‹ Moines et papes; essais de psychologie historiqueChapitre 2 sur 24 · MORALE ET D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

MORALE ET D'HISTOIRE

LES DÉBUTS d'aLEXANDRE VI ^

Une récente publication, le Journal de Jean Burchard, chapelain et maître des cérémonies au Vatican, de 1483 à 1506, a dû ramener beaucoup de personnes curieuses des singularités dramatiques de l'histoire vers une famille dont le nom

1. I. Johannis Burchardi Argentincnsis Diarium, 1483-1506, édition Thuasne. Paris, Leroux. — H. Dlspacci di Antonio Giuslinian, ambasciatore l'eneto in Rotua, 1502-1505, édition Villari. Florence, Le Monnier. — IIL Edoardo Alvisi, il Duca Valentino. Imolu, 1878. — IV. Gregorovius, Geschichte der Sludi Boni im Miltclalter, t. VII, et Lucrezia liorgia. — Cb. Yriarte, Les Borgia.

seul réveille tout un cortège de légendes sinistres. Grâce aux notes quotidiennes de ce prêtre, on peut désormais suivre, dans le détail de leur vie intime, le pape Alexandre VI Borgia et son fils César. La correspondance d'Antonio Giustinian, ambassadeur de Venise près la cour de Rome, permet de contrôler page par page une partie du récit de Burchard; mais Giustinian, qui était un fin diplomate de l'école vénitienne, très habile dans l'art d'observer les figures et de scruter les paroles, nous a laissé en outre les principaux éléments d'une psychologie d'Alexandre VI; ses dépêches, complétées par la Légation de Machiavel, nous laissent encore pénétrer, aussi avant que possible, dans la conscience ténébreuse de César. Ces deux hommes, qui ont été pendant quelques années la terreur de l'Italie, et dont l'œuvre, interrompue par la mort mystérieuse du père, a donné tous ses fruits funestes sous les pontificats de Jules 11, de Léon X, de Clément VII, apparaissent donc avec leur physionomie vraie, dans la complexité de leurs passions, de leurs vices et de leurs ambitions. Nous les voyons agir, et nous comprenons les motifs de leur action; nous les entendons parler, et, s'ils mentent, nous savons quel intérêt ils ont ;i mentir. Leurs caractères sont en parfait équilibre avec les conditions de leur puissance; il

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leur fallait cette duplicité et ces accès de vice implacable pour se maintenir sur les sommets vertigineux où la fortune les avait portés. Mais ont-ils assez expié leur grandeur sanglante, le père, par l'effroi qu'il avait de son fils et l'angoisse avec laquelle, vers la fin de son règne, il sentait venir la ruine de l'entreprise commune ; César, par l'impuissance désespérée dans laquelle la volonté tenace, soit de Venise, soit de la France, l'a enchaîné au moment où il croyait tenir enfin son rêve, une royauté en Italie, et par l'écroulement de toutes ses espérances, en quelques heures, quand Alexandre mourut? Ont-ils été, l'un et l'autre, également coupables envers l'Italie, l'Eglise et la chrétienté? Le procès que l'opinion des érudits et des honnêtes gens a institué sur cette famille est-il irrévocablement clos, et les documents précis que tout le monde peut lire désormais n'autorisent-ils point une revision de cette lamentable cause historique?

Je crois que l'on peut reprendre le dossier criminel des Borgia, à la condition d'apporter à cette étude nouvelle la tranquillité d'ame et les scrupules d'un juge. Depuis Guichardin jusqu'à une époque toute récente, ils n'ont guère provoqué que des réquisitoires passionnés ou des plaidoyers d'avocats sollicita iil l'indulgence de la postérité, dénaturant les faits, exagérant les

bonnes intentions, atténuant les mauvaises, altérant même au besoin l'état civil des enfants d'Alexandre VI. Il faut se méfier des colères oratoires de Guichardin, mais plus encore de l'apologie romanesque du père Olivier ou des falsifications historiques du docteur Nemeke. Les essais de justification fondés sur une connaissance exacte de l'histoire, la Lucrèce Borgia de Gregorovius, le Cesare Borgia de M. Alvisi, sont pleins de vues excellentes, mais il convient de compter avec le parti pris général du livre, oii la façon de présenter les faits est souvent paradoxale. En vérité, un témoin absolument dépourvu d'esprit, un sacristain médiocre, égoïste, réfractaire à tout sentiment délicat, tel que Jean Burchard, est une des plus utiles sources d'information. Il nous a rendu, comme un miroir et un écho, tout ce qu'il a vu, tout ce qu'il a entendu dans le cours des trois pontificats terribles de Sixte IV, d'Innocent VIII, d'Alexandre VI ; il n'est point de fait grave de son Journal qui ne se retrouve, soit dans les choniques contemporaines, soit dans les dépêches des ambassadeurs. Ce qui le rend précieux, c'est une absence désolante de sens moral. Les critiques qui ont soulevé des doutes sur l'authenticité du Diarium, rejeté comme pamphlet calomnieux, oubliaient deux choses : l'une, que l'Eglise elle-même avait sauvé

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de la destruction les nombreux manuscrits du Journal, en faveur des descriptions précises du cérémonial de la chapelle pontificale, dont il est rempli; l'autre, que, chez Burchard, il ne se trouve point la plus légère trace d'invective, de malice ou de haine. Quand il note une infamie, il est à cent lieiies de penser que c'est une infamie. La sérénité de ce chapelain est merveilleuse. Une seule fois, dans sa vaste chronique, il a été ému sincèrement, profondément, et la douleur a rehaussé un instant la platitude naturelle de son latin. C'était quelques jours après l'entrée de Charles VIII à Rome. Tandis que Burchard assistait à la messe pontificale de l'Epiphanie, je ne sais qui osa envoyer à sa maison des garnisaires français, avec leurs chevaux. On mit à la porte, sous la pluie battante, les mules du maître des cérémonies vaticanes, ses chevaux et ses ânes. A son retour, il vit l'attentat dans toute son horreur; les chevaux ultramontains « mangeaient mon foin, dit-il, fenum meum consumébant ». Il retourna près de Charles VIII et fit une affaire d'État. Le roi donna l'ordre de délivrer la maison de Burchard de ses hôtes. Le chapelain reprit alors le calme de sa conscience. « Je les fis placer, écrit-il bonnement, chez les voisins. »

Certes, cet homme est incapable de nous tromper sciemment. Il ne raconte rien dont il ne

soit très sûr. 11 ne commente jamais les laits qu'il rapporte. A deux ou trois reprises, il refuse de nous rendre les bruits de la rumeur populaire, et nous informe nettement de sa discrète résolution. Au delà du rituel de ses cérémonies, rien ne l'intéresse. Son horizon est le plus borné du monde, mais ce qu'il y aperçoit est d'autant plus clair et diane de créance. Jamais il ne s'est douté que l'Eglise chancelait, que la chrétienté était dans l'angoisse, que la politique de Rome inquiétait l'Europe. 11 lui suffisait que, sur l'autel papal, les ciero'cs fussent convenablement allumés, et que le pape ne revêtit point une chape rouge à la place d'une chape violette. Retenons donc auprès de nous, comme un témoin perpétuel, le pauvre sire; à lui seul, il a plus de révélations h nous faire que tous les hauts personnages — l'ambassadeur Giustinian excepté — que nous devons interroger. Il a contemplé, de la coulisse, le drame entier, dont les autres n'ont vu qu'un acte ou qu'une scène.

