LIVRE VU. — LES VOYAGES
de gens des tribus les plus éloignées de l'Asie et de l'Afrique, en plus grand nombre que dans aucune autre ville du monde. On y voyait des Éthiopiens, des Libyens et des Arabes à côté de Scythes , de Perses , de Bactriens et d'Indiens'.
La situation d'Alexandrie, favorable comme nulle autre, sur le littoral d'une contrée pourvue d'immenses ressources, mais n'ayant, sur la Méditerranée, pas d'autre port sûr, depuis Joppé jusqu'à Parétonium, ligne de côtes de 5,000 stades, et à l'embouchure de Tunique voie fluviale de l'Egypte, sur les confins de deux parties du monde, et rapprochée plutôt qu'éloignée de la troisième par une mer intérieure pleine de sinuosités \ voilà ce qui faisait de cette ville le plus grand entrepôt commercial de l'ancien monde et comme la seconde métropole de l'empire romain^, où Antioche n'occupait que le troisième rang\ ^Géta hésitait entre ces deux villes dans le choix d'une nouvelle capitale. Au temps de Diodore, Alexandrie passait même , auprès de bien des gens, pour être la première cité du monde, avec laquelle Rome n'aurait, paraît-il, encore pu rivaliser alors ^ Cependant, au temps d'Hérodien, Carthage aussi se releva, de manière à pouvoir rivahser avec Alexandrie^. C'est toutefois seulement après que l'Egypte fut devenue une partie intégrante de cet immense corps de domination , que sa capitale parvint à jouir de tous les avantages de sa position. Le commerce y prit aussitôt un puis-
1 Dion Clirysoslome, Orat., XXXII, p. 373 31.
2 Ibid., p. 372.
3 ibid. — Aristide, Orat., XIV, p. 205 J.
4 Josèphe, Bellum Jud., III, 2, 4.
5 Diodore, XVII, 52.
6 Hérodien, VII, 6, 2.
sant essor. Les importations de l'Arabie et de l'Inde y montèrent, dès les premiers temps du règne d'Auguste, au sextuple de ce qu'elles avaient été sous les derniers Ptolémées. Strabon rapporte ^ qu'à Pépoque où il accompagna Élius Gallus dans son expédition (en 24 av. J.-C), environ cent vingt navires partaient annuellement de l'Egypte , pour aller chercher des marchandises dans l'Inde, tandis que, précédemment, on n'en comptait pas plus d'une vingtaine. L'importation des produits de l'intérieur de l'Afrique ne s'accrut pas moins ^. Or, le débit des marchandises qui formaient l'objet du transit d'Alexandrie vers l'Italie et tout l'Occident, ne peut qu'avoir augmenté considérablement encore, avec les progrès du luxe et de la civilisation dans les provinces, pendant les premiers siècles. Caravanes et flottes marchandes y apportaient, chaque année, les trésors du Midi et de l'Orient, ainsi que des pays les plus reculés, encore placés dans le domaine de la fable et du merveilleux. Tout ce que le monde connaissait de plus rare et de plus précieux y était déposé en masses. La poudre d'or, l'ivoire et l'écaillé de tortue du pays des Troglodytes, les épices de l'Arabie, les perles du golfe Persique, les pierres précieuses et la toile fine dite byssus de l'Inde , la soie de la Chine, toutes ces marchandises , avec une infinité d'autres, de la plus grande valeur pour la plupart, étaient réexportées de cette place, pour être ultérieurement revendues, à Rome et ailleurs, en partie au centuple du prix d'achat.
