LIVRE XII. — lM3I0];i ALITÉ J>E l'aME
qui ont même cessé d'être hommes ; comme si notre haleine différait en quoi que ce soit de celle de toutes les autres créatures, et comme s'il ne se trcfdvait pas, dans la nature, tant de choses, de plus longue durée, auxquelles personne ne s'avise pourtant de prédire l'immortalité. Quel corps aurait donc l'âme affranchie? De quelle substance? Quelle y serait la faculté de penser? Qu'est-ce qui y suppléerait à la vue, à l'ouïe, au toucher? Comment ferait-elle usage de ces dons, et, sans eux, quel bien pourrait exister pour elle? Oii est le séjour et quel est le nombre de cette multitude d'âmes toutes également réduites, dans le cours de tant de siècles, à ne plus être que des ombres ? Moyens de faire taire les enfants que tout cela, chimères d'un état mortel, qui tendent à reculer continuellement la fin ! — Maudite insanité que cette opinion du renouvellement de la vie par la mort ! Et où les créatures trouveraient-elles jamais le repos, si la conscience de l'âme persistait dans les régions supérieures, et l'ombre aux enfers? Véritablement, cette consolation que l'on prétend être si douce, cette béatitude de la foi ôte sa vertu à la mort, qui est le souverain bien de la nature, et cette perspective d'un avenir d'outre-tombe ne fait que redoubler l'agonie du mourant. Car, s'il est doux de vivre, pour qui peut-il être doux d'avoir vécu ? Comme il serait plus facile et plus sûr que chacun s'en rapportât à lui-même, et s'en remît à l\iutorité de l'expérience du temps antérieur à sa naissance, pour acquérir la preuve certaine de ce qui adviendra dans l'avenir * ! »
Cette profession de foi, dans laquelle s'expriment des
' Plinr, /n.%t, nal.f Vil, 188 à 101. — Au sujet du passage omig* voyer, '/eller, I, fi?,o, 1.
448 CIVILISATION El MŒURS ROMAINES.
aspirations au néant qui frisent les idées des bouddhistes sur la vie, est un fait isolé. Mais cette manière de concevoir l'âme, dans le sens du matérialisme, et la négation de l'immortalité qui en dérive, étaient pour le moins aussi répandues que l'épicurisme, qui avait d'ailleurs, sans doute, directement ou indirectement, déterminé l'opinion de Pline, et avec lequel le matérialisme de celuici se rencontre aussi dans l'idée d'une origine céleste de l'âme et de « sa parenté avec les astres ^ » . La perspective d'une fin de l'existence n'avait rien de triste pour les partisans convaincus de cette doctrine, car c'était la perspective d'un repos éternel. Il leur souriait assez de se lever ainsi tranquillement de table^ comme des convives rassasiés du banquet de la vie, pour s'abandonner à un sommeil assuré contre tout trouble^. «Au sommeil éternel», porte l'inscription d'un monument posé au philosophe épicurien, G. Matrinius Valence, par sa femme survivante ^ D'autres monuments funèbres encore, portant la même inscription, ou bien aussi « au repos assuré (Securitatï) » , indiquent la négation de l'immortalité *, bien qu'elle ne se trouve pas exprimée partout en termes aussi peu équivoques que dans Fépitaphe, composée par lui-même, d'un certain Nicomède, qui paraît avoir été un chanteur nomade, débitant les poésies homériques, à Gos : « Après m'être moqué de tout ce qui est absurde, me voici plongé dans un sommeil
> Hist. nat.f II, 95. — Zeller, 111, 1, 388.
2 Lucrèce, III, 938, etc.
3 Orelli, 1192.
* Somno œterno : Orelli, 4428, — Voir aussi Henzen, Index, p. 200. — Securitati sacrum : Orelli, 4849 ; J. 0. M. (D. M?) et perpetuae securitatï : 4448 ; Dis securis : 4453. — Renier, Inscriptions de l'Algérie^ 1755 : D. m. s. perpétuée securitati; 946, securitati perpetuœ; 947, securitati elerne.