LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN
forme de temple chinois, avec une profusion de marbre blanc et de verres de couleur, un jet d'eau au milieu, etc., etc. La volière [aviary) comprend une très-grande place entourée de haies, de grandes plantations, et un cottage, avec un petit étang au milieu; les loges des innombrables oiseaux, en partie exotiques et rares, dont elle est peuplée, sont faites avec des branches de chêne, entourées d'un treillis de fil de fer; la couverture est également en treillage, et l'intérieur, garni £d' arbustes toujours verts. Le parc a une contenance de quatre milles carrés d'Allemagne.
Ashridge-park, résidence des comtes de Bridgewater, a plus de trois milles allemands de circonférence, est orné d'innombrables bouquets d'arbres gigantesques et renferme un millier de pièces de gibier. La grande pelouse (pleasure ground) et les jardins y ont encore plus d'étendue qu'à Cashbury-park, la résidence du comte d'Essex, laquelle, avec son magnifique parc, ses serres et ses jardins, coûte 10,000 livres sterling (250,000 fr.) d'entretien par an. A Warwick-castle, avant l'incendie qui ravagea ce lieu magique, les salons de réception formaient , des deux côtés de la grande salle {hall) , deux enfilades de pièces de 340 pieds de longueur, sans interruption; de plus, des murs de 8 à 14 pieds d'épaisseur offraient, dans chaque embrasure de fenêtre, de 10 à 12 pieds de large aussi chacune, autant de véritables cabinets, desquels on jouissait des vues les plus belles et les plus variées1.
On trouverait, du reste, également en France et en Rus-
1 Prince Puckler-Muskau, Lettres d'un trépassé, III. 208, etc., 213 216, etc., 223, etc.
sie, sans parler des autres pays, nombre de châteaux offrant des termes de comparaison avec les villas romaines. A Alupka, propriété du prince Voronzof, en Grimée, M. de Haxthausen 4 vit un palais qui, à l'époque de la visite de ce voyageur, avait déjà, disait-on, coûté 7 millions de roubles, bien que l'intérieur fût encore loin d'être terminé.
Tandis que la magnificence des châteaux anglais est le produit d'un travail continué pendant des siècles, les palais romains du temps de l'empire étaient des bâtiments de date récente, attendu que Rome, comme on l'a déjà fait remarquer, ne fut dotée de constructions, ayant le caractère de palais, qu'au dernier siècle avant notre ère. Néanmoins le luxe du bâtiment n'a peut-être été poussé, à nulle autre époque, aussi loin qu'au temps d'Auguste à Vespasien. Bien des circonstances se réunissaient alors pour faire prendre au luxe un développement inouï, précisément dans cette branche. Une direction propre au fond du génie romain et développée au suprême degré par son avènement à la dominatitfh universelle, la tendance à l'imposant et au colossal, qui se laissait facilement aller, dans ses écarts, à l'extravagance et à la monstruosité, trouvait à se satisfaire pleinement dans la construction d'édifices présentant de grandes masses et couvrant de vastes espaces, et cela non-seulement dans la construction d'édifices publics. Au désir de fonder leur existence propre et leur représentation personnelle sur un pied digne, fastueux et magnifique, se joignait, chez les Romains, la superbe ambition du triomphe d'obstacles en apparence insurmontables, ainsi que l'habitude, nourrie et de plus en
plus favorisée, chez eux, par l'esclavage, de traduire en réalités même des caprices du moment et de pures fantaisies. Ces tendances, qui avaient leur couronnement dans la manie d'omnipotence impériale, étaient également trèsrépandues, se manifestaient dans une forme analogue, et n'affectaient que des proportions moins monstrueuses chez les riches et les grands de cette époque, naturellement portés et fondés, en conscience, à se regarder comme les maîtres de la terre. Aussi lit-on déjà dans Horace1: «Quand un riche a manifesté le ravissement qu'il éprouve à l'aspect du rivage de Baies, le lac et la mer subissent, aussitôt, les effets de la passion dont s'enflamme le maître, impatient de bâtir; qu'une nouvelle fantaisie le prenne et, dès demain, les ouvriers seront obligés de transporter leurs outils à Téanum. » On voit par Strabon 2 qu'à Rome, de son temps du moins, les maisons passaient sans cesse de main en main ; or, ces ventes continuelles d'immeubles devaient aussi, continuellement, occasionner des reconstructions et de nouvelles bâtisses. Il va sans dire que cette passion de bâtir, particulièrement considérée comme une des nobles passions de l'époque, endettait ou ruinait même complètement bien des gens. Une maison somptueuse, dit Plutarque3, ne met que trop souvent dans la nécessité d'emprunter. Gétronius, lisons-nous dans Juvénal *, avait la manie de bâtir (sedificator erat) et faisait sortir de terre, tantôt sur la courbe du littoral de Gaëte, tantôt sur la hauteur de Tivoli, tantôt dans les montagnes de Palestrina, des villas aériennes, qui, avec leurs marbres, appor-
1 Épitres, 1, 83-87.
* De cupid. divitiarum, ch. n.
lés là de la Grèce et d'autres provenances lointaines, éclipsaient le temple de la Fortune et le temple d'Hercule. Il diminua ainsi considérablement son avoir; cependant il lui restait encore beaucoup; mais son fils, s'étant, en véritable fou, mis à bâtir des villas nouvelles, dans lesquelles il employa des marbres plus précieux encore, se ruina complètement. Horace1 et Martial2 appliquent aux petits, cherchant à rivaliser avec les grands, dans la manie de bâtir, la fable de la grenouille qui veut se faire grosse comme un bœuf; chez le second, la grenouille, c'est un préposé de district {vici magister), qui s'avise de rivaliser avec un consul. Celui-ci possédant un palais à quatre milles de la ville, l'autre aussi s'achète à quatre milles de la ville un lopin de terre ; l'un a fait construire des thermes de la dernière élégance en marbre de toutes couleurs, l'autre bâtit une chambre de bain de la grandeur d'un chaudron ; l'un a une plantation de lauriers sur sa terre, l'autre sème un cent de marrons sur son lopin.
Ce qui caractérise tout particulièrement le luxe des constructions de cette époque, c'est, on l'a déjà dit, la profusion excessive des plus précieux matériaux de couleur. Cela n'était possible que dans la métropole d'un empire embrassant tout le monde alors connu, dans un centre ayant la facilité de se procurer par la voie maritime des colonnes, des pilastres et des blocs, tirés des carrières, aussi nombreuses que variées, de tous les pays riverains de la Méditerranée.
Mais, s'il n'est pas impossible que les anciens palais romains l'emportassent en magnificence sur les châteaux
* Sa(.t II, 3, 307, etc.