‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarquesChapitre 12 sur 217 · LIVRE V11I. LE LUXE ROMAIN · texte numérisé non relu

LIVRE V11I. LE LUXE ROMAIN

cas dans les pays du midi, beaucoup plus dépendante des influences physiques et par conséquent aussi plus conforme aux simples lois de la nature que celle des seconds. C'est pourquoi toute satisfaction artificielle de besoins, amenée par les progrès de la civilisation, devait souvent apparaître aux anciens non-seulement comme une superfluité, mais comme une innovation dangereuse, en tant que contraire à ces lois1. Du point de vue de la haute culture des nations très-avancées qui habitent les zones plus rapprochées du septentrion et se voient obligées par leur situation de suppléer artificiellement aux conditions d'amélioration du bien-être que leur a refusées la nature, toute amplification de ce développement artificiel apparaît au contraire comme une chose très-innocente, souvent même avec raison comme un progrès nécessaire. De plus, le hasard a voulu que les écrivains auxquels nous devons la majeure partie des renseignements qui nous ont été transmis sur le luxe romain, tels que M. Varron, L. Sénèque et Pline l'Ancien, fussent précisément des hommes de mœurs très-simples et très-sévères, dont l'abstinence tenait à leurs principes et dont les idées personnelles allaient certainement, en rigorisme, beaucoup au-delà de la moyenne exprimant le sentiment général de leurs contemporains8. Cette remarque s'applique notamment à Sénèque, lequel alla même, dans sa jeunesse, jusqu'à s'abstenir > pendant une année entière, de toute nourriture animale* se refusa^

1 Sénèque, Lettres, 122, 5 : Omnia vitia contra naturam pugnant;....; hoc est luxuriœ propositum gaudere perversis, nec tantum discedere à recto, sed quam longissime abire, deinde etiam e contrario stare. — Voir aussi ibidem, 90, 19, et Pline (fiisti nat., XIX, 55) qui dit : Nihil utique homini sic quomodo rerum naturœ placet.

2 Pline le Jeune (Lettres, III, 5, 10) dit de son oncle : Cibum inlerdiu levem et facilem,' Vetenm more, sumebat.

d'après le conseil d'Attale, non-seulement les jouissances répréhensibles, mais le moindre superflu, et continua même dans la suite à un âge plus avancé, tout .en se relâchant peu à peu de l'austérité de ce genre de vie, à s'abstenir de l'usage des huîtres et des champignons, des parfums, du vin et des bains chauds, observant une frugalité voisine de la macération jusque dans les jouissances qu'il se permettait. Aussi son corps portait-il visiblement les traces de ce régime insuffisant, quand il mourut1. Sénèque, Pline le Naturaliste et Varron s'accordent à condamner, d'une manière plus ou moins absolue, toute commodité, tout raffinement, toute jouissance même dont l'homme peut à la rigueur se passer ; les deux premiers ne sont même pas exempts de lubies qui les portent à désirer par moments un retour aux conditions primitives de l'état de nature2. Pline l'Ancien, chez lequel la contemplation du fonds de richesse insondable de la création et de son développement spontané nourrissait et exaltait cette disposition, alla, pour en donner un exemple, si loin qu'il maudit l'invention du navire à voiles, comme portant une atteinte impie à l'ordre établi dans la nature3. Varron blâme l'importation des denrées alimentaires exotiques*. Pline voit dans la culture artificielle des asperges l'indice d'un monstrueux sybaritisrae5. Cet auteur et Sénèque se récrient, dans leurs déclamations, ce dernier même à plusieurs reprises, contre la réfrigération des boissons avec de la neige, procédé dans lequel ils voient un luxe contre

1 Sénèque, Lettres, 108, 13 à 17. — Tacite, Annales, XV, 63 ; ibid., 45.

2 Pline, Hist. nat., XXIII, 3. — Voir aussi Roscher, Idées, etc., 40?.

3 Pline, Hist. nat.,X\X, 5, etc.

« AuluGelle, VI(VU), 16.

5 Pline, Hist. nat., XIX, 54 : Heu prodigia ventris! — Voir aussi ibid.,

Page 1