Il faut, avant d'aborder cette histoire des Borgia, se défaire résolument d'un préjugé et d'une erreur qui en fausseraient tout à fait l'in-

telligcnce. Le préjugé consiste à s'imaginer qu'Alexandre et César ont été en dehors des lois communes de l'humanité, qu'ils ont dépassé par leurs crimes et leurs vices la mesure de scélératesse permise à la fin du xv® siècle, — et du xv° siècle italien. Les personnes qui cherchent volontiers leurs informations sur le passé dans le théâtre ou le roman n'hésitent pas à gratifier pareillement Lucrèce d'une sorte de monstruosité morale. Nous serions donc en présence d'un triple cas de tératologie historique. Ce n'est point sans doute ii des Ibus que nous aurions affaire, mais h des êtres d'exception, en qui la méchanceté s'est déchaînée avec une fureur incroyable, sans autre raison que la volupté perverse du mal, la joie maladive que donnent de grandioses extravagances. Cette vue se prête bien à l'éloquence et au pamphlet; elle est faite pour séduire des poètes; on la découvrira sans peine dans les chapitres colorés que Michelet a écrits sur les Borgia, et ce tableau de la Home papale, farouche, avec ses ruines hantées par des bandits, et, au Vatican, des orgies dignes d'Iléliogabale, « au milieu, un banquier, entouré de Maures et de Juifs; c'était le pape, et sa Lucrezia, tenant les sceaux de l'Eglise )). La vision est saisissante, mais elle fait aux Borgia ii la fois trop d'honneur et une ri'clle injure. Ne voyons pas en eux des figures extraordinaires,

démesurées, tels qu'ont été certains empereurs romains. Néron nous déconcerte par l'incohérence de sa nature, l'absurdité du mal qu'il a fait : les chrétiens de son temps ont vu en lui l'Antéchrist, la Bête infernale sortie du puits de l'abîme; il sut mêler, d'une façon si inattendue, la férocité, la luxure, le goût des pompes colossales, les raffinements et l'ironie d'un comédien lugubre, que, présentée par Tacite et Suétone, son histoire nous semble un insolent défi jeté à la raison humaine. La taille des Borgia est loin d'être aussi haute; il n'y a point de désaccord entre leur vie de tyrans italiens et la politique de leur tyrannie; il n'est aucune de leurs violences que n'expliquent facilement les nécessités de cette politique, nécessités d'un jour, contredites par celles du lendemain, que manifesteront des violences nouvelles; petite politique, égoïste et empirique, mais poursuivie, à l'aide de moyens atroces, avec une logique et une clairvoyance parfaites. Caligula a nommé consul son cheval favori. On rendra au pape Alexandre cette justice que, s'il a fait asseoir des courtisanes autour du maître-autel de Saint-Pierre, un jour de fonction pontificale, il n'a jamais coiffé du chapeau rouge son cheval de chasse.

Ce grand cadre de la vieille Rome, qui convenait si bien à Caligula et à Néron, ou à certains

papes du moyen âge, tels qu'Innocent III et Boniface YIII, renferme encore, il est vrai, l'étrange famille, mais elle ne le remplit plus à la manière de ces maîtres du monde, soit temporel, soit spirituel. Les Borgia sont, l'un le roi de l'Etat ecclésiastique, l'autre le duc de Romagne. Leur champ d'action est l'Italie seule; ils y jouent une tragédie où les destinées de l'Occident ne sont plus engagées; un Sforza, un Malatesta, un Aragon, eussent donné un spectacle aussi émouvant si l'hégémonie de la péninsule leur avait été livrée. Les princes italiens de xv'^ siècle sont véritablement leurs pairs, et, replacés dans leur compagnie, les Borgia reprennent leurs proportions justes. Leur immoralité n'est pas un jeu de la nature, mais la loi même de la tyrannie italienne. Après Alexandre YI , Pierre-Louis Farnèse, fils de Paul III, a parfois dépassé en perversité César Borgia luimême ; plus tard encore, Carlo CarafTa, neveu de Paul IV, a bouleversé la péninsule par une politique étourdie que César n'eût point pratiquée. La notion du bien et du mal, la loyauté, la bonté et la pudeur étaient-elles donc abolies dans ces âmes superbes, qui menaient le chœur d'une civilisation de premier ordre et rehaussaient la corruption de leurs cours de tout l'éclat de la Renaissance.' Je n'hésite pas à répondre affirmativement. Dans toutes ces consciences se retrouve la même

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lacune. Mais l'explication du douloureux phénomène moral est dans le Prince de Machiavel. La tyrannie du xv® siècle traînait à sa suite la fatalité de son origine ; elle était illégitime par son point de départ même, par l'attentat du prince nouveau contre les libertés communales ou les pouvoirs féodaux; la papauté, bien que puissance séculaire, avait été atteinte de cette contaofion depuis plus de cent ans; elle avait été condamnée à lutter jusqu'à l'extermination contre les grandes familles féodales de Rome, et à jeter en pâture aux neveux pontificaux les domaines des barons. A partir de Sixte IV, c'était l'Italie elle-même qui, de proche en proche, devenait la proie du népotisme. Or, comme tous ces princes dont la maison a été fondée par la violence et ne subsiste que par le crime, les papes de la Renaissance ont du recourir, pour assurer leurs ambitions, à une politique impitoyable, mêlée de fourberie et de cruauté; comme eux, ils ont du écraser sans merci leurs ennemis intérieurs, les comtes et les villes, les condottières indociles et les cardinaux trop puissants, les moines, qui veulent ramener sur la terre les libertés du royaume de Dieu, jusqu'aux humanistes, qui parlent trop haut de la libre république de Tite-Live. Renard et lion, dit Machiavel, il fallait être alors l'un et l'autre : au dedans, pour espérer un lendemain ; au dehors,

sur leurs frontières, chez leurs alliés, chez leurs rivaux, les tyrans italiens, et le pape, comme tous les autres, ont à se défendre contre la conspiration permanente, l'intrigue auprès des souverains de rOccident, la violation des traités, les trames des exilés, des fiiorusciti^ qui préparent leur retour par le régicide ou l'émeute populaire. Il n'est pas un prince qui n'ait contre lui tous ses voisins immédiats, et, pour appuyer secrètement la politique de ses ennemis, quelqu'une des puissances de l'Europe : si celles-ci, occupées ailleurs, sont neutres, il reste toujours Venise, république patricienne, qui hait également tous ces tyrans et dont la main s'aperçoit dans tous les désastres qui les accablent. C'est pourquoi ils n'ont, pour durer, qu'une ressource, la terreur et le parjure. Les Médicis, qui ont eu longtemps plus d'humanité que les autres, ont été frappés par des sectaires en pleine église et dépossédés; ils ne sont enfin rentrés en 1512 à Florence qu'après avoir épouvanté la Toscane par le massacre de Prato. Les Borgia ont été de ce monde qui ne connaissait ni douceur, ni scrupules, ni remords; ils ont mené cette guerre sauvage qui n'a point connu de droit des gens. En nous, c'est la conscience moderne qu'ils étonnent. Mais, pour l'Italie princière, « l'hô- Iclleric de douleur » que Dante avait chantée déjà, ils n'ont été ni une déception ni une surprise.

Le préjugé que je viens de signaler se comph- Cuait encore, pour les Borgia, d'une .dee historique qu'il s'agit de redresser, sinon on risquerait de considérer leur figure et leur œuvre sous une sorte de verre grossissant. Alexandre VI, d.ton, était pape : c'est donc l'Eglise roma.nequ d entraîna dans la complicité de sa politique, 1 Eglise chrétienne dont sa vie a compromis 1 honneur, le christianisme, dont il était responsable, aussi bien en face de l'histoire que devant Dieu, et que U„ et tous les siens ont renié impudemment. Cette notion a préoccupé d'une façon différente un certain nombre d'historiens. Les uus 1 oni employée ii assombrir davantage le tableau de ce pZtifL, aggravant ainsi la culpabilité de a Lille de tout le poids d'une véritable apostasie. D'autres, persuadés que la grâce divine n avait pu i, un tel point être impuissante, se sont recries, ont imaginé je ne sais quelle conspiration de calomniateurs, ligués contre les Borgia, ou pluto contre l'Église, supposant la légende introduit ,u sein de l'histoire, déclarant apocryphes et mensongères les dépositions des témoins et les relations des chroniqueurs, en première ligne celle du chapelain Burchard. qu'on n avait point l„ parallèlement avec les récits ou les P-ces d.plo^ matiques des contemporains. L'opinion qu, dan Alexandre VI, place au premier rang le pontife et

le pasteur des âmes, a donc servi à la fois à redoubler la sévérité de quelques-uns de ses juges, à exciter le zèle de ses avocats. Mais cette opinion est contredite par la réalité historique. La papauté avait longtemps incarné l'Eglise elle-même, et, par l'Eglise, la religion de tout le monde chrétien. Dans les plus mauvais siècles du moyen âge, au temps où les papes se .voyaient presque tous chassés de Rome par le peuple, les barons ou les empereurs, les pontifes, même exilés, remplacés par des antipapes, avaient tenu d'une main souveraine la règle de la foi universelle. Les hérésies, les philosophies, les infractions à la discipline ecclésiastique, les entreprises des princes, tous les intérêts qui, de près ou de loin, touchaient au christianisme, avaient constamment abouti à un concile du Latran, à une décision du pape, à un acte solennel de l'autorité apostolique. Rien ne se faisait ou ne se disait en Occident qui ne dût recevoir l'approbation ou le blâme de Rome. L'Italie et riuirope tourmentaient de mille manières le suzerain du patrimoine de Saint-Pierre; elles s'inclinaient toujours en tremblant quand l'évêquc de Rome parlait au nom de Dieu. Les têtes rebelles qui n'avaient point fléchi furent frappées d'une façon terrible : l'empereur Henri IV, Arnauld de Brcscia, Frédéric II, le roi Manfred. La fonction politique du p;q)e, précaire et sans cesse suspendue

