LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN
recherche de nouvelles friandises1, on pourrait croire vraiment que tout un ensemble de dispositions extraordinaires existait et fonctionnait alors sur la plus grande échelle, que des troupes nombreuses se trouvaient engagées dans de lointaines et périlleuses expéditions, uniquement pour satisfaire au luxe de table des viveurs de Rome. Cette supposition, toutefois, ne tomberait juste que pour Vitellius qui, effectivement, envoya les flottes romaines quérir, en Espagne et jusque dans les domaines des Parthes, des foies de maquereau, des cervelles de faisan et de paon, des langues de flamant et des laitances de murène, pour un plat monstre, qui fît grand bruit2. Mais il paraît que Vitellius ne trouva, même parmi les empereurs romains, qu'un seul imitateur, l'extravagant Héliogabale *.
On voit par là qu'abstraction faite des monstruosités de certaines orgies impériales, l'anciennegastronomie de Rome se réduit, au fond , à ce fait très-simple que parmi les productions de tous les pays, étalées sur le marché de cette ville*, figuraient aussi les denrées alimentaires et les comestibles les plus fins de chaque provenance, et que tout cela y trouvait un bon débit. Or, si vous demandez quels étaient
1 Varro apud Gellium. — Salluste, Catilina, ch. xm : Vescendi causa terra marique omnia exquirere. — Sénèque, ad Helv. 10, 3 : Epulasquas toto orbe requirunt. Epist. 89, 22 : Vos quarum profunda et insatiabilis gula hinc maria scrutatur, hinc terras. — Pline, Hist. nat., XXVI, 43 : Hujus (ventris) gratia prsecipue avaritia expetit, huic luxuria condit, huic navigatur ad Phasim, huic profundi vada exquiruntur. — Drepanius, Panégyrique de Théodose, ch. xiv : Cibis.. quos.. famosa naufragiis maria misissent, quos invita? quodammodo reluctantique naturae hominum pericla rapuissent.
2 Suétone, Vitellius, ch. xm.
3 Vita Elagabali, ch. xvm : Cum ipse privatus diceret se Apieium, imperator vero Othonem et Vitellium imitari.
4 Voir ce qui a déjà été dit à ce sujet, au tome I de notre traduction, p^ 22, etc.
donc ces produits exquis, originaires de contrées lointaines, sur l'importation desquels ou glosait tant, la réponse que vous obtiendrez se bornera presque généralement à la spécification de quelques volailles, telles que le faisan et la pintade ou poule de Numidie, le flamant et un très-petit nombre d'autres oiseaux1, en grande partie déjà élevés également dans les basses-cours d'Italie2, et qui ne pou-
1 Vairon, De re rusiica, III, 9, 18 : Gallinœ africanœ..... quas (AsXeaYptSa; appellant Graeci. Use novissimse in triclinium ganearium introierunt e culina, propter fastidium hominum. Veneunt propter penuriam magno. — Observons que la meleagris est identique avec la poule de Numidie ou pintade. — Vairon ne mentionne ni le faisan, ni le flamant. — Horace, Épodes, 2, 53 : Non Afra avis descendat in ventrem meum, non attagen Ionicus (avec des huîtres du lac Lucrin, du turbot {rhombus) et des sargets (scari). — Manilius (V, 370) parle de poules de Numidie et de faisans. — Columelle (VIII, 8, 10) : Illos qui Ponticum Phasin et Scythica stagna Mœotidis eluant. Jam nunc Gangeticas et jEgyptias aves temulenter éructant. — Pétrone (ch. xciii) parle de poules de Numidie, de faisans et de sargets; ailleurs (ch. cxix , 33) , de sargets, d'huitres et de faisans. — Pline, Hist. nat. XIX, 52 : Avis ultra Phasidem amnem peti — alias in Numidiam atque /Ethiopiee sepulcra. —Martial (XIII, 71) fait aussi mention des phénicoptères (flamants) , qui paraissent avoir été introduits en Italie par Apicius (Pline, Hist. nat.,X, 133: Phœnicopteri linguam prœcipui esse saporis Apicius docuit); 72 (phasiani), 73 (Numidicœ), et 45 :
Si Libycse nobis volucres et Phasidos essent, Acciperes, tu nunc accipe chortis aves.
Stace, Silves, I, 6, 48: Quas Nilus sacer horridusque Phasis, QuaS udo Numidae legunt sub Austro. — Juvénal XI, 139 : Et Scythica? volucres et phœnicopterus iogens. — Dans Lucien aussi (Navig., 23)ôpvtç èx «ÊâoiSoç xal xaàç èij 'Ivôiaç xai àXexrpuwv ô No^aSoco; sont mentionnés comme très-friands.
2 Martial, III, 58, 12 :
Vagatur omnis turba sordidae chortiSi Argutus anser gemmeique pavones, Nomenque débet quae rubentibus pinnis, Et picta perdix Numidicaeque guttatœ . . . Et impiorum phasiana Colchorum ;
Rhodias superbi premunt feminas galli.