LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
personnalités le plus généralement vénérées, et Ton assure même que le grand autocrate du temps , l'empereur Adrien, brigua son amitié*. Cela n'est pas impossible : car Épictète n'avait que vingt ans en 6-5, année dans laquelle Musonius fut banni de Rome ; il se peut donc très-bien qu'Adrien, pendant un de ses séjours en Grèce, en 122, 12.'5 ou 129^ y ait recherché la connaissance d'un homme alors âgé de soixante-dix-sept à quatre-vingtquatre ans. Les écrivains et les professeurs les plus marquants de ces deux siècles, l'affranchi Épictète, le chevalier Musonius Rufus, le consulaire Sénèque, l'empereur Marc-Aurèle, étaient sortis des conditions sociales et des états les plus divers. L'influence de la philosophie s'étendait sur toutes les couches de la société, des plus infimes aux plus élevées. La philosophie, dit Sénèque, ne regarde pas à l'arbre généalogique; les portes de Tordre équestre, du sénat* du service militaire restent fermées à bien des hommes, mais là science est accessible à tous : nous sommes tous assez bien nés pour y aspirer -. La philosophie, d'ailleurs, ne rompit pas seulement les cloisons et les barrières de séparation des états et des classes, elle a su aussi faire tomber, ou au moins affaiblir considérablement, ce qu*il y avait d'exclusif dans le sentiment national, et s*est, par le fait qu'elle réussit à triompher en partie de ce sentiment si développé et si durement affiché, dans la pratique, chez tous les peuples de l'antiquité, mais surtout chez les Romains, montrée réellement une des puissances qui ont le plus largement coopéré aux transformations et aux révolutions de la période dont nous avons
' Vie d'Adrien, ch. xvi, quoiqiu' Z«;lltr (Ul, 1,060, ii. 't) moUe en doute ia vérité de celle asserlioii.
«Sénèque, Lettrex, 4'i, 1 el 2.
à décrire ici l'état de civilisation. Notamment le cynisme et le Stoïcisme sont parvenus à développer un esprit, inhérent à leurs doctrines dès le principe, qui tendait au cosmopolitisme et à une fraternité embrassant tout le genre humain, sur le terrain si propice de la domination universelle de l'empire romain, de telle façon que leurs doctrines concernant les rapports de l'individu avec l'humanité sont comme traversées d'un souffle de l'esprit chrétien, apparaissant dans le changement qui témoigne d'une rupture complète avec les vues caractéristiques des anciens sur le monde en général. On n'a cru, de divers côtés, pouvoir s'expliquer cette marche du développement de la philosophie que par une influence directe du christianisme, mais il n'est nul besoin d'admettre cette explication du phénomène signalé, pas même chez Sénèque, et l'aversion pour « lesGaliléens », exprimée dans Épictète et dans Marc-Aurèle , contredit même directement l'hypothèse d'influences chrétiennes subies par ces deux philosophes \ Effectivement, l'examen de la question par tout esprit non prévenu conduit infailliblement à ce résultat, que le stoïcisme et le cynisme so.nt arrivés par eux-mêmes, en ce temps-là, à s'élever, dans la conception de la théorie morale des droits et des devoirs de l'homme, à une hauteur et à une pureté qui n'avaient pas encore été antérieurement atteintes, dans l'antiquité ^
Le principe stoïcien de la solidarité entre tous les hommes qui, selon l'expression d'Épictète, ont tous Dieu pour
' Épictète, Diss., IV, 7, 6. — Marc-Antonin, XI, 7. — M. Friedlaender n'admet pas, comme M. Renan dans les Apôtres, ch. xiii, que les passages ci-dessus ne s'appliquent qua des sicaires et à des fanatiques, d'autant moins que dans le second il y a expressément « les chrétiens ».
* Zeller, III, 1, 267, etc., et ailleurs.