LIVRE VI. — LES SPECTACLES. î
déjà réussi h Roscius et à Ésope, et devait être bien plus facile encore aux artistes de grand talent, à une époque où les spectacles avaient tant gagné en importance, et où le préjugé contre Fart perdait de sa rigueur, à mesure que Ton se convertissait davantage aux façons et aux idées grecques, et que la passion des classes supérieures pour la scène allait en augmentant. La distance entre la vie d'un acteur de la foule et celle d'un acteur célèbre et fêté était beaucoup plus grande alors qu'elle ne l'est aujourd'hui. Car, plus d'un de ces subalternes, qui se pavanaient sur la scène en manteau de pourpre, dans le rôle d'Agamemnon ou de Créon, vivait d'une ration de pain mensuelle, comme en recevaient les esclaves, et dormait sous une couverture en lambeaux, sans autre rétribution qu'un maigre salaire, quand il était applaudi, ou des coups de fouet, quand il était sifflé ^ Les artistes qui régnaient sur la scène, à Rome, frayaient au contraire avec la plus haute société, avaient fortune et crédit, et voyaient des hommes et des femmes de haute naissance briguer, celles-ci leurs faveurs, ceux-là leur protection.
Il va sans dire que, de la part de leurs collègues non plus, les honneurs et les distinctions ne faisaient défaut aux acteurs éminents. Ils remphssaient notamment des emplois honorifiques et des sacerdoces dans les sociétés et les corporations formées par les artistes de la scène , pour le soin de leurs intérêts communs ou l'organisation de leurs fêtes ^.
1 Sénèque, Lettres, 80, 7 : Ille qui in scena latus incedil et hœc resupinus dicit.... servus est, quinque modios accipit et quinque denarios....Ille diurnum accipit, in centunculo dormit. — Lucien, ApoL, 5 ; Le pêcheur y 33.
2 Orelli, 2160 : Apollinis sacerdoti soli viUato arcliieri synhodi; 2627 : Parasite Apollinis archieri synodi. — Anihol. lat., éd. Meyer, 1440 : Adlectus scenae, parasitus Apollinis idem.
Ajoutons que les villes aux Ihéàlres desquelles ils appartenaient, ne leur prodiguaient pas seulement les statues et les inscriptions ' , mais aussi les distinctions communales.
Les communes romaines, il est vrai, étaient plus sobres que les communes grecques de la concession du droit de cité à des artistes de passage de tout genre; cependant, même les plus illustres villes d'Italie n'hésitaient pas à décerner les insignes de décurions ou conseillers communaux et d'autres honneurs à des pantomimes, dont le talent justifiait la prétention au titre honorifique d'usage de « Premiers de leur temps » ^. Dans la peUte commune de Bovillœ il arriva même au directeur d'une troupe de mimes, réputé aussi aie premier comique et tragique de son temps » , d'être investi réellement de l'office de décurion, malgré la disposition légale qui excluait les acteurs des emplois communaux. Lors de l'inauguration solennelle d'une statue que l'association des mimes lui fit poser, en l'an 169, il fit faire pne grande distribution d'argent à tous les habitants de la ville^ Des acteurs en vogue parvinrent aune grande aisance, à l'opulence môme. On payait cher leur talent, si bien que, dès l'an 15, on avait jugé nécessaire de limiter leurs gages'*. Ils recevaient, en outre, des cadeaux des donateurs de fêtes, que l'envie de faire, en cela aussi, parade de leur amour du faste et de leur libéralité entraîna à une prodigalité telle que Marc-Aurèle crut devoir fixer, pour ces cadeaux, un maximum de dix pièces d'or'^, inten-
- 1 Orelli, 2627; Henzen, 6185 : Colonia (Parium) P. Publilium Ingenuum çomœdum ob insignem artis prudentiam et morum probitatem.
2 Orelli, 2G29.
^ Inscription de L. Acilius Eutychès (Orelli, 2625).
^ Tàcïtc, Annales, I, 77.
^ Vie de Marc Antonin, chap. xi.