‹ Moines et papes; essais de psychologie historiqueChapitre 1 sur 24 · Ilisloriarum Libri V. Édil. Prou. Paris, Picard, 188G · texte numérisé non relu

Ilisloriarum Libri V. Édil. Prou. Paris, Picard, 188G

dernier soir de l'année fatale verrait la destruction de toutes choses, la terre et le ciel, l'humanité et l'Eglise sombrant dans une catastrophe apocalyptique. Un écrivain ecclésiastique du temps, Raoul Glaber, dont la chronique est pleine d'épouvante, parut au noble historien l'un des témoins les plus touchants à interroger sur cet a^e lugubre. Dans le récit que fait le vieux moine des calamités et des angoisses de son siècle, éclate comme un écho de la prophétie attribuée à Jésus par trois évangélistes : « Quand vous entendrez parler de guerre, prenez garde de ne pas vous troubler, car il faut que toutes CCS choses arrivent, mais ce ne sera pas encore la fin... Il y aura des famines, des pestes, des tremblements de terre en divers lieux; mais tout cela ne sera qu'un commencement de douleurs ; il paraîtra des choses effroyables et de grands signes dans le ciel. » Les promesses et les menaces, parfois contradictoires, des livres saints, les espérances et les terreurs de l'Apocalypse, n'ont-elles point, en vérité, hanté l'imagination de Glaber et de ses contemporains ? Il est certain que ceux-ci avaient fondé sur l'Ecriture même l'attente de quelque chose de formidable. Mais de récents travaux de critique, le livre de M. Rov sur VAn 1000, les Études de M. Pfîster sur le règne de Robert le Pieux, ne

permettent plus d'accepter sans restriction les vues de Michelet. Quelques paroles inquiétantes des canons d'un concile provincial, en 911, des bruits vagues qui coururent en Lorraine vers 970, la prédication de quelques illuminés suspects d'hérésie, la formule, si fréquente dans les chartes de donations, visant le terme prochain du monde, appropinquante mundi tenninOy sont des symptômes bien indécis en présence de cent cinquante bulles pontificales et des actes de nombreux synodes, qui n'ont rien dit sur le jour suprême. Le concile de Rome qui, en 998, imposa à Robert de France une pénitence de sept années, n'appréhendait point certes que la trompette de l'Archange vînt soulager le roi capétien des deux tiers de son épreuve. Ni le mystique Otton III, ni Gerbert, le pape de l'an 1000, ne se sont préoccupés de la date terrible. Glaber écrit en son quatrième livre : « On croyait que l'ordre des saisons et les lois des éléments, qui jusqu'alors avaient gouverné le monde, étaient retombés pour toujours dans le chaos, et l'on redoutait la fin du genre humain ». Mais il s'agit ici de la grande famine de l'an 1000 après la Passion, c'est-à-diie de 1033, famine si dure qu'elle justifia les craintes les plus folles. Il faut donc renoncer à un préjugé historique que recommandaient à la fois la tradition et la

poésie * L'aspect véritablement tragique de cette époque est ailleurs. « Le monde dissous dans la cendre », selon l'expression du Dies irœ^ c'était sans doute un accident irréparable, mais qui, du moins, donnait la paix éternelle à l'humanité. Un malheur plus grave peut-être était l'éclipsé même de l'esprit humain. « David avec la Sibylle » n'avait point prédit ce cataclysme, qui n'eut d'autre théâtre que le fond des consciences, et dont Raoul Glaber a retracé l'histoire, sans se douter qu'il en était l'une des victimes les plus pitoyables. A neuf siècles seulement de distance, il semble loin de notre raison moderne, à perte de vue, dans les brumes du passé, bien au delà d'Heraclite ou d'Hérodote.

1. Je signalerai cependant, en i'aveui' de l'opinion traditionnelle sur la terreur de l'an lOOO, les premières lignes d'une hymne, antérieure au Dies irx^ qui se chantait dans les églises à la fin du x" siècle :

Audi, tellus, audi, magni maris limbus;

Audi, homo, audi, omne quod vivit sub sole :

Veniet, prope est, dies irae supremse,

Dies invisa, dies amara;

Qua cœlum fugiet, sol erubescet,

Luna mutabitur, dies nigrescet,

Sidéra supra terram cadent.

Heu miseri, heu miseri! Quid, homo, ineptam

Sequeris laelitiam.'

Le personnage s'offre à notre étude de la façon la plus favorable. Il est naïf et franc. Tout ce qu'il raconte, il l'a vu de ses yeux ou bien il l'a ouï dire de témoins très sûrs; il y croit aussi fermement qu'à la Sainte-Trinité et au démon. Il ne cherche point à faire illusion sur ses propres vertus. Lui qui a vécu dans l'intimité de deux ou trois saints, il ne fut jamais qu'un moine de médiocre ferveur, « engendré dans le péché de ses parents, de mœurs irrégulières, d'une conduite plus insupportable qu'il ne peut le dire ». Un sien oncle avait pris, h douze ans, le petit Bourguignon, fort éveillé déjà, gâté par la vie séculière et très têtu ; il le revêtit malgré lui du froc monacal. Raoul se confesse avec bonne grâce d'avoir résisté par orgueil à tous ses supérieurs, désobéi aux vieux pères, irrité les frères de son âge, tourmenté les novices; partout où il passait, on respirait dès qu'il était parti. On le chassa de plusieurs couvents : « Grâce à mes connaissances de lettré, j'étiûs toujours assuré d'un asile ». En effet, il Sitint-Germain d'Auxerre, on lui fit restituer les épitaphes des tombeaux rongées par le h'mps. Mais :i peine les inscriptions rétablies, on

le pria d'aller plus loin. A Dijon, il fut accueilli par Guillaume, abbé de Saint-Bénigne, qui l'emmena en Italie (1028). Il se fixa enfin, déjà vieux, et, sans doute, apaisé, à Cluny, où il acheva son histoire sous les yeux de l'abbé Odilon. Ce bénédictin aventureux s'endormit dans le Seigneur au milieu du xi^ siècle.

Ni ascète ni mystique, impatient de toute discipline, porté à la malice, ami des courses vagabondes, tel fut, en sa moralité générale, le chroniqueur Glaber. Ces irréguliers furent, au moyen âge, la plaie du monachisme. Ils ont fait ci'uellement souffrir saint Bernard, au xii® siècle. Les saints n'avaient alors d'autre souci que la réforme perpétuelle des ordres religieux. Mais les saints, même appuyés par les empereurs et les papes, n'étaient pas toujours les plus forts. L'institut de saint Benoît semble fort malade durant les cent cinquante années qui précèdent le pape-moine Grégoire VII. La richesse séculière, l'attrait de la puissance politique, l'ont détaché des vertus cardinales imposées par le fondateur : la prière, l'étude, le travail des mains, la charité. Une abbaye vaut alors autant qu'un comté : l'égoïsme, le népotisme, le mépris du droit d'autrui, toutes les violences féodales, en compagnie des sept péchés capitaux, corrompent les cloîtres les plus illustres, Cluny, Subiaco, le Mont-Cassin. Par-

fois, un scandale inouï appelle l'attention de la chrétienté. En 936, un jeune moine de Farfa, le plus opulent monastère de Sabine, empoisonne son abbé; il s'empare de la crosse et de l'anneau, se marie et marie tous ses moines. La communauté abandonne le couvent, emportant les vases sacrés et les ornements sacerdotaux; elle bâtit des villas, mène joyeuse vie, organise le brigandage sur les routes, et revient chaque dimanche célébrer dans sa vieille église une messe sacrilège. En 947, le comte de Tusculum, sénateur de Rome, réussit à chasser l'abbé prévaricateur. Un nouvel abbé, Dagobert, secondé par des moines venus de Cluny, rétablit la règle pendant cinq années. Mais, un beau soir, il est empoisonné à son tour et la bacchanale monastique reprend de plus belle autour de Farfa. Elle dura jusqu'au règne d'Otton 111, à la veille même de l'an 1000. Jamais, sans doute, notre chroniqueur n'eût consenti à de tels excès. Son tempérament n'était ni d'un révolutionnaire, ni d'un hérésiaque; il craignait véritablement l'enfer et n'était point capable d'affronter l'apostasie. 11 n'a rien dit des désordres de Farfa, mais il dut être heureux d'apprendre que le moine assassin de l'abbé Dagobert, saisi par le remords, avait tenté en vain toute une année de gravir le mont Gargano, au haut ducjuel les ermites et les thaumaturges

conversaient nuit et jour avec les anges. Le pèlerin maudit, arrêté par une main invisible, avait fini par disparaître, emporté par Satan. Une dévotion étroite, une religion triste, suffisaient alors pour sauver d'égarements trop graves cette multitude de clercs et de cénobites dont l'âme n'était point grande. Dans la biographie qu'il a écrite de saint Guillaume de Dijon, Glaber nous donne, je crois, la mesure juste de son propre christianisme. Il n'a retenu, de l'apostolat de son ami, que de petites vertus, des miracles puérils et les préceptes d'une piété d'ordre intérieur. Chanter au lutrin, sonner les cloches, voilà la grande affaire de Guillaume, au début de sa profession monacale. Il cherche un couvent où il puisse goûter à son aise ces joies faciles. Appelé par le duc Richard à réformer les maisons de Normandie, la nouveauté qu'il semble y apporter, c'est encore la psalmodie liturgique et l'art de lire sur l'antiphonaire. Mais quels livres recommandait-il aux jeunes moines, afin d'ennoblir les longs loisirs de leur solitude ? Glaber n'en dit rien, et je crains que Guillaume n'y ait point songé. Il avait, en effet, inventé une méthode de se rapprocher de Dieu, non par la prière personnelle, la méditation libre ou l'élan de l'amour, mais par un moyen presque mécanique, où les lèvres du fidèle avaient plus de part que son cœur : on prononçait un

nombre déterminé de fois cinq paroles : Domine^ Jesii, Rex pie, Re.r clemensy Pie Deus. A cette litanie venaient se joindre, par intervalles réguliers, le Miserere et les Psaumes de la pénitence. Et l'on pensait s'élever ainsi de quelques degrés sur l'échelle vertigineuse du paradis. Rien n'était pins efficace pour déjouer les méchants projets du démon, dont l'austère Guillaume dénonçait sans cesse les sio-nes évidents. Dans l'homélie qu'il prononça à la dédicace de Saint-Bénigne, il adjura ses ouailles de ne plus se raser la barbe ou se coiffer d'une certaine façon, de ne plus faire de gestes précipités ni jurer en frappant violemment la terre du pied; c'étaient là, selon l'abbé, de très graves symptômes de possession diabolique.

Les âmes desséchées par la foi aride perdent vite toute douceur. Glaber trouve admirable une parole de son ami au pauvre roi Robert qui pleurait sur san fils mort. « Pourquoi pleurez-vous, lui dit Guillaume, ne savez-vous pas que les rois ont trop de peine à se sauver? W vaut mieux que celui-ci soit parti dans sa jeunesse. » — « Le roi et la reine se consolèrent », ajoute le chronicpieur. Guillaume, simple diacre, s'était brouillé avec l'évêque de Verceil, ii qui il refusait le serment imposé aux clercs la veille de l'ordination. I*uis, il alla chorchcr ailleurs l'onction sacerdo-

taie. Quand l'évèque mourut, le moine altier cria bien haut que son ancien père spirituel était damné. Glaber en est lui-même convaincu, et, loin de s'en chagriner, il écrit tranquillement, en forme de moralité : « Tous ceux qui ont nui à Guillaume l'ont payé cher ». L'abbé de Saint- Bénigne n'épargnait point, à l'occasion, la tête la plus haute de l'Eglise. 11 envoya au pape Jean XÏX une lettre très dure pour lui reprocher le crime de simonie, a C'est bien assez, disait-il, que Jésus ait été vendu une seule fois pour le salut de l'humanité. » Ce saint, au caractère épineux, représentait alors à merveille l'esprit batailleur du monachisme contre la hiérarchie séculière.

11 charma Glaber par son humeur difficile non moins que par la nature de sa vie dévote. Ces deux chrétiens de peu de mansuétude étaient faits pour s'entendre. Mais le zèle des petites pratiques valut à l'abbé Guillaume l'auréole des bienheureux, tandis qu'il n'empêcha jamais, paraît-il, le frère Raoul de pécher par action et par omission contre la règle, le Décalogue et l'Evangile.

La culture de l'esprit fut, chez Glaber, aussi chétive que la conscience religieuse. Le cri de Grégoire de Tours, au vi® siècle : « Malheur à nous, qui avons laissé périr l'étude des lettres! » revient sans cesse à la mémoire de son lecteur. Que l'on compare au latin de l'évèque de l'ère

mérovingienne la langue obscure et incorrecte du chroniqueur, si l'on veut mesurer les progrès de la barbarie aux environs de l'an 1000. Encore la prose de Raoul est-elle vivante et, çà et là, colorée. Une phrase de son livre est demeurée célèbre : a On eût cru que le monde, rejetant son vêtement antique, se parait d'une blanche robe d'églises neuves ». Mais que dire de la laborieuse platitude de ses ïambes et de ses hexamètres? Il n'a peut-être pas lu, en dehors de ses cahiers de couvent, dix lignes de littérature latine. Il cite une maxime de Térence contre les femmes, mais il ignore qu'elle est de Térence, sicul quidam ait, écrit-il. Il nous informe sur une hérésie fort étrange qui parut, de son temps, à Ravenne. Un certain Vilgardus « étudiait la grammaire plus assidûment qu'il n'arrive d'ordinaire, à la façon de ces Italiens qui négligent toutes les connaissances pour les lettres; gonflé d'orgueil et de sottise )), il vit une nuit des démons sous la figure de Virgile, d'Horace et de Juvénal, il fut par eux félicité pour le zèle qu'il mettait à lire leurs livres et à les recommander à la postérité; ils lui promirent une gloire semblable ii la leur. « Cet homme, trompé par les artifices des démons, se mit donc, avec insolence, ii enseigner des doctrines contraires ii la sainte foi; selon lui, il fallait croire à toutes les paroles de ces poètes. Il fut

jugé et condamné comme hérétique par Pierre, évêque de la ville. On découvrit alors en Italie beaucoup de personnes professant cette croyance pestilentielle : elles périrent par le fer ou par le feu. » Glaber témoigne bien ici de la haine des moines de son temps contre l'antiquité profane. Saint Odon, abbé de Cluny, avait eu l'imprudence, étudiant à Saint-Martin de Tours, d'ouvrir Virgile. Une nuit, il rêva d'un vase magnifique d'où s'élançaient des serpents, c'est-à-dire les doctrines diaboliques du doux poète. Il ne lut plus dès lors que les livres saints, et quand il fut à la tête de la métropole bénédictine de la France, il proscrivit sans pitié tous les auteurs païens de l'éducation de ses novices. Saint Mayeul, l'un des successeurs d'Odon, tendrement vénéré par Glaber, avait lu, à l'école de Lyon, « les anciens philosophes et les mensonges de Virgile » ; devenu abbé, il les frappa d'interdit. Si un ancien lui tombait sous la main, il coupait dans le parchemin tous les passages parlant de l'amour ou des joies terrestres, et ses ciseaux tranchaient a à la façon des ongles ». On contait que Gervin, abbé de Saint-Riquier, séduit par les poètes latins, s'abandonna aux plus tristes désordres, jusqu'au jour où il rejeta avec horreur ces livres criminels, « afin qu'en apprenant les lettres, il n'étranglât pas son ame ». Les cJei'cs errants, qui

parurent au xi^ siècle, redoublèrent sans doute l'efTarement des moines. Ces oais compagnons célébraient en latin élégant la messe du dieu Bacchus, « croyaient à Juvénal plus qu'aux prophètes, lisaient Horace et Virgile au lieu de saint Marc et de saint Paul », dit un vieux texte. Ils ont relevé la religion de Virgile jusqu'au jour où Dante adorera le poète comme prophète païen du christianisme. L'humble hérésiaque de Ravenne est certainement l'un des premiers affiliés à cette ironique confrérie, et l'un des précurseurs lointains de la Renaissance.

Mais le monachisme, après avoir renoncé à la culture antique, jugea que l'ignorance profonde est aussi douce à l'àme que le sommeil l'est au corps; il laissa dormir dans la poussière des bibliothèques les Pères de l'Eglise eux-mêmes et les premiers docteurs du moyen âge, saint Augustin côte à cote avec Scot Erigène. Un moine distingué du x® siècle, Jean de Vendièvres, retiré à l'abbave de Gorze, voulut lire le traité de saint Augustin sur la Trinité; afin de le mieux comprendre, il se proposait d'étudier d'abord la dialectique dans le livre de Porphyre sur les (Catégories. L'abbé condamna ce beau projet. (( La scolasticjue, disait-il, est inutile. L'Ecriture sainte mérite seule qu'on s'y applique, tout le reste n'est (jue vanité. » Glaber lut de

cette école. Sa scolastique, h lui, se trahit par une réminiscence lamentable du premier moteur immobile d'Aristote. « La bonté du Tout-Puissant, dit-il, mobile sans mouvement et immobile avec mouvement. » Sans doute l'historien n'était point tenu de nous découvrir les beautés de sa métaphysique personnelle. Mais comme il prétendait expliquer la suite des choses humaines par des raisons d'ordre surnaturel, au moins devait-il s'attacher en disciple attentif à saint Augustin. S'il est un livre où se manifestait une philosophie de l'histoire semblable à celle qu'il imaginera lui-même dans les rêveries troubles de sa cellule, c'est assurément la Cité de Dieu. L'évêque africain, voyant le naufrage de Rome et de l'Empire, croit assister au premier acte du drame entrevu par Daniel, prédit par saint Jean, confirmé par saint Paul, le duel de l'Antéchrist et de Jésus, le conflit de l'enfer et du ciel, au bout duquel Dieu lui-même paraîtra vaincu pendant quelques jours. Telle fut, pour Augustin, la crise finale de l'humanité terrestre, le terme auquel devait s'arrêter l'histoire des fils d'Adam. Les persécutions et les apostasies, le triomphe même des impies, les signes funèbres et les fléaux ne seraient alors que la rançon de la paix divine réservée aux martyrs, aux saints et aux bons croyans. Ce terrible dernier acte ne vien-

drait d'ailleurs qu'à la suite du millénaire, du règne temporel de l'Eglise et du Christ sur le monde. Le grand docteur calcule la durée des diverses périodes apocalyptiques, et se demande si les quarante-deux mois que durera l'assaut suprême de Satan contre l'Eglise seront compris dans ces mille années ou en dehors d'elles. Une seule chose lui semble certaine : l'effort de Satan pour anéantir Dieu.

Malheureusement Glaber n'avait point lu la Cité de Dieu; il en ignora peut-être jusqu'au titre. Un seul écho lui en est arrivé, la division des six époques à partir d'Adam, des six journées du labeur de l'histoire ; la septième, jour du repos éternel, s'ouvrira quand il plaira à Dieu. La notion des sept époques symboliques était restée dans la tradition du moyen âge. Scot Erigène, au ix'- siècle, l'avait reprise en la rattachant à la théorie de l'Eglise future annoncée par saint Jean, FEglise de la communion intime avec Dieu, supérieure à l'Eglise transitoire de la grâce et de la foi représentée par saint Pierre : cette théorie, déjà esquissée par saint Augustin, fut recueillie dans la conscience des hérésiarques et des mystiques, et reparut à la fin du xii*^ siècle avec Amaury de Chartres et Joachim de Flore. Mais les moines du xi® siècle ne s'intéressaient guère aux doctrines prophéticjues sur lesquelles

avaient disputé les clercs du temps de Charles le Chauve. Glaber est si fort étranger aux vues augustiniennes que, soupçonnant, à propos de l'hérétique Vilgardus, l'invasion très prochaine de Satan en personne dans les affaires de ce monde, c'est de saint Jean seul qu^il s'autorise. (( Satan, dit-il, sera bientôt déchaîné, selon la prophétie de Jean, les mille ans étant aeconiplis. C'est de ces années que nous allons parler. » Et il poursuit sa chronique par le récit des événements dont l'an 1002 est le point de départ. Il a confondu le millénaire avec la date de l'an iOOO. Et je crois que la est l'origine des angoisses vaoues qui s'emparèrent des esprits médiocrement éclairés, à l'approche de cette heure ambiguë. Si Glaber et ses confrères avaient lu les commentaires de la Cité de Dieu sur la révélation de Patmos, ils eussent compris que, l'effondrement de l'empire romain étant le prologue obligé du millénaire, c'est-à-dire du régime messianique de dix siècles, il fallait au moins ajouter quatre cents ans à la période dont saint Augustin n'avait point vu lui-même le premier jour. D'ailleurs, en quelle région de la chrétienté, à partir de quel temps ce règne de béatitude s'était-il manifesté, même d'une façon idéale ou symbolique? Certes, les rois, les peuples et les moines pouvaient dormir en paix longtemps

encore; la chaîne qui retient Satan au fonds du puits de l'abÎQie n'était point près de se briser. Cependant, ni le moyen âge, ni l'Eglise ne sont responsables du renoncement à toute vie intellectuelle, du dédain des lettres profanes ou sacrées que nous signalons en Glaber. Les écoles créées par Charlemagne étaient toujours florissantes; on y étudiait les écrivains latins, la grammaire, la dialectique, la musique; c'étaient les écoles épiscopales, tenues par le clergé séculier, auquel se joignaient encore quelques moines studieux et fidèles aux traditions d'Alcuin et de Scot Erigène. La plus célèbre, à la fin du x° siècle, était l'école de Reims, malgré les désastres que les Normands et les Hongrois avaient infligés à la Champagne. L'école épiscopale de Paris, cent ans plus tard, lorsqu'éclatèrent les grands débats scolastiques, devint la lumière du monde chrétien. Au temps même de la jeunesse de Glaber, le bénédictin Gerbert d'Aurillac dirigfeait l'école de Reims. Il y formait l'esprit des écoliers par une double discipline, la logique, pratiquée d'après Aristote, Porphyre, Cicéron et Boëce, et l'exercice de l'éloquence, le commerce des moralistes, des orateurs et des poètes de Rome, Virgile, Térence, Juvénal, Horace, Lucain, dont les noms seuls faisaient pâlir les moines. Ecolâtre de Reims, abbé de Bo})})io, archfîvéque de Hcinis, puis de

Ravenne, Gerbert écrivait sans cesse à tous les clercs savants de France, d'Italie, d'Allemagne, pour obtenir des manuscrits ou des transcriptions d'auteurs profanes, les livres rares des médecins arecs ou des mathématiciens arabes. Sa bibliothèque de Bobbio contenait tous les écrivains alors connus de l'antiquité, et même un poème que le moyen âge n'aurait entr'ouvert qu'avec effroi: \e De natiira rerum de Lucrèce. Il cultivait sans scrupule les sciences suspectes, l'astronomie et la médecine. Son latin, plus net que celui de saint Augustin, plus nerveux que celui de la plupart des humanistes de la Renaissance, est d'une élégance presque classique. On devine, en lisant la chronique de son disciple le moine Richcr, avec quel zèle étaient étudiés autour de Gerbert les historiens tels que Salluste. Et à la façon raisonnable dont Richer raconte Thistoire de son temps, à l'art avec lequel il fait revivre les ligures, à la logique de son récit, où se détachent avec clarté de longs épisodes, tels que la réformation d'une église ou d'un monastère, on reconnaît l'éducation généreuse que Gerbert donna par l'exemple de sa vie comme par le gouvernement

de son école.

