulte pas moins de la haute vénération du monde contemporain et de la postérité pour les philosophes éminents. Dans un monde qui ne reconnaissait pas les -droits de l'homme à l'esclave, Tancien esclave Épictète n'en figura pas moins parmi les