‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 4)Chapitre 118 sur 265 · LIVRE YI. — LES SPECTACLES · texte numérisé non relu

LIVRE YI. — LES SPECTACLES

genre qui, au théâtre captivait le mieux l'intérêt et passionnait le plus, sous l'empire. Déjà ce fait que l'acception du mot histrion, qui s'appliquait autrefois à tous les acteurs, fut particulièrement restreinte , dans le langage du temps, à cette classe de danseurs, montre comhien il relégua les autres genres à l'ombre. Bien que la passion pour les pantomimes fût répandue dans toutes les régions de la société \ les classes inférieures la partageaient beaucoup moins. Celles-ci trouvaient certainement plus de plaisir aux obscénités et aux farces grossières des mimes , sur lesquelles les partisans des pantomimes n'abaissaient leurs regards qu'avec dédain^. Ces dernières, en raison de leur canevas mythologique, supposaient déjà une certaine instruction, bien plus nécessaire encore pour l'intelligence des finesses du jeu. Il n'y avait pas, du reste, de spectacle scénique aussi propre à ranimer l'excitation des nerfs, blasés par l'excès des jouissances. La passion pour les pantomimes {histrionalis favor), que Tacite appelle un des fléaux endémiques de Rome^ ne tarda pas à se répandre, comme une contagion, dans la haute société ^ Elle s'y empara surtout des femmes. Les spectacles pubhcs ne suffisaient plus pour satisfaire à tous les désirs des amateurs de ces représentations; il y eut, dès les premiers temps de l'empire, des pantomimes et des danseuses parmi les esclaves et les affranchis des grandes maisons de Rome et de la cour impériale. Les danseuses, exclues de la scène, au théâtre, possédèrent quelquefois la faveur de leurs maîtres à un si haut degré que plus

1 Voyez, par exemple, Pline le Jeune, Panégyrique, chap. xlvi.

2 Libanius [l. c, p. 350) reproche à son adversaire de confondre les deux genres.

3 Dialogue des orateurs, 39,

* Sénèque {Controv. epit., III, prsef.) l'appelle sa maladie [morbus).

^34 MÛEUnS ROMAINES.

d'une reçut du sien un million de sesterces en dot'.

En Tan 15 de notre ère, il est vrai , le sénat arrêta que les pantomimes ne seraient admis, désormais, à se produire que dans les spectacles publics^; mais celte résolulion n'est certainement pas restée longtemps en vigueur ^

Domitien, qui leur défendit au contraire de jouer en public, leur permit expressément de montrer leur talent dans les maisons particulières. Un goût aussi passionné pour l'art de la danse devait, nécessairement, aussi conduire au dilettantisme actif, malgré tout ce que celuici avait de choquant pour les idées romaines sur les convenances.

Déjà sous Auguste, les hommes bien élevés'' et tous ceux qui voulaient se donner les airs de gens comme il faut, s'appliquaient à devenir de bons danseurs, ce genre de talent étant déjà compté parmi les avantages que devait posséder tout homme de bonne compagnie ^

. . . Nam quis me scribere plures

Aut citius possit versus, qui membra movere

Mollius?

dit un personnage d'Horace, dans une de ses satires ^ Bientôt, on se lamenta de voir des exercices si efféminants, si contraires à la bienséance, faire tort, chez la jeunesse

1 Sénèqiie, Consol, ad Helviam, \1.

- ïacile, Annales., I, 77.

•^ Suétone, Domitien, chap. vu. — Voir aussi Pline le Jeune, Lettres, VII, 24.

^ Ovide, A7n.,l, 593 :

Si vox est, canta, si mollia brachia, salta.