Mais le cloître s'oppose alors à la maison de l'évêque, l'école monastique repousse toute étude qui ne sert point au salut. Les hagiographes de

ce temps écrivent volontiers : « Un tel, renonçant aux vanités de la science, s'est fait moine », Un contemporain de Glaber, le chroniqueur de Novalèse au Mont-Cenis, décrit l'emploi du jour dans les monastères bénédictins ; la solitude de la cellule, la psalmodie en commun au chœur, l'audition d'une homélie, le repas silencieux, le retour à la cellule, et la journée est finie. Le moine ajoute que des surveillants rodent de porte en porte pour épier pendant la nuit les frères qui veillent après la prière du soir. La papauté, tombée alors dans le plus misérable état, asservie aux barons brutaux du Latium, donnait raison aux moines contre les évêques et méprisait les livres. Un* concile épiscopal, réuni par les rois capétiens Hugues et Robert, reprocha à Jean XYI son ignorance ; ce pape croyait que Platon et Virgile étaient des sorciers, volant à travers les airs ou plongeant au fond des eaux. Cicrbert, disciple des anciens, des rabbins juifs et des docteurs arabes, passa sans peine pour magicien. Glaber consent à lui accorder a un esprit très pénétrant et bien formé aux arts libéraux ». Mais il s'empresse de signaler en lui le génie de l'intrigue et l'art de faire adroitement sa fortune. Sans doute, h)rsque, en 999, l'empereur Otton III éleva l'ancien écolatre de Reims, son maître, au pontificat, un cri de stupeur courut de cloître on cloître, et

plus d'un cénobite relut l'Apocalypse. Ce pape inquiétant n'allait-il point imposer à la fois à l'Eglise monastique la recherche d'une science maudite et l'observance de la règle? Silvestre II, s'il tenta cette entreprise, dut y renoncer assez vite. Otton, conseillé par lui, raconte Raoul, voulut chasser de Saint-Paul-hors-les-murs quelques moines de mî{u\aLises mœurs, prave degentes, et les remplacer par des chanoines réguliers. Mais l'Apôtre apparut de nuit à l'empereur et lui fit une verte réprimande. « Un moine, bien que corrompu, dit le saint, ne peut être rejeté de sa profession ; il doit être jugé par Dieu dans l'ordre même auquel il s'était consacré. » Le pape de l'an 1000 découragé , isolé dans sa métropole encore frémissante de la révolte de Crescentius, reprit donc ses parchemins, son Virgile et ses horloges; mais, si quelque moine s'égarait en pleine nuit dans la région sinistre du Cœlius, il apercevait, au sommet de la plus haute tour du Latran, un fantôme qui semblait se pencher sur Rome endormie : c'était le vieux Gerbert, observant dans ses miroirs astronomiques les secrets du ciel. Le noir passant, épouvanté, se signait et fuyait à travers les ténèbres. N'avait-il pas surpris le vicaire du Christ en colloque sacrilège avec Satan?

La terreur du démon, tel est, en effet, l'état permanent de ces pauvres âmes dont la raison dépérit, faute de culture, et qui, bornées à la seule théologie, une théologie dépourvue de dialectique, livrées aux songes mélancoliques, souffrent d'une véritable anémie intellectuelle. On leur répète chaque jour que Satan les guette à toute heure, afin de les attirer en quelque piège; on les met en garde contre les séductions de toutes sortes par lesquelles l'ennemi cherche aies perdre : la poésie païenne, la grâce de la nature, Forgueilde la science, l'attrait du plaisir; la règle elle-même leur fait entendre que, revenir au monde extérieur, converser avec les amis du dehors, c'est encore risquer de tomber en une embûche diabolique; ils retrouvent la figure du démon aux étranges chapiteaux de leurs églises, au chœur, sous l'appui de leurs stalles; le démon se tapit entre les piliers du portail, il les regarde en grimaçant du haut du clocher; ils savent qu'il se glisse jusqu'à leur cellule, s'assied à leur chevet et leur souffie la tentation; ils le sentent à l<;urs côtés ou dans leur conscience, partout, jusque sur les marches de l'autel. A force de

songer à lui, ils souhaitent de le voir, et le démon ne se fait pas prier : ils le voient face à face et lui parlent. Ils savourent alors les mortelles délices de l'extase infernale.

Notre chroniqueur, dont l'âme n'était point très pure, eut souvent affaire au diable. La première fois, il fut plus fort que lui et déjoua sa malice. Un charlatan vendait comme reliques de martyrs des ossements de morts vulgaires qu'il dérobait dans les cimetières; il changeait de nom en même temps que de province, et opérait surtout dans les contrées de la Maurienne et de la Savoie. 11 offrit un jour à saint Guillaume et à plusieurs évèques les fausses reliques de saint Just, pour une église que l'on consacrait à Suse. Il prétendait recevoir chaque nuit la visite d'un ange qui l'enlevait de son lit « sans que sa femme s'en aperçût ». On l'interrogea minutieusement en présence de Glaber, qui flairait quelque damnable supercherie. « Nous vîmes que cet homme n'avait rien d'angélique, mais était un ministre de mensonge. )) Les personnes dévotes croyaient à l'authenticité des reliques; les évêques, qui en doutaient, les mirent néanmoins sous la pierre des autels et dans les châsses. La nuit suivante, les moines et les clercs qui veillaient dans l'église eurent une grosse peur. « Des figures monstrueuses, des Éthiopiens tout noirs sortaient de la

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chapelle où reposaient ces os ; ils s'éloignèrent ensuite de l'éoflise. » Les démons battaient en retraite, peut-être chassés par le mépris de notre chroniqueur, qui ajoute gravem.ent: « Je conseille aux malades de se méfier des ruses des démons, dont les formes sont innombrables. On sait qu'ils se rencontrent partout sur la terre, et en particulier dans les fontaines et les arbres'. »

Mais le diable devait prendre plus d'une revanche sur le perspicace Raoul. Il avoue avoir eu trois visions, dont la première se compliqua de tentation : car Satan, quand il se montre aux moines ou leur envoie quelqu'un des siens, s'efforce de les dégoûter de la pénitence et du cloître, en leur persuadant de chercher le salut au grand air et tout simplement, sans capuchon ni scapulaire, comme les clercs ou les laïques. Une nuit, au monastère de Saint-Léger, avant matines, « je vis, au pied de mon lit, un petit monstre noir à forme humaine. Il avait, autant que je pus le reconnaître, le cou grêle, la face maigre, les yeux très noirs, le front étroit ot ridé, le nez plat, la bouche énorme, les lèvres gonflées, le menton court et effdé, une barbe de

1. Noctn cl<;nif[uc insccuta visa surit a quibusdam nioiiachorurn sfu alioniiri rolig-iosoruui inoiislruosa in cndoin ecclcsia f.'intasm.'ila, atquc a locello, qiio inclusa habebaiiliir <»s.s;i. formas iiigroruia Elhiopuni exisse ncc non ab ccclesia rcccs- -^issc. (Lib. IV, cap. 8.)

bouc, les oreilles droites et pointues, les cheveux raides et en désordre, des dents de chien, l'occiput en pointe, la poitrine et le dos en bosse, les vêtements sordides; il s'agitait, se démenait furieusement. « Il saisit le bois du ht et le secoua avec violenxîe, grinçant des dents et répétant : « Tu ne resteras pas plus longtemps ici! ' » Glabcr s'échappa plus mort que vif et courut se jeter sur les degrés de l'autel de saint Benoît, avec force mea culpa. A Saint-Bénigne, le même démon se montra à lui dans le dortoir des frères. C'était au petit jour. Il courait en criant : « Mon bacheHer, où est-il? Où est mon bacheUer? » Mais cette fois, il ne chercha point à tenter Raoul; il faisait la chasse à un novice, nommé ïhierri, « d'un caractère très léger », qui, le lendemain, prit la clé des champs, rejeta l'habit et revint au siècle. Plus tard, touché de repentir, il retourna au couvent. La troisième rencontre de Glaber avec le démon eut lieu à

1 Nocte quadam, anle malulinam sinaxim, adstitit mihi, ex parte pedum lectuli, forma homunculi teterrime spcciei. Erat enim, quantum a me dignosci potuit, statura med.ocris, collo gracili, facie macilenta, oculis nigerrimis fronle rugosa et contracta, depressis naribus, os porrectum, labell.s tumentibus, mento substracto ac perangusto, barba caprma, aures irtas et preacutas, capellis slantibus et incompositis dentibus caninis, occip.tio acuto, peclore tumido, dorso gibato. clunibus agitantibus, vestibus sordidis, conatu a-sluans, ac toto corpore prœceps. (Lib. V, cap. 2.)

l'abbaye de Moutiers, près d'Auxerre. La cloche achevait de sonner matines, et le chroniqueur, un peu las, somnolent, tardait à se lever; çà et là, dans le dortoir encore ténébreux, d'autres frères, dont la paresse était le péché mignon, dormaient très paisiblement, bercés par le chant de la cloche. A peine les derniers moines dociles à la règle furent-ils sortis, et au moment où Raoul se réveillait, un diable, toujours le même, bondit, tout haletant, en haut de l'escalier et vint s'appuyer au mur de la chambrée monacale, « les mains derrière le dos )), et criant : « C'est moi ! c'est moi qui reste avec ceux qui restent! * » Trois jours plus tard, l'un de ces frères, trop amis du tiède oreiller, s'échappait du couvent et passait six jours avec les séculiers, « partageant leur vie tumultueuse ». Mais il réintégra le cloître le septième jour, qui fut sûrement pour lui le jour du repos.

Quand un moine, chaque soir, en s'endormant, se demande s'il ne sera pas réveillé par un démon couleur de suie, cherchant la perdition d'une âme de bénédictin, le merveilleux lui

1. Egrediens autem post fratrum vcsligia banelus ascendil ^radum presig-natus demoii, ad dorsum manibus reductis, hcrensque parieli bis terque repctebat dicens : « Ego suin, qui sto cum illis qui rémanent ». Qua voce cxcitus capiit clcvans, vidi rccognoscens qucm bis duduin jam vidcram. (Lib. V, cap. 5.)

MOINES KT PAPKS.

devient sans peine un élément fam.l.er 1 aurespirable, en quelque sorte; la nature et la v>e lui sembleraient vides si le miraele ne les pénétrait d'une laçon constante. Un man.eheisme ineonscient, l'action parallèle de D-» f/« Satan, reparaît a chacune des pages de Olaber. Les artifices du démon sont d'une invent.on très variée 11 entre dans un château, sur les pas d'une femme hérétique et suivi d'une troupe de diables en robes noires, à faces hornbles; i s'agit de séduire l'àme d'un éeuyer mor.bond. Il crie au malade : « Me eonnais-tu, Hugo: Je su.s le plus puissant des puissants, le plus r.che des riches. Crois en moi et je t'arracherai a la mort,

et tu vivras longtemps. >. Puis il se vante d avcr donné la couronne impériale, en Ocodent a Conrad le Salique ; en Or.ent, à Michel le Paphlagonien. Un signe de croix, fa.t par Hugo expiant, suffit pour chasser la bande infernale. Le démon attend les gens sur les ponts près des monastères; un paroissien passe-t-d pour se rendre a l'office, il voit se dresser devan Un une tour; n>ais, devinant la présence du mahn, .1 se si.ne, retourne très vite chez lui et meurt en î^ . 1 +o,.r1 Prps du château

paix quelques jours plus ta.d. Près du

de Jolny, trois années durant, il pleut des

1" iè toutes crrandcurs dans la maison

d'un gentilhomme nommé Arlebaud ; bornes des

champs ou des chemins, pierres arrachées à des édifices éloignés, l'averse miraculeuse ne s'arrêtait plus et s'amoncelait sans jamais blesser personne. Ce prodige eut une suite mauvaise, plus de trente années de querelles et de meurtres dans la famille d'Arlebaud. Le démon est, en effet, volontiers prophète de malheurs. Un prêtre, qui vivait au château de Tonnerre, s'étant mis à sa fenêtre un dimanche soir, avant le souper, vit venir du nord et tourner au couchant une multitude de chevaliers qui semblaient courir au combat; tout à coup ils disparurent, comme une fumée légère, et « le bon prêtre, irappé de terreur, se mit à pleurer ». Nous ne savons s'il eut le courage de souper ce soir-là, mais il mourut la même année. Or l'année d'après, Henri, fds du roi Robert, assiégea le château et v fit un massacre. Un draofon de feu paraît-il au ciel, quelques mois plus tard Robert met la Bourgogne à feu et à sang. Les miracles consolants que Dieu permet sont assez fréquents. Un jeune moine, a d'âme très douce », priant seul un matin de dimanche dans l'église rayonnante de soleil, vit entrer au chœur, sans l)iuit, des clercs vêtus d'aubes blanches et de dalmatiqucs de pourpre; un évêque, la croix à la main, les précédait; il monta à l'autel de saint Maurice, martyr, et commença de chanter la

messe du jour. Le moine leur demanda qui ils étaient et d'où ils venaient; ils lui répondirent qu'ils étaient morts pour la défense de la foi catholique et qu'ils s'en allaient, à petites journées, au paradis, à travers les champs tout en fleurs. Après le Pater, Tévêque envoya l'un de ses diacres au frère pour lui donner le baiser de paix. Le jeune moine se leva pour suivre ces pèlerins bienheureux, mais déjà ils s'étaient évanouis, et l'église était vide. Cinq mois plus tard, à la suite d'une nouvelle vision où la Vierse lui avait annoncé sa fin prochaine, le frère mourait à l'heure du soleil couchant. Il arrive aussi qu'un miracle orthodoxe est le présage des plus grands malheurs. En 988, à Orléans, dans l'abbaye des Pucelles, un crucifix pleura comme avait pleuré Jésus sur la ruine future de Jérusalem. Puis, une nuit, les gardiens de la cathédrale, en ouvrant la porte de leur église vers l'heure de matines, virent entrer un loup qui alla à la corde de la cloche, la prit dans ses mâchoires et sonna l'office à toute volée. A force de cris et de coups, on chassa l'étrange sacristain. Quelques mois après, Orléans était en flammes, les églises brûlaient, avec les maisons des bourgeois. « Personne ne doute, dit Glaber, que ce désastre n'ait été prédit par les deux prodiges que je viens de raconter. »

Le moyen âge, enivré de surnaturel, appliqua à la vue des choses une optique intellectuelle très singulière. La préoccupation du miracle, l'ignorance de toute loi expérimentale, la recherche malsaine du mystère, cette croyance que l'objet atteint par les sens est une figure ou un signe, une menace ou une promesse, que le visible vaut seulement par la portion d'invisible qu'il recouvre d'un voile épais pour le vulgaire, transparent aux yeux des docteurs ou des saints, tous ces excès de l'idéalisme faussèrent alors l'instrument de la connaissance, et l'effet de cette perversion se montra dans l'abus que les maîtres les plus subtils de la scolastique, de la poésie et de l'art firent du symbole. De Scot Erigène à Duns Scot, il fut entendu que la nature et l'esprit humain sont un chiffre hiératique, les êtres vivants des ombres d'êtres, les phénomènes visibles des symptômes de vies ou de volontés occultes, que la parole qui nomme un objet individuel ne répond à rien de réel, que le mot abstrait, qui ne désigne aucun individu, exprime seul la réalité en toute sa plénitude. Le plus grand labeur de la science fut donc l'exégèse de toute chose et de toute pensée étudiées non point en elles-mêmes, mais en vue de la vérité qu'elles enveloppent et font pressentir. La marche de l'esprit fut non en ligne droite, mais en spirale. C'est par un détour que le moyen âge

s'efforce de surprendre le secret que cache toute apparence. De là les plus étonnantes inventions, des idées mx^rtes depuis des siècles tout à coup ranimées, par exemple la superstition des nombres mystiques, oubliée depuis Pythagore; de là l'aberration de toutes les sciences de la nature : alchimie, astrologie, médecine. Le symbolisme, consacré par les théologiens, disciplina l'entendement tout entier ; il s'imposa à l'architecture et à la sculpture; il traça les caractères d'une langue étrange sur la face des églises, aux mosaïques des basiliques byzantines, autour des chapiteaux romans, à travers les broderies des cathédrales gothiques. Il fut même assez fécond pour produire un art nouveau, l'art héraldique. Il a inspiré chez nous le Roman de la Rose, il a valu à nos voisins la Vita nuoim et la Diç^ine Comédie. Dès les premiers tercets de VEnfei\ Dante se voit arrêter, au milieu du sentier indécis de sa vie, par trois bêtes fauves : le lion, la panthère et la louve, détachées du blason féodal de la France, de Florence et de Rome, l'orgueil, l'envie et l'avarice. On retrouverait le symbolisme dans les chants d'amour des Provençaux, dans les lettres de sainte Catherine et les sermons de Savonarole, et je crois qu'il a gâté plus d'un sonnet de Pétrarque.

Raoul Glaber ne pouvait échapper à la condi-

tion intellectuelle de son temps : — « Pour nous, chrétiens, dit-il, tout est figure. » — Les premières pages de son livre intitulées : De la Divine quateimitè, annonçaient une méthode historique assez extraordinaire. Les quaternitésy chiffre sacré, sont, pour les Pères grecs, une sorte de loi ou de rythme des choses célestes comme des événements terrestres; l'esprit qui veut aborder les hautes spéculations doit commencer par approfondir « leurs influences réciproques ». Et notre moine d'énumérer les quatre évangiles, les quatre vertus cardinales, les quatre sens (le toucher, qui ferait cinq, est écarté par lui dédaigneusement); les quatre éléments. Les réalités sensibles sont ici des symboles parfois bien compliqués : le feu répond à la prudence (( qui s'élève comme lui », la terre à la justice; Tévangile de saint Mathieu contient la figure mystique de la terre et de la justice, puisqu'il explique plus clairement que les autres la substance corporelle du Christ incarné; la vue et l'ouïe signifient l'intelligence, l'éther et le feu. Puis nous apprenons que le fleuve qui sort de l'f^den se partage en quatre rivières, figures des vertus cardinales; celles-ci sont exprimées encore par les quatre époques du monde, les âges d'Abel, d'Abraham, de Moïse et de Jésus. Il est heureux pour Glaher que la chronicpie df la chrétienté,

au moment où il l'aborde, ne lui montre que deux groupes considérables de faits auxquels se rattachent les destinées de l'Occident : en France, la fin de la dynastie carolingienne et l'entrée en scène des Capétiens; en Allemagne, la constitution de l'empire des Oitons, La divine quaternité, qui menaçait de tout brouiller, est brusquement délaissée par Raoul; il se livre, sans se préoccuper plus longlemps des fleuves du paradis terrestre, à la contemplation de l'histoire. Mais en cet esprit monacal, troublé sans cesse par la fièvre propre aux illuminés, l'histoire elle-même s'imprime non comme une suite de notions acquises par la réflexion, mais comme une série de visions tristes répondant à l'aspect et à la marche des choses extérieures. Aux misères d'un siècle affreux il devait ajouter l'effarement de son imagination et l'angoisse de son cœur, et l'histoire qu'il nous raconte apparaît comme l'évocation d'un mauvais rêve.

La sensation qu'il en reçoit ressemble beaucoup à l'émotion de quelque fidèle du xii'' siècle assistant aux premiers essais du drame sacré.

Pareil à la scène des vieux Mystères dressée dans l'ombre des cathédrales, le théâtre de sa chronique est à trois étages, le paradis, la terre et l'enfer, et la moralité de la représentation qu'il nous rend est dans la mesure d'obéissance que les personnages, princes, évêques, papes, moines ou docteurs, accordent soit à Dieu et à ses anges, soit à Satan et à ses démons. 11 arranoe ainsi l'histoire d'après une poétique de théologien. Gerbert, écrivant au pape Jean XIV, avait dit un mot remarquable pour le x® siècle : « Dans les choses de l'action, l'humanité tient le premier rôle, la divinité ne vient qu'après; dans la spéculation pure, c'est Dieu qui est le premier ». — Glaber prend tout à rebours la doctrine de Silvestre II : ses acteurs humains, alors même qu'ils mènent en apparence et bouleversent les affaires terrestres, ne sont que de modestes figurants; les vrais héros du drame, ce sont les puissances du bien et du mal, « les esprits malins » qui se disputent l'humanité depuis les jours du paradis terrestre. C'est pourquoi Glaber n'aperçoit point les grands ensembles histori' ques ; la portée et la continuité de l'œuvre des hommes demeurent en dehors du champ de sa vision; trop attentif aux symptômes qui marquent l'intervention des êtres de l'autre monde, il néglige d'observer les passions, les intérêts ou les

calculs qui sont le ressort de l'histoire ; les caractères individuels que retraçait jadis, dune façon si dramatique, Grégoire de Tours, ne l'intéressent point; les raisons d'être de la communauté politique lui échappent; il n'a la notion cla.re m delà chrétienté, ni de l'Empire; le patronage parfois très lourd des empereurs saxons sur les papes les plus étranges que l'Eglise ait connus n'arrête point sa réflexion plus que les quere les des comtes d'Anjou contre la maison de Blois ou la conquête de la Bourgogne par les Capetiens Il ne se soucie même pas de précision géographique : il confond, sans fausse honte, la Lorraine avec le pays des Grisons ou la Bavière. Il compose comme peignaient les primiti s : pour lui, toute chose est au premier plan; il reproduit les faits secondaires avec un détail aussi minutieux que les événements les plus graves^ A peine a-t-il commencé l'histoire d'Otton I" et des Invasions sarrasines en Europe, qu'il se détourne pour nous conter la mésaventure « d« bienheureux père Mayeul », qui, revenant d Italie, fut arrêté au passage des Alpes par une bande de ces païens. Le saint moine faillit mourir de faim; il eut la douleur de voir un de ces mécréants marcher sur sa bible; mais Dieu voulut que les compagnons de l'impie, pris d'un accès de fureur, lu. coupassent le pied. Cette édifiante histoire per-

met à Raoul de sauter brusquement au règne d'Otton II. Plus loin, à propos d^une baleine qui passa au large de Dieppe et effraya les riverains, il se rappelle la légende de saint Brandan. Le moine irlandais, naviguant d'île en île avec ses frères, campa un soir sur le dos d'un monstre marin; après souper, comme les pèlerins dormaient, la bête énorme s'ébranla et prit sa route vers l'Orient. Saint Brandan rassura son monde en se félicitant d'avoir trouvé un navire marchant sans voiles ni rames, et les doux cénobites allaient ainsi, sur une mer d'azur, en chantant des psaumes. Un jour, ils touchèrent à une île merveilleuse, ombragée d'arbres immenses et tout remplis d'oiseaux multicolores : il y avait des moutiers dans l'île, où tous les moines étaient des saints. Les joies que goûta Brandan en ce lieu furent si suaves que Glaber ne peut s'empêcher d'en fixer complaisamment le souvenir, tel qu'une miniature de missel, entre la fondation de la dynastie des Capets et les guerres qui désolèrent le Danemark, au temps du roi Malcolm, un demi-siècle avant le roi Macbeth.

