LIVRE VI. — LES SPECTACLES
teurs contemporains^ ; ils y prenaient parti avec le reste du public.
Dans Pétrone , par exemple , on voit ceux de Trimalcion se prononcer et parier pour les verts ^. Il y a tout lieu de croire que les adhérents des factions portaient les couleurs de celles-ci, au cirque du moins, bien que Martial seul y ait fait allusion dans ces vers :
Lacernœ coccineœ.
Si veneto prasinove faves, cur coccina sûmes? Ne lias istas transfuga sorte vide s.
L'usage de la distinction des couleurs dans les jeux du cirque, en province, est également attesté par les mosaïques de Lyon et d'Italica, ainsi que par des inscriptions \ Quand le christianisme eut détrôné les anciens dieux, en l'honneur desquels avaient été institués les jeux du cirque, les factions n'en continuèrent pas moins à s'y disputer la prééminence. Les chrétiens;, non. plus que les païens, ne se laissèrent dissuader de la fréquentation des spectacles par les sermons de leurs prédicateurs. Ils objectaient qu'il ne fallait pas dédaigner les récréations offertes aux hommes par la bonté divine. Ils invoquaient même les saintes Écritures, en alléguant que puisque Élie était monté au ciel dans un char, l'art de conduire les chars ne pouvait être un péché ^. Léon le Grand encore se plaignait amèrement, devant ses ouailles, de ce que ces odieux spectacles fussent
i Ainsi Horace, Épures, I, 14, 14; Columelle, I, 8, 2; Ulpien, Digeste, XI, 3, \, 5; Vénuléjus, iUd.^ XXI, 1, 65.
2 Saiy7\, chap. xl.
3 XiV, 131.
^^ Gruter, 339, 4 = C. I. G., 6803 :
Factionis Venetee Fusco sacravimus aram, etc.
5 P.-E. Millier, De gen. eevi Theodos., II, p. 59, adn. o.
un aimant qui attirait plus de monde que les sépulcres des saints martyrs, dont la protection avait pourtant sauvé la ville de l'horrible destruction dont la menaçaient les hordes d'Attila ^ Cependant, le délire des factions atteignit son point culminant, non à Rome, mais à Constantinople, où, bien que les deux factions plus faibles n'eussent pas cessé d'exister, la partie véritable n'était plus qu'entre les verts et les bleus. Dans cette dernière capitale, où la discorde prenait, de temps en temps du moins, une couleur religieuse et politique, elle redoubla de violence, dans son délire, et remplit l'empire de séditions. On prodiguait sa fortune, on souffrait la torture et la mort, on commettait même des crimes pour l'amour de son parti; l'intérêt de parti l'emportait sur les liens de la parenté et de l'amitié, la maison et la patrie, la religion et la loi. La contagion de ce mouvement vertigineux gagna môme les femmes, qui ne fréquentaient pas alors de spectacles; c'était une manie générale poussée jusqu'à la démence. La sédition, connue sous le nom de révolte de Nica, qui éclata en 532 au cirque, à Constantinople, aurait coûté le trône et la vie à Justinien, sans la présence d'esprit de sa femme Tliéodora et la fidélité de Bélisaire. Trente mille personnes y perdirent, dit-on, la vie.
Il est trop rarement fait mention, par les contemporains, du cirque de Rome et des partis qui s'y étaient formés pour qu'il soit possible de poursuivre, dans leur enchaînement, les causes dont l'action successive, peu apparente dans les commencements, porta finalement le mal à ce degré d'énormité monstrueux. Nous pouvons seulement conclure de symptômes isolés à la gradation que suivi-
1 Gregorovius, Histoire de Rome au moyen âge, I, 197.