•' Manilius, IV, 525, etc.

masculine, aux études sérieuses^ La passion de Caligula pour la danse ^ favorisa la propagation de ce dilettantisme. Les bons maîtres de danse, comme les professeurs de musique, étaient très- recherchés^, et, bien que la grande majorité d'entre eux fut probablement composée d'étrangers, on avait cependant aussi déjà vu , sous Auguste , un Romain donner des leçons de danse à Rome''. D'après Sénèque, l'art de Pylade et de Rathylie ne manquait ni de maîtres, ni d'élèves; il y avait dans toutes les maisons particulières des scènes, dont le parquet résonnait des exercices de danse, sous les pas de nombre d'hommes et de femmes-'. Pour les temps postérieurs non phis, il n'y a manque de témoignages de la persistance de ce dilettantisme^', qui fut bien, il est vrai, toujours regardé comme malséant, déshonorant même, pour des hommes haut placés^, mais que plusieurs empereurs n'en continuèrent pas moins de pratiquer en personne ^

L'intérêt particuUer que les classes supérieures et les plus augustes personnages prenaient aux jeux de la scène, ne pouvait rester sans influence sur la position sociale des

* Sénètjue, Controv., I, proœmium : Cantandi saltandiqiie nunc obscœna studia effeminatos tenent.

2 Suétone, Caligula, chap. lv.

3 Columelle, De re rustica, prœf, I.

* Pline, H. N., VII, 1G9 : « Stephanionem, qui primus togatus sallare instituit. » C'est probablement le même que le « togatarius » de Suétone (Auguste, chap. xlv).

^ Sénèque, Qu. nat.,\U, 32.

6 Martial, II, 7 :

Et belle cantas et saltas, Attice, belle.

' Suétone, Domitien, chap. viii. — Dion Cassius, LXVU, 13. 8 Hist. Aug., Commode, chap. i; Héliogahale, chap. xxxii. — Hérodien, V, 3, 10.

acteurs, bien que leur position civile et légale ne changeât pas. Quiconque se prostituait sur la scène, pour l'amusement du public, était toujours encore frappé de la dégradation civique, comme le soldat congédié ignominieusement, Tentremetteur d'intrigues amoureuses, le fripon et le calomniateur ^ Dioclétien fut, à ce qu'il paraît, le premier empereur qui disposa que des personnes ayant paru sur la scène, pendant leur minorité , ne seraient plus désormais, pour cela, déchues de leur honneur-. Dans les villes municipales et les colonies aussi, les acteurs étaient légalement exclus de tous les emplois honorifiques ^ Il était interdit, par la loi Julienne, môme aux petites et aux arrière-petitesfilles de sénateurs , issues de la branche masculine , de contracter mariage avec le fils d'un acteur ou d'une actrice, sous peine de nullité , comme aux petits et arrière-petits-fils de sénateurs de s'unir avec des filles sortant de familles d'acteurs''. Le mari qui surprenait un acteur sur le fait d'adultère avec sa femme, dans la maison conjugale, pouvait le tuer impunément, comme s'il eût été son propre esclave ou son affranchi^. Le soldat qui se faisait acteur était puni de mort, comme s'il s'était laissé réduire à la condition d'esclave^. Auguste fut le premier qui restreignit le droit, qu'avaient anciennement les magistrats, d'infliger, partout et en tout temps, des châtiments corporels aux acteurs, à la

1 Edict. prœt. {Digeste^ III, 2, 21.) — Voir aussi Cicéron, De Rep. IV, 10, et Cornélius Népos, j^roopm., 4.

- Code, II, 12, 21.

3 Dirksen, Ohs. ad tab. herocl. (VIIL 1, 34), part. II, p. 71.

^ Digeste, XXIII, 2, 42 et 44.

-> Ibid., XLVIII, 5, 24 (Macer, libro I, Publicorum).