Mais à travers tant de pieuses digressions, on démêle sans peine la théorie historique de Raoul, doctrine pessimiste inspirée par une théologie décourageante. Pour lui, le péché d'Adam r'xplicpie et justifie; l'hislolrc sanglante du genre

humain. Malgré les prophètes et les miracles, malgré la rédemption et l'œuvre des saints que Dieu suscite parmi les hommes, le monde n'est qu'à moitié guéri de l'aveuglement dont la première faute fut la cause. En vain, Dieu donne aux peuples les grands hommes qui sont à la fois rois et apôtres, tels que Charlemagne et Louis le Pieux. Le monde demeure pervers et le bras de Dieu doit s'appesantir pour accomplir la sentence prononcée sur le berceau de l'humanité. Tantôt il enlève d'un seul coup de filet aux nations les principaux de leurs pasteurs, le pape Jean XV, Hugues de Toscane, Eudes de Blois, Herbert de Troyes, Richard de Normandie, Guillaume de Poitiers, et, en même temps, les évêques les plus vénérables, les moines les meilleurs. Tantôt il châtie les pères dans leurs enfants, fait mourir en pleine jeunesse Hugues, fils aîné du roi Robert, rebelle à l'Eglise, Eudes H, comte de Blois, petitfds de ce Thibaut le Tricheur, qui avait attiré dans un abominable guet-apens Guillaume, duc de Rouen. Le Dieu de Glaber poursuit jusqu'à la troisième et la quatrième génération le crime des aïeux, il fait même payer très cher aux sujets les dettes de leurs maîtres ; la guerre implacable, éternelle, les campagnes brûlées, les villes massacrées, l'invasion des Barbares féroces. Hongrois, Sarrasins ou Normands qui démolissent

les églises et poussent devant leurs chevaux, pêlemêle, le bétail des vaincus et la foule des prisonniers, telle est la rançon qu'il exige pour les péchés mortels des princes. Rainard, comte de Sens, était passé au judaïsme et avait pris le titre de roi des Juifs. Le roi s'empara de Sens en 1016, et ses gens, après avoir égorgé la majorité des habitants, mirent le feu à la pauvre ville : (( Ce fut un désastre énorme, dit Glaber, mais les scélérats l'avaient bien mérité, pro merentihus flagitils ».

Le « Père qui est aux cieux » ne ménage pas, d'ailleurs, à ses enfants les avertissements et les menaces. Il emploie la nature, les phénomènes inattendus de la terre, les siofnes des astres, comme présages de sa colère. Tous les fléaux qui affligèrent la France sous le règne de Robert a ont été annoncés avec certitude par les éléments ». Le Vésuve vomit du soufre et lance des pierres h plus de trois milles, et l'incendie ravage tout aussitôt les villes d'Italie et de France, s'attaque même à Saint-Pierre de Rome. Une comète qui s'évanouit à chaque aurore « au premier chant du coq » précède de quelques jours l'incendie de l'église du Mont-Saint-Michel. Le 29 juin 1033, le soleil s'éclipsa et devint couleur de safran : a Les hommes, en se regardant les uns les autres, se voyaient pales comme des morts;

tous les objets en plein air prirent une teinte livide. La stupeur remplit alors tous les cœurs : on s'attendait à quelque catastrophe générale de l'humanité. » Le même jour, en effet, à Rome, les barons romains tentaient d'assassiner le pape à Saint-Pierre. Six années plus tard, nouvelle éclipse, et mort de l'empereur Conrad le Salique. En 1046, le 8 novembre, éclipse de lune qui « paraît couverte de sang noir », et, le même mois, chute d'un bolide lumineux : quelque temps après, guerre entre le roi Henri et les fils du comte de Bois. Un soir, Widon, archevêque de Reims, qui était moins bon astronome que son prédécesseur Gerbert, aperçut une étoile très brillante, qui s'agitait violemment de haut en bas, prête à se détacher du ciel et à écraser la terre. « Tous ces prodiges, conclut notre historien, tendaient à ramener les hommes a une vie meilleure par la voie de la pénitence. »

Mais le soleil, la lune et les étoiles ne sont qu'un médiocre épouvantail dont la vanité se montre au bout de quelques heures. La peste et la famine, voila les vrais archanges que Dieu charge du soin de servir dignement sa colère. Le moine de l'an 1030 les a vus fondre plus d'une fois, semant la mort sur les cités et les campagnes. En 994, le mal des ardents brûle les membres et les détache du corps; en une seule nuit,

il a dévoré le malade. Le même fléau reparaît un demi-siècle plus tard, frappant sur les grands comme sur le petit monde; « bien des gens restèrent mutilés pour l'exemple des générations à venir ». Vers la fin du x^ siècle, la famine sévit cinq ans sur l'Europe centrale : on mange les bêtes immondes et les reptiles, on touche même à la chair des morts. Vers 1033, c'est une calamité inouïe : les peuples meurent de faim en Orient, en Grèce, en Italie, en France, en Angleterre. Durant trois années, la pluie tombe avec une abondance si continue qu il n'est plus possible de semer ou de moissonner. Au temps de la récolte, on ne trouve sur les sillons que l'ivraie et les herbes des marécages. Une mesure de blé, jetée en terre, rapporte à peine une poignée de grains : (( C'était, dit Raoul, le châtiment de l'insolence des hommes . Les riches et les bourgeois, affamés, pâlirent comme les pauvres et la violence des grands céda devant la misère commune. » (^uand on eut mangé les bêtes et les oiseaux, les herbes des ruisseaux, les racines des arbres, l'argile mêlée au son, on s'en prit aux cadavres, (( mais tout était vain, car il n'est d'autre refuge contre la vengeance de Dieu que Dieu même ». Le voyageur était assailli sur le chemin par des cannibales; les misérables qui fuyaient leur province, s'ils demandaient un abii (Inns (juelque

masure isolée, étaient assassinés la nuit par leurs hôtes. Des enfants lurent attirés dans les bois par l'offre d'un fruit ou d'un œuf et dévorés. Un homme apporta au marché de Tournon de la chair humaine cuite et préparée comme de la viande de pourceau. 11 fut arrêté, garrotté et brûlé. « Un autre alla dérober pendant la nuit cette chair qu'on avait enfouie; il la mangea et fut brûlé. )) Dans la forêt de Mâcon, près d'une église dédiée h saint Jean, perdue au fond des halliers, un assassin avait construit une cabane où il éo'orgcait les passants et les pèlerins. Un jour, un voyageur, accompagné de sa femme, entre dans la cabane pour s'y reposer; il aperçoit dans un coin des têtes d'hommes, de femmes et d'enfants. 11 se lève pour fuir, mais l'hôte l'arrête et prétend le garder. La crainte de la mort double les forces du malencontreux visiteur, il se sauve avec sa femme et dénonce la découverte au comte et au peuple. On envoie des soldats à l'hôtellerie sanglante : ils y comptent quarante-huit têtes humaines. L'assassin est traîné à la ville, attaché à une poutre de grenier et brûlé vif. Glaber a vu l'endroit et les cendres de la maison qui servit de

bûcher.

Les affimiés mouraient en poussant un cri très faible, « comme la plainte d'un oiseau qui expire ». On enterrait dans les carrefours des

villes, dans les fossés des champs; puis, les morts devenant trop nombreux, on abandonna les cadavres par monceaux; alors des bandes de loups accoururent pour s'en repaître. Quelques bons chrétiens se dévouèrent, et creusèrent des charniers, où l'on jeta les corps au hasard, nus, sans prières. Le long des routes, au bord des champs couverts de ronces, les émigrants tombaient seuls et expiraient. Les églises donnèrent leurs trésors et leurs vases sacrés pour soulager les pauvres. Mais souvent la première bouchée de pain ou même l'effort nécessaire pour la porter h la bouche était mortel : les infortunés rendaient le souffle entre les bras des abbés ou des évêques qui avaient tenté de les ranimer. Enfin, Dieu eut pitié : le soleil reparut au ciel et la nature se montra maternelle. Les évêques et les grands f)uvrirent des conciles dans toutes les provinces de France, et, tandis que le blé fleurissait sur les sillons, de longues processions de fidèles ou de pénitents suivirent ii travers le royaume les reliques des saints. L'Eglise rétablit la discipline chrétienne, multiplia les privilèges de l'asile, pourvut il la bonne police des villes, consacra la trêve de Dieu, rapprocha pour ([uelques jours dans la charité les cœurs éprouvés par de communes souffrances. A la vue des guérisons miraculeuses accomplies dans los monastères, h^s évê(|ues

levaient leurs bâtons vers le ciel et criaient aux foules prosternées sur les relicjuaires le mot qui renferme toute consolation et toute espérance : (( Paix! paix! paix! » Le moyen âge a poussé bien des fois ce cri, comme un appel de naufragé dans la nuit, comme une protestation contre la violence de ses maîtres. Ce jour-là, c'était une parole d'allégresse, « le signe, dit Glaber, de l'alliance éternelle que le monde venait de contracter avec Dieu ».

Alliance d'un jour, alliance d'une heure : le monde à peine converti oublia les vœux formés dans l'angoisse de la famine. Les grands, comtes, évêqucs, abbés, revinrent h leur avarice, à la vie de rapines; les bourgeois et les petits, gâtés par l'exemple des seigneurs, se jetèrent dans les pires excès, (c Jamais on n'entendit parler d'autant d'incestes, d'adultères, d'unions illicites, d'une telle émulation pour le crime. » L'Eglise ellemême prit à tache de justifier le mot du prophète : « Alors le prêtre sera comme le peuple ». Satan rentrait sur la scène et reprenait le premier rôle; Dieu, impuissant, semblait abdiquer. Jamais,

LE CHRONIQUEUR RAOUL GLABER. 'i'.i

d'ailleurs, clans le mystère historique de Glaber, rinfernal personnage ne consent à désarmer. Quand la tempête des colères divines s'est apaisée, il reparaît toujours, à peine atteint par l'orage, ironique et très calme. Par l'hérésie et la simonie, ses deux œuvres de prédilection, il continue opiniâtrement de miner l'édifice entier du christianisme.

L'hérésie, la prédication d'une religion de mensonge, déconcertait les contemporains du chroniqueur d'une façon extraordinaire. Voilà des moines dont la raison est inerte, qui assistent à la révolte renaissante de la raison contre la foi et la discipline traditionnelles. Les hérésiarques des premiers siècles avaient paru dans un temps où la vie rationnelle était encore très puissante; ils s'étaient trouvés en face des Pères platoniciens, qu'aucune subtilité de la vieille dialectique ne pouvait embarrasser : l'Eglise avait longuement lutté contre Arius par le raisonnement; elle avait su garder, aux heures les plus difficiles de la bataille, une superbe sérénité. Plus tard, à l'époque d'Abélard, de Bérenger de Tours, d'Amaury, des Albigeois et des averroïstes, l'Eglise opposera tranquillement ses docteurs aux dissidents du christianisme; et les docteurs, saint Thomas comme saint Bernard, s'appuieront avec une inébranlable confiance ;i F l'école œcuménique de

Paris, trésor et arsenal des bonnes doctrines. Enfin quelques grands papes, à partir de Grégoire VIT, auront repris d'une main souveraine le gouvernement doctrinal de la chrétienté, et le sanctuaire, défendu par l'évêque de Rome et les scolastiques, ne connaîtra plus que de légères alarmes, jusqu'aux jours révolutionnaires de la réforme allemande. Mais les hommes de l'an 1000 n'avaient, pour se rassurer contre les faux prophètes, ni les Pères, ni les docteurs, ni une papauté auguste, ni l'art de la dialectique, ni la science de l'exégèse. Dans une doctrine nouvelle, ils ne savaient démêler ni les origines philosophiques, ni la tradition historique, ni le sens politique. Elles leur paraissaient toutes égales en perversité; une violation de la discipline religieuse leur semblait aussi damnable que la négation de la Trinité ou de la création. N'avait-on pas, au IX® siècle, arraché à son sépulcre et jugé, selon une procédure effroyable, le pape Formose, la chape sur les épaules et la mitre au front? Or, Formose, étant évêque, avait simplement manqué à certaines règles d'obéissance hiérarchique. On retira de sa main glacée l'anneau pontifical, et, sous les yeux des prêtres et du peuple, on le jeta au Tibre, lui qui, chef de l'Eglise, avait cependant condamné Photius. Qu'un illuminé, Leutardus, à qui le diable s'est révélé dans le bourdonnement

d'un essaim d'abeilles, prêche aux paysans de sa province que les prophètes se sont parfois trompés et qu'il est bon de ne plus payer la dime féodale, Glaber le dénonce à la chrétienté côte à côte avec Yilgardus, l'humaniste de Ravenne. D'ailleurs, l'évangile de Leutardus, où se cachait un vague instinct de jacquerie, n'alla pas bien loin. Le pauvre homme, excommunié par son évèque, se jeta dans un puits.

Une hérésie beaucoup plus grave éclata dans la cathédrale d'Orléans en 1022. « Une femme po'ssédée par le diable , diabolo pletia, l'avait apportée d'Italie en France. » Elle fut acceptée par plusieurs chanoines de Sainte-Croix, qui la propagèrent dans la ville et les environs. Le chroniqueur ne nous donne point d'informations claires sur cette doctrine. Il est peu probable que le catharisme pur, celui des futurs Albigeois, dont les premières chapelles ne se montrent en Lombardie que vers 1035, ait pu passer de la péninsule dans la France centrale dès le commencement du xi^ siècle. Des germes flottants du vieux manichéisme asiatique, toujours vivaces, recueillis alors par quelques consciences inquiètes, ont dû se développer çà et là, d'une fuçon spontanée : il y avait de ces cathares autochtones en Champagne, antérieurement môme à l'an 1000, et la profession de foi de Gerbert, pour son intronisa-

tion au siège de Reims, vise certainement la plus originale de ces doctrines manichéennes, l éternité du principe du mal, le diable coéterne a Dieu. Les clercs d'Orléans rejetaient, selon Raoul, la trinité des personnes dans l'un.te de Dieu, ils professaient réternité du monde. Les actes des conciles d'Orléans et d'Arras, et es Miracles de saint Benoit nous en apprennent plus long : le baptême, l'Eucharistie, la sainte Vierge, le culte des saints, la hiérarchie sacerdotale, la liturgie, l'encens et les cloches, aucune croyance, aucune pratique chrétienne n'était épargnée. C'était une théorie toute négative, plus semblable peut-être à l'hérésie vaudoise qu'au calhansme même, rationaliste plutôt encore que théolog.que Deux lignes de Glaber me paraissent ici tort curieuses : «Us proclamèrent, par leurs détestables aboiements de chiens, l'hérésie d'Epicure; ils ne croyaient plus à la punition des crimes, a hi récompense éternelle des œuvres de p.éte ,>. bi l'épicurisme vint du dehors à ces chanoines d Orléans, dans les replis d'un manteau de femme, ce fut certainement d'Italie. La secte, recrutée parmi les lettrés, les incrédules, les partisans de l'Empire, les ennemis du pape, est signalée sans cesse au cours du moyen âge italien; Florence était la métropole. Au temps des grandes luUcs entre guelfes et gibelins, sous les Hohenstauffen

et jusqu'à Boniface VÏII, l'épicurisme fut une doctrine militante, accident que n'avait point prévu Epicure ; les Farinata et les Cavalcanti bataillaient contre l'Église en se moquant de l'enfer, en poussant même, s'il faut en croire Benvenuto d'Imola, jusqu'à l'athéisme extrême. Epicuriens ou manichéens, les hérétiques d'Orléans provoquèrent un horrible scandale. Un ancien confesseur du roi, Etienne, des femmes, des nonnes, embrassaient la nouvelle religion. Le peuple grondait sourdement et inventait sur les dissidents les calomnies abominables imaginées jadis parles païens contre les premiers chrétiens. Robert et la reine Constance vinrent en personne à Orléans présider au concile épiscopal chargé de juger les apostats. La séance dura neuf heures, dans la cathédrale. Aucun des inculpés ne renia sa foi. Comme l'émeute marchait sur Sainte-Croix, la reine vint se placer devant le portail, afin de contenir la foule. Lorsque les clercs, dégradés de la dignité ecclésiastique, sortirent de l'église. Constance frappa Etienne de son bâton et lui creva un œil. ■t La répression de l'hérésie fut atroce. Le jour des Innocents, quatorze personnes, priêtres et laïques, furent brûlées ii une des portes d'Orléans. Ce fut Ui premier bûcher français, et l'honneur en revient 1 Robert le Pieux. Le même jour, un ancien cliantrc de Sainte^Croix, Théodat, mort depuis

^g MOINES ET PAPES.

trois ans, et qui passait pour un saint, fut déterré par l'ordre de l'évèqne et jeté a la voirie Glaber prétend que, du milieu des flammes, les condamnés crièrent pitié, abjurèrent « les artifices du démon » et confessèrent leur erreur. Mais .1 était trop tard, et le chroniqueur n a que du dédain pour cette contrition in eMre,ms. « Le châtiment de ces insensés, dit-il, fit bri 1er avec plus d'éclat que jamais, dans le monde, la vénérable foi catholique. »

Brûler des chanoines et des bourgeois, 1 œuvre était facile. On y revint souvent, carie moyen âge crut qu'à force d'allumer des brasiers sous les pieds des hérétiques, il réduirait en cendres Satan lui-même. Cet espoir fut cruellement déçu. Le tentateur pénètre, à l'heure où nous sommes dans l'Église comme en une ville prise d assau . Glaber a vécu aux plus mauvais jours de la chietienté latine. L'admirable accord entre les ev que et le pontife romain, qui avait rendu 1 Eglise s forte aux époques barbares, «st de tous co rompu. L'épiscopatdesGaulesse levé tout nti r

contre JeanXVIlI, qui, après avoir absous a pr x d'or un brigand. Foulques d'Anjou, ui a perm.

d'édifier la basilique de Loche et de faire, a 1 aide d'un monceau de pierres, sa paix avec Dieu L a chevêque de Tours, h qui Foulques avait vo e ^^ terres et ses serfs, refusa de consacrer l eghse

tant que le comte n'aurait pas rendu le fruit de ses rapines ; tous les prélats s'unirent à leur confrère a pour détester l'impudence de l'homme qui, maître du siège apostolique, violait ainsi les canons des saints apôtres )). Malheureusement, de leur côté, les évêques pratiquent une simonie insolente. Le mal est si général et si profond, aux environs de l'an IQOO, que Raoul compose une homélie en forme « contre les prélats coupables de gains illicites ». Il dénonce la complicité des princes dans le choix des chefs de l'Eglise, montre tous les degrés de la hiérarchie atteints par l'orgueil et l'avarice, et le peuple, perverti par ses pasteurs, plus enfoncé que jamais dans la fange des péchés capitaux. Quant aux moines, s'ils laissent la règle se relâcher, la faute n'en est-elle pas aux abbés qui, les premiers, ont trahi la règle? Les vendeurs de choses saintes ne se tiennent plus sous les portiques du temple, mais près du tabernacle, et changent en comptoir d'usurier l'autel du Dieu vivant. La France, l'Allemagne, l'Italie gémissent sous un épiscopat indigne, [/empereur Ileiiii III, s'cmparant du rôle que la papauté déserte, convoque les évêques de l'empire, menace les simoniaqucs de la déposition et rappelle à tous la parole évangélique : « Rendez gratuitement ce que vous avez reçu pour rien ». A Lyon, l'archevêque étant mort, son neveu, l'évêque

d'Aoste, s'emjoare du siège vacant, qu'il déshonore tout aussitôt par sa conduite; les soldats de l'empereur le chassent de son église comme un voleur de grands chemins. Et déjà un comte de la région avait intronisé archevêque de Lyon son tout jeune fils, puerulum\ la ville se soulève et chasse de la métropole des Gaules ce prélat ridicule. Le pape, alors, nomme l'abbé de Cluny; mais l'abbé, par humilité, refuse de prendre possession du diocèse. Enfin le roi Henri, plus heureux, met la main sur un archidiacre de Langres, un saint homme, qui accepte la crosse et l'anneau et rend la paix au troupeau effaré par les aventures de ses pasteurs.

