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tous les autres ' , il dut en être ainsi à plus forte raison dans cette période; car, plus la domination universelle de Rome durait, plus le monde s'uniformisait. La civilisation, toute romaine en Occident et gréco-romaine en Orient, nivelait de plus en plus ce que les nationalités et les paysages avaient conservé d'originalité saillante. L'Egypte était la seule contrée où se fussent conservés des restes, pour ainsi dire momifiés , d'une civilisation comparativement à la haute antiquité de laquelle celle de la Grèce et de Rome semblait ne dater que de la veille ou du jour même , et l'on voyait cette terre du passé , avec ses merveilles et ses mystères', se poser comme une vaste pétrification en face des réalités vivantes du présent. Elle était ainsi de nature à exciter la curiosité plus vivement que toute autre. L'étranger contemplait avec vénération ce fleuve sacré, le plus célèbre du monde, roulant ses flots puissants et bienfaisants , ce Nil, dont l'origine entourée de mystère provoquait déjà, irrésistiblement, la curiosité de l'explorateur, quoique nous ne connaissions bien qu'un seul de ces voyages de découverte, mentionné comme une tentative entreprise non sans succès^ : c'est l'expédition qui fut envoyée par Néron à la recherche des sources du Nil , et dont parle Sénèque^. Au fort de l'été, la crue du fleuve couvrait toute la Basse-Egypte d'une immense nappe d'eau, de laquelle des villes, des bourgades et des maisons bâties sur des éminences naturelles ou artificielles, sortaient semblables à des îles. D'innombrables embarcations, ne consistant en grande partie qu'en troncs d'arbre creu-
1 Hérodote, II, 35.
2 Lucien, De navig., 44.
3 Quxst. nat.,yi, 8.
ses*, OU en ajustements de vases d'argile ratlachés ensemble, s'y croisaient dans tous les sens^.
Les nombreux paysages égyptiens dans les mosaïques et les fresques dont on ornait les appartements et d'autres locaux ^ témoignent de l'impression profonde que la bizarre originalité de la végétation et du règne animal, en Egypte, avait produite sur les Romains, et montrent jusqu'à quel point elle occupait leur imagination. On y voit des oiseaux de marais nager dans des eaux couvertes des fleurs blanches du lotus; l'hippopotame se cache et le crocodile est à l'affût dans des massifs de roseaux élancés et d'arbustes; au bord, l'ichneumon se glisse en tapinois, le serpent joue de la langue et l'ibis se nettoie avec son bec crochu; enfin, au-dessus de toute cette végétation touffue, des palmiers balancent majestueusement leurs couronnes ailées, soutenues par la svelte tige de l'arbre^. Dans ces paysages, on voit des maisonnettes de forme bizarre, comme il s'en trouve, à ce qu'il paraît, encore aujourd'hui dans le pays de Dongola^, et les hommes y sont remplacés par des pygmées , comme si ce pays de merveilles avait dû nécessairement aussi être habité par des êtres appartenant
^ Uélioàore, Et hiopiques, I, 31.
2 Strabon, XVII, p. 788. — Juvénal, XV, 126, etc.
3 Jahn en a reproduit quelques-uns dans le Columhar. de la Villa Doria Panfili, p. 22. Toutefois la mosaïque de Palestrina, sur laquelle les animaux du monde réel sont entremêlés d'animaux fabuleux, est celle qui fait le mieux ressortir l'intérêt qu'on prenait aux espèces du règne animal particulières à l'Egypte. Voir Barthélémy, Mos. de Pal., p. 35, et le C. T. G., III, 6131 b. Malheureusement les inscriptions de cette mosaïque sont devenues en partie inintelligibles.
* Vie deSeptime Sévère, chap. xvii : Jucundam sibi peregrinalionem hanc. . . . propter novitatem animalium vel locorum fuisse, Severus ipse postea semper ostendit.