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à Rome et clans le domaine ecclésiastique, indécise et contestée dans le reste de VUahe excepte

au moment des ligues communales contre 1 Empire, était, quand elle agissait au lo.n, dune irandeur incomparable. Quand le pape se tournait vers l'empereur, le roi de France ou la Terre- Sainte, il montrait dans son geste et sa parole toute la puissance surhumaine du sacerdoce. Ce furent les temps héroïques de la papauté roma.n, nui s'arrêtèrent brusquement après Bon.face VIU. Par l'attentatde Philippe le Bel, les prmces commencèrent d'annuler le droit de l'Egl-- - - ^enir dans les affaires rehg.euses de 1 Eu. ope L'exU d'Avignon lut une déchéance tout autan pour l'Église que pour son chef. Le pape perd.t 1rs le prestige de cet épiseopat œeun.én,que que Rome seule pouvait contenir ; hors de Rome, capitale spirituelle et poUt.que du monde, d ne semb e plus, aux hommes du moyen âge, qu un aie e-

^ r -1 'Fo-IUp orotéffée et surveillée

vêque français. L bglise, piou.„

par le roi de France, ne lut plus, comme jadis la Lprème autorité morale, plus haute que tous les ro s, et qui, dans la misère même de son s cge a Rome, fLu il tous la loi. Ses décisions d-tn-

nales, qui n'étaient plus promulguées "" ^a^ran ne furent plus que l'œuvre impu.ssante d une Édise nationale. La chaîne qui, par le pape, rattachait l'Église à Dieu, parut rompue en son

anneaLi essentiel. C'est bien le sentiment des grands chrétiens et des politiques de l'Italie au xiv^ siècle : Dante, Pétrarque, sainte Catherine de Sienne. Le pape rentra dans Rome, mais, grâce à l'horrible désordre du schisme d'Occident, il ne fut plus capable de ressaisir toute sa primauté apostolique. L'Europe se demanda, durant plus d'un demi-siècle, où étaient l'Eglise et le pape véritables, et les conciles de Constance et de Bàle purent seuls empêcher le morcellement de la chrétienté en Eglises indépendantes. Mais ces conciles eux-mêmes amenèrent un amoindrissement nouveau dans la puissance religieuse du Saint- Siège. Ils attribuèrent à l'épiscopat la suprématie doctrinale et le droit de discipline qui avaient fait, antérieurement à tous ces troubles, la force du pontife romain ; ils constituèrent théoriquement l'Eglise en monarchie parlementaire. A chaque élection, le pape dut jurer, entre les mains de ses cardinaux, les capitulations par lesquelles il abdiquait en faveur du sacré collège les prérogatives les plus grandes du gouvernement ecclésiastique. Dès le lendemain, il avait oublié ses serments, et s'efforçait de revenir à la plénitude de ses anciens pouvoirs. Les papes de la seconde moitié du xv" siècle ont tous déchiré la charte pontificale. Cet acte de mauvaise foi n'eut pour aucun d'eux des conséquences graves. Les cardinaux italiens

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se souciaient médiocrement des intérêts de l'Église universelle; chacun d'eux, rêvant de la tiare, voyait sans déplaisir une usurpation qui tendait non pas à relever la puissance spirituelle de leur maitre, mais à consolider dans sa personne une réalité dont les grands papes d'autrefois n'avaient jamais connu que l'ombre, le principat ecclésiastique, la royauté temporelle de Rome.

Or, pendant les cent cinquante années qui vont 'de la captivité d'Avignon au pontificat de Pie II, le régime politique et social de l'Italie avait changé de fond en comble. La tyrannie avait remplacé les communes. Les provinces s'étaient, bon gré mal gré, constituées en principats. Milan appartenait aux Visconti, puis aux Sforza; Florence s'était accommodée du régime indécis' du premier Médicis; le royaume des Deux-Siciles était, avec les Aragons, une monarchie taillée sur le patron des royautés européennes; il y avait des tyrans à Bologne, à Ferrare, à Rimini, à Pérouse, dans chacune des villes de Romagne, dans chaque tour féodale, pour ainsi dire; mais ici, le baron ou le duc n'attendait plus rien de la fidélité de ses sujets dont il était le despote ; il ne reconnaissait audessus de soi aucun suzerain. Ce fut, pour le pontificat romain, une inexorable nécessité de s'adapter à ce milieu, de chercher des conditions

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de vie pareilles à celles des autres puissances italiennes. La politique nationale d'Innocent III et. de Boniface VIII, l'hégémonie des cités guelfes avait fait son temps ; il n'y avait plus ni Guelfes ni cités; la chimère d'une Eglise libre, mais privée d'un domaine indépendant, au sein d'une Italie princière, était insoutenable; la papauté eût été confisquée par les Aragons ou les Médicis, comme elle l'avait été, au x® siècle, par les barons de Tusculum ou par les empereurs. Le seul parti à prendre, pour les papes, fut d'être tvrans au même titre que tous les autres; plus grave était leur déchéance religieuse, plus pressante était l'obligation de faire grande figure dans la péninsule, afin de retrouver par la diplomatie une situation analogue à celle dont ils avaient joui au temps de leur maîtrise mystique sur le monde. Dès qu'ils se sentirent libres du coté de la chrétienté, par la fin du schisme, la clôture des conciles, la répression des hérésies de IIuss et de Wicleff, les papes du xv° siècle se mirent i\ édifier leur grandeur temporelle. Les dernières traces de l'autonomie communale de Rome disparaissent sous Martin V, antérieurement à 1450. Nicolas V, Calixte III, premier pape Borgia, Pie II, Paul II, sont rois de Rome sans ronteste ; mais leur royauté est encore chancelante dans le Patrimoine, où les vieilles familles

gardent, sur leurs fiefs, toute l'indiscipline féodale. D'autre part, ces pontifes se rallient, par le mécénat, par la protection des humanistes et des artistes, à la civilisation princière de la Renaissance; mais, pour eux, accueillir la Renaissance, c'est-à-dire l'esprit de critique et les lettres païennes, c'était témoigner une fois de plus de leur abandon du rôle théologique soutenu par l'ancien pontificat. Le règne de Pie 11, qui va de 1458 à 1464, marque le terme dernier de cette crise historique de l'Eglise romaine. Quelques années auparavant, Eugène IV avait encore essayé, non sans grandeur, de réconcilier l'Église d'Orient avec la foi latine; sa tentative avait échoué. Mais Nicolas V, quatre ans avant l'élection de Pie II, avait été pris pour arbitre par toute l'Italie, et avait présidé à la signature d'une trêve de vingt-cinq ans entre Rome, Naples, Florence, Milan et Venise. Avec ce pape, le Saint- Siège fut quelques jours, et pour la première fois, le point d'équilibre de la péninsule. Puis Calixte III, revenant, mais trop tard, à la tradition purement ecclésiastique, s'attacha, avec une passion tout espagnole, à la croisade contre les Turcs; il mourut, convaincu de l'impuissance politique de la papauté en matière religieuse. Pie II reprit le projet de croisade; il voulut rétablir la primauté de Rome sur les Eglises natio-

nales. Louis XI lui accorda l'abolition de la Pragmatique de Bourges, mais le Parlement et l'Université aidèrent le roi à l'observer en dépit du pape. Quant à la croisade, ce pape aimable usa à la préparer les dernières forces de sa vie. A Ancône, au moment de mourir, il conjurait, en pleurant, son ami Bessarion de ramener à Rome sa dépouille mortelle. Il s'était trompé en venant seul au bord de cette mer. sur le chemin de Jérusalem, que les chrétiens avaient oubliée. C'est à Rome qu'il donnait sa dernière pensée, à la capitale toute temporelle de la royauté pontificale, au souvenir des lettres antiques, à la civilisation séculière dont la papauté allait partager avec Florence la direction pendant plus d'un demisiècle, après avoir d'abord tranquillement fermé l'Evangile.

