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l'équilibre de la péninsule, se rejeta du côté de la France; une partie du sacré collège, Julien Rovere, Colonna et Savelli en tête, s'unirent à lui pour appeler l'étranger ; l'idée de la déposition du pape indigne, qui fut jusqu'à la fin le tourment d'Alexandre YI, grandissait parmi les cardinaux dissidents et jusque dans les conseils des rois Catholiques d'Espagne. Julien, l'implacable ennemi des Borgia, courut h Lyon pour décider Charles VIIL Le plan de l'invasion fut arrêté entre ces deux hommes. Jules II, qui poussa plus tard le cri désespéré : Fuorii Barharil et usa toutes ses forces à chasser l'étrang-er de la péninsule, fut ainsi le premier complice d'une politique qui ruina l'Italie et bouleversa l'histoire de l'Europe.
Le seul prince qui, après Laurent de Médicis, fût capable de ressaisir l'hégémonie italienne et d'intimider Charles Vlll, Ferdinand, disparut alors. Il mourut, dit Burchard, sine hice^ sine cruce, sine Deo. Son fds Alphonse II, fourbe et vil, orgueilleux et cruel, demeurait le seul allié d'Alexandre, le dernier défenseur de l'Italie. Pierre de Médicis, dont la puissance chancelait, ne se prononçait ni pour la France ni contre elle; Venise se tenait dans une neutralité prudente; tous les petits tyrans étaient gagnés à la cause .française. Personne ne savait au juste ce que
Charles venait faire en Italie, et lui-même, il n'en était pas bien sûr; mais on comprit, dès ses premières étapes, qu'une heure fatale pour la tyrannie avait sonné. En quelques semaines, ce fut, du nord au midi, une véritable décomposition politique. Le pape et Alphonse II, éperdus, suppliaient le sultan turc de les secourir. Charles VIII, lui disaient-ils, enlèvera Djem, et le rétablira sur le trône de Mahomet. Bajazet répondait au pape, par une lettre que Burchard et Sanudo nous ont conservée, que, « pour le repos et l'honneur du Saint-Père, et sa propre tranquillité », il était bon de faire mourir d'abord son frère Djem, a qui est d'ailleurs mortel, et prisonnier de Sa Sainteté », et cela, « le plus tôt possible, et de la meilleure façon qui plaira à Sa Sainteté » ; Djem sortirait ainsi « des angoisses de cette vie, et son àme passerait en un monde plus heureux )). Le sultan voulait seulement le corps de Djem, et promettait au pape, comme prix du sang, 300 000 ducats, son amitié perpétuelle et la paix des chrétiens d'Orient. Cependant Ludovic hâtait le trépas de son neveu, et, à peine en possession du titre de duc de Milan, trahissait Charles VIII et prêtait l'oreille à l'appel du pape et aux conseils de Venise. Toutes les villes de Toscane se levaient contre Florence ; Florence chassait Médicis et se livrait au roi; Pise précipitait dans l'Arno le lion
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de marbre de Florence, en criant : Popolo ! Libéria! Le vieil état communal renaissait sous les pas de l'armée française. Le pape enfin perdait la tête ; il traitait avec tout le monde à la lois : avec l'empereur Maximilien contre Charles VllI, avec Charles VIII contre l'Ésflise et le concile dont la chrétienté menaçait le Saint-Siège ; il ouvrait Rome à une armée napolitaine marchant contre l'armée française, voyait avec épouvante les Orsini et les Colonna passer les uns après les autres dans le camp français, armait fiévreusement le Saint-Ange et les bourgeois de Rome, offrait des armes aux Espagnols et aux marchands allemands, enfermait au Saint-Ange son argenterie et ses tiares, faisait seller des chevaux pour fuir, il ne savait de quel côté. Tous les malheurs s'abattaient à la fois sur sa tête. Les cardinaux, qui chevauchaient dans le cortège du roi, préparaient le décret de déposition et le dossier d'un procès de simonie. Une compagnie française, commandée par le capitaine d'Allègre, arrêtait du coté de Viterbe Giulia Farnèse et son escorte. Charles VIII, imitant la chasteté de Scipion, ne voulut point voir Giulia la Bella, mais il lui imposa une rançon de 3 000 ducats. Cette aventure traeicomique fut, pour Alexandre, le coup de grâce. Il abandonna tout au roi, le passage libre à travers Rome et le gouvernement militaire de la ville ; le