«5 /ôtrf., 19, 14. Macer, libro II, de re militari : Si miles artem ludicram fecerit, vel in servitutem se venire passus est, capite puniendum Menander scribit.

durée des spectacles et à la sphère du (héâlre^ , et il paraît que l'on s'en tint à cette disposition, dans la suite ^. Du reste, Auguste était d'une rigueur inexorable pour les acteurs qui manquaient aux convenances. Il fit battre de verges, dans les trois théâtres de Rome, et bannit le comédien Stéphanion, pour le punir d'une liaison avec une femme mariée, qui s'était fait couper ras les cheveux et l'avait suivi déguisée en jeune garçon de service. Il fit châtier publiquement à coups de fouet, dans l'atrium de sa propre maison, le pantomime Hylas, sur la plainte d'un préteur, et bannit d'Italie le célèbre Pylade, pour avoir montré du doigt un spectateur qui le sifflait au théâtre^

Il était naturel qu'un art auquel s'attachait la tache d'infamie ne fût, habituellement, exercé que par des esclaves et des affranchis, ou des hommes libres originaires de pays dans lesquels le préjugé romain n'existait pas, comme il le fut notamment par des Grecs, des Asiatiques et des Égyptiens \ et cette circonstance ne pouvait contribuer à procurer plus de considération aux acteurs de la scène. Les familles d'esclaves des grandes maisons, au temps de l'empire, comprenaient, ordinairement, non-seulement des pantomimes, mais aussi des comédiens, des tragédiens et

1 Suétone, Auguste, chap, xlv.

2 Tacite, I, 77, où la phrase : « Divus Augustus immunes verberuin Iiistriones quondam responderat », est peut-être empruntée aux actes du Sénat. Suétone est, sur ce point, plus positif et certainement plus exact. La proposition faite, en l'an 15, « ut preetoribus jus virgarum in histriones esset », concluait probablement au rétablissement du régime antérieur à Auguste.

3 Suétone, l. c.

* Les comédiens, tragédiens et joueurs de flûte hommes libres, avec lesquels conversait un disciple du philosophe Taurus, d'après Aulu- Gelle (XX, 4), étaient probablement des Grecs.

d'au 1res artistes de la scène , quelquefois même des troupes entières d'acteurs'. C'est la maison impériale qui possédait les plus nombreuses et les meilleures de ces troupes. Les acteurs de cette condition passaient, comme d'autres esclaves, par teslament, vente et donation, d'un propriétaire à un autre- et servaient à l'amusement du maître et de ses invités, surtout pendant et après les repas, comme on l'a déjà vu au tome P% p. 334. Mais, le plus souvent, on les employait, prêtait et louait pour les spectacles publics, ce qui dédommageait largement le maître des frais de leur éducation. Les amis de la maison et toutes les personnes qui voulaient être agréables au possesseur d'une troupe ne négligeaient pas de visiter le spectacle , quand ses gens y jouaient, ni de les applaudir vivement^. Souvent ces esclaves obtenaient la liberté, pour récompense de l'habileté de leur jeu; quelquefois, à la sollicitation du public \ Mais ordinairement ils prenaient, au moment de leur émancipation, l'engagement conditionnel de se mettre à la disposition de leur patron, quand il le désirerait, ainsi que de se laisser donner à louage par lui^. Ils étaient obligés de jouer, gratuitement, aux spectacles donnés par leur ancien maître , ou par ses amis ^.

Mais cette déconsidération, qui pesait sur la profession d'acteur, n'empêcha pas des artistes distingués et en faveur d'arriver à des positions très-brillantes. Cela avait

1 Martial^ XIV, 214 (pueri comœdi).

- Gaïus, Inst. III, 212. Digeste, XXI, 1, 34 : Quum ejusdem generis plures res simul veneant veluti comœdi vel chorus; XL, 5, 12 : Cum Firmus Titiano Iragœdos très legasset,

3 Pline le Jeune, Lettres, VII, 24.

* Suétone, Tibère, chap, xlvii. — Dion Cassius, LVII, 11.

5 Julien, liv. XLV, Digeste. — Digeste, XXXVIII, i, 25,

^ Ibid.j I, ex Minicio; ibid., I, 27.

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