A côté de ce commerce embrassant le monde et qui non-seulement faisait vivre, mais enrichissait des milliers d'hommes, dépuis le grand négociant jusqu'aux simples
1 Strabon, II, 4, 10, p. tl8.
2 Le même, XVII, 1, 13, p. 798.
portefaix du port*, Alexandrie avait une industrie grandiose. Les métiers de tissage fournissaient les tissus les plus fins de lin et de byssus; ses verreries, les vitrifications les plus brillantes, les plus artistement travaillées et les plus précieuses , de toutes les formes et de toutes les couleurs; les fabriques de papyrus, toute espèce de papier, depuis le plus fin pour écrire jusqu'au plus commun pour remballage. L'incessante activité de son immense population, toute laborieuse, industrieuse et poursuivant le lucre, frappait, surtout comparativement à l'agitation stérile de la foule oisive de Rome. Ce fut là surtout, avec le mélange et la confusion de toutes les religions et de tous les cultes, phénomène très-naturel dans un port de mer ouvert aux peuples du monde entier, ce qui excita l'étonnenient d'Adrien, lors d'un second voyage qu'il fit à Alexandrie, après avoir déjà visité l'Egypte une première fois en 130. « Personne, » écrivit-il à son beau-frère Servien ( probablement dans l'année de son troisième consulat, en 134), c( n'est inactif ici; chacun a quelque profession. Les goutteux ont de la besogne, les aveugles sont affairés, les chiragres eux-mêmes ne sont pas oisifs. L'argent est le dieu qu'ils adorent, tous sans exception, juifs, chrétiens, etc. 2. »
On comprend que la population d'une ville de fabrique et de commerce aussi opulente fût arrogante , au plus haut degré. L'orgueil de ce peuple marchand de l'Egypte était encore rehaussé par le sentiment qu'il avait d'être indispensable à Rome, dont l'existence dépendait en grande partie du résultat des récoltes et de l'importation des grains
1 Lucien, ToxariSj 31.
2 Vie de Saturnin, chap. vm : Nummus illis ders est (d'après Lehrs}
de cette contrée ^ « Quelqu'un se met-il à faire Téloge du Nil, y> dit Dion Chrysostome aux Alexandrins-, « vous prenez un air aussi fier que si vous arriviez voguant d'Ethiopie en droiture. » Là où il était si facile de gagner des millions, le luxe et le libertinage aussi devaient être grands. L'humeur satirique et moqueuse, particulière aux Égyptiens, n'admettait pas de frein dans leur capitale, où elle allait jusqu'à la licence la plus effrénée, n'épargnant pas les plus puissants, pas même les empereurs qui avaient été leurs bienfaiteurs^. Le danger même ne les retenait pas. Sénèque put faire honneur à la réputation de sa tante maternelle d'être restée, pendant seize ans, bien qu'elle fût la femme du viceroi d'Egypte, à l'abri de tous les mauvais propos, dans une ville aussi spirituelle et loquace toutes les fois qu'il s'agissait de bafouer le gouvernement''. La folâlrerie, le rire et la joie bruyante y dominaient partout, ne laissant aucune place pour la réflexion sérieuse et le recueillement de l'esprit, en vue d'intérêts plus élevés ^ Là aussi tout pivotait autour de la fameuse maxime «. Du pain et des spectacles^ }>. Bien qu'Alexandrie eût un amphithéâtre déjà du temps de Strabon^, les jeux qu'on y goûtait le plus, cen
1 Pline le Jeune, Panégyrique, chap. xxxi : Superbiebat ventosa et insolens natio, quod victoreni quidom populum pasceret tameu; quodque in suo flumine, in suis navibus vel abundanlia nostra, vel famés esset.
2 Orat., XXXII, p. 373 M.
3 Ibid., p. 367. — Suétone, Vespasien, chap. xix : Alexandrini Cybiosacten eum appellare perseveraverunt. — Dion Cassius, LXVI, 8. — Vie de Saturnin, chap. viii (au sujet d'Adrien). — Hérodien, IV, 9, 2 (au sujet des moqueries des Alexandrins^ qui occasionnèrent le massacre de Caracalla). — Dion Cassius, LXXVII, 22.
* Consolations à Helvie, 19, 6.
•> Dion Chrysostome, l. c, au commencement ; puis 379 .1/.
'> Ibid., 370 M.
7 XVII, p. 795.