Or, dans le temps même où une grande crise sociale obligeait la papauté à se retirer du gouvernement œcuménique du monde, pour se renfermer dans une royauté italienne, l'Occident commençait une évolution historique analogue à celle de l'Italie, et sortait du cadre vague de la vieille chrétienté pour entrer dans les formes définies des nationalités européennes. Le déclin profond de l'Empire, rafï'aiblissement du pouvoir spirituel des paj)es, furent à la fois des effets et des causes dans ce renouvellement des conditions

politiques de l'Europe. Les peuples prirent une conscience claire de' leur vie nationale quand le sens de la vie o-énérale baissa chez les deux maîtrès mystiques de l'humanité ; le pape et l'empereur virent leur puissance universelle perdre tout le terrain gagné par l'autonomie individuelle des nations. La majorité politique de celles-ci rendit caduque la tutelle sociale de ses anciens patrons. Les nations, à mesure qu'elles se reconnaissaient maîtresses d'elles-mêmes, s'enfermaient en des frontières plus précises, la famille chrétienne se morcelait en familles particulières toutes prêtes à se combattre les unes les autres; l'autorité pontificale s'arrêtait à chacune de ces frontières et ne passait au delà qu'à la condition de se conformer au droit public de la nation; le pontife semblait de plus en plus un prince séculier au même titre que les autres, et les rois de l'Europe étaient tous disposés à le traiter en prince étranger, et, à l'occasion, en ennemi.

Cette période originale de l'histoire de l'Eglise, où les papes n'eurent plus rien d'apostolique, s'ouvrit par le règne de Paul II, grand seigneur d'esprit léger, tout occupé de statues grecques, et de fêtes carnavalesques. Elle se termina en 1527, par une catastrophe inouïe, le Sac de Rome, la captivité de Clément VII au château Saint- Ange, l'humiliation du pontife aux pieds de

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Charles-Quint. La tyrannie ecclésiastique perdit alors sa valeur politique en Italie, son importance diplomatique en Europe. Mais sa ruine fut, comme l'avait été sa orandeur, entraînée dans le mouvement général de la péninsule. Par Milan et par Naples, l'empereur tenait l'Italie entière; ce qui restait de princes, à Florence, h Ferrare, à Mantoue, dépendait étroitement de l'étranger. Le pontificat romain, dépossédé de son action temporelle, commença dès lors une évolution très belle vers les traditions de son passé. Les papes comprirent que l'Église, déchue politiquement, devait retrouver l'ascendant religieux qui fit sa force au temps où elle était si faible sur son domaine terrestre. Paul III Farnèse, qui avait grandi dans la corruption de Rome sous Alexandre VI, réunit le concile de Trente. L'Eglise œcuménique rendit à son chef l'autorité doctrinale que Constance et Baie avaient affaiblie ; elle lui remit un droit de discipline tel que le Saint- Siège n'en avait jamais exercé de plus rigoureux. Mais lorsque, sous Paul IV, les CarafFa prétendirent restaurer la puissance temporelle dont Clément VII avait vu la chute, lorsque le neveu du pape, le cardinal Carlo, voulut recommencer la tragédie de César Borgia et mettre aux prises

^en Italie, au profit du Saint-Siège, la France et l'Espagne, on s'aperçut à quel point la scène

manquait aux acteurs; Rome et l'Eglise, qui avaient tout permis aux Borgia , se levèrent contre les insensés dont la politique retardait de soixante ans; Paul IV mort, le peuple jeta au Tibre sa statue, et le sacré collège fit étrangler le cardinal-neveu. L'Église romaine, si longtemps sourde aux cris de la chrétienté, demandait enfin hautement la réformation, dont le nom seul laisait jadis sourire Léon X. Pie IV rappela le concile, et saint Pie V, un moine, un inquisiteur, achevant de reconstituer le sacerdoce, poursuivit l'hérésie avec l'inflexibilité dogmatique d'un Innocent III, et fut assez fort, comme évêque universel, pour pousser une dernière fois, dans la croisade de Lépante, l'Europe chrétienne contre l'islamisme. Le bercail apostolique avait retrouvé son pasteur; l'Église, aidée par la milice de Jésus, recouvra, sous Sixte-Quint, son rôle religieux dans la politique générale de l'Occident. Elle n'était plus, en Italie, qu'un principat débile, et l'Italie n'était plus qu'un grand fief de l'Espagne.

Je viens d'esquisser les conditions morales et politiques où l'histoire du xv« siècle italien a placé les Borgia. Nous ne jugerons ces hommes ni comme un accident ni comme une exception; ni leur conscience ni leur politique n'étaient une nouveauté ; ces virtuoses ont jeté des notes vio-

lentes, mais pas une seule note fausse, dans le coneert de la Renaissance. Il ne s'agit point ici de diminuer, par une bienveillance paradoxale, leur responsabilité historique, mais de la mesurer équitablement. J'ai dû d'abord les remettre au juste point de vue, h la lumière vraie qui leur conviennent, en les tirant du clair-obscur poétique où leurs figures se tenaient comme de formidables fantômes. Le préjugé romanesque une fois écarté, nous pouvons aborder de beaucoup plus près l'histoire vraie des Borgia.

L'Italie, disait un pape du xvi^ siècle, est une lyre à quatre cordes, qui sont Rome, Naples, Florence et Milan. Les quatre cordes avaient été un jour d'accord; depuis Nicolas V, l'harmonie s'était rompue ; la fédération italienne semblait une chimère. Chaque fois que l'une des grandes puissances, Milan, Florence ou Venise, devenait comme le noyau d'un système d'alliances avec les tyrans de second ou de troisième ordre, Ferrare, Bologne ou Sienne, Rimini, Imola, Urbin, ^Nlantoue ou Piombino, tout le reste de l'Italie s'inquiétait; une clameur s'élevait qui dénonçait la

trahison ourdie contre les libertés de la péninsule et l'établissement projeté de la « monarchie unique )). Ce cauchemar avait envahi tous les esprits; il est bien singulier que l'appréhension d'une royauté italienne ait à ce point troublé les tyrans, les condottières, les humanistes, dans le temps même où le sentiment de la patrie italienne était le plus étranger à toutes les consciences. Chacun des grands tyrans était soupçonné h son tour ; les Sforza et les Aragons se renvoyaient, à la fin du XV® siècle, la même accusation. Quand Ludovic le More appela Charles VIII, personne ne douta qu'il n'eut le dessein de régner sur la péninsule. C'était encore Venise que l'on redoutait le plus communément, bien qu'elle n'eût qu'un point d'appui territorial très faible; mais elle était riche, et, par sa diplomatie, très forte dans les conseils de l'Europe. Guichardin affirme que Cosme de Médicis, aidant François Sforza à devenir tyran de Milan, « a sauvé la liberté de toute l'Italie, que Venise aurait asservie ». Le même historien a écrit cette maxime, qui explique bien le préjugé italien contre Venise : a La république n'accorde la liberté qu'à ses citoyens propres ». Avec Venise, ce n'était point de fraternité politique, mais de vassalité qu'il s'agissait. Un traité passé entre les tyrans et Venise, maîtresse de l'hégémonie italienne, eût été la ruine du

priiicipat. Ce n'est qu'entre puissances semblables, rapprochées par la communauté de régime et d'intérêts, que peut s'établir un concordat équitable. Rome et Venise, où le pouvoir était électif, la société aristocratique, les traditions de gouvernement très fixes, avaient l'une avec l'autre d'étroites affinités, et l'Italie ne redoutait rien tant que leur bon accord. Le sens très pratique et doublé d'égoïsme de Venise écarta le plus souvent ce danger, et quand, h la fin d'Alexandre VI, la tyrannie ecclésiastique fut sur le point de s'étendre sur la plus grande partie de la péninsule, l'Italie éperdue se tourna vers Venise, et attendit un instant de la république le salut du principat.