Mais à Rome, alors, au tombeau des apôtres et dans le siège de Grégoire le Grand, reparaît dix fois en un siècle, revêtu d'un pontificat sacrilège, le magicien Simon. Certes, bien des souvenirs sinistres hantaient toujours les ruines mal famées de la vieille ville. Le petit peuple n'avait point oublié Néron-, et les clercs lettrés parlaient encore de Caligula, d'Héliogabale et de Domitien. La mémoire des premiers papes de Tusculum, imposés par les comtes du Latium, au x® siècle, n'était point éteinte. On se rappelait Jean XII, pape à dix-huit ans, qui avait mis son harem au Latran, buvait aux dieux païens, consacrait un diacre dans une écurie; chassé par Otton V\ il

s'était caché dans les bois, « comme une bête fauve )), dit la Clu^onique de Farfa. L'empereur parti, il était revenu et avait chassé son successeur, Léon YIII; il avait fait couper aux cardinaux et aux évêques du parti impérial la langue, le nez et les mains; une nuit qu'il courait les aventures dans la campagne, le diable le frappa d'un tel coup au front, qu'il en mourut. Dès lors, durant trente années, les papes de race romaine, les papes allemands, les antipapes s'étaient poursuivis et foudroyés les uns les autres, emportés par le vertige d'un tourbillon infernal. Benoît VI, renversé par Crescentius, fils de Théodora, avait été étranglé dans les caves du Saint-Ange; Boniface VII, après quarante jours de règne, s'était enfui à Constantinople avec le trésor de l'Eglise, puis il était rentré à Rome et avait fait mourir de faim Jean XIV. Quelques mois plus tard, on l'empoisonnait et la populace traînait son cadavre à travers les rues jusqu'au pied de la statue de Marc-Aurèle. Jean (Irescenlius détrôna le pape allemand Grégoire V et créa un antipape, Jean XVI; mais le tribun, vaincu par Otton III, avait été décapité, puis pendu par un pied au Monte-Mario. Son faux pape, arrêté dans une tour perdue au fond de la campagne, avait eu les yeux et la langue arrachés, puis on le jeta dans un monastère. C'est h* premier des papes mentionnés par Glaber, sans

52 MOINKS ET PAPES.

émotion religieuse ni pitié. Alors, Silvcstre II parut, h l'heure solennelle de l'an 1000, clans la métropole tragique. Après lui, et quand les grands empereurs saxons eurent disparu, les seigneurs de Tusculum rétablirent leur primauté sur Rome et firent de nouveau de l'Eglise universelle leur fief de famille. Après Benoît VIII, pape énergique et réformateur, ils choisirent le frère de ce dernier, Romanus, « qui acheta à prix d'or, dit Glaber, l'épiscopat de Benoît et se fit consacrer prêtre, évêque et pape, sous le nom de Jean XIX ». Dès les premiers jours de son règne, Jean se laissa entraîner, par les présents de l'empereur byzantin, à la plus étonnante folie où puisse tomber un pape romain, la reconnaissance du patriarche de Constantinople comme pape de l'Orient. « Le proverbe a bien raison, dit notre chroniqueur, un poignard d'or perce un mur de fer. X'iïvarice, reine du monde, avait alors placé h Rome son lit. » Les prélats italiens et l'ordre de Cluny éclairèrent à temps la conscience de Jean XIX, dont le pontificat s'acheva sans trop de secousses, sauf, toutefois, le massacre traditionnel des Allemands par les Romains autour de Saint-Jean de Latran, le jour du couronnement de Conrad le Salique. En 1033, enfin, l'année de la grande famine, les comtes de Tusculum portèrent sur la chaire apostolique le neveu dé

Benoît VllI et de Jean XIX, Benoît IX, un enfant de douze ans, et l'Europe chrétienne crut que les temps prédits par le visionnaire de Patmos commençaient et que l'Antéchrist venait de coiffer la tiare.

(( Il ne fit que piller et que tuer », a écrit de lui l'un de ses successeurs, le grave Victor III. Quand il atteignit sa seizième année, le scandale de sa vie sembla si affreux que les capitaines de Rome jurèrent de l'étrangler à l'autel, au moment où il tiendrait Dieu dans ses mains impures. Mais l'éclipsé de soleil rapportée par Glaber le sauva; les conjurés, épouvantés, n'osèrent toucher au pape. Benoît s'enfuit à Crémone, près de l'empereur Conrad. Henri III le rétablit en 1038. Pendant six nouvelles années, il réona au Latran à la façon d'un sultan asiatique; il faillit môme un jour abdiquer, pour épouser la fille d'un baron romain. Le peuple se souleva le 7 janvier 1044, le chassa de Rome et prit pour pape l'évéque de Sabine, Silvestre III. On crut trouver alors, dans l'oratoire de Benoît IX, les livres magiques qui lui servaient pour l'évocation du diable ou la séduction des femmes. Mais Silvestre ne dura que quarante-neuf jours. Benoît, ii la tête d'une troupe <lo brigands, rentra an palais apostolique et cominenra stin troisième règne, (jiii fut d'une année. Il abdi(|ua alors, par contrat signé avec; son suc-

cesseur, Grégoire VI, qui lui assurait, comme prix de la papauté, le denier de Saint-Pierre des Anglais. Grégoire était nn riche curé d'une paroisse de Rome et passait pour simple d'esprit. Ce prêtre obscur, devenu par simonie le maîtrç de l'Eglise, sut lire dans Tâme d'un moine qu'il s'attacha en qualité de chapelain, Hildebrand, et jamais, dans la suite, Grégoire VII ne parla de lui qu'avec respect.

Cependant, la chrétienté avait trois papes à la fois^ car Benoît IX était toujours reconnu par le parti féodal, et Silvestre III pontifiait dans un château fort des monts de la Sabine. L'empereur fit déposer et cloîtrer du même coup, par un concile, Grégoire et Silvestre, et nomma un Allemand encore, l'évêque de Bamberg, Clément IL Clément, consacré dans la nuit de Noël 1046, sacra à son tour Henri III, et ce couronnement fut Lune des pompes les plus magnifiques de la Rome médiévale. Le nouveau pape songeait à réformer la discipline, le César germanique couvrait l'Eglise de son bouclier ; la chrétienté se prit à respirer. Mais elle oubliait Benoît IX, qui, de sa tour de Tusculum, couvait Rome du regard. L'empereur repassa les Alpes; le pape impérial fut empoisonné et, pour la quatrième fois, en octobre 1047, le pontife démoniaque monta sur le siège de Saint- Pierre. Il régna encore huit mois et neuf jours et

s'enfuit à l'approche de Boniface, comte de Toscane, dont l'armée apportait un nouveau pape allemand, Damase II. Ce fut sa retraite définitive. Il avait alors vingt-six ans, et l'histoire n'a plus rencontré son nom à partir de ce jour. Les basiliens de Grotta-Ferrata, toujours fidèles au lointain souvenir des tyrans de Tusculum, racontent qu'il s'ensevelit dans une cellule de leur couvent et mourut en odeur de sainteté. A l'appui de cette légende, ils montrent, dans leur cloître, la pierre sous laquelle dort, à l'ombre des buissons de roses, attendant le jour formidable du jugement, celui qui fut le pape Benoît IX.

Raoul Glaber, qui vivait certainement encore dans les premiers mois de l'année 1049, a vu se dérouler, jusqu'à la fin du dernier acte, cette tragédie pontificale. 11 s'est arrêté deux fois à la personne de Benoît, toujours à propos du fléau de la simonie ecclésiastique. La première fols, il cite en soupirant le mot de l'Ecriture : Malheur à la terre! [Vw Lihi terrœ !) La seconde, il écrit sur ce pape ces ([uehjucs mots : « 11 était entré d'une façon malheureuse, il sortit plus malheu-

..eusement encore. C'est «ne chose trop homble de rapporter l'infamie de sa vie. « Puis d se hâte de mentionner, en trois paroles, Grégoire VI, « un saint hon.me », et cl6t brusquement sa Chronique sur l'année 1044. Le pauvre morne, frappé d'une terrenr superstitieuse par 1 abomination qui s'étale sur la chaire apostolique, n a pas le courage d'aller plus loin et de rendre a la postérité les dernières scènes de l'mfernal mystère- il laisse tomber sa plume, s agenoud e éperdu dans la nuit de sa cellule et se demande si l'Église est maudite et si Dieu est mort.

Gerbert, lui aussi, avait souffert des scanda es ■ du saint-siège et les avait flétris avec plus d'énergie encore que Glaber. En 984, sous Boniface VII il s'était mis en route pour Rome, mais avait bie'ntôt rebroussé chemin, et il écrivait a un diacre de la curie pontificale : « Le monde a horreur des mœurs des Romains. En quel état est Rome! Quels hommes sont aujourd'hui les maîtres de l'Église! >. La même année, ^ «^"^ «cr.t de Bobbio à l'abbé de Saint-Géraud d Âurdiac : « L'Église va périr, l'Église va périr, mon père. C'en est fait de la société humaine. Le sanctuaire de Dieu est envahi. >' A chaque instant, dans ses lettres, il montre la tristesse que lui inspire le spectacle de l'histoire. Il a l'âme en deud, et cependant il ne manifeste ].m-.i. le désarroi

moral de Glaber. Les signes du ciel, les violences de la nature ne le troublent point, car il est astronome et physicien : il ne voit le diable ni au pied de son lit, ni derrière le crucifix de son autel, car il est d'une religion trop noble pour partager sa conscience entre Jésus et Satan. Il est de ces hommes, très rares encore au x^ siècle et qui, plus nombreux ii partir du xii®, ont arraché le moyen âge à l'état d'enfance où il retombait, à la barbarie montante où il s'engouffrait, de ces grands chrétiens dont « la foi cherchait l'intelligence » et la trouva toujours, qui ont soutenu en même temps le christianisme et la civilisation. Il parle souvent de la fortune et de ses caprices méchants. Là où le moine de Saint-Bénigne apercevait soit la fureur de Dieu, soit la malice du démon, le futur Silvestre II ne reconnaît que les accidents imprévus des choses, l'effet désordonné des passions humaines, des épreuves plus fortes que la volonté du sage, auxquelles il convient que le sage s'accommode. Il s'applique i\ lui-même la maxime de Térence : a Si ce que tu veux ne se peut faire, ne souhaite que le possible ». Il compare sa destinée à un navire que le vent pousse sur une mer orageuse sans qu'aucun porl soit en vue; mais il se tient, avec un calme superbe, ii la barre de ce navire, et, si affreuse que soit la tempête de son siècle, il snitbien que.

chaque fois qu'il le voudra, il rentrera, pour s'y abriter, dans l'un de ces deux refuges, dont l'espérance le console et vers lesquels il gouverne toujours, Dieu et l'Empire. Si l'Eglise latine chancelle, si Rome déchire l'Evangile, le cœur de Gerbert en appelle à Dieu des iniquités ou des folies de ses ministres. Il écrit à l'archevêque de Sens, quatre ans avant de monter lui-même an trône pontifical : « On dit qu'à Rome il y a quelqu'un qui justifie ce que vous condamnez et qui condamne ce que vous trouvez juste. Et moi je dis qu'à Dieu seul, et non pas à un homme, il appartient de condamner ce qui semble juste et de justifier ce que l'on regarde comme mauvais... Est-ce que le jugement de l'évêque de Rome est supérieur au jugement de Dieu? Mais le premier évêque romain, prince des apôtres, nous crie : Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. » Et si la papauté est frappée pour un temps de déchéance, ne reste-t-il pas à la chrétienté, pour s'y appuyer, une colonne que Gerbert croit inébranlable, l'Empire? Là est sa religion politique. Il a la foi impériale aussi vive qu'un gibelin de l'époque de Dante. Pour lui, l'Empire est une réalité d'ordre théologique, car César est, au même titre que le successeur de saint Pierre, le diacre de Dieu. Le serment qu'il a prêté jadis à Otton I*^"", a de divine mémoire », il le confirme

à la fois entre les mains d'Otton II, de l'impératrice Théophano et du jeune Otton III, « car, dit-il, en trois personnes, je n'en comprends qu'une seule, l'Empereur ». Il ne parlerait pas autrement de la Trinité. Au besoin, il affronterait le martyre pour la défense de son dogme. Il rappelle ainsi à Otton III la captivité dans laquelle celui-ci avait été retenu, à la mort d'Otton II, par Henri de Bavière, son compétiteur à l'Empire : « Pendant trois générations, même en face de l'ennemi, j'ai confessé ma foi la plus pure en vous, en votre père, en votre aïeul; j'ai exposé pour votre salut mon humble personne à la fureur des princes, à la démence des peuples. J'ai affronté les déserts, l'attaque des brigands, la faim et la soif, le froid et la chaleur, toutes les fatigues et toutes les angoisses, préférant la mort à la douleur de voir le fds de César prisonnier et dépouillé de l'Empire. »

C'est par ces notions très simples et très fortes (jue Gerbert a su résoudre le problème du mal, tel qu'il s'imposa aux hommes de son siècle, la lugubre énigme qui désespéra Glaber et les moines les plus malheureux du moyen âge. Ce sentiment dédaigneux pour la fortune, c'est-à-dire pour les choses extérieures, cette liberté de ' onscience religieuse, cette constance de la doctrine politique sont qualifiés par lui du nom de

philosophie. Chaque fois qu'il » besoin ce reposer ou de fortifier son cœur, .1 revient a la philosophie, c'est-à.cUre à la méditation personnelle à la lecture des anciens, à l'idéal qui lui est familier, à la raison. En lui, la foi et la sagesse philosophique ne se heurtent jamais, le sto.e.cn et le lettré n'inquiètent point l'évêque, car il se rattache à h. tradition candide des Pères qui conciliaient avec une grâce si aimable le Credo et les droits de la pensée. U relit sans relâche Boecc, Sénèque et Cieéron et, parfois, rencontre a son insu Ép.ctète qu'il n'a point connu. Il a retrouve, sans qu'il en coûtât rien à son orthodoxie, la hauteur et la clarté d'âme des maîtres antiques. Il se sent supérieur aux misères du monde et ne doute pas de Dieu. Or la discipline rationnelle, nui habitue l'entendement à rechercher en toutes choses le degré de certitude qu'elles renfermen, produit sur les idées fausses un effet merveilleux : elle dissipe comme par un charme les pieiuoés, les chimères, les terreurs enfantines et les tisons, elle est le noble rayon de soleil qui purifie la terre des brouillards de la nuit ^ Ce rayon a manqué à Raoul Glaber. 1 semble cu'il ait vécu au fond de quelque crypte de cathédrale romane, à la lueur d'une lampe sépulcrale, n'entendant que cris de détresse et que sanglots, l'œil fixé sur un cortège défigures mélancoliques

H: CHRONIQUEUR RAOUL (iLAlîIÎR. (il

OU terribles, ivgri somnia. Le plus triste, c'est que la maladie intellectuelle, l'espèce de fièvre obsidionale dont il a pàti n'est point alors un cas isolé, mais une épidémie. Autour de lui et longtemps encore après lui, une bonne part de la famille chrétienne, moines, clercs et laïques, languissent du même mal, l'inquiétude désordonnée du sentiment religieux. Dans l'impuissance absolue où ils se trouvent de réfléchir raisonnablement sur les mystères du péché, de la nature et de la vie, ils imaginent déjà que le christianisme les trompe, que Dieu décline et n'est plus le maître unique du monde et des âmes. Les manichéens de l'église d'Orléans ont été les témoins d'une foi nouvelle, les premiers apôtres d'un évangile de désespoir, ils étaient arrivés à la crise aiguë, mais le bûcher où ils périrent n'arrêta point la contagion. Durant plus de deux siècles, et dans les régions les plus élégantes de la France, les fidèles du catliarismc croiront apaiser le Dieu méchant, le rival de Jésus, par un ascétisme farouche, un culte sans tendresse, une religion sans paradis. l']t tandis (jiie l'hérésie albigeoise ravageait an giand jour le Languedoc et la Provence et envahissait l'Italie, sur tous les points df la chrétienté, se multi- |)liaient, comme une franc-maçonnerie occulte, les adorateurs de Sptan. On n'attend pins (pie le démon

paraisse, d'une façon imprévue, à l'heure de son bon plaisir ; on l'évoque par des incantations magiques, on lui vend son ame, on lui demande, en échange, le secret de la richesse ou de la beauté, les joies de la science ou de l'amour. Les plus grands papes, Grégoire Yll et Innocent III, les pontifes d'Avignon, Innocent VIII lui-même, aux derniers jours du xv^ siècle, lancent des bulles et des arrêts d'excommunication contre les sectateurs du diable; les évêques poursuivent les sorcières, les nécromanciens, les alchimistes; l'inquisition recherche les clercs qui s'affilient en secret à la religion de l'enfer. A Rome enfin, les vieux souvenirs du paganisme se réveillent, les marbres des dieux morts se raniment et parlent; le diable prêche à ses ouailles par la bouche d'Apollon ou de Mercure. La peinture étonnante de Luca Signorelli au dôme d'Orvieto, l'Antéchrist debout au milieu de ses disciples, exécutée dans la pleine lumière de la Renaissance, n'est point une page d'archéologie apocalyptique. Au temps de Pic de la Mirandole, de Machiavel et d'Erasme, après cinq cents ans, le fléau durait encore, même en Italie, la singulière dépravation mystique qui commence par l'engourdissement de la raison et qu'explique peut-être la psychologie douloureuse que je viens de décrire.

Les vieux tableaux de sainteté montrent parfois, au fond d'une plaine bleuâtre où serpentent de claires rivières, perchée sur la crête d'une montagne d'azur, une ville tout aérienne, bien serrée dans sa ceinture de murailles crénelées, couronnée d'une foret de tours, de campanilles et de flèches. La montagne est si fort escarpée que l'accès de la ville paraît impossible : il faudrait, pour y pénétrer, descendre droit du ciel, à la façon des angles. Mais la sainte famille assise, dans la lumière blonde du premier plan, parmi les fleurs d'or et de pourpre, les bergers prosternés autour du jeune dieu, les bons pèlerins qui cheminent à tiavers la prairie, les nobles évêques ([ui se promènent pontificalement en chapes de velours vermeil et la crosse ii la main, dans ce riant désert,

sont très tranquilles à l'égard de la cité perdue sur les hauteurs; ils semblent dire : « C'est notre petite; Jérusalem terrestre, le vestibule visible du Paradis, la maison mystique où les simples de cœur trouvent l'hospitalité ; nous connaissons bien le chemin qui y mène ; nous le reprenons chaque soir, à l'heure où la cloche se réveille en chaque clocher, où la chanson s'endort au fond de chaque nid ».

Sienne, aperçue de loin, debout sur le rocher d'où elle surveille un large horizon de collines boisées, coupées par des ravins profonds, rappelle toujours au souvenir du passant les paysages de Botticelli ou du Pérugln. Au dedans, l'impression n'est pas moins intéressante. La ville du xiv^ siècle est demeurée intacte, et l'œuvre néfaste, qui, en quinze ans, a détruit Rome, ne touchera pas Sienne de si tôt. Il n'est pas possible, à moins de tout abattre, d'édifier entre ses murs les triomphantes masures qui s'étalent aujourd'hui sur l'Esquilin, aux jardins de Salluste, à la villa Albani, et coudoient insolemment Saint- Jean de Latran. Sienne est toujours la Commune du moyen âge, moins austère que Florence, plus familière, moins pénétrée par la vie moderne. Les habitants y parlent, avec une bonne humeur constante, l'italien le plus pur de toute la péninsule. Certaines parties de Sienne, la place communale, qui forme

un demi-amphithéàtre disposé pour les courses de chevaux, la cathédrale et ses alentours ont gardé leur physionomie archaïque ; on découvre çà et là de petits carrefours ou des recoins tout à fait solitaires, comme dans les villes d'Orient; l'église de Saint-Dominique, qui conserve les fresques fameuses du Sodoma, s'élève h l'extrémité d'une terrasse verdoyante où picorent les poules du voisinaire, où les îines s'ébattent au chaud soleil et d'où l'on contemple, comme d'une acropole, pareilles à des vagues pressées les unes contre les autres, les cimes bleues des collines qui ondulent sur la région étrusque, jusqu'à Pérouse et Orvieto, Volterra et Florence.

11 y a une âme dans le corps charmant de la vieille ville, une mémoire partout présente qui ramène sans cesse les vivants vers des temps très lointains, une vision angéliquc qui flotte partout dans l'air si doux de Sienne. Sainte Catherine y est toujours reine. Toutes les églises ont quelque rayon de son auréole; la Librcria du dôme est toute parée des peintures du Pinturicchio, fraîches et fleuries (!omme au premier jour, et qui représentent, parmi les œuvres de la vie du pape siennois Pie II, hi béatification de la nonne dominicaine. Les petits enfants savent tous à merveille en quelle étroite et montante ruelle se cachent la maison et l'oratoire de a la sainte dame » et, pour

trois SOUS, y conduisent gentiment l'étranger. Ses petits miracles sont populaires, surtout ceux où le diable se montre ridicule, selon la tradition italienne, et s'enfuit tout déconfit, avec la poêle à frire, pleine de vrai feu infernal, dont il avait voulu la tourmenter. Si Jacques de Voragine avait écrit cent ans plus tard, il eût consacré à Catherine, dans sa Légende dorée, une jolie chapelle, près des sept dormants d'Ephèse ou de l'aimable sainte Claire. Mais l'évêque de Gènes, tout occupé de vie surnaturelle et de prodiges, ne démêlait point très clairement la part que les saints avaient eue dans les affaires temporelles de notre pauvre monde. Or, c'est par la politique et la diplomatie que sainte Catherine a été grande dans l'histoire de l'Italie et dans celle de l'Eglise.

La vie de cette femme a été l'une des pages les plus saisissantes de l'histoire de la papauté. C'est par son génie, en effet, par sa douceur obstinée qu'a été résolue, au xiv® siècle, au temps le plus douloureux du moyen âge italien, l'éternelle question romaine. Et ceci est encore un miracle, le plus surprenant qu'ait accompli sainte Catherine. Dans la tentative où 'avaient échoué lamentablement les deux grands idéalistes de la péninsule, Dante et Pétrarque, elle seule, la petite nonne toscane, a su réussir.