^ Westphal, la Campagne de Rome, en allem., p. 104.
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au monde de la fable. On se complaisait, d'ailleurs, dans des imitations en grand de l'architecture et des sites de l'Egypte, comme celle de Canope, qu'Adrien fit exécuter dans sa villa à Tibur^ ou celles d'un labyrinthe et deMemphis, sur un domaine de Septime Sévère^. Et de même que la nature^ en Egypte, offrait toujours et partout les mêmes aspects merveilleux, de même les monuments de ce pays sont les plus anciens, les plus gigantesques et les plus étonnants que l'antiquité connût.
Le temps paraissait impuissant, dans sa marche, à l'égard de ces montagnes de pierre artificielles , de ces temples énormes, de ce dédale immense de galeries et de caveaux taillés dans le roc, de ces forêts de colosses et de sphinx et de ces murailles innombrables couvertes de peintures aux couleurs éclatantes et d'inscriptions mystérieuses. C'étaient toujours les mêmes objets, regardés avec étonnement, décrits et dépeints par des milliers de curieux et d'observateurs, depuis des siècles, et c'était pourtant toujours nouveau, toujours également imposant. 11 n'y avait pas là de constructions ni de créations modernes, faisant tort à l'unité de ces ouvrages surhumains, attendu que même l'architecture des temples nou-, veaux et les sculptures récentes étaient modelées sur les anciens types, et que l'on continuait, comme par le passé, d'y faire usage des hiéroglyphes^. Dans ce pays, enfin, s'étaient maintenues nombre de coutumes étranges, inouïes dans le reste du monde, notamment en ce qui touchait
1 Vie d'Adrien, chap. xxvi.
2 Marini, Atti degli fr. Arv., p. 556 : Qui locus appellatur Memphi... Voir aussi ibid., p. 628, et Gruter, 1080, 3.
^ Letronne, Recueil d'inscriptions, etc.,.I, p. 210. — Les ruines de la ville d'Antinoupolis, fondée par Adrien, font cependant exception.
le culte et l'adoration des animaux, laquelle devait, on le comprend , exciter surtout la curiosité et l'étonnement des étrangers. Aussi, l'intérêt pour l'Egypte resta-t-il non-seulement toujours vivant, mais aussi toujours le même , quant à sa nature et à son objet. Jusque dans les derniers temps de l'antiquité, les récits et les rapports ayant cette contrée pour sujet furent ceux qui sonnaient le mieux aux oreilles des Grecs, comme certainement aussi à celles des Romains , et les auditeurs ne tarissaient point en questions sur les pyramides, les tombeaux des rois et toutes les autres merveilles de ce pays de fables ^
A plus forte raison l'Egypte excita-t-elle toujours vivement, comme but de voyage, la curiosité des empereurs et des princes, dont la plupart étaient, sinon exclusivement, du moins principalement poussés par l'intérêt que leur inspirait le pays à entreprendre ces tournées, sur plusieurs desquelles nous reviendrons plus loin. Ainsi Germanicus, en l'an 89. Caligula^ et Néron ^ projetèrent, tous les deux, des voyages en Egypte, le premier mu par une prédilection pour x\lexandrie. Si Vespasien '• ne put étendre celui qu'il y fit d'Alexandrie à l'intérieur, c*est que probablement le temps lui manqua pour cela, comme il avait manqué à LucuUus'^. Titus vit au moins Memphis^ Marc-Aurèle et Lucius Vérus visitèrent aussi l'Egypte, selon toute apparence^, Adrien y fit un voyage avec Sabine, en Tan
1 Héliodorc, Éthiopiques, II, 27.
2 Philon, Ad Caium, p. 595 M.
3 Suétone, iV^ron, chap. xix et xx.
* Le même, Vespasien, chap. vu.
5 Plutarque, LucuUus, chap. ii.
« Suétone, Tilus, chap. v.
7 Letronne, Recueil des inscriptions^ II, p. 310.