Sixte IV, vingt ans avant le second pape Borgia, montra ce que le Saint-Siège prétendait être désormais, non seulement l'arbitre, mais le patron de tous les Etats italiens, et la façon nouvelle par laquelle il oserait rechercher cette prépondérance. Ce moine franciscain, fils d'un batelier de Savone, savant homme, inaugura une politique absolument dépourvue de principes, emportée comme en un tourbillon, sans lendemain, mais dont les contradictions et les violences devaient concourir à un plan rigoureux, opiniâtrement suivi, pour la grandeur exclusive non pas de ri'lglise romaine, mais de ]a famille ])on-

IgO MOINES ET PAPES.

tificale La méthode insolente des Bovgia la cts aux alliances italiennes et l'abandon ey;.,„e des allies de la veille fut inventée par iL Rovere, et le cardinal Rodngo Borg. , q avait vendu sa voix et son crédit au conclave, lors de l'élection de Sixte IV, reçut de ce pape en récompense de ce service, «ne édifiante éducation Witiqiie.Onvit alors, autour de Rome et contr

Rome se former et se dénouer les hgues avec „„e rapidité vertigineuse : Milan, Florence et Venise, Naples, Ferrare, Urbin, R.mini, Bologne, se formaient, sur un signe du pontife, en groupes accidentels que la trahison renouvelait sans cesse. Sixte IV trahissait tout le monde, et Venise trahissait le plus volontiers Sixte IV. Celui-ci sur- ,n.is en 1484, d'une perfidie plus inattendue de a république Sérénissime, entra dans une colère si grande, qu'il prit la fièvre et mourut en deux

jours

Mais cette politique incohérente servait la passion dominante de Sixte IV, l'établissement de ses neveux, les Rovere et les Riar.o. Le népotisme n'était pas une nouveauté dans l'histoire du Saint-Siége; les papes, à mesure qu ils grand^saient comme princes temporels, s'étaient de plus n plus appuyés sur leur famille; mais jan^ais jusqu'alors, ils n'avaient prétendu fo-»"' P^ leurs neveux, une puissance territoriale. Pie

LES lîORGIA. 161

avait appelé à Rome tous les Piccoloiniiii, ses parents, et tous ses amis siennois ; il leur avait prodigué les dignités ecclésiastiques ou séculières, quelques fiefs sans importance, les charges de la cour romaine, et n'oublia même pas sainte Catherine, sa compatriote, qu'il canonisa. Ce népotisme était innocent. Sous Sixte IV. ce fut un brigandage. Aux cinq neveux cardinaux, h Pietro Riario, qui passait pour son fils, h Julien Rovere, le futur Jules II, il livra l'Eglise : Pietro, la veille encore petit frère de saint François, fut fait d'un seul coup Patriarche de Constantinople, archevêque de Florence, de Séville et de Mende, et accablé de riches bénéfices. En deux ans, ses favoris, ses chevaux, ses comédiens et ses poètes dévorèrent tout, et Pietro, écrasé de dettes, mourut d'épuisement. Peu de semaines avant sa mort, il avait conçu un projet extraordinaire, pour lequel il sollicita la complicité de Galéas- Marie Sforza; il s'agissait, avec l'aide du tyran devenu roi de Lombardic, d'arracher à l'oncle son abdication et de prendre la tiare; c'était une folie, mais il en resta toujours quelque chose dans la tradition du népotisme pontifical, et César Borgia jugera peut-être que cette idée avait du bon. Le pape pleura le traître et reporta toute sa tendresse sur son frère Girolamo Riario, ancien scribe de la douane de Savone. Il acheta pour lui

Imola à Taddeo Manfredi et le maria à une fille naturelle de Galéas Sforza, Catarina. Puis il demanda pour Jean Rovere, frère de Julien, une fille de Frédéric d'Urbin ; il donna à ce neveu Sinigaglia et Mondovi, terres de TEglise. Mais Sixte IV avait des ambitions plus hautes encore, et jeta son dévolu sur la Toscane. A Florence, les deux frères Médicis, Laurent et Julien, gouvernaient avec douceur, comme avait fait Cosme, par l'opinion plutôt que par un pouvoir bien défini. Ils avaient contre eux un parti, les Pazzi; le pape se mit en relation avec les chefs de la faction, et, au Vatican même, l'assassinat des Médicis fut préparé. L'archevêque de Pise, Salviati, était l'âme de la conspiration; autour de lui on trouve, entre autres conjurés, deux prêtres et un condottiere du pape. C'est à la cathédrale, au moment de l'élévation, que les meurtriers devaient agir. Le cardinal-neveu Raphaël Riario, un enfant de dix-sept ans, se tenait près de l'autel, dans sa simarre rouge. Julien fut tué sur place. Laurent put s'enfuir et se barricader dans la sacristie. Florence se souleva en criant : Palle! Palle! Le peuple pendit Salviati, l'étole au cou, à une fenêtre de la Seigneurie; Riario, tremblant, demanda grâce. On l'épargna par pitié pour sa jeunesse; il garda, dit un contemporain, un visage livide toute sa vie. La conspiration avait manqué.

Sixte IV excommunia Laurent et mit la ville en interdit. Le peuple força ses prêtres h célébrer la messe. Le clergé se réunit en synode et demanda le concile. En appeler du pape à l'Eglise était un nouveau crime. Sixte IV jeta sur la Toscane ses alliés, Alphonse d'Aragon et Frédéric d'Urbin. Quand il fit la paix avec la noble ville, les premiers citoyens de Florence durent s'agenouiller aux pieds du pape, devant la porte close de Saint- Pierre, au chant du Misei-ere. Il frappa chacun d'eux de la baguette symbolique des confesseurs, et leur pardonna en père de miséricorde.

Il fallait renoncer à la Toscane, dont l'indépendance était devenue, au lendemain du régicide, une cause nationale pour l'Italie. Sixte IV put donner encore Forli h Girolamo ; il cherchait le moyen de conquérir ou d'acheter Faenza, Ravenne , Rimini. La guerre contre Ferrare, en 1481, avec l'alliance vénitienne, devait achever un beau duché d'Italie orientale. Mais les princes se groupèrent encore autour de Ferrare, comme ils l'avaient fait autour de Florence. La péninsule ^e montrait décidément rebelle au népotisme des Rovere. Le plus simple était donc de prendre leurs fiefs aux sujets directs de l'Jilglise. Sixte IV lança les Orsini contre les Colonna et les Savelli. On commença par la guerre civile ii Rome; le quartier des Colonna lut assiégé, incendié; le

palais du Quiriiial, malgré la promesse du pape à ses cardinaux, fut pillé sous la direction du neveu Girolamo ; le protonotaire Lorenzo arraché tout sanglant à sa maison et enfermé au Saint- Ange. Puis les pontificaux marchèrent contre les Colonna du Latium. Le pape, que l'invention de l'artillerie intéressait fort, avait béni les canons à Saint- Jean-de-Latran. Girolamo mit en feu la campagne romaine. Fabrizio Colonna, pour sauver la tète de son frère Lorenzo, négociait alors avec Sixte IV; celui-ci demanda la citadelle de Marino, qui lui fut rendue le 25 juin. Le 30, à l'aurore, on conduisit Lorenzo dans la cour intérieure du Saint-Ange, on lui lut une sentence de mort. 11 ne prononça ni une prière ni une plainte, et mit tranquillement sa tête sur le billot. Puis, le corps fut porté aux Saints-Apôtres, l'église des Colonna. La mère attendait, en deuil, sous le portique, entourée des patriciennes de sa famille; elle fit ouvrir le cercueil, prit par les cheveux la tête de son fds, la souleva et dit : « Regardez, voici la J tête de mon enfant et la bonne foi du pape Sixte! »

Le 12 août 1484, le chapelain Burchard écrivait : « Aujourd'hui, vers cinq heures de nuit, est mort notre très Saint-Père en Jésus-Christ et seigneur Sixte IV, pape, par la divine Providence; que Dieu daigne recevoir son àme avec

pitié. Amen! » Il faut lire, dans le Chroniqueur du Vatican, le récit de ces étonnantes funérailles. L'appartement du pape fut pillé en un clin d'œil par les valets et les prélats. On dut emporter le mort dans sa couverture et une tapisserie arrachée à la porte de sa chambre. On le coucha nu sur une table de la salle du Papai^allo, pour le laver. Burchard ne trouva ni aiauière ni bassin; (( enfin le cuisinier apporta le chaudron qui servait à laver la vaisselle, avec de l'eau chaude, et le barbier Andréa envoya un bassin de sa boutique; nous lavâmes le corps du pontife, et, comme nous n'avions pas de serviette pour l'essuyer, je déchirai la chemise dans laquelle il était mort et m'en servis... Nous l'habillâmes, sans chemise, d'une soutanelle, d'une paire de pantoufles données par l'évêque de Cervia. » On le revêtit d'ornements de rencontre, d'une vieille chasuble trouée, mais on ne put trouver ni rochet ni croix pectorale; il fallut cinq ou six heures pour obtenir une vingtaine de cierges; huit cardinaux seulement suivirent la procession funèbre du palais à Saint-Pierre. Ils s'empressèrent de rentrer chez eux. La personne du pape n'était plus sacrée; la perversité de la tyrannie avait effacé de son front le signe du sacerdoce. Le sentiment populaire, comme celui de l'Kglise elle-même, ne reconnaissait phis en lui le légat de Dieu.