Elle naquit en 1347, le jour de Pâques fleuries. Son père, Jacopo Benincasa, était un modeste bourgeois, de la corporation des teinturiers. Sa mère, Lapa, était fille d'un poète bien oublié, Muzio Piagenti. Catherine eut vingt-quatre frères et sœurs. Autour de son berceau passa la grande calamité du siècle, la peste de 1348, qui emporta à Sienne et dans la campagne voisine quatre-vingt mille personnes. L'enfant grandit au sein d'une famille très pieuse et dans une ville en deuil. A six ans, elle eut sa première vision : elle vit le Christ, revêtu de lumière, accompagné de saint Paul, de saint Pierre et de saint Jean l'Évangéliste ; le Sauveur éleva sa main droite et la bénit. Ces apparitions se renouvelèrent et l'appel de Dieu sembla si pressant à la jeune fille qu'elle résokit de fuir au désert et d'y vivre, à la manière des ermites légendaires, au fond d'une grotte. Elle prit un pain pour le voyage, car il était certain que, chaque jouj-, les oiseaux de la montagne lui apporteraient désormais sa nourriture; elle ortit de Sienne, alla aussi loin qu'elle put, et finit par s'arrêter au pied d'un rocher, se croyant

Il bout du monde, tant elle était lasse de la

route. Le soir, Benincasa ramenait l'enfant de sa thébaïde. Catherine renonça dès lors à la solitude perpétuelle de saint Antoine et de saint Macaire, mais se promit de ne vivre que pour Jésus et de se vouer à la conversion des hérétiques et des pécheurs. Quand elle atteignit sa douzième année, ses parents songèrent à la marier, et l'obligèrent à se parer, afin de séduire les yeux de quelque fiancé. Elle courut à son confesseur, le bienheureux Frà Rainiondo, et s'accusa d'une vanité coupable. Le moine indulgent lui répondit qu'une fleur dans les cheveux, ou une ceinture de soie n'étaient point un péché bien grave; mais elle, prenant déjà, en face de son père spirituel, le ton sévère avec lequel elle parlera plus tard aux chefs de l'Eglise, s'écria : a Seigneur mon Dieu ! quel confesseur j'ai choisi! le voilà qui ne voit plus mes péchés. » Un autre prêcheur, plus fin que Raimondo, tout en lui parlant des pièges que le diable tend aux âmes candides par l'attrait même de la vie religieuse, lui conseilla, pour l'éprouver, de couper ses cheveux. « Ainsi, disait-il, aucun époux ne demandera plus votre main. » Catherine fit tomber sa chevelure. Elle vit alors en songe les fondateurs des grands ordres monastiques ; elle laissa s'éloigner ceux qui imposèrent aux nonnes soumises à leur règle la claustration absolue etl'oubli du monde, saint Jean du Carmel,

saint Benoît, saint François d'Assise; quand parut saint Dominique dans sa robe blanche, tenant son blanc bouquet de lis, elle tendit vers lui les bras, et le terrible moine vint à elle tout souriant et jeta sur les épaules de l'enfant le manteau noir des mantellatey les sœurs hospitalières de la Pénitence affiliées aux prêcheurs. Mais la famille de Catherine, qui ne rêvait que de noces célébrées sous le toit des Benincasa, résistait toujours à son vœu. La petite vérole lui fit une visite heureuse et mit fin à cette lutte domestique. « Je mourrai sûrement, dit-elle à sa mère, si je ne deviens l'épouse du Seigneur dans la maison où vous savez qu'il m'attend. )> Mais les dominicaines refusèrent d'accueillir la jeune enthousiaste. Elles formaient une sorte de tiers-ordre ou de béguinage, d'obédience très large, et n'acceptaient que des veuves ou des dames mûres, éprouvées par les orages de la vie, qui aspiraient à la paix du port et ne se risqueraient plus aux aventures de la haute mer. Prendre une fille de quinze ans, d'imagination ardente, semblait aux bonnes mantellate une nouveauté périlleuse. Par bonheur, Catherine avait perdu sa beauté. Il ne lui restait plus qu'une grâce mélancolique, cette morhidezza chère à la peinture italienne, que l'on retrouve bien dans les fresques où h' Sodoma l'a représentée. Son confesseur Uaimondo dit, en mauvais latin, avec une

ombre d'inconscient regret : « La nature ne lui avait pas donné une figure trop séduisante, Speciositas naturaliter in ea non inerat excesswe » La confrérie se Laissa enfin toucher par tant de larmes et de piété. Un dimanche de l'an 1362, dans le couvent illustré par le séjour de saint Thomas d'Aquin, Catherine reçut l'habit des filles de Saint-Dominique. Dès le premier jour, elle se fixa une discipline personnelle très rigide, ne sortant que pour aller à la messe, n'ouvrant la bouche qu'au tribunal de la pénitence. Mais déjà la conscience d'une haute mission à remplir s'éveillait en elle; les cris de détresse de l'Italie et de l'Église arrivaient jusqu'à sa cellule; elle écrivait, ou plutôt dictait — elle ne sut écrire qu'à l'àgc de trente ans, — ces paroles destinées à sa mère : (( Dieu m'a élue et mise sur la terre pour porter remède à un grand scandale ».

Elle commença par un scandale de médiocre importance. Sous ses yeux, dans les conseils de la commune comme dans la rue, les citoyens de Sienne se dévoraient. C'était, sur un théâtre plus petit, la même anarchie qu'à Florence. « Ta prévoyance est bien subtile, disait jadis Dante à sa ville, et pourtant ce que tu as filé en octobre ne dure pas jusqu'à la mi-novembre.. » A Sienne, les constitutions passaient plus vite que les saisons, elles naissaient et mouraient selon les vicissitudes

de la guerre civile entre gibelins et guelfes d'une part, nobles, bourgeois et petit peuple de l'autre. En 1368, il se trouva que la Seigneurie fut attribuée à quinze personnes, dont huit, tirées de la plèbe, n'avaient jamais touché aux afFaires publiques, dont quatre sortaient de l'ancienne Seigneurie des dodici, formée de petits bourgeois; les trois autres venaient de la Seigneurie plus vieille encore des nove, bourgeois d'une nuance plus aristocratique. Ces quindici, sanctionnés par l'empereur Charles IV, prirent le surnom pompeux de Réformateurs . Mais ils se gardèrent bien de commencer la réforme par eux-mêmes et de pacifier la ville en mettant d'abord la paix parmi les maîtres de l'Etat. C^étaient toujours, au gouvernement, les mêmes querelles dont la clameur, au dehors, réveillait l'émeute communale. Catherine entreprit alors de prêcher par lettres les régents [reggitori) de Sienne. Elle leur écrivait sur le ton un peu larmoyant de la prédication italienne qu'elle a toujours garnie : « Je vous aime plus que vous ne vous aimez vous-mêmes, j'aime la paix et votre salut autant que je vous aime. L'amour que je vous porte, ainsi qu'à tous les autres citoyens, et la douleur que j'ai de vos façons d'agir et de vos mœurs si peu conformes à la volonté de Dieu, sont mon excuse devant lui et devant vous; j'ai le désir de pleurer sur votre

aveuglement. » Quelques années plus tard, les seigneurs de Sienne s'appelèrent défenseurs de la cité ou défenseurs du peuple et de la commune. Ces patrons de la ville ne songeaient qu'à la protection de leurs personnes et de leur fortune. Nouveau sermon de Catherine, assez âpre cette fois, où l'égoïsme et même la cruauté de ces tyranneaux sont flagellés d'une main ferme. En ce temps-là, un citoyen, Agnolo di Andréa, ayant ofifert à quelques amis un repas champêtre, se vit condamner à mort pour n'y avoir invité aucun des Réformateurs.

Peu à peu la frêle voix virginale, répétant toujours les mêmes paroles de charité et de justice, alla jusqu'au cœur de quelques-uns de ces magistrats, tels que le podestat Pietro del Monte ou Andréa di Yanni, capitaine du peuple, qui devint le fervent disciple de Catherine, et peignit de sa main une extase de la sainte dans la chapelle des coûtes à Saint-Dominique. La méthode de gouvernement qu'elle recommandait aux cités et aux seigneurs était d'une simplicité tout évangélique : c( Fondez-vous, disait-elle, sur la pierre vivante, sur le doux Jésus-Christ et mêlez les prières à tous vos actes publics )). Elle répétait de tous côtés le même avis, aux féroces Belforti de Volterra, aux consuls et gonfaloniers de Bologne comme à la Seigneurie de Sienne. Seule, dans

cette Italie sanglante du xiv° siècle, V Jiôtellerie de douleur que Dante avait maudite cinquante années auparavant, elle poussait, sans se lasser jamais, le même cri d'amour et de miséricorde. Au moment même où la primauté intellectuelle de Pétrarque, la plus grande que le moyen âge ait connue, finissait, sainte Catherine prit, dans la religion d'une chrétienté désorientée, depuis qu'elle avait perdu la présence réelle des papes, un ascendant extraordinaire. Mais, comme alors toute œuvre humaine ou politique relevait de Dieu et que tout pouvoir semblait une délégation donnée par Dieu, la nonne de Saint-Dominique, grâce à son prestige mystique, apparut à son siècle comme le témoin vivant du Père céleste, l'arbitre des peuples, le guide inspiré de l'Italie dans la crise révolutionnaire où se préparait, du haut en bas de la péninsule, un ordre social tout nouveau. Les grands l'écoutaient respectueusement et les petits tendaient vers elle leurs mains suppliantes. Les bourgs du contado de Sienne, troublés par les haines séculaires des familles, appelaient Catherine et, sur-le-champ, elle leur apportait la branche d'olivier. 11 y avait si longtemps que l'Italie n'avait plus entendu l'écho du Sermon de la Montagne et que personne n'y parlait plus de béatitude à ceux qui pleuraient et soufTraient pour la justice ou la liberté! L'apos-

tokt de saint François d'Assise était épuisé. Ceux de ses frères qui s'étaient laissé sédu.re par 1 appel de l'Église temporelle, satisfaits de leurs richesses et de leurs grands couvents, s'étaient assoupis dans l'égoïsme monacal que le fondateur ava. cru détruire. Les autres, les indépendants, âmes ardentes, toujours en révolte contre la puissance séculière de Rome, impatientes de tout ordre dogmatique, avaient glissé jusqu'au bord de 1 heresic, et le x.V siècle vit flamboyer les bûchers de ces doux rêveurs d'une religion idéale, qui osaient encore prêcher le Jésus pauvre et nu de Bethléem le Dieu des misérables et des opprimes, qui n'ava'it point possédé même une pierre pour y

reposer sa tête.

Un jour, dans les premiers temps de la vocation de Catherine, un jeune noble de Pérouse, Nicolas Tuldo, fut arrêté à Sienne pour avoir conspire avec quelques amis siennois contre la Seigneurie des Réformateurs. On le condamna a mort. Tuldo, désespéré, se répandit en cris de rage contre ses juges, en imprécations impies contre Dieu qui l'abandonnait. Les prêtres vinrent pour l'exhorter à bien mourir : U les chassa sans les avoir entendus. L'un d'eux lui parla de Catherine, il consentit à la recevoir dans sa prison. « J ai été visiter celui que vous savez, écrit la jeune fdle à son confesseur Frà Raimondo, et ma visite

lui a fait tant de bien qu'il s'est consolé et s'est confessé; il m'a fait promettre, pour l'amour de Dieu, qu'au moment de son supplice je serais avec lui; je l'ai promis et je l'ai fait. Le matin, avant le son de la cloche, j'ai été le retrouver et il en eut une grande joie. Je le conduisis h la messe et il reçut la sainte communion qu'il ne connaissait plus depuis longtemps. Sa volonté s'était soumise et pliée à celle de Dieu; il n'avait plus qu'une crainte, celle de manquer de cœur au moment de mourir; mais V infinie honte de Dieu lui a donné nilusion du courage en lui inspirant une si grande tendresse pour la volonté divine, qu'il embrassait celle-ci de tout son pouvoir. Il me disait : « Reste (( avec moi et ne me quitte point et ainsi je me « trouverai bien et mourrai content » ; et sa tête reposait sur ma poitrine. Et moi, je ressentais alors une jubilation et la bonne odeur de son martyre, et j'aspirais aussi à répandre mon sang pour le cher époux Jésus. Et, comme je voyais qu'il avait encore peur de la mort, je lui dis : « Cou- « rage, mon doux frère, tu seras tout à l'heure aux (f noces éternelles, tout baigné du sang du Fils de (( Dieu, avec le nom de Jésus sur les lèvres; gardeu toi bien de l'oublier. Moi, je serai près de toi sur « l'échafaud. ;) Ah)rs, mon Père, son cœur perdit toute crainte, il se réjouissait, il éclatait en transports, et disait : a D'où me vient tant de grâce,

,g MOINES ET PAPES.

« que la douce amie de mon âme m'attende au lieu « du supplice? >. Il appelait saint l'éehafaud et disait : « J'y marcherai joyeux et fort et le temps „ me paraîtra long jusqu'à ce moment en pence sant que vous y serez avec moi ». Je fus donc h l'attendre; mais, avant qu'il arrivât, je m agenouillai et mis la tête sur le billot, en priant Marie de faire à Tuldo la grâce d'une lumière et d'une paix dans le cœur à l'instant de la mort. 11 y avait une grande foule de peuple, mais je ne çoyais personne. H arriva, doux comme un agneau, et, â ma vue, il se prit à sourire et voulut que je lui fisse le signe de la croix II le reçut et je lui dis : « Allons aux noces, mon frère, « tu vas entrer dans l'éternité! » Il s'agenouilla avec grande mansuétude, et je lui appuyai la main sur la tète, et m'inclinai vers lui et lui rappelai le sang de l'Agneau. Et sa bouche murmurait Jésus, et Catherine! et, parlant ainsi, il reçut le coup entre mes mains. J'avais tixé mes yeux sur la bonté de Dieu et je disais : « Je le ^euxl »

L'héroïque jeune fille eut sa récompense : elle vit, en extase, l'âme de Tuldo, toute rayonnante, qui entrait au Paradis.

Cependant Catherine se tournait vers la grande martyre de ce siècle : FEglise chrétienne et, comme elle avait fait pour l'enfant de Pérouse, elle l'assistait en ses mortelles angoisses et la serrait amoureusement contre son cœur. Elle s'était réjouie du retour d'Urbain V à Rome. Mais ce pape français, grave bénédictin et docte jurisconsulte, s'était vite lassé de sa nouvelle résidence. C'est pour lui que furent écrites ces paroles saisissantes, imitées des faux Actes de Saint- Pierre : le roi de France dit au pape : « Domine, qtio i^adis? — Romam, répond le pape. — Ileruîn criicifigi )), réplique le roi. Jadis, à Milan, Innocent YI l'ayant envoyé à Barnabo Yisconti, l'ennemi des papes, le tyran lui avait rendu la lettre pontificale avec ces mots : « Abbé, avale cette lettre, ou tu es mort ». La lettre avait été avalée, mais Urbain V n'avait jamais dès lors regardé les Italiens comme ses bons amis. Effrayé par la violence des factions, harcelé par les prières de ses < nrdlnaux français qui regrettaient leurs palais d'Avignon, il était retourné, au bout de trois ans, 1 son exil de Provence, malgré les prophéties de sainte lirigitte et les remontrances des députés

de Rome qui le rejoignirent à Montefiascone et qu'il renvoya spirituellement en disant : « Soyez les bienvenus, mes enfants ; le Saint-Esprit m'avait conduit h Rome, le Saint-Esprit m'en fait sortir pour l'honneur de l'Eglise ».

Cette fuite du pontife aggravait la question ecclésiastique. Au commencement du siècle, le transfert du Saint-Siège, par la volonté puissante de Philippe le Bel, après les violences du règne de Boniface VIII, avait pu paraître une retraite prudente sous le manteau du roi de France. Mais on avait espéré que cette absence serait courte. Maintenant, en revenant à la France désolée par la guerre anglaise, pillée et brûlée par les grandes Compagnies, Urbain semblait renoncer pour toujours à l'Italie et abdiquer, par un acte de désespoir, au nom de l'Eglise, le siège séculaire de Rome. Certes, les Italiens avaient tout fait, depuis longtemps, pour rendre la maison de saint Pierre inhabitable aux papes. De Charlemagne à Boniface VIII, on ne trouverait pas dix pontifes qui n'aient été persécutés, outragés par le peuple romain ou les nobles, chassés, rappelés, chassés de nouveau, parfois à coups de pierres, sans cesse humiliés par le Capitole, toujours effarés et tremblants en face de ces barons dont les tours se dressaient comme une foret sur la ville et allaient, h travers le désert de la cam-

pagne, des murs de Rome aux monts de la Sabine et à la mer. La papauté fit son exode, et l'Italie, Dante le premier, cria à l'apostasie. Dans le puits où il plonge les simoniaques, la tête en bas, Dante a marqué la place de Clément V, par-dessus Boniface VIII et Nicolas III. On n'imagine point avec quelle impatience les Italiens sou (Frirent l'Eolise d'Avin-non. Ils rendirent odieux ou ridicules des pontifes qui comptent parmi les meilleurs, les plus savants et les humains du moyen âge. Ils apprirent avec joie d'un nécromant que Clément V brûlait au fin fond de l'enfer. Ils ne voulurent point reconnaître en Jean XXII le restaurateur des études dans les grandes écoles de l'Occident et jusque dans les collèges latins de l'Arménie. Ils prêtèrent au modeste Benoît XII cette parole, le jour de son élection : Ai^ete eletlo un asino; puis, ils inventèrent pour lui le proverbe : Bibere papaliter, boire en vrai pape. Eux qui avaient donné à l'Eglise Boniface VIII et tant de papes étrangers h l'esprit de l'Evangile, ils accusèrent Clément VI d'être poco religioso, oubliant la charité du pontife français, au cours de la peste noire d'Avinon, et le courage qu'il avait eu d'arracher les juifs aux cruautés de l'inquisition, « les |)Ovres juifs, dit Froissart, ars et escacés (chassés) pai" tout \v. monde, excepté en la terre de l'Eglise,

dessous les clés du pape «■ Pétrarque se moqua fort agréablement d'Innocent VI, de qui il recevait, sans se plaindre, des bénéfices et des canonlcats; a l'entendre, ce pape prenait V.rgile pour un magicien et son ami Pétrarque luimême pour un sorcier. Ces accès de dépit, ces malices d'enfants gâtés étaient, au fond, inoilensives. L'Italie, qui avait laissé s'implanter chez elle, sans les prendre fort au sérieux, toutes les grandes hérésies du moyen ûge, Rome, qui avait fait bon visage à tant d'antipapes impériaux, sans déserter un seul jour la tradition apostolique, ne songeaient guère, antérieurement a Urbain V, à rompre par un schisme 1 unité de l'Éolise. Mais Xegran rifiulo d'Urbain créait une situation toute nouvelle et menaçante. Si Gregoire XI n'était revenu mourir au Vatican, on peut croire que le schisme se serait produit du v.vant même de ce pape. Or, à ce moment une rupture, du fait de l'Italie, était autrement désastreuse pour la chrétienté qu'elle ne le lut plus tard, il partir d'Urbain VI, par le long divorce des nations latines séparées de Rome, par le Schisme d'Occident.

L'Église d'Avignon, bien qu'elle eût été touiours en possession du pape légitime, perdait • peu à peu le caractère œcuménique et catholique. Elle n'était plus que l'Église nationale de

France. « Le roi, écrit un franciscain du temps d'Urbain Y, résista tant qu'il put au retour du pape à Rome, car il avait toujours conduit à son gré les derniers pontifes, les cardinaux étant alors de sa famille ou ses amis. » Cette Eglise française, vassale du roi, suzeraine des autres Eglises, inquiétante pour celles-ci aux jours de fortune ascendante du roi, était, à cette heure même du siècle, dans la misère de la guerre de Cent ans, débile et dépourvue d'autorité doctrinale. Le pape romain, lui du moins, en tous SCS exils, toutes ses détresses^ l'évêque universel qu'une bande de brigands arrachait, ainsi qu'il advint à Grégoire VII et h Gélase II, le calice à la main, de l'autel de sa basilique, portait toujours avec soi le prestige de son siège antique, la ville que Dieu avait sacrée du sang des martvrs reine éternelle du genre humain. L'Ei>lise française eut très vite déconcerté la chrétienté tout entière par ses hautes qualités religieuses comme par ses infirmités intellectuelles; elle avait une droiture d'ame vérital)le, la vénération du dogme écrit, le goût de la pureté morale ; mais elle était bien scolasticpie, pédante, enchainî'e aux textes, un peu sèche de cœur, aililiée de trop près à l'Université de Paris, gâtant l'analyse des choses délicates de la conscience par la médiocrité dv. vues de

nos anciens juristes, généralement mal disposée à l'égard de l'imagination mystique, et préférant, pour la discipline de la foi, le syllogisme h l'extase. Il avait fallu autrefois toute la souplesse politique de l'Eglise romaine pour maintenir tant bien que mal les différentes familles de la chrétienté sous une seule houlette, sans parler de l'art merveilleux que Rome déployait, depuis un siècle et demi, dans l'éducation des fidèles chiens de berger, prêcheurs ou mineurs, dont le caractère et la vigilance variaient selon la région où paissaient leurs brebis. Le pasteur d'Avignon eût vu le troupeau du Seigneur fuir vers tous les côtés de l'horizon. L'Eglise allemande avait trop souvent suivi les antipapes pour ne point s'empresser d'obéir à un pape impérial. L'Eglise espagnole, ignorante, fanatique, toujours dans la fièvre de la croisade arabe, eût jugé bien insipide le christianisme tempéré de Gerson et du cloître Saint-Victor; elle a montré d'ailleurs, par son antipape Pierre de Luna, Benoît XIII, au cours du grand Schisme, de quelle apreté d'obstination elle était capable, une fois lancée dans la révolte relisfieuse. Benoît, excommunié tour à tour par Grégoire XII, Boniface IX, Alexandre V, Jean XXIII, Martin V, renié par la France et l'Empire, ne possédant plus qu'un rocher et une tour en mer, sur les

côtes de Valence, excommunia pendant quinze ans toutes les Églises et tous les rois, et, à son lit de mort, fit jurer à ses trois cardinaux espao-nols qu'ils se réuniraient en conclave pour lui élire un successeur. Quant h l'Eglise italienne, c'est en elle qu'eût été, pour l'unité même de la foi, le plus grave péril. Une secousse si violente, l'Italie jetée hors de la voie traditionnelle, entraînée par des antipapes à tous les excès de la passion religieuse, c'était le retour à la crise révolutionnaire du xiii® siècle, que les papes réguliers avaient eu tant de peine à maîtriser. Le grand jour prévu par Joachim, abbé de Flore, vers l'an 1200, attendu par Jean de Parme et les franciscains ardents sous Innocent IV, chanté par Frà Jacopone sous Boniface VIII, célébré dans les cachots de l'inquisition et jusqu'au pied du bûcher par la multitude des fraticelles et des spirituels, cette ère de rénovation profonde dans les rapports de Dieu avec l'humanité était donc commencée.

