LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN
D'après Valèrc Maxime, le fils du grand tragédien Ésope, que son art avait rendu puissamment riche, était coutumier de cette dernière singularité, et, s'il faut en croire Pline l'Ancien, il avait l'habitude d'offrir, dans ses festins, une perle en dissolution à chaque convive. Il en aurait même un jour, au dire d'Horace, lui-même absorbé une, que la belle Métella avait portée à l'oreille, et cela uniquement pour avoir la satisfaction d'avaler un million d'un seul trait1. La fantaisie excentrique de faire rôtir des oiseaux chanteurs et des oiseaux parlants est aussi attribuée par Valère Maxime au fils Ésope, au père même par Pline. Cet auteur ajoute , comme renseignement, que 6,000 sesterces formaient le prix d'un oiseau et que le plat tout entier, dont on faisait tant de bruit, revenait à 100,000 sesterces. Dans Horace enfin, les deux fils de Q. Arrius sont désignés comme ayant l'habitude de manger des rossignols, achetés à grands frais*. Les variantes entre tous ces rapports montrent comment toutes ces anecdotes, et tant d'autres contes du même genre, changeaient de forme dans la bouche de chaque narrateur. Il s'ensuit que les détails méritent peu de créance dans ces histoires dont toute l'importance tient à ce qu'elles étaient généralement crues. Cependant ces solécismes de la volupté , comme
1 Mine l'Ancien raconte que Cléopàtre aussi avala, dissoute dans du vinaigre, une perle valant dix millions de sesterces. Ring, à la page 273 de son livre déjà mentionné plus haut, traite cette histoire de conte inadmissible, en alléguant l'impossibilité de dissoudre des perles dans du vinaigre. Mais King se trompe, et, de l'avis d'hommes compétents, du professeur C. Grœbe en particulier, il suffit de vinaigre à 5, 3 ou même seulement 1 pour 100 d'acidité, pour opérer, dans plus ou moins de temps, la dissolution dont il s'agit.
1 Valcre Maxime, IX, l, 2. — Pline, Hist. naê., IX, 122; X, 141. — Horace, Sat., II, 3, 239 à 246.
;n i , et les autres excentricité genre, dont parlent les auteurs du temps, étaient dès lors taxés d'extravagance, et l'on racontait même qu'Auguste avait fait clouer Éros, son procureur en Egypte, au mât d'un navire, pour avoir fait acheter et rôtir une caille, sortie victorieuse de tous les concours de l'époque2. Or, si de telles excentricités, quand elles ne sont pas purement et simplement le fait de dissipateurs insensés, ne sauraient tout au plus trahir que le parvenu sans éducation, comme ce Trimalcion dont les coussins sont rembourrés de laine pourpre3, elles ne peuvent servir non plus d'éléments pour caractériser l'état général du luxe à une époque donnée.
On s'est aussi laissé induire en erreur par le défaut de critique, pour avoir fait, dans bien des cas, trop légèrement chorus avec les jugements d'écrivains romains condamnant, de parti pris, maint luxe qu'un examen impartial nous amène à considérer comme innocent et raisonnable, voire même comme l'heureux symptôme d'un progrès de civilisation et de bien-être. L'idée du luxe est, notoirement, une idée toute relative. Chacun, qu'il s'agisse d'un individu simplement ou d'une classe entière de la -société^ de tout un peuple ou de toute une génération, voit un luxe dans toute consommation dont il n'éprouve pas le besoin lui-même4. Or* à cet égard, les anciens étaient, dans leur manière de voir* plus rigides que les modernes. • De même la manière de vivre des premiers était, comme c'est encore aujourd'hui, bien qu'à un moindre degré, le
1 Nigrln.t 31.
2 Plutarque, Apophthegm. Rom. — César Auguste ) 4
3 Pétrone, Sat., ch. xxxi.
4 Voir Roscher, Idées, etc., p. 408.