Sixte IV n'était pas descendu dans les caveaux funèbres de Saint-Pierre, que le peuple romain, soulevé contre les neveux, brûlait leurs palais, tandis que les factions Orsini et Colonna se massacraient dans les rues, que les cardinaux et les nobles barricadaient l'entrée de leurs maisons. Rome traversa des jours horribles jusqu'à l'élection d'Innocent VIII. Ce pape, encore un Génois, fut élu, comme son prédécesseur, grâce à une scandaleuse simonie. Borgia avait espéré la tiare pour cette fois; il compta les voix de ses partisants, et, les jugeant trop peu nombreuses, il les vendit, la sienne comprise, au cardinal Cibo. L'élection fut conduite par Julien de la Rovere, qui allait être, sous deux pontificats, le personnage le plus puissant et le plus dangereux du sacré collège. Innocent VIII s'empressa de reprendre, dans la politique italienne, le jeu des alliances inauguré par Sixte; avec Gênes et Venise, il soutint la révolte des barons napolitains contre les Arasons alliés de Florence et de Milan ; il menaça Ferdinand de la restauration d'une dynastie française. Les Orsini passèrent au roi des Deux- Siciles, les Colonna et les Savelli au pape; la guerre civile se ralluma dans Rome et la campagne romaine. Le pape, redoutant l'entrée de Virginio Orsini, rappela, pour les armer, les assassins bannis par Paul II et Sixte IV, et lâcha sur

LES RORGIA. 167

la ville les pires brigands de toute l'Italie. Venise s'empressa de dénoncer l'alliance et refusa son contingent. Alphonse de Calabre s'empara du Latium. Quand la famine fut dans Rome, et qu'en dehors des murs, jusqu'aux montagnes latines, tout fut brûlé, le pontife fit la paix : il abandonnait, sans aucun remords, les barons du Midi à la fureur de leur maître, qui les attira dans un piège et les fit égorger en masse. La politique guerroyante réussissait mal à Innocent. C'était un prince timide; son fils Franceschetto et ses neveux avaient une âme d'usuriers médiocre et avide; ils ne songeaient qu'à s'enrichir vite, et, Rome regorgeant toujours de spadassins et de vagabonds, ils imaginèrent un tarif pour les assassinats et des abonnements qui assuraient la tranquillité des criminels. Franceschetto touchait 150 ducats par meurtre. En 1490, le Saint-Père faillit mourir. Son fils mit la main sur le trésor de l'Église, et l'intervention des cardinaux seule l'empêcha de le faire passer en 'roscane. Il se souciait fort peu d'un principat en Italie. Son père, afin de l'établir en Romagne, fit poignarder bien inutilement le neveu de Sixte IV, Girolamo Riario, tyran de Forli et d'Imola. Catarina Sforza, \i\ veuve, fit jeter par une fenêtre le cadavre nu de son mari; elle s'enferma dans la citadelle de Forli et la défendit contre la populace pour son fils Ottavio jusqu'à

l'arrivée des secours de Bentivoglio et de Jean Galéas. Franceschetto dut se contenter d'un riche mariage dans la famille du premier banquier de l'Italie, Laurent le Magnifique.

Entre Sixte IV et Alexandre VI, ce pontificat, dont toutes les entreprises avortèrent, semble misérable. Avec Innocent VII 1, toute dignité, toute pudeur a disparu, non seulement chez le pontife, mais encore au sein du sacré collège et de ri^^glise. Laurent de Médicis, envoyant à Rome son fds, le cardinal Jean, âgé de dix-sept ans, disait au futur Léon X : « Vous allez dans la sentine de tous les vices, et vous aurez de la peine à vous y tenir décemment ». Les contemporains virent avec stupeur le pape reconnaître ouvertement ses enfants, comme eût fait un Sforza. Sixte IV, lui du moins, laissait passer Girolamo pour son neveu. Quand le sultan Bajazet eut confié à Innocent, au prix d'une pension de 4OO0O ducats, la garde de son frère Djem, on s'étonna que le prince musulman, fds de Mahomet II, logeât, avec ses janissaires et ses musiciens, au palais apostolique. Il sembla aux bonnes gens de Rome que, sur Saint-Pierre, le croissant se levait h côté de la croix. Comme le principat ecclésiastique était devenu l'objet d'une insolente enchère, chacun des cardinaux avait bien le droit de tout espérer du prochain conclave. Enfermés

dans leurs palais lortifiés, munis de tours, dont les portiques et les loges intérieures abritaient parfois une petite armée et son artillerie, entourés de leurs hommes d'armes, de leurs centaines de valets, de leurs hrcwi^ ils renouvelaient, à la lin du xv^ siècle, les souvenirs laissés par la féodalité romaine au plus mauvais moyen âge. Ils sortaient à cheval, l'épée au flanc, couverts d'une armure, entourés de leurs neveux, de leurs clients, de leurs spadassins. Ils étendaient leur influence dans Rome par les pires movens : ils nourrissaient, sous le portail de leurs palais, des foules de gueux prêts à tous les coups de main; ils protégeaient, par le droit d'asile, les bandits qui se réfugiaient près d'eux; ils empêchaient, dans leurs quartiers, l'exécution de la justice pontificale. Les cardinaux Savelli et Colonna devaient envoyer de nuit des troupes contre les gens du cardinal La Ballue, qui avaient délivré des criminels, et, sous les yeux de leur maître, déchiré les parchemins judiciaires et blessé le bourreau du pape. Aux fêtes du carnaval, qui commençait à Noël, on voyait passer à travers Rome les cavalcades, les chars allégoriques, chargés de musiciens et d'histrions, ornés des armes des cardinaux qui, par l'éclat de leurs folies, caressaient la vieille passion des Romains pour les spectacles magnifiques et gratuits. Ce luxe coûtait très cher,

et les princes de l'Eglise, gorgés de bénéfices et rompus h la simonie, demandaient encore au jeu des ressources peu canoniques. Ils jouaient donc, mais en redressant d'une mfain douce les écarts de la fortune. Une nuit, le cardinal Riario avait gagné 14000 ducats d'or à Franceschetto ; celuici se plaignit h son père, qui condamna à restitution le trop heureux joueur, mais les ducats d'or étaient déjà dépensés.

Les cardinaux se dérobaient sous la main du pontife. Chacun d'eux, se considérant comme un pape in petto, résistait aux volontés du maître, se défiait de tous ses confrères comme d'autant de rivaux et les haïssait. Le sacré collège, condamné à la guerre intestine, se façonnait à l'image de la tyrannie italienne ; il recherchait des alliances et des patronages en Italie et à l'étranger. Les deux grandes puissances catholiques, la France et l'Espagne, avaient -la plus nombreuse clientèle: l'empereur, Venise, les Aragons et les Sforza se partageaient le reste. Tout consistoire tenu au Vatican était comme le champ clos où se livrait sourdement le combat désespéré pour la tiare. Le cardinal de Médicis y rencontrait le cardinal Riario, le complice des meurtriers de son père et de son oncle; le vice-chancelier de l'Eglise, Rodrigo Borgia, chef du parti espagnol, s'y querellait avec La Ballue, chef du parti français : celui-ci jetait à