L'un des signes de ce grand événement, la venue de la religion définitive, devait être, selon les prophètes, le bouleversement de l'Eglise séculière et la chute du pontificat romain. Une fois déjà, tous ces exaltés avaient cru voir l'aurore des temps nouveaux; le prédécesseur de Boniface VIII, un pauvre ermite illuminé, vivant comme un

hibou dans un trou de rocher, Célestln V, avait été élu par l'inexplicable fantaisie d'un conclave tenu à Pérouse ; on l'avait descendu de sa montagne, assis sur un ane, entouré d'évêques et de chevaliers, sa figure desséchée d'ascète bouleversée par la peur, la chape pontificale cachant sous ses plis de pourpre et d'or la soutanelle en haillons du vieux fraticelle. Et le roi Charles II et son fils, formant l'escorte avec la noblesse ano^evine, le sacré collège, une fourmilière de moines et de peuple, avaient conduit d'Aquila, où on l'avait sacré, à Naples, où il s'empressa de se cacher dans l'ombre d'une cellule, l'étrange successeur des Grégoire VII et des Innocent III. Au bout de quelques semaines, saisi par le vertige de sa propre grandeur, Célestin V déposa tranquillement la tiare. La douleur et la colère de la populace napolitaine surexcitée par les ermites et les apôtres de carrefour permettent de soupçonner quelles nouveautés on attendait d'un pape anachorète, étranger aux choses de la vie, sorti des rangs des spirituels. Ce n'était plus, sans doute, l'Evangile éternel des purs joachimites, la loi du Saint-Esprit remplaçant la loi du Verbe, l'Amour succédant à la Grâce. L'idéalisme transcendant, » la théologie délicate de Jean de Parme avaient fait leur temps, ou n'étaient plus représentés que par quelques consciences solitaires incapables de

grouper autour d'elles une société religieuse. Il s'agissait moins, sous les derniers papes d'Avignon, d'un symbole dogmatique de foi que d'une liberté absolue des âmes dans la forme et la mesure de leur foi, dans la pratique sacramentelle, dans l'obédience à la hiérarchie ecclésiastique. Les actes des martyrs fraticelles récemment publiés par le P. Denifle, les lettres et l'histoire des Sept Tribulations d'Angelo Clareno, qui endura une persécution de cinquante ans, nous édifient assez sur les espérances de ces chrétiens indépendants disséminés en toute l'Italie . Ils étaient las, en vérité, du gouvernement hautain de Rome, de la tyrannie des évêques, de la rigidité des conciles, des duretés de l'inquisition : ce qu'ils demandaient avant tout, c'était de pouvoir prier à leur guise, même dans les steppes du Latium, sur les hauts plateaux de Calabre, même sans église, ni prêtre, ni liturgie. Ils rêvaient d'un christianisme très simple de Pères du désert, délivré des entraves de la communauté politique, d'une conversation familière avec Dieu, où le prêtre ne se mêlerait point comme interprète, d'un éternel Pater noster balbutié loin des cités, 'lans la paix des collines, à la lueur tremblante des étoiles.

Mais c'était là une religion de poètes, trop dépourvue de discipline, qui n'avait plus rien de

commun avec le christianisme romain, lentement élaboré selon les nécessités des temps, dont les papes et les conciles avaient enveloppé, comme d'une armure, tous les membres du corps social. Si l'aventure de Célestin V s'était renouvelée, cette fois, par l'élection d'un antipape, le Credo des fraticelles eût rallié et raffermi tous les chrétiens irréguliers, les mécontents, les mystiques extrêmes, les abstracteurs d'apocalypses, les lettrés maladifs tels qu'avait été Rienzi, qui, après sa chute, devenu ermite, déchiffrait dans Merlin le secret de l'avenir. En peu d'années, l'Église italienne, envahie par la religion individuelle, pouvait se décomposer. Imaginez, au contraire, l'antipape italien sérieusement attaché à la tradition sévère du pontificat romain; comme il ne possédait plus l'intégrité de l'autorité apostolique et l'unanime adhésion de la chrétienté, il se trouvait aux prises avec une opposition religieuse très tenace, étourdi par les éclats de voix des prophètes, par les plaintes des fidèles dévoués au Saint-Siège légitime, par l'agitation des petites sectes, si bruyantes jadis, à l'époque du grand mouvement de foi franciscaine. Les ferments d'hérésie qui pullulaient alors au nord des Alpes eussent été apportés en Italie et semés le long des chemins par les bandes de flagellants et les fanatiques de toutes sortes; la prédication de Wiclef,

le demi-islamisme des bégards de Hongrie, le théisme des patarins dalmates, le mysticisme impudique des adamites de Paris, eussent été d'un exemple bien séduisant pour une contrée qui n'avait oublié ni les révoltes de Segarelli de Parme et de Dolcino de Novare, ni la théorie récente en vertu de laquelle Marsile de Padoue dépossédait l'Église de son royaume terrestre. Quant aux puissances séculières de la péninsule, elles étaient encore, dans cette situation si difficile, un élément fort dangereux. En effet, les tyrans du xiv^ siècle, qui s'efforçaient, sur presque tous les points, d'asseoir le régime personnel, avaient tout à gagner h la chute de l'Eglise dont la tradition avait longtemps favorisé le parti communal et national. La déchéance politique de l'antipape, Rome dépossédée de tout crédit sur les choses temporelles, étaient pour la tyrannie naissante une fortune incomparable. Un tyran atlîéc et cruel, tel que Barnabo Visconti, eût conduit par la main, à Saint-Jean de Latran, l'Antéchrist en personne, afin de demeurer tout à son aise le maître de Milan et la terreur de l'Italie.

Dans la lettre d'adieu qu'il écrivit, de Montefiasconc, aux Romains, le 25 juin 1370, Urbain V eut le sentiment des crises religieuses qui suivraient peut-être le retour de la papauté à Avignon, a Mon départ, leur disait-il, est pour vous

la cause d'un grand deuil, et vous pouvez craindre que jamais mes successeurs ne rentrent dans Rome. Je serai toujours avec vous en esprit, tant que cous persistei^ez dans la dévotion au Saint- Siège; de loin je penserai à vous avec une sollicitude paternelle; c'est aux chrétiens fermes et sages à supporter pacifiquement mon exil. » Il mourut six mois plus tard. L'Italie crut que Dieu l'avait frappé, et Pétrarque écrivit : a Le pape Urbain eût compté éternellement parmi les hommes les plus illustres, s'il avait fait déposer son lit de mort sur les marches de l'autel de Saint-Pierre, et s'il s'était alors endormi avec la conscience en paix, prenant à témoin Dieu et le monde que ,si jamais un pape désertait encore Rome, la faute d'une fuite si honteuse ne serait pas à lui, mais à Dieu lui-même ». Or ce que Pétrarque disait, en ces dernières années de sa vie, était pour l'Italie parole d'évangile. 11 avait toujours proclamé, en une langue magnifique, la pensée de l'heure présente, dont ses compatriotes n'avaient qu'une notion vague et, en quelque sorte, douloureuse. A l'Italie dévorée par la guerre civile, il avait longtemps crié : lo co gindando pace! pace! pace! Il avait toujours chanté . la gloire de Rome, à laquelle il devait l'orgueil de sa destinée, le laurier poétique, et qu'il adorait en lettré, en artiste, en archéologue. Il avait

aidé Rienzi dans l'entreprise chimérique du Buono Stafo, de la république populaire de Tite Live. Il cherchait aussi, sans se décourager, un empereur ou un pape qui voulût bien relever l'Italie de son abaissement et rendre à Rome le sceptre de rOccident. Personne n'avait critiqué avec plus de verve le séjour. des papes à Avignon, une ville barbare, balayée par un vent furieux, baignée par un fleuve bien misérable en comparaison du Tibre sacré. Une dernière fois, il reprit ce thème facile : les Français, eux aussi, étaient pour lui des barbares, les plus doux de tous, à la vérité, harharoruin omnium mitiores. Mais la France n'était que l'esclave de Rome, délivrée du joug par une révolte heureuse et que les Italiens sauraient remettre à la chaîne antique, s'ils avaient la sagesse de s'unir contre elle. La lettre sur la mort d'Urbain V est de décembre 1370; cette vue originale sur les rapports de la France et de Rome date des premiers temps de Grégoire XI. Par ce dernier manifeste, Pétrarque exaltait d'une façon dangereuse pour l'Eglise le sentiment de la primauté historique de Rome. Evidemment, l'Italie perdait patience; elle pouvait, d'un jour à l'autre, déchirer la tunique sans couture. De combien de mois ou d'années ferait-elle crédit au successeur d'Urbain? A ce moment, la question romaine prenait, pour le christianisme lui-même, une impor-

tance capitale. Pétrarque mourut tranquillement, en une claire matinée d'été (1374), la tête penchée sur un livre grec, laissant à de plus heureux le soin de résoudre les problèmes épineux qui avaient tourmenté sa vieillesse, mais qu'il avait aggravés par son éloquence. La mission réparatrice de sainte Catherine de Sienne allait commencer.

Le successeur d'Urbain V, Pierre de Rogier, Limousin, septième pape français, avait été élu en quelques jours, le 30 décembre 1370, par le conclave d'Avignon. Neveu de Clément VI, cardinal h seize ans, il n'était encore que diacre quand il fut élevé au pontificat, à l'âge de trentehuit ans. Il commençait alors à se distinguer dans le droit canonique, sous la direction du célèbre Baldo degli Ubaldi. C'était un clerc timide, d'une grande pureté de vie, très délicat de santé, pâle de figure, souvent malade. « Le pape, dit Froissart, était de petite complexion. » Quelques jours après son sacre, il demandait à un évêque de la cour d'Avignon pourquoi il ne résidait pas. a Nous résiderons tous, répondit l'évêque, quand le pape résidera en son grand évêché de Rome. » Cette parole, hardie pour un courtisan, avait fait réfléchir Grégoire XI ; mais il lisait, en même temps, le pamphlet d'un moine français contre Pétrarque et contre Rome ,

écrit en vers latins, sur ce texte édifiant : « Un homme est descendu de Jérusalem à Jéricho, et il est tombé dans une bande de voleurs ». Jéricho, c'était Rome et le patrimoine apostolique. Les parents de Grégoire répétaient à leur fils que ce coin de France était le plus beau royaume du monde pour le chef de l'Eglise, et les bonnes gens d'Avignon lui faisaient sonner aux oreilles le proverbe inventé par des Provençaux : « Rome est là où se trouve le pape ». De son côté, l'Italie entrait dans une période révolutionnaire qui atteignit très vite sa crise aiguë. Le parti gibelin, mené par les Visconti, le parti guelfe, communal et républicain, que les progrès du régime tyrannique irritaient; la démagogie des grandes cités, exaspérée par la misère du temps, toutes les forces ordonnées et toutes les passions brutales de la péninsule se rapprochaient et s'entendaient contre l'Eglise. Puisque l'Eglise ne voulait plus de Rome, de quel droit prétendait-elle opprimer Rome et les villes vassales de l'ancienne métropole pontificale? L'œuvre sanglante et fragile du cardinal espagnol Albornoz qui, sous Innocent VI et Urbain V, avait imposé, par la terreur, aux États de l'Eglise des vicaires ou des légats en grande partie français, fut détruite en quelques mois. Ces légats du Saint-Siège versaient, à la vérité, de l'huile sur le feu et perdaient par leurs

violences les cités que le pape leur avait confiées. A Pérouse, une dame noble se jetait par une fenêtre de son palais pour échapper au neveu de Gérard du Puy, abbé de Montmayeur. Ce neveu enlevait une autre femme que son oncle le condamnait à rendre, sous peine de mort, dans le délai raisonnable de cinquante jours. A Bologne, le cardinal Guillaume Noellet louait du condottiere anglais liawkwood, l'Aguto des Italiens, l'une de ces Compagnies épouvantables qui passaient tour à tour par le service de tous les tyrans et ne laissaient sur leur chemin que des ruines; le légat baptisa cette troupe de brigands du nom de sainte Compagnie^ et la lança contre la Toscane. Florence leva sa bannière rouge où était brodé en lettres d'argent le mot Lihertas^ fit alliance avec Barnabô et appela l'Italie entière à la guerre contre l'Eglise. Quatre-vingts villes, Pise, Lucques, Sienne et Arezzo, presque toute la Toscane, la reine Jeanne de Naples, s'unirent autour de Florence. En cette dernière ville la révolution tourna, dès le premier jour, en véritable jacquerie. Non seulement les biens ecclésiastiques furent confisqués et vendus, les cachots de l'inquisition démolis, les tribunaux d'Eglise supprimés, mais, aux cris de : « Mort aux prêtres! Vive la liberté! w la populace écartelait les clercs et les moines ou les enterrait vivants; un

prieur des chartreux, légat pontifical, était tenaillé et mis en lambeaux par la foule. Dès le mois de novembre 1375, l'incendie avait gagné les villes de l'Etat ecclésiastique. Pérousc .forçait l'abbé légat à capituler; les Romagnes, les Marches, Ravenne, la pieuse Ombrie, la mystique Assise, puis le Patrimoine, puis la Campanie, dressaient à la cime de leurs tours la bannière couleur de sang. Bologne, maintenue par son cardinal, frémissait. Rome seule, dans cette tempête, tandis que l'Italie se levait avec un élan tout national qu'on n'avait pas revu depuis la ligue lombarde, au xii® siècle, Rome semblait indifférente, et le tocsin persistait à ne point sonner sur le Capitole.

Et cependant, les lettres de la Seigneurie florentine au peuple romain étaient bien sonores. Elles dénonçaient les affamés français, Gallicos çoratores, qui rongeaient l'Italie ville à ville. Elles montraient le Latium, sanctuaire de la civilisation antique, déshonoré par les barbares. Mais Rome prétendait régler à sa guise ses propres affaires. Le grand mouvement italien où Florence s'efforçait de l'entraîner lui paraissait dirigé contre elle-même, tout autant que contre le Saint-Siège, f^lle se méfiait des pensées secrètes de Florence, si durement frappée de verges par le pape Boniface, et dont hi mémoire était longue ; elle

n'avait point oublié, de son côté, qu'au temps de Rienzi, quand l'Italie avait été conviée h se grouper autour du tribun, Florence, par son égoïsme, avait fait échouer la révolution romaine. Rome avait tout à perdre si, épuisée par soixante-dix années d'anarchie, elle tombait sous la griffe de Florence, de Milan ou de Naples. Elle était désenchantée alors du rêve de république universelle dont Rienzi, après Arnaud de Brescia, l'avait bercée pendant quelques mois. Et si la tyrannie devait remplacer chez elle le régime communal, quelle déchéance de passer des mains du pape, roi du monde spirituel, à la domination sauvage d'un Colonna ou d'un Orsini ! L'Eglise une fois perdue ou proscrite pour toujours, Rome n'était plus qu'une cité italienne, plus misérable que Florence, Venise, Milan, Bologne ou Naples, parce qu'elle n'avait ni bourgeoisie riche, ni industrie, ni campagne fertile, ni commerce maritime^ et que sa population, grâce à la guerre des rues, à la peste, à la famine, n'était plus à ce moment que de 17 000 habitants épars sur les sept collines éternelles. Rome attendait donc la rentrée de la papauté. Elle voulait le pape légitime, le pide et doux pontife d'Avignon. Certes, le schisme désastreux dont on indiquait tout à l'heure les conditions théoriques était imminent au début de 1376. Si Grégoire XI reculait encore

pendant quelque temps au pied du calvaire qu'Urbain V n'avait pas eu la force de gravir jusqu'au bout, qu'adviendrait-il à l'heure où le peuple et le clergé de Rome se souviendraient tout à coup de leur antique privilège, l'élection du Saint-Père par acclamation populaire?

Sainte Catherine, après avoir soigné les pestiférés de Sienne, venait de passer à Pise la plus grande partie de l'année 1375. Elle s'était rendue dans cette ville avec son confesseur Raimondo, plusieurs prêcheurs et les dames de sa confrérie. Le tvran Gambacorti, l'archevêque Moricotti di Vico, l'avaient reçue avec de grands honneurs. Elle avait eu des extases dans l'église de Sainte- Christine, et s'était relevée d'une vision portant aux pieds et aux mains les stigmates du Crucifié. On l'avait entendue prêcher chez les cisterciens de l'île Gorofona sur la façon de vaincre les tentations. Elle s'était beaucoup occupée d'un projet de croisade contre les Turcs qui menaçaient Rhodes; elle y revint souvent; elle invitait au passage la reine Jeanne, Barnabo Visconti, le roi de France Charles V, qui avait bien d'autres soucis alors, la reine de Hongrie, tous les princes italiens ; le pape était naturellement le chef de l'entreprise. Catherine oubliait que la croisade, abandonnée depuis un siècle, n'avait jamais été en faveur près des Italiens, sinon dans les villes

marit.mes qui avaient jugé l'occasion excellen e pour établir leurs comptoirs du Levant sous le bouclier de la chrétienté. Mais la guerre sainte, c'était la paix entre les conrédércs, la réconciliation des peuples autour du premier évêque, 1 essai d'une république chrétienne gouvernée par le pape, un retour à la royauté religieuse dinno.

cent m. En attendant ce beau jour, elle s était donné beaucoup de mal pour convertir les P.sans et les Lucquois à la cause du Saint-Siège ; d semble qu'elle ait obtenu d'eux une sorte d armistice ou de vagues promesses de pacification. „ Mais ils sont fort embarrassés, écrit-elle clans sa première lettre à Grégoire XI, car ils ne tiennent de vous aucune consolation, et le parti qui vous est contraire les menace et les excite a aligne contre l'Église. » C'est à Pise, comme 1 indiquent ces paroles, que Catherine trouva le point aigu du niai qui dévorait l'Italie et entrevit le remède à tant de souffrances, le retour du pape a Rome. Elle promit à Dieu de l'obtenir.

Cette lettre date de sa rentrée à Sienne, de janvier ou de février 1370. Le ton en est très libre parfois même audacieux; en toute sa correspondance, la sainte écrit au nom de Dieu, sans

contrainte aucune. Mais les lettres h Grégoire XI, pleines d'accents de tendresse, sont charmantes; elle exhorte le jeune pontife, le supphe, le repn-

mande, le caresse, l'appelle mon père, mon grandpère, hahho mio, et, après l'avoir grondé, lui demande humblement sa bénédiction. Plus tard, écrivant h Urbain YI, elle développe, pour exprimer l'état de l'àme qui se pénètre de vertu et d'amour divin, une figure familière sans doute à une religieuse dont la règle ne condamnait point d'innocentes friandises. Elle compare l'àme chrétienne à une orano^e confite, dont un feu doux a enlevé l'amertume; au dedans, on met toutes sortes de bonnes choses, et, autour de l'écorce durcie et saturée de sucre, une légère feuille d'or, qui rend le fruit très plaisant au regard. Telle notre conscience, dépouillée de toute aigreur, purifiée de son égoïsme par le feu de la foi, remplie de mansuétude et de patience, confite en charité, attrayante par l'éclat de la grâce aux yeux de Dieu et du monde. En chacune de ses lettres elle verse une foison deux dans le symbolisme subtil si cher au xiv" siècle et qui avait pénétré les sonnets de Pétrar(|ue. Les vertus, les qualités intellectucHes ou les vices du cœur sur lesquels elle écrit rappellent souvent les allégories du Roman de la Rose. La lettre tourne parfois à la litanie. Voici trois cardinaux qui hésitent entre Urbain VI et le faux pape Clément Vil, et qu'elle reprend de leur ti(;deur; ils étaient placés, dit-elle, sur le sein de l'Eglise comme des fleurs dont on attendait une

bonne odeur, contre le vaisseau de l'Eglise comme des colonnes destinées à soutenir le siège du vrai pontife, sur le candélabre de l'Eglise comme des lanternes pour éclairer les fidèles. Mais, par la lâcheté des trois prélats, les fleurs se sont flétries, les colonnes sont tombées, les lanternes se sont éteintes. Tout ceci découle de la rhétorique religieuse du temps. Ce qui est bien propre à sainte Catherine, c'est le tour féminin de la pensée. L'esprit scolastique ne s'est point, Dieu merci, glissé en elle. Elle dédaigne la grave démonstration des docteurs du moyen âge qui ne s'avancent jamais qu'appuyés d'un côté sur un syllogisme, de l'autre sur un texte de FÉcriture. Catherine ne raisonne point : elle affirme, prie, menace ou pleure ; elle n'a que faire du témoignage des livres saints; elle est, elle aussi, un prophète, et toutes les colères d'Isaïe, toutes les visions d'Ezéchiel ne vaudraient point un seul des cris de son cœur. Elle revient sans cesse à quelques jolies images, le troupeau des brebis de Dieu, le beau jardin de la sainte Eglise, tout rayonnant de fleurs qui embaument, quand le jardinier consent à en arracher les herbes vénéneuses. Mais il y a quelques épines dans le bouquet poétique qu'elle offre aux papes, aux princes et aux évêques; elle le sait, et c'est même pour la piqûre qu'elle présente le bouquet. « Hélas! hélas! mon grand-père très

doux, écrit-elle à Grégoire, pardonnez à ma présomption pour ce que je vous ai dit déjà et ce que je vous dis aujourd'hui : mais la vérité première (Dieu) m'oblige à parler ainsi; c'est sa volonté, père, qui vous commande. » Tous ces détours mènent tantôt à un avis sévère qui a sans doute fait tressaillir le correspondant de la sainte, tel que le conseil discret d'abdiquer la tiare, tantôt à quelque faiblesse de l'âme pontificale, qu'elle avait devinée et qu'elle lui dénonce, par exemple la tendresse trop enfantine de Grégoire pour son père et sa mère. Dans le procès de canonisation présidé par Pie II, l'Eglise italienne a mis amoureusement en lumière la finesse diplomatique de Catherine. « Elle lisait dans les consciences, avait dit son dfsciplc Stefano IMagoni; elle connaissait la disposition des esprits comme font les autres personnes pour les airs du visage; elle découvrait les pensées secrètes de ceux qui la visitaient. » « Il y a plus grand péril à se tenir près de vous en voulant cacher ses sentiments, écrivait le même Stefano, qu'à naviguer en pleine mer, car vous voyez tous nos secrets. »

Le style de sainte Catherine désorienta peutêtre un pape juriste, qui ne retrouvait point en ses lettres la dialectique serrée et l'exégèse continue de l'Université de l*aris et de FEolise de Fr;nK'o ; mais les entreprises (pie la jeune femme

proposait à Grégoire, en ces premières semaines de 1376, l'auront déconcerté bien davantage. Je laisse de côté la croisade contre les Turcs ; on y pouvait penser, et l'on en parlera longtemps encore d'une façon toute platonique. Rentrer à Rome à la faveur d'un débarquement heureux sur le littoral des Maremmes n'était peut-être qu'une aventure chanceuse à courir. Mais reprendre en vrai maître le gouvernement du domaine pontifical, si restreint qu'il fût alors, et, à la même heure, commencer, en vrai pasteur, la réforme de l'Eglise, des cardinaux et des prélats italiens en première ligne, le problème était réellement presque insoluble. Certes, l'idée de réformation religieuse était ancienne; au xi" siècle, Grégoire VII et Pierre Damien en avaient fait leur plus belle espérance ; tous les dissidents de l'Eglise italienne, les patares de Milan, les arnaldistes, les joachimites, les fraticelles, les ermites, l'avaient embrassée avec passion: Mais ce que les conditions historiques d'un temps de violences avaient empêché Grégoire VII d'accomplir, Grégoire XI aurait-il pu seulement le tenter? Le pape, tout en purifiant l'Eglise, c'est-à-dire en ramenant à l'Evangile le corps ecclésiastique, se voyait contraint, par la restauration nécessaire de sa puissance terrestre, de contredire une fois de plus à la parole évangé-

lique : « Mon royaume n'est pas de ce monde ». La domination temporelle avait corrompu l'Eglise ; mais l'Eglise avait été obligée, pour durer à travers les désordres du moyen âge, d'asseoir sur la domination très précaire des papes au centre de l'Italie sa primauté religieuse. Elle avait dû entrer dans le concert politique de l'Occident, afin de demeurer maîtresse de la chrétienté; prendre sa place dans l'ordre féodal, afin de n'être point annihilée par la féodalité romaine; faire de Rome sa commune, à l'époque communale; opposer la triple couronne du pontife à la couronne fermée de l'empereur. Une lutte âpre, fatale, pour garder ou ressaisir un lambeau de territoire dont elle ne pouvait, se passer, l'avait livrée aux convoitises terribles qui firent la grandeur et la misère des hommes du moyen âge. Elle avait succombé aux séductions de la richesse, à l'orgueil de la force séculière; la justice, la pudeur et la miséricorde s'étaient retirées peu à peu de ses sanctuaires. Bien des choses avaient changé en Italie depuis l'exode de la papauté en France; le régime communal s'en allait, ruiné par ses propres excès; les Communes et le vieux régime féodal se fondaient lentement en un régime nouveau, la tyrannie. Déjà les Yisconti de Milan montraient comment les grandes tyrannies absorberaient les petites. Quant ii l'empereur, depuis

les descentes, tantôt lamentables, tantôt ridicules, de Henri VII, Louis de Bavière et Charles IV, « e marchand de foire .,, U ne semblait plus a la péninsule qu'une forme vide, un souvenir archeo- Lique. La politique réaliste de la Renaissance italienne édifiait son œuvre, le pouvoir tout personnel Av. principe nuo.o de Machiavel, du maître sans scrupules dont la volonté est toute la loi, et qui ne connaît plus ni chartes communales, ni droits féodaux, ni traditions républicaines. Or le Saint-Siège romain, à peine rétabli dans sa cite historique, se trouva contraint de suivre 1 évolution générale de la péninsule; l'effort prématuré de Boniface VIII pour constituer la royauté pontificale devenait désormais opportun ; 1 indépendance de l'Église, en face d'une Italie pnnciere ne pouvait plus être garantie que par le principal ecclésiastique. Il fallait donc recommencer le combat pour la vie et dresser une tente nouvelle a l'évêque de Rome. Mais le Saint-Siège, tout occupé, jusqu'aux derniers papes du xv^ siècle, de ce grand intérêt terrestre, ébranlé d'ailleurs par le schisme, diminué dans sa primauté religieuse par les conciles de Constance et de Baie, devenait plus impuissant que jamais pour l'œuvre de la reformation. Cent vingt années après sainte Catherine, les cris désespérés de Savonarole se perdaient encore dans le désert. Le vœu de ces

deux grandes âmes n'émut sérieusement l'Eglise romaine que vers le milieu du xvi® siècle, quand la société chrétienne se fut divisée en deux familles irréconciliables.

