LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
inadmissible lors même que, parmi tant d'impressions répugnantes, hideuses et révoltantes, il ne s'en offrirait pas aussi de bienfaisantes, à maint égard, et de très-propres à élever l'âme. Or ces dernières prédominent très-largement dans ce que nous apprenons par d'autres sources, telles que les lettres de Pline le Jeune, les œuvres de Qiiintilien, dePlutarque, d'Aulu-Gelle. D'ailleurs, à part les déclamations de rhétorique sur le bon vieux temps qui n'est plus, on ne trouve guère, dans la littérature de l'empire, de mention de laquelle il résulte que les hommes d'alors aient cru eux-mêmes vivre à une époque de décadence générale des mœurs, mais ce qu'on trouve tend plutôt à l'affirmation du contraire. Sénèque lui-même termine un de ses tableaux les plus vifs en couleur, de l'immoralité envahissant tout, par la déclaration qu'il ne songe pas à en laisser le reproche exclusivement à la charge de son propre temps. « Nos ancêtres, » dit-il, « se sont plaints, nous nous plaignons et nos descendants se plaindront un jour de la décadence des mœurs, de ce que le mal pénètre partout, les hommes s'enfoncent de plus en plus dans 1^ péché et leur condition empire. Eu réalité cependant la situation ne change pas, mais elle reste et restera la même, à quelques légères variations près, dans un sens ou dansl'autre, comme les eaux portées ou retenues à des limites plus ou moins rapprochées du rivage, parle flux et le reflux, dans le mouvement des marées. Lesvices ne sontpas le propre des temps, mais le propre des hommes. Jamais aucun âge n'a été exempt de péché'. » Tacite aussi était convaincu que tout, du temps des ancêtres, n'étaitpas meilleur, queson époque aussi avait produit beaucoup de choses très-dignes d'être
' Sénrque, Benef.y I, to ; Lettren, 97.
recommandées à l'imitation de la postérité. Il pensait que les mœurs, comme en général toutes choses, pourraient bien tourner éternellement dans le même cercle ^ Marc- Aurèle, enfin, dont la manière de considérer l'ensemble des' choses de ce monde était principalement déterminée par la doctrine stoïcienne du mouvement circulatoire éternel, lui, qui ne voyait, dans l'histoire, qu'une répétition éternelle des mêmes choses, devait aussi regarderies mauvais penchants des hommes comme une chose constante et de tous les temps. « Qu'est-ce que la perversité ? » demande-t-il : « une chose que vous avez vue souvent, qui remplit aujourd'hui nos villes et nos maisons, et dont on trouvera pleins tous les âges, anciens, moyens et modernes, car il n'y a rien de nouveau. » Mais il était loin de sa pensée de ne voir, dans le présent, que de la perversité. Rien ne le mettait en joie comme de pouvoir arrêter son œil observateur sur les qualités de ses contemporains, et son plus grand plaisir était de contempler, réunies dans une seule image, toutes les Y€y:*tus qui se manifestaient particulièrement dans le caractère de chacun^.
* Tacite, Annales^ III, 55.
' Marc-Antonin, Comment., VII, 1; VI, 48.