Borgia les plus sanglantes injures, le traitait d'apostat, de marrano et d'impudique; Innocent VIII accueillait avec des paroles de colère les cardinaux qui s'étaient trop tôt réjouis de sa mort, et leur disait : « C'est moi qui hériterai de vous tous ». Du haut en bas de la société ecclésiastique, chez les moines comme dans l'Eglise séculière, le respect des choses de Dieu était mort. Aux funérailles du cardinal camerlingue d'Estouteville, les moines se battirent à coups de torche, dans Sant-Agostino, autour du cadavre qu'ils voulaient dépouiller de sa chape de brocart; on emporta le cardinal à la sacristie; la meute furieuse l'y suivit et lui arracha ses vêtements épiscopaux. De tous côtés, la conscience populaire se troublait, des prophéties couraient Rome et l'Italie, annonçant pour l'année 93 la chute de la puissance pontificale. A Florence, Savonarole encourageait, par l'audace de ses sermons, les espérances des républicains attendant la fin de la tyrannie médicéenne et la révolte des âmes chrétiennes aspirant à la réforme du christianisme. Le roi Ferdinand d'Aragon dénonçait les scandales de la famille régnante au Vatican et priait l'empereur de sauver, malgré elle, la sainte Eglise. Ce fut, pour la chrétienté, une consolation médiocre de retrouver le fer de lance qui avait percé le flanc du Sauveur : le sultan Bajazet en fit

présent au pape, et Rodrigo Borgia, du haut des loges de Saint-Pierre, éleva l'auguste relique sur Rome prosternée. Quelques jours plus tard, Innocent VIII entrait en agonie. Son médecin juif tenta, pour le sauver, une expérience criminelle : il fit passer dans les veines du pontife le sang de trois jeunes garçons. «Les enfants moururent, dit Infessura, le juif prit la fuite et le pape ne guérit point. » Mais il laissait au monde chrétien une interprétation inattendue du Sinite parvulos ad me f^e/zi/'e de Jésus, et l'impression douloureuse d'un règne flétri parle trafic éhonté des choses saintes. Le 6 août 1492, vingt-trois cardinaux ouvrirent le conclave dans la chapelle Sixtine, sous la garde des ambassadeurs et des nobles de Rome. On entoura le Vatican des troupes, et l'enchère simoniaque de la tiare commença. Les concurrents étaient nombreux ; chacun d'eux représentait quelque puissance de l'Europe ou de la péninsule, ou même des droits de famille à la succession du royaume ecclésiastique. Ascanio Sforza était le frère du premier tyran de l'Italie. Julien Rovere et Riario se recommandaient de Sixte IV; Lorenzo Cibo semblait l'héritier direct d'Innocent VIII ; Borgia se rattachait à Calixte III ; Orsini et Colonna avaient pour eux la grandeur séculaire de leurs familles. La France et Gênes soutenaient ouvertement Rovere. Borgia opposa

LES IJORGIA. 173

il celui-ci le cardinal Sforza, mais Ascanio, dont la maison menaçait toute l'Italie, sentant que ses chances étaient trop faibles, se rangea derrière le vice-chancelier et mena la cabale en faveur de Rodrigo. Borgia était Espagnol, et l'Espagne, victorieuse de ses derniers Maures et unie à Naples, passait alors au premier rang des nations chrétiennes. Orsini seconda les efforts d'Ascanio. Pendant trois jours, le conclave ressembla à un comptoir de banquiers. Borgia donna h Sforza, en argent, la charge de plusieurs mulets, son palais et son mobilier, tous ses bénéfices et la vice-chancellerie de la cour romaine. A Orsini, il promit des fiefs; à Colonna et h sa famille, l'abbaye de Subiaco et tous ses châteaux à perpétuité; à Michel, l'évêché de Porto ; à Sclafetano, Nepi ; à Savelli, Cività-Castellana. Le Patriarche de Venise, Gherardo, dont la tête branlante, selon Infessura, disait toujours oui, se contenta de 5000 ducats. L'œuvre du Saint-Esprit devenait très facile. Dans la nuit du 10 au il août, le nom de Borgia sortit du calice électoral. Au petit jour, la croix parut à une fenêtre du conclave, et l'on cria à la ville endormie l'élection d'Alexandre YI. Puis la cloche du Capitole sonna en volées solennelles la première heure du pontificat nouveau ; le peuple accourut au vieux Saint- Pierre, dont la façade, revêtue de mosaïques,

^7Zi MOINES ET PAPES.

étincelait joyeusement dans un rayon d'aurore. Le cardinal Sanseverino, qui était d une force peu commune, souleva entre ses bras le pape Alexandre et le mit sur le trône, derrière le maître-autel de la basilique. Il bénit alors la foule frémissante, la ville et le monde. L'Eglise romaine était à ses pieds, le sacré collège adorait en lui le vicaire de Jésus-Christ, et le jeune cardinal de Médicis murmurait à l'oreille du cardinal Cibô : c( Nous voila dans la gueule du loup : il nous dévorera tous, si nous ne trouvons le moyen de lui échapper ».

Ce règne s'annonçait, en effet, d'une façon menacan'le pour l'Italie et l'Église. La rencontre de conditions très graves, d'accidents imprévus, rendait alors plus incertain l'équilibre des tyrannies italiennes, et la personne même du nouveau pape, son origine et ses ambitions de famdle, étaient, pour les observateurs clairvoyants, du plus mauvais augure. La mort prématurée de Laurent le Magnifique, en avril 1492, avait fait disparaître l'hégémonie morale des Médicis sur la péninsule. Sous Sixte IV et Innocent VIII, Lau-

rent avait su maintenir, par son union avec les Aragons, la paix de l'Italie, et, quand le Saint- Siège troublait celte paix, Florence employait heureusement sa diplomatie à la rétablir contre lui. Pierre de Médicis, médiocre et violent, incapable de conserver au dehors l'ascendant politique de sa maison, ne pouvait, au dedans, maîtriser la démagogie qu'en substituant au gouvernement libéral, fondé sur l'opinion, de Cosme et de Laurent, un régime despotique analogue à celui de Milan. Mais le tyran de Florence cessait d'être le patron politique de l'Italie, et celle-ci avait ainsi perdu son modérateur ; elle se trouvait attirée, en deux directions contraires, par deux principats ennemis l'un de l'autre, les Sforza et les Aragons, livrée à tous les hasards que le Saint- Siège provoquerait à son gré, en penchant, soit du côté du nord, soit du côté du midi. A Milan, la situation semblait des plus périlleuses. A l'usurpation des Visconti et des Sforza sur les libertés publiques, Ludovic le More avait ajouté une usurpation personnelle, par l'emprisonnement du maître légitime, son neveu, Jean Galéas. Ludovic, menacé par les républicains lombards et le parti du prince dépossédé, se voyait perdu s'il n'appelait l'étranger. Milan, maîtresse des passages des Alpes, était la clé de l'Italie. Dès 1492, on sentait passer, du haut en bas de la péninsule, comme

^,g MOINES ET PAPES.

le souffle précurseur d'une invasion. Savonarole ne fut point un prophète le jour où >1 annonça

venue du nouveau Cyrus chargé par Dieu de frapper d'une verge de ferles princes, les peuples etlLuse. L'aventureux Charles VIII était 1 alhe naturel de Ludovic; il pouvait être aussi bien le complice d'Alexandre VI. Le pape et e duc de Milan montraient an roi de France la même proie, Naples, l'héritage de Charles d'Anjou. La papan e était alors angevine autant qu'au xui« s.ecle; elle convoitait le protectorat des Deux-Siciles aussi ardemment qu'aux époques normande et souabe. Elle ne voulait pas abandonner le rêved une suzeraineté pontificale établie sur le midi napolitain et gracieusement consentie par un vassal français^ Cette suzeraineté, que jadis Grégoire Vil avait recherchée pour la grandeur de l'Eglise romaine, les papes du xv= siècle ne la souhaitaient plus qu a titre de grand fief bon à partager entre leurs neveux et' leurs fils. Mais Calixte III, le premier Boroia, et Sixte IV, n'avaient vu dans cet intérêt qu'une question purement italienne, tandis qu In- Icent VIII, réveillant la politique séculaire du Saint-Siège, avait ranimé un instant la tradition L:^ine!ans la personne de René de Lorraine

fils deRené d'Anjou, comtede Provence Rodrigo B rgia, pape espagnol, chargé d'une famille avide aura't. 1 le souci de la paix et de l'indépendance

LES noiu.iA. 177

de l'Italie? L'Espagne altière de Ferdinand et d'Isabelle se tiendrait-elle longtemps en dehors du champ de bataille où les destinées de la dynastie espagnole des Aragons seraient engagées? Le matin même de l'exaltation de Rodrigo, tous ces problèmes se présentaient d'une façon plus ou moins distincte à la pensée des cardinaux italiens. Il était au moins certain que, tout à l'heure, l'étranger seul pourrait accorder la lyre italienne; mais quelles cordes seraient brisées sous ce pontificat inquiétant, là était le secret de l'avenir.