Catherine eut une conscience assez claire de l'empêchement que la restauration temporelle du Saint-Siège apportait à la renaissance morale de l'Efîflise et du christianisme. Dans la seconde lettre à Grégoire XI, elle cherche une sorte de moyen terme entre la souveraineté séculière et la royauté purement spirituelle du pape. Elle n'abandonne rien du côté de Rome et de la présence à Rome du successeur de saint Pierre. « Comme vicaire du Christ, écrira-t-elle dans sa quatrième lettre, vous devez vous reposer dans la ville qui vous appartient en propre. )) — « Sans doute, écrivait-elle dans la seconde, vous pourriez dire, saint Père : En bonne conscience, je suis tenu de conserver et de récupérer le bien de la sainte Eglise. Hélas! je le confesse, cela est vrai; mais il me semble qu'il faut garder encore mieux la chose la plus chère. Le trésor de l'Eglise est le sang du Christ versé pour les âmes, et qui n'est point pour acheter la richesse temporelle, mais le salut de l'humanité. Soit, vous êtes tenu de conquérir et de garder le trésor et la seigneurie des villes que l'Eglise a perdues. Mais vous êtes tenu bien plus de retrouver tant de

brebis, qui sont aussi le trésor de l'Église; et, quand elle les perd, elle s'appauvrit trop. Il vaut donc mieux perdre l'or des choses temporelles que l'or des spirituelles : faites donc ce qu'il est possible de faire, et alors vous serez excusé devant Dieu et le monde; vous frapperez les hommes du bâton de la bonté, de l'amour et de la paix bien mieux que du bâton de la guerre et vous reprendrez votre bien au spirituel et au temporel. Mon âme s'est enfermée toute seule entre elle et Dieu, avec une grande soif de votre salut, de la réformation de la sainte Église et du bien du monde entier, et je ne crois pas que Dieu m'ait laissé voir d'autre remède que celui de la paix. Paix! paix! donc pour l'amour de Jésus-Christ crucifié! » Et, dans la quatrième lettre, elle disait encore : « 0 mon très saint et doux grand-père, pour retrouver vos brebis qui ont quitté en rebelles le bercail de la sainte Église, je ne vois d'autre moyen que la paix ».

L'Italie pacifiée; Rome, capitale apostolique de l'Occident, mais capitale sans royaume, gouvernée par son évêque; le pape, maître incontesté de ses basiliques, du Capitole, des ruines les plus nobles du monde et d'un désert mélancolique allant jusqu'à la Sabine et jusqu'à la mer, telle était, dans les premiers mois de 1376, la pensée de sainte Catherine. Florence se chargea

de dissiper cette chiaière généreuse. Elle répondit aux ouvertures pacifiques de Grégoire par le soulèvement de Bologne, qui, avec l'aide d'une troupe florentine, chassa, le 19 mars, son cardinal-lépfat en criant à son tour : « Mort à l'Eglise! » Grégoire, entraîné par les cardinaux français, riposta par un coup de foudre contre Florence, le plus terrible qu'un pape ait jamais lancé. Il excommunia la ville, fit fermer les églises, mit hors la loi chrétienne la personne et les biens de tous les Florentins ; il permit à quiconque rencontrerait un Florentin de le piller et de le prendre comme esclave, ut capiendum fiant servi. Florence, dont les comptoirs, les marchandises et les florins étaient répandus des rivages de la mer Noire et de la Syrie jusqu'au fond de l'Angleterre, chancela sous les verges pontificales. Le pontife d'Avignon, ne pouvant l'atteindre au centre de la péninsule, la ruinait dans le reste du monde. Déjà il chassait les Florentins du Comtat Yenaissin. Le parti de la guerre, représenté par les Huit, laissa la Seigneurie des prieurs dépêcher à Sienne une ambassade priant Catherine de s'interposer entre Florence et Grégoire XL

C'était bien l'amie de Dieu, la nonne thaumaturge que la vieille cité guelfe appelait à elle afin qu'elle négociât la paix. (( On savait, écrit le chroniqueur Scipion Ammirato, que, nourrie seulement par l'hostie de la communion, elle avait vécu miraculeusement un grand nombre de jours. Après la longue retraite de sa jeunesse, loin des afFaires du monde, elle avait passé de la contemplation à l'action, par l'efTet de la volonté divine. Etrangère aux lettres latines et n'ayant même point appris à lire par les moyens naturels, elle interprétait profondément les passages obscurs de la sainte Ecriture, grâce à une révélation surnaturelle. Aussi l'appelait-on souvent pour réconcilier les adversaires, délivrer les démoniaques, consoler les affligés. » Catherine entrait à Florence en mai 1376. Nicolo Soderini l'accueillit dans sa maison et lui présenta la Seigneurie. Elle commença sur-le-champ son entreprise diplomatique. Elle expédia à Avignon Frà Raimondo, muni d'un message dans lequel elle n'épargnait point au pape d'assez vives vérités. Si Dieu, disait-elle, a enlevé à son épouse ses provinces et sa joie, c'est qu'il a voulu témoigner de sa volonté

« de voir TEglise revenir à son état premier, pauvre, humble et doux, l'état des siècles saints, alors qu'elle pensait seulement à l'honneur de Dieu et au salut des âmes, aux choses spirituelles et non aux temporelles, qui l'ont fait aller de mal en pis ». Elle ajoutait, d'un ton d'autorité singulière : (( Répondez au Saint Esprit qui vous appelle. Je vous le dis : venez, venez, venez et n'attendez pas le temps, car le temps ne vous attend point... Ne faites plus attendre les serviteurs de Dieu, qui s'aflligent et vous désirent, et moi^ misérable, qui n'ai plus la force d'attendre davantage. » Quelques jours plus tard, elle annonce à Grégoire sa venue prochaine : elle veut elle-même porter Florence aux pieds du pontife, a Je crois que la bonté divine a touché ces grands loups et les change en agneaux. Vous, leur père, vous les recevrez, j'en suis certaine, malgré leurs injures, car vous vous souviendrez de la parole de Dieu et du bon Pasteur, qui, trouvant sa brebis égarée, la prend sur son épaule et la ramène au bercail. » Mais le pape, toujours inflexible, envoyait en Italie une armée nouvelle de Bretons commandée par le cardinal Robert de Genève. Les bandes de l'Aguto mettaient Faenza à feu et à sang. Imola, I Camcrino, Macerata rejetaient h leur tour le joug pontifical et se donnaient des tyrans. Florence^ qui ne désarmait point, enlevait Rodolfo

da Varano au service du pape pour en faire le capitaine général de la ligue. Les dernières horreurs menaçaient l'Italie, Catherine ne pouvait plus tarder : elle appela de Sienne et de Pise ses plus chers disciples et se mit en route pour la France. Le 18 juin, elle arrivait à Avignon, avec une escorte de moines et de chevaliers. Grégoire lui avait fait préparer « une belle maison, avec une chapelle très ornée ». Au bout de deux jours, il la reçut en consistoire solennel, assis sur le trône, en présence du sacré collège. Le Saint-Père et Catherine s'entretinrent par interprète. Elle parlait en toscan vulgaire, et Frh Raimondo traduisait en latin. Lors de la première audience, le pape fut ému profondément et lui dit : « Afin que tu voies clairement que je veux la paix, je remets toutes choses en tes mains, je te recommande seulement l'honneur et le bien de la sainte Eglise ».

Dès ce moment elle multiplie ses démarches et ses lettres. Elle sollicite, à Avignon, les cardinaux et les seigneurs attachés à la cour de Grégoire; elle gourmande, à Florence, les Huit de la guerre^ qui viennent d'établir un impôt maladroit sur les biens des clercs; elle presse l'envoi de l'ambassade florentine. « Vous me gâtez, par vos imprudences, tout ce que je sème ici », écrit-elle. Le pape, h son tour, s'impatientait du retard des

Florentins et disait : « Croyez-moi, ils m'ont bien trompé, ils vous tromperont aussi ». Enfin apparaissent trois députés des Huii\ mais c'étaient des fourbes chargés par leurs maîtres, qui ne souhaitaient que la prolongation de la brouille, de faire tout échouer. Catherine les supplie de se confier à elle, (( au nom de son grand amour de Florence, pour laquelle elle voudrait mourir » ; ils lui répondent qu'ils ne reconnaissent point ses pouvoirs et n'ont affaire qu'au pape tout seul. Mais, avec celui-ci, ils le prennent sur un ton si arrogant, que les négociations sont rompues. Toutes sortes d'intrigues, la jalousie des courtisans, l'hostilité des cardinaux, qui redoutent le départ pour Rome, la curiosité malveillante des dames d'Avignon, qui tournent en dérision la vertu de Catherine, embarrassent de la façon la plus grave l'action de la jeune femme. Si Grégoire XI s'entretient volontiers avec elle, la consulte en présence du sacré collège et lui demande ses prières, les prélats français la poursuivent jusqu'au fond de sa cellule par leurs interrogatoires perfides sur les subtilités de la théologie; ils cherchent à déconcerter la mystique italienne par leur morgue scolastiquo, \\ la tenter dans sa foi, comme feront plus tard les inquisiteurs de Jeanne d'Arc. Une nièce du pape la surprend en extase à la table de la communion et lui enfonce dans le pied une

aiguille d'acier; Catherine, réveillée par la douleur, sort chancelante et ensanglantée de l'église. Elle luttait cependant, sans se décourager, demandait à grands cris, en face des cardinaux et des clercs, le rétablissement des mœurs austères dans l'Église, l'abolition de la simonie, le retour à la papauté évangélique ; elle croyait mettre la main sur le chef de la croisade, Louis d'Anjou, second fils de Char.les V; elle reprochait à Grégoire sa timidité et l'excès de sa douceur, par-dessus tout, elle voulait que le siège apostolique revînt à Rome sans plus tarder. Jamais peut-être, depuis les prophètes juifs, on n'avait parlé au sacerdoce avec une plus audacieuse fermeté. Le pape, dont elle troublait la conscience, sentait comme un charme étrange quand elle se tenait debout à ses pieds; elle séduisait l'âme noble de Grégoire et la violentait en même temps. Durant les jours de cet extraordinaire apostolat, la fille du teinturier de Sienne fut réellement la maîtresse de l'Église et de la chrétienté. Peu à peu, elle chassait la terreur que le pape gardait des souvenirs tragiques de Rome, des tortures morales endurées par Urbain V, du retour de son prédécesseur à Avignon. Elle pliait la volonté de Grégoire, répondait à ses objections, lui persuadait qu'elle seule avait raison contre les sollicitations du roi de France et du duc d'Anjou, les

inquiétudes intéressées du sacré collège qui faisait au pontife un épouvantail des empoisonnements historiques du siècle, l'émotion croissante de la ville qui prétendait retenir, au prix même d'une émeute, le chef de l'Eglise. Le duc d'Anjou disait au pape, selon Froissart : « Si vous mourez de par-delà, ce qui est bien apparent, si comme vos maistres de physique me dient, les Romains, qui sont merveilleux et traîtres, seront maîtres et seigneurs de tous les cardinaux et feront pape de force, à leur volonté ». Certes, Grégoire XI ne craignait pas le climat énervant de Rome, les vapeurs pestilentielles du Tibre, les ligues empoisonnées dont était mort, disait-on, Benoît XI; il était convaincu que Dieu lui parlait par sa servante Catherine; ce n'était pas non plus la révolution que ce départ allait ajouter à l'histoire si tourmentée de l'Eglise qu'il redoutait; mais il souffrait d'avance de la mélancolie des derniers adieux, de l'heure amère, disait Dante, « où l'on a pris congé de ses doux amis ». Catherine devinait aussi en lui l'effroi des cœurs timides qu'attriste la pensée d'une résolution très grave, irrévocable; il se résignait à quitter la France, à se jeter dans la fournaise italienne, mais il n'osait dire : a A demain! » Alors elle écrivit cette lettre si curieuse où cHe lui conseille le stratagème <( d'une sainte fourberie, un santo in^anno ». —

« Faites semblant de prolonger votre séjour pour quelque temps, et puis partez à l'improviste et bien vite. » Mais elle disait encore : « Dépêchonsnous, mon père, sans aucune crainte : si Dieu est avec vous, personne ne sera contre vous ».

Gréo'oire XI consentit à demi au mensonoe joyeux que lui recommandait Catherine : il fit armer en secret une galère sur le Rhône. Le 13 septembre, les portes du palais pontifical s'ouvrirent tout à coup; le pape, accompagné de quinze cardinaux, s'apprêtait à descendre vers le fleuve. La mule qu'on lui présenta d'abord se cabra et refusa 1:011 cavalier, accident qui sembla de mauvais augure. Le père du pape accourut tout en larmes et poussant de grands cris, afin d'empêcher la sortie de son fils : « Tu passeras d'abord sur mon corps », lui dit-il. Grégoire répondit : « Dieu a dit : Tu marcheras sur l'aspic et le basilic, tu fouleras aux pieds le lion et le dragon ». La foule muette s'ouvrit pour laisser la voie libre à l'Église romaine retournant vers la Ville Eternelle. A Marseille, où le cortège s'arrêta onze jours, vingt galères italiennes et françaises attendaient à l'ancre, commandées par le grand maître de l'ordre de Saint- Jean de Jérusalem. La flotte, assaillie en dehors du port par une grosse tempête qui emporta d'un coup de vague l'évêque de Luni, mit seize jours pour atteindre Gênes. Sainte

Catherine arrivait, de son côté, par la voie de terre, dans cette ville et fort à propos pour relever le courage de Grégoire. Celui-ci, brisé par la lassitude du voyage, s'abandonnait aux prières de ses courtisans; déjà Rome, excitée par les émissaires de Florence, s'agitait d'une façon menaçante à l'approche de son évêque ; le Saint- Père, oublieux de ses promesses, s'engageait en consistoire public à rebrousser chemin vers la Provence. Catherine eut alors recours aux entrevues secrètes, la nuit, dans la cellule du couvent où elle s'était retirée. Grégoire sortait réconforté de ce mystique tête-à-tête; il recevait de la jeune femme l'illusion de l'héroïsme, et celle-ci, dans les longues heures d'insomnie qui suivaient ces furtifs entretiens, disait à Dieu : a 0 amour éternel! si la lenteur de ton vicaire te déplaît, punis mon corps que je t'offre et te rends; frappe-le de verges et détruis-le à ton bon plaisir! »

Le 20 octobre, le pape reprenait la mer, qui lui fut encore plus inclémente qu'au départ de Marseille. Sa vie fut plus d'une fois en péril ; ses cardinaux tombaient malades ; celui de Narbonnc fut renvoyé à terre et s'en alla mourir à Pise. Cette traversée, coupée par de fréquentes stations aux ports de Ligurie et de Toscane, fut d'une durée étonnante. La tempête força les voya-

geurs à séjourner neuf jours à Livourne. Ils touchèrent à l'île d'Elbe, à Piombino, à Orbitello, au cap Argentaro et débarquèrent à Corneto, le 5 décembre. Les négociations s'ouvrirent aussitôt entre les cardinaux de Porto, d'Ostie et de Sabine, et le parlement populaire du Capitole, et le traité conclu autrefois avec Urbain V fut renouvelé. Rome rendait au pape le droit de souveraineté féodale sur le Patrimoine, les ponts, portes, tours et forteresses de la ville, le Transtevere et la cité léonine ; le pape promettait de laisser en fonctions les exécuteurs de justice et les milices communales, dont les chefs étaient tenus de lui prêter serment. Après avoir célébré tristement à Corneto la solennité de Noël, Grégoire dut s'embarquer encore sur sa galère provençale le 13 janvier 1377 : car Viterbe et Civita- Vecchia révoltées lui fermaient la route de terre. Le lendemain, il abordait à Ostie, la région désolée de l'embouchure du Tibre. Vers le soir, parurent les députations de Rome qui portaient le traité; à la nuit, il y eut des danses à la lueur des flambeaux. Le soir suivant, le pape remonta le Tibre sur sa galère : le peuple accourut avec des lumières pour voir glisser dans les ténèbres, sous la basilique de Saint-Paul, ce fantôme des anciens jours, la barque apostolique. On jeta l'ancre au milieu du fleuve, et, au lever du

soleil, Grégoire débarqua en présence de la foule. Le cortège se mit en marche; en tète, allaient des bateleurs vêtus de blanc, qui sautaient et frappaient des mains, puis 2 000 hommes d'armes sous les ordres de Raymond de Turenne. Sainte Catherine avait cependant recommandé d'éviter tout appareil militaire : « Tenez seulement la croix à la main )), écrivait-elle quelques jours auparavant. Les magistrats à cheval, les milices de la Commune et les arbalétriers entouraient le pontife, porté par un palefroi richement harnaché, sous un baldaquin de pourpre, dont le sénateur et les nobles tenaient les bâtons. On suivit, entre le Tibre et l'Aventin, le solennel désert de Rome ; devant la porte et les tours crénelées de Saint-Paul étaient rangés le clergé et les moines : c'est là qu'on remit au pape les clés de la ville. La foule couvrait jusqu'aux toits des maisons, les femmes pleuraient de joie, une pluie de fleurs tombait sur le passage du Saint-Père. Vers le soir seulement, le cortège parvint à Saint-Pierre, où brûlaient 18 000 lampes, et Grégoire XI se jeta épuisé et les bras ouverts sur le tombeau des grands Apôtres, pères du christianisme et de TK^rlise.

Catherine ne vit pas ce triomphe préparé par elle à la papauté, l'allé était rentrée modestement dans sa pauvre maison de Sienne, croyant sa

^^g MOINES ET PAPES.

fission terminée. Un événement atr-e vint U, tirer de sa quiétude ; le malentendu entre le Samt Siè,e et Atalie se compliquait d'une traged.e imprévue. La ville de Cesena s'était révoltée, le r février, contre sa garnison de Bretons et en avait massacré 300 ; le légat fit venir la garmson mercenaire de Faenza et lui ordonna de chat.er les rebelles; 8000 habitants purent s enluir a travers champs, environ 4000 furent égorges dans les rues ou dans leurs maisons. La penmsule poussa un cri d'effroi et Florence invoqua la pitié des princes de la chrétienté. Rome, dont î'enthousiasme s'était bientôt refroidi, se redressait déjà avec un geste de menace. Le tra.te conclu avec le pape demeurait lettre morte. Les nobles et le Capitole démagogique conspiraient a la fois Grégoire se retira en mai a Anagni, la ville où Boniface VIII avait bu un calice si amer. 11 séjourna dans la forteresse des Gaetani jusqu'aux premiers jours de novembre. La boucherie de Cesena, qui pouvait donner le signal d une o.„erre d'extermination, fit réfléchir la ligue italienne; malgré la défection d'Hawkwood qui se vendit à Florence, la défaite d'un neveu du pape en Toscane et les dispositions toujours hostiles de Barnabe Visconti, le Saint-Siège sut ramener Bologne à l'obédience de l'Église; il enlevait en même temps à la ligue son capitaine général

Rodolfo da Varano ; il se réconciliait avec les Romains. Il signa donc un nouvel instrument de paix, qui fut sanctionné, le 10 novembre, par l'assemblée du peuple, après que Grégoire eut réintégré Rome. Si d'ailleurs, d'après les titres des magistrats de la Commune qui signèrent de leur côté sur le parchemin, on reconnaît quelle part étroite de principat la constitution toute républicaine de Rome laissait alors au chef de l'Eglise, le pape n'avait pas moins repris les clés de saint Pierre, et la foi du monde chrétien retrouvait son point fixe d'orientation.