Certes, le passé d'Alexandre YI n'était point fait pour rassurer les esprits. Il avait alors plus de soixante et un ans. C'était un juriste, élève de l'école de Bologne, peu lettré, que les livres, la science, les antiquités, les arts n'ont jamais charmé. A vingt ans, il fut créé, par son oncle Calixte III, archevêque de Valence, sa patrie, et cardinal-diacre, puis vice-chancelier de l'Eglise. Il possédait d'innombrables bénéfices, et, sous Sixte IV, il était le plus riche des cardinaux après d'Estouleville. Il fut légat en Espagne, et écrivit sur le droit canonique conformément à la doctrine de l'absolue puissance des papes. 11 vivait engrand seicrneur, comme les cardinaux Sforza et Riario; il n'était point comparable pour l'énergie de la volonté au cardinal Rovere. II se dérobait h |la

curiosité populaire, caressant, au fond de son palais, les espérances d'une amb.txon obstinée, heureux de couver ses richesses et de fau-e la fortune de ses enfants. Jadis, le doux P.e II Un avait reproché paternellement, en un longnion,to.re,la liberté de ses mœurs et ses -"P^ *7, ,f ;!!; avec les dames de Sienne. Vers 1467, .1 s eta.t le avec Yanozza Catanei, plus jeune que lui de onze ans; cette femme, une Romaine dena.ssauce obscure, eut deux ou trois mans très indulgents, à qui Rodrigo donna des places lucratives dans l'administration apostolique. Rien n indique qu'elle fut comparable, pour l'esprit aux grandes eourtisanes de ce temps; elle vécut discrètement, dans l'ombre du pontificat : Burchard ne a nientionne qu'une seule fois, li propos de la plus tragique histoire de la famille. Mais elle vieiUissai plus vite que Borgia, et celui-ci, trois ans avant son élection au Saint-Siège, avait voulu goûter la ioie d'une seconde jeunesse. Giulia Farnese, Giul.a laBella, dont la chevelure d'or était fameuse dans toute l'Italie, enfant de quinze ans, fiancée par hasard à un Oisini, devint donc, dès le mois de

mai 1489, la favorite du futur pontife. Son freie Alexandre, qui aida à cette brillante fortune, reçut plus tard le chapeau rouge. Avec Im comnrenoa la grandeur politique ^^ F^^^^ .^ jeune cardinal, qui, sous Innocent Vlll. avait fait

emprisonner sa mère, calomnieusement accusée par lui, fut le pape Paul III.

Cependant, ni Vanozza ni Giulia ne pouvaient inquiéter l'Église et l'Italie. Un tyran de Rome, endormi dans le plaisir, eût rassuré Naples, Florence et Milan. Les contemporains ont admiré ce prince ecclésiastique, « haut de taille, toujours souriant, aux yeux noirs, aux lèvres merveilles, à la santé robuste, infatigable », qui entraînait vers lui les dames a par son regard magnétique », dit Gaspard de Vérone. Mais il portait entre ses bras, à la chaire de Saint-Pierre, une trop nombreuse famille; toute une dynastie entrait avec lui dans le pontificat. On lui connaissait alors sept enfants. L'aîné, Pier Luigi, le premier duc de Gandia, était mort en 1491 ; une bulle de Sixte IV l'avait légitimé, au nom de Rodrigo Borgia, en 1481. Le second, don Juan, duc de Gandia, avait été légitimé par le même pape en 1482. Il avait dix-huit ans, César en avait seize, Lucrèce douze, JofTré dix. Juan, César, Lucrèce et JofTré ont formé seuls la famille politique d'Alexandre VI ; l'épitaphe de Vanozza, à Sainte- Maric-du-Peuple, ne rappelait (jue ces quatre noms. Girolama, Isabclla, Laura, ne comptent point pour l'histoire. Giovanni, \ infant romain, qui passa pour le fils de Lucrèce et qui naquit

durant le second veuvage de cette malheureuse

femme, fut reconnu par deux bulles pontificales, en date du l*^'" septembre 1501, conservées à VAj'chiçio de Modène. Par le premier de ces actes solennels, Alexandre déclare que l'infant est fils de César Borgia de France; par le second, qu'il est son propre fds. Sur ce Giovanni, que Lucrèce, devenue duchesse de Ferrare, éleva à sa cour en qualité de frère, repose le plus douloureux mystère de la vie d'Alexandre VI, comme de celle de César. En 1498, Lucrèce avait, en eflet, donné le jour à un fds dont la naissance coïncide exactement avec les dates portées aux bulles de 1501. Plusieurs autres actes de la chancellerie vaticane, en 1502, attribuent encore cette paternité à César. Ce double aveu de paternité, cette confession contradictoire nous permettent d'indiquer seulement les termes du triste problème, sans essayer de le résoudre. Toutefois, il est bien entendu qu'il ne s'agit point ici d'une légende romanesque sortie du préjugé populaire, mais d'un ensemble de documents historiques, confirmés par le témoignage constant des ambassadeurs italiens, et d'une question d'état que les bulles apostoliques ont franchement présentée à la conscience de la postérité.

Revenons donc aux aînés de cette maison singulière. En 1492, don Juan, duc de Gandia,

vivait en Espagne, où il s'était marié; son ambition ne l'attirait point vers l'Italie; je crois qu'il vint plus tard, bien à contre-cœur, séjourner à Rome, où le fratricide l'attendait. César, petit étudiant à l'université de Pise, fut doté par son père, le jour même du couronnement, de l'archevêché de Valence, et, une année plus tard, reçut le chapeau rouge. C'était ainsi un candidat d'avenir à la papauté. Juan Borgia, neveu d'Alexandre, évêque de Monreale, prenait la pourpre le. l^"" septembre 1492, et tous les Borgia ecclésiastiques, cousins ou neveux, la revêtirent tour à tour. Lucrèce, qui avait été déjà fiancée avec don Chérubin de Centelles, puis avec Gasparo de Procida, deux Espagnols, vit offrir sa main à un Sforza, Jean de Pesaro; le mariage eut lieu le 12 juin 1493. Joff'ré, à l'âge de neuf ans, se réveilla chanoine et archidiacre de Valence. Mais le père songeait à établir son Benjamin en quelques bons fiefs des Deux-Siciles ; le 16 août 1493, on le fiança à dona Sancia, fille naturelle d'Alphonse de Calabre, petite-fille du roi Ferdinand, qui apportait en dot la principauté de Squillace. Il jeta son camail aux orties, et représenta innocemment l'intérêt politique des Borgia du coté des Aragons, comme le faisait sa sœur Lucrèce du coté des Sforza.

Alexandre tendait ainsi la main à la fois à Milan et à Naples. Les mariages de ses enfants marquèrent toujours l'orientation de sa politique. Il semblait que TEglise ne lui eût confié le gouvernement de la chrétienté que pour le bien de sa propre famille. Pendant plus de deux années, jusqu'à l'entrée de Charles VIII à Rome, il eut une conduite hésitante et effacée, si on la compare aux entreprises de la fin du règne. Le principat italien était encore intact, et l'égoïsme paternel du pape se sentait mal à l'aise. Il reprenait alors, sans y rien ajouter, la tradition de ses prédécesseurs. Au dehors comme au dedans, il louvoyait avec une certaine timidité, caressait les Orsini, se rapprochait de Ferdinand, qui était alors le premier homme d'État de la péninsule; puis, sur un signe de Ludovic le More, penchait vers les Sforza et nouait une ligue avec Milan, Venise, Sienne, Ferrare et Mantoue. « A ce moment, dit Guichardin, Ludovic regardait comme un échec pour lui-même tout abaissement de la grandeur d'Alexandre. » L'alliance n'eut point d'effet sérieux, grâce à l'inévitable trahison de Venise. Le pape commença donc une nouvelle évolution vers les Aragons, disgracia le cardinal Ascanio Sforza et parut se rallier à la politique italienne et nationale de Ferdinand. L'usurpateur de Milan, menacé par ce mouvement qui rompait

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