Florence, cependant, résistait toujours à la paix; elle offrait à Grégoire des conditions inacceptables, refusait de rendre les biens de l'Eglise, de rétablir les tribunaux ecclésiastiques, de rompre le lien qui unissait entre elles les villes de la ligue. Tant que Florence maintenait autour de son gonfalon les cités rebelles, le pontificat romain demeurait à la merci de toutes les surprises. Cette attitude de l'alliée traditionnelle de l'h^glise est bien digne d'attention. Il est curieux de retrouver, soixante ans après la Divine Comédie^ dans le sentiment populaire comme au gouvernement de cette ville, la haine mortelle de Dante contre le Saint-Siège. Florence se sentait vraiment la capitale intellectuelle de l'Italie, qui lui devait l'achèvement de sa langue littéraire,

son plus grand poète, sa première grande école de peinture. Pourquoi n'hériterait-elle pas, dans la péninsule et la chrétienté, par la civilisation, la science et l'art, de la place éminente que Rome avait longtemps occupée par sa fonction mystique? Et ne descendrait-elle pas au second rang le jour où Rome, renouant la tradition apostolique, retrouverait la maîtrise religieuse du monde? Elle apportait à ce rêve de grandeur la passion d'une cité toute démocratique qui croyait à la perpétuité de ses libertés, tandis que sa démagogie, de plus en plus impérieuse, repoussait dédaigneusement, h la veille de l'insurrection socialiste des Ciompi, cette autorité pontificale, la plus haute des autorités qu'elle se proposait d'abattre. Déjà le gouvernement florentin s'essayait à une sorte de schisme religieux. Les Huit de la s;uerre^ meneurs du parti de la lutte à outrance, lancèrent un édit en vertu duquel l'interdit pontifical, qui, depuis dix-sept mois, fermait les églises de la ville et du contado, était considéré comme nul et le culte restauré en dépit du Saint-Siège.

Grégoire XI se souvint alors de Catherine de Sienne. Celle-ci écrivit sans retard une lettre au peuple de Florence, prenant pour texte les paroles du Sauveur : « J'ai désiré d'un grand désir faire la Pàque avec vous avant de mourir ». Puis elle

se mit en route. Nicolô Soderini et les citoyens dévoués à l'Eglise la reçurent avec respect. Le spectacle singulier que présentait en ce moment la chrétienté florentine lui remua le cœur. Les fidèles, ne pouvant plus prier dans les églises, formaient des confréries laïques, qui, unies aux compagnies de flagellants, se répandaient par les rues en chantant des laudes en langue vulgaire. Cette façon de satisfaire, sans clergé ni liturgie, aux besoins de la conscience fait déjà pressentir la foi libre des réformés. Mais ces symptômes d'anarchie religieuse inquiétèrent d'autant plus la sainte que les fraticelles étalaient avec moins de contrainte leur christianisme très personnel, et que les hérétiques, ou plutôt les incrédules, favorisés par la Seigneurie gibeline, se croyaient revenus déjà au bon temps des Farinata et des Cavalcanti. Catherine jugea nécessaire la paix la plus prompte entre le Saint-Siège et Florence, la paix à la fois religieuse et politique. Il appartenait au Saint-Siège de pacifier les âmes en levant l'interdit, et les deux dernières lettres de la jeune femme à Grégoire sont un appel à la miséricorde. Mais, pour la réconciliation politique, c'était à Florence de faire le premier pas. Le monde des petits dévots, la vieille bourgeoisie des arts que rassurait la présence de la nonne, aidèrent, par un mouvement plus apparent que réel d'opinion,

les capitaines de la parte guelfe à se rendre prépondérants aux affaires publiques . Ils furent, pendant quelques semaines, les maîtres au gouvernement; mais, selon la bonne tradition révolutionnaire, loin de chercher la paix, ils frappèrent durement leurs adversaires gibelins, les créatures des Huit ; par la mesure de V aminonizione^ ils chassèrent une centaine de citoyens de leurs magistratures. Excitée par les Huit^ encouragée par le gonfalonier de justice Silvestre des Médicis, qui fondait alors, sur le parti démagogique, la fortune naissante de sa maison, la populace fit, par une émeute brutale, l'essai de la révolution très prochaine des Ciompi. On massacra tous les Guelfes que l'on put, on pilla leurs maisons, et, une fois vides, on les brûla. Le bruit courut que Catherine avait été la cause des violences des capitaines : la foule marcha sur la maison où elle demeurait. Ses amis l'entraînèrent dans un jardin du voisinage ; mais l'émeute alla au jardin avec des cris de mort; elle s'était agenouillée et priait : « C'est moi, dit-elle au premier qui s'approcha d'elle, prends-moi et tue-moi! mais je t'ordonne, au nom de Dieu, d'épargner ici tous les miens! » — « Ces paroles, écrit-elle, furent comme un couteau qui lui perça le cœur. » Quand ces furieux se furent éloignés, elle dit à ses compagnes : « Misérable femme que je

suis, qui n'ai point été digne du martyre ! » Mais il était dès lors évident que l'influence de Catherine, toute-puissante sur l'âme du pape, était perdue pour Florence. L'intervention du roi de France et de Barnabô lui-même acheva l'œuvre où ses forces s'épuisaient en vain. Les deux adversaires convinrent de fixer en un congrès, à Sarzane, les conditions de la paix. Les délégués de Florence et ceux de Rome avaient à peine entamé les négociations que Grégoire XI mourait, le 27 mars 1378, après quatorze mois de séjour en Italie.

Peut-être mourait-il à temps pour le Saint- Siège et la chrétienté, pour l'honneur de son nom et le repos de la conscience de Catherine. Il avait la nostalgie de la France, se croyait un exilé h Rome, vivait solitaire et triste au fond du Vatican. Déjà on murmurait à son oreille des conseils de fuite ; il souhaitait de revoir le ciel de Provence. Le bruit de son départ probable inquiétait la ville. La vie lui manqua tout à coup à l'heure où, par un acte de faiblesse, il pouvait jeter l'h^glise dans une catastrophe. L'incertitude du lendemain pour

le christianisme, l'approche du schisme qu'il prévoyait comme on sent venir un orage, remplissaient son ame d'une angoisse immense. Se jugeant 'tout près de la mort, il dicta une bulle pour faciliter les conditions du conclave. Il prescrivait aux cardinaux présents à sa cour de se réunir sur-le-champ, sans convoquer ou attendre leurs collègues éloignés; le conclave pouvait se tenir à Rome ou en dehors de Rome, en n'importe quel lieu; l'élection, aussi rapide que possible, était valable au-dessous de la majorité traditionnelle des deux tiers des voix; le pape, quel qu'il fût, que les pères du conclave auraient élu, serait vénéré par le monde chrétien comme pontife légitime; Grégoire suppliait ses cardinaux de choisir le plus pur et le plus digne.

Je ne crois pas qu'il y ait eu un conclave plus étrange que celui qui s'ouvrit au lendemain des funérailles de Grégoire XI. La Commune romaine, craignant les bandes anglaises qui rôdaient dans le voisinage, était en armes ; les garnisons du Latium campaient dans Rome; les chefs des familles seigneuriales étaient éloignés de la ville, les trésors de l'Eglise transportés au château Saint-Anae. Les magistrats sollicitaient des cardinauxun pape italien. Le 7 avril, le sacré collège se réunit au Vatican au moment d'un orage; tandis que le tonnerre tombait sur le palais apos-

lolique, une foule furieuse, que contenaient h peine les milices communales, criait au dehors : Roinano o italiano Jo çolemo ! Les cardinaux français formaient la majorité d'électeurs; ils renonçaient sincèrement à l'élection d'un nouveau pape français. On n'avait que deux cardinaux romains, Tibaldeschi, tout h fait sénile, et Orsini, trop jeune, et d'une famille trop dangereuse. Les cardinaux de Florence et de Milan tenaient à des cités suspectes à l'Eglise. L'embarras était grand, la situation terrible. Les capitaines de quartiers entraient de force dans Ja chapelle du conclave et disaient, selon Froissart : « Baillez-nous un pape romain qui nous demeure, ou autrement nous vous ferons les têtes plus rouges que vos chapeaux ne sont ». Les Français désionèrent alors, en dehors du sacré collège, le vice-chancelier de l'Eglise, Bartolomeo Prignano, archevêque de Bari, un prêtre austère et savant, client de la maison d'Anjou et qui pouvait rapprocher l'Italie et la France. Un premier scrutin fut favorable à Prignano. Tl était environ minuit, le peuple criait toujours, se battait contre les gardes du conclave, entassait des matières incendiaires autour du Vatican, sonnait le tocsin dans tous les campaniles. Le second tour de scrutin donna à Prignano l'unanimité des sudi âges, moins la voix d'Orsini. Celui-ci, par vengeance, fit courir sur la place de

Saint-Pierre, pendant le souper des cardinaux, le bruit de l'élection de Tibaldeschi, et la populace joyeuse enfonça les portes du palais et monta à l'assaut du conclave pour adorer son pape romain. Les cardinaux, pâles d'épouvante, coiffèrent à la hâte d'une mitre pontificale le vieux Tibaldeschi, lui jetèrent une chape sur l'épaule, l'assirent tout tremblant sur le trône, et abandonnant ce pape de paille et le vrai pape caché, a demi mort de peur, dans une chambre de l'appartement pontifical, se dérobèrent, à la faveur du désordre, têtes nues, sine capis et cappellis. Quand Tibaldeschi revint a lui, il avoua ingénument la tragi-comédie et nomma l'élu. Le peuple, irrité de cette trahison, put rejoindre quelquesuns des pères, et les traîna de force au conclave où ils confessèrent la supercherie et dénoncèrent le vrai pontife. Le tumulte fut tel alors qu'ils purent encore s'échapper du Vatican, les uns se sauvèrent au Saint-Ange, d'autres coururent éperdus hors des murs, dans la campagne, Le sang-froid des chefs de la Commune fut le salut de l'Église et de la ville. Le cardinal de Florence les convainquit de la validité de l'élection; le peuple se remit de son émotion ; le nouveau pape était, après tout, un Italien. Prignano demanda une troisième épreuve électorale ; les cardinaux réfugiés au Saint- Ange envoyèrent leur vote par

écrit, ceux qui couraient clans Vagro romano revinrent l'un après l'autre à Saint-Pierre et donnèrent leur adhésion. Le 18 aviil, jour de Pâques, Urbain VI était couronné selon les rites séculaires et prenait possession du Latran.

Le schisme ne se fit point attendre longtemps. Urbain VI était le pontife le plus propre à mettre l'Eglise en feu. Une élévation si imprévue exaspéra l'orgueil et la violence de ce Napolitain. Il traita dès le premier jour, avec une extrême dureté, les cardinaux qui venaient de l'appeler de son petit évêché au gouvernement de lachrétienté. Au premier consistoire, il leur enjoignit de revenir au plus vite à la simplicité des apôtres, à résider dans leurs diocèses, à refuser les présents des princes. Cette façon brusque d'imposer la réforme déplut aux cardinaux français, qui formèrent aussitôt, autour de Robert de Genève, un parti d'opposition encouragé par Jeanne deNaples. A la fin de mai, les ultramontains se retirèrent à Anagni, afin de respirer, disaient-ils, un air plus salubre, laissant Urbain à Rome, seul avec ses quatre cardinaux italiens. Le pape, à son tour, changea d'air et s'établit à Tivoli. Cependant les bandes bretonnes, répondant à l'appel du sacré collège, poussaient jusqu'aux murs de Rome, battaient, le 16 juillet, les Romains au pont Salaro, puis se repliaient sur Anagni. Quand les cardinaux

rebelles se virent appuyés par une armée, ils lancèrent, le 20 juillet, leur manifeste. Ils déclaraient nulle l'élection d'Urbain VI, faite sous la pression de l'émeute. Urbain, avec une sagesse politique que son règne ne devait plus montrer, se déclara tout prêt à s'incliner devant la décision d'un concile. Les intransigeants rejetèrent cette proposition, et, le 9 août, publièrent une encyclique par laquelle ils enjoignaient à Urbain de se démettre, à la chrétienté de lui refuser l'obéissance. Malgfré les consultations des premiers canonistes du temps, toutes favorables à l'élection, et les dernières paroles du pauvre Tibaldeschi, le pape postiche de la nuit du 7 avril, qui témoigna en mourant de la sincérité du scrutin, les dissidents ouvrirent à Fundi un nouveau conclave où les trois derniers cardinaux italiens se laissèrent attirer, par l'espoir qu'on inspira à chacun d'eux qu'il serait élu. Le 21 septembre, le cardinal de Genève, dont les mains étaient encore teintes du sang de Cesena, Clément YII, était choisi. Les trois Italiens protestèrent et allèrent cacher leur honte dans un château des Orsini, près de Tagliacozzo.

Urbain revint à Rome. Il ne pouvait rentrer au Vatican, car le Saint-Ange était aux mains d'un gouverneur dévoué au parti français ; il descendit à Santa-Maria Nuova, au Forum, puis à Santa-

Maria du Transtevere. Il n'avait plus près de lui un seul de ses cardinaux; les prélats de sa cour l'abandonnaient l'un après l'autre pour rejoindre le pape de Fundi. Jamais le Saint-Siège romain n'était tombé dans une désolation plus profonde. Mais Catherine veillait toujours sur l'Église. Dès le début du nouveau pontificat, elle avait su fléchir l'àme altière d'Urbain en faveur de Florence : la paix avait été conclue h des conditions modérées, l'interdit levé, et la cité de Dante était redevenue, écrit Matteo Villani, a le bras droit de l'Eglise ». Aux premiers symptômes du schisme, elle avertit les cardinaux du parricide qu'ils allaient commettre; elle engagea le pape à nommer au plus vite un sacré collège italien. En un même jour, il donna la pourpre à vingt prélats, à deux Orsini, à deux Colonna. Il était bien tard : la France, l'Université de Paris, Jeanne de Naples, un grand nombre d'évêques se déclaraient pour Clément VII; puis, ce fut le tour de la Savoie, de l'Espagne, de l'Ecosse; déjà l'Occident ne distinguait plus le pape régulier de l'antipape. Désespéré, Urbain appela sainte Catherine, qui vint tranquillement s'asseoir au chevet de l'Eglise romaine. Il la pria de convoquer dans la ville apostolique les plus grands chrétiens de l'Italie : sur un signe de sa main, les saints accoururent du fond de leurs solitudes, des forêts de

Vallombreuse, des montagnes de Nice ou de Spolète. Elle écrivit aux monastères afin qu'on priât nuit et jour pour l'évêque universel. Elle relevait, dans les consistoires, le courage du pape et celui du sacré collège. Urbain YI, raffermi par les paroles de cette femme singulière, prit résolument l'offensive. Il acheta à prix d'or un condottiere, Alberigo Barbiano, qui, en avril 1379, battit à Marino les Bretons de Clément VIT ; il lui donna, pour orner son triomphe, une bannière où était écrit, en lettres d'or, le cri que poussera plus tard Jules II : a L'Italie délivrée des Barbares ». Il assiégea, dans ce même mois, la forteresse du Saint-Ange, dont les bombardes avaient incendié le Borgo. Son château fort une fois reconquis, il se rendit au Vatican, pieds nus, à la suite d'une procession, au milieu de tout le peuple. L'antipape se réfugia à Naples, puis à Avignon. Urbain VI était désormais le pape de Rome et de l'Italie. Mais, pareil h presque tous ses prédécesseurs, il n'était le maître h Rome que selon le bon plaisir du peuple. Un jour de sédition, la foule armée envahit le Vatican : Urbain VI se souvint du dernier acte de grandeur de Boniface VIII : il revêtit les habits pontificaux, et la tiare au front, assis sur le trône, il attendit les rebelles et leur dit, comme autrefois le Seigneur aux Juifs : a Qui cherchez-vous? » Ils s'arrêtèrent,

interdits, et se retirèrent silencieusement. Catherine s'employa encore à pacifier les esprits, prêchant au pape l'indulgence et la charité, aux séditieux le repentir, au peuple de Rome l'obéissance. Elle sollicitait les princes du parti de Clément Vil, le roi de France, la reine Jeanne, elle encourageait Venise dans la confession d'Urbain VI, elle aidait à l'alliance de Louis de Hongrie et de Charles de Duras, arrière-petit-fils de Charles II d'Anjou, avec le Saint-Siège. Elle se hâtait ainsi, d'une façon un peu fébrile, se sentant aux prises avec une nécessité historique plus forte que son génie, voyant déjà l'ombre de la mort s'allonger sur le sentier où elle cheminait jDour la gloire de Dieu, si douloureusement, depuis le jour de sa première mission florentine. Elle avait trente-trois ans; un apostolat si passionné avait détruit sa santé : elle touchait au terme de son pèlerinage. Le 30 janvier 1380, elle écrivit une dernière fois à Urbain VI. Elle recommandait la prudence à l'impétueux pontife. Le 15 février, avec une peine extrême, clic dicta ses adieux au fidèle Raimondo, son père spirituel. Dans cette lettre, où elle imagine que Dieu lui parle, elle esquissait, avec sa finesse habituelle d'observation, le caractère du pape. « Regarde en moi, Catherine, et vois l'époux de cette épouse, le souverain pontife : vois sa sainte et bonne inten-

tioii, qui lui fait perdre toute mesure. Je permets que par sa conduite sans mesure, et la terreur qu'il inspire à ses sujets, il nettoie la sainte Eglise ; mais d'autres viendront, qui l'occuperont par l'amour. Dis à mon vicaire qu'il rende sa puissance juste et accorde la paix à quiconque voudra la recevoir. » Aux disciples qui entouraient sa couche, elle adressa les paroles du Sauveur à son dernier souper, les paroles de François d'Assise mourant à ses frères : « Aimez-vous, mes fils, aimez-vous tendrement, et vous montrerez ainsi que vous me voulez toujours pour votre mère... Croyez fermement, mes très doux enfants, que, me séparant de mon corps, j'ai en vérité consumé ma vie pour la sainte Eglise, et cela est mon don particulier. Je m'en vais du monde où j'ai souffert sans mesure, je vais me reposer dans la mer pacifique, le Dieu éternel; mais je vous promets que, loin des ténèbres de la vie, unie à la vraie lumière, je vous serai plus utile que je ne le fus ici-bas. )) Au moment de rendre l'àme, elle se tourna vers ses amis et sa mère, et dit : « Mon vœu suprême est que vous confessiez toujours bien haut qu'Urbain est vrai pontife et que vous n'hésitiez pas à mourir pour lui et pour l'Eglise ». Puis elle leva la main et, traçant le signe de la croix sur les têtes inclinées de tous ceux qu'elle avait le plus aimés, murmura la parole

sainte : « Père, je remets mon esprit entre tes mains )). Elle expira avec une figure angélique, le 29 avril 1380.

Des événements inouïs suivirent de près la mort de sainte Catherine. Urbain VI sembla saisi de frénésie. Il jeta sur le royaume de Naples Charles de Duras ; celui-ci battit l'armée de Jeanne P®, s'empara de la vieille reine et la fit étrangler à l'aide d'un cordon de soie. L'antipape d'Avignon lança de son côté son prétendant, un autre Angevin, Louis, à la tête d'une armée française. Urbain ramassa tout ce qu'il put des bandes d'Hawkwood et marcha sur Naples au secours de son pupille. Au bout de quelques jours, il se brouillait mortellement *avec Charles; au lieu de retourner à Rome, il s'enfermait avec ses cardinaux dans la citadelle de Nocera. Le sacré collège, qui le haïssait, conspira; en plein hiver, il fit jeter six cardinaux au fond d'une citerne fangeuse, pleine de reptiles; tandis que les pauvres gens, transis et affamés, criaient miséricorde, le pape, son bréviaire ii la main, allait et venait, priant à haute voix, le long d'une galerie d'où il voyait la citerne, « sa figure, écrit un témoin, ardente comme un flambeau, par l'excès de la colère », — « pareil à un fou furieux », écrivent les cardinaux qui avaient eu la bonne fortune de rester à Naples. Urbain mit le royaume en interdit

et déposa Charles, qui vint assiéger Nocera; au son des trompettes, tout autour des remparts, le roi promit 10 000 florins d'or à qui lui livrerait le Saint-Père, mort ou vif. Deux fois par jour, le pape paraissait à une fenêtre de son château, une clochette d'une main, une torché de l'autre, et excommuniait l'armée angevine. Un Orsini réussit à ouvrir aux assiégés un passage à travers les assiégeants. Urbain VI s'enfuit, escorté par quelques centaines de soldats d'aventure de toutes nations, qui ne pensaient qu'à le vendre pour quelques écus ; il emportait ses cardinaux, presque mourants, après sept mois de citerne, attachés sur leurs chevaux. Alors commença une chasse extraordinaire, le pape et l'Eglise courant, sous le ciel enflammé du mois d'août, par les montagnes et les vallées, d'abord vers Salerne, puis vers l'Adriatique. En route, le pape fit tuer l'évêque d'Aquila, et reprit sa course démoniaque, laissant le cadavre dans la poussière blanche du grand chemin. Enfin, toujours poursuivi, le cortège atteignit la mer près de Trani; au loin parurent les galères de Gênes, qui recueillirent le pontife. Urbain VI ne remit le pied que trois années plus tard dans la ville éternelle.

Tel fut le pape étrange que Catherine de Sienne appelait « mon père très doux ». Le spectacle de ce pontificat eût-il pu obscurcir la foi que

(( la sainte dame )> avait en sa mission, et lui inspirer quelque regret d'avoir ramené la papauté de France en Italie, au siège du premier apôtre, à la pierre angulaire de l'Eglise? Les mystiques et les prophètes ont des grâces d'état : si indignes que soient les instruments terrestres dont Dieu se sert pour réaliser ses desseins, ils savent que ceux-ci sont excellents et que les misères humaines n'en altèrent point la beauté. A l'origine du schisme, elle avait prédit que l'Eglise passerait par de cruelles épreuves, mais qu'après les jours de deuil, viendrait le temps de la paix et de la joie. L'histoire a mis bien des années à donner raison à sainte Catherine et peut-être n'a-t-elle pas encore aujourd'hui répondu h toutes ses espérances. Mais, pour les prophètes et les mystiques, le temps ne compte guère, car ils lisent au livre de l'éternité des secrets qui sont leur consolation et la vertu de leur apostolat.

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