droit de conquête sur le tyran de Naples dont il renvoyait l'armée; la couronne des Deux-Siciles ; quatre ou cinq villes du patrimoine ecclésiastique; il renonçait à Falliance turque et remettait le sultan Djem à Charles; il rendait Ostie à Julien Rovere ; il livrait son fils, le cardinal César, comme otage de sa foi pontificale. On lui laissa donc les clés de l'Eglise universelle, et la blonde fille des Farnèses lui fut rendue. Lui même, le 1^"" décembre, il l'accueillit à sa rentrée dans Rome. « Sa Sainteté, écrit l'ambassadeur de Ferrare, portait un pourpoint noir, avec des bandes de brocart d'or, une belle écharpe h l'espagnole, le poignard et l'épée, des bottes espagnoles et un berret de velours très oalant. » Au moment même où il revêtait ce costume de troubadour, le principat ecclésiastique se tenait sur une pointe d'aiguille ; Alphonse II, qu'il abandonnait, ne pensait plus qu'à se sauver avec ses trésors, en Sicile ou en Espagne; Ludovic le More disait à l'ambassadeur de Ferrare : « J'attends l'estafette qui m'apportera cette bonne nouvelle : le pape pris et décapité )). Alexandre se jeta donc dans les bras du roi, et la plus belle armée de l'Europe défila le long des rues de Rome, avec ses canons et son infanterie, le soir du 31 décembre 1494 : du fond du Vatican, le pape vit la lueur des feux de joie et entendit les cris du peuple acclamant la
France, les Coloima et le cardinal Rovere. Pendant vingt jours, il chercha h éluder la signature définitive du traité qui renfermait la déchéance politique du Saint-Siège; il finit par refuser l'investiture des Deux-Siciles. Il amusa Charles du spectacle des cérémonies pontificales, et, quand le roi prit la route de Naples, il lui donna les deux otages promis, Djem et César. Mais à Velletri. César se glissa hors du camp français, déguisé en palefrenier, et à Naples Djem mourut, selon le désir de son frère Bajazet, après avoir mangé ou bu, dit Burcliard, « des choses qui ne convenaient pas à son estomac ». La lâcheté d'Alphonse d'Aragon rendit à Charles la conquête du Napolitain très facile. Le roi des Deux-Siciles abdiqua, sans avoir combattu, laissant à son fils Ferdinand II une couronne déshonorée. Le pape, le duc de Milan, Venise, le roi d'Espagne, l'empereur, formèrent à la fin de mars 1495, contre Charles YIII, une ligue qui fut le prélude des guerres pour l'équilibre européen, et le premier acte d'une incessante intervention de l'Europe dans les affaires d'Italie. Charles revint sur ses pas; il renonçait ii la Terre-Sainte, à Constantinople, à cette vision de l'Orient qui avait éclairé les jours tristes de sa jeunesse; il ne cherchait plus (|u'à sortir au plus tôt du guêpier italien, ^lexandre Vf se garda bien , cette fois, de
l'attendre au seuil de sa ville sainte. En dépit des Romains, qui s'offraient à le défendre dans le Saint-Ange, il courut jusqu'à Orvieto, puis à Pérouse, entraînant à sa suite les troupes de la ligue et celles de l'Eglise, les ambassadeurs et le sacré collège. Après Fornoue, il rentra dans Rome, le 27 juin 1495. Zorzi, l'ambassadeur vénitien, le décida à lancer contre le roi de France un monitoire très sévère, dans lequel il menaçait Charles des foudres canoniques s'il ne s'engageait à ne plus rien tenter h l'avenir contre l'Italie et le Saint-Siège. Alexandre ne pouvait comprendre encore que désormais toute question italienne serait, d'une façon plus ou moins directe, une question française.
Mais les Borgia étaient des gens avisés, qui tiraient profit des leçons de l'histoire. L'orage une fois passé, ils regardèrent l'Italie et la virent couverte de ruines. Le principat était mortellement atteint. Les Médicis avaient disparu de Florence. Les Sforza étaient convaincus de haute trahison envers la péninsule ; entre la Lombardie et la France, les Alpes s'étaient abaissées; le duc d'Orléans, maître du Milanais, avait recouvré les droits héréditaires de sa grand'mère Valentine Visconti. Les Aragons avaient abdiqué pour ne point voir l'ennemi ; Ferdinand II était obligé de reconquérir son royaume ville par ville. Alphonse II
mourut en novembre 1495, Ferdinand II en octobre 1496; son oncle Frédéric lui succéda, mais on sentait bien que la succession de Naples était ouverte, et que les Aragons, soutenus seulement par le crédit de l'Espagne, avaient fini leur temps en Italie. La tyrannie pontificale avait en vérité le moins souffert de l'invasion française. Ainsi, sur l'échiquier italien, une pièce importante était tombée, deux autres avaient perdu toute valeur; Rome et Venise seules conservaient leur situation politique. La dynastie des Borgia se vit donc en face de conditions toutes nouvelles; le rôle et les ambitions du Saint-Siège devenaient tout à coup singulièrement plus vastes qu'au temps de Sixte IV et d'Innocent VIII. L'attitude hésitante, la politique contradictoire d'Alexandre VI, allaient faire place à un plan d'action très fermement suivi. Il s'agissait, dans le désarroi et la décadence des vieilles tyrannies, de fonder un Etat nouveau, une maison régnante qui, appuyée sur l'Eglise romaine, eût été en peu d'années l'arbitre de la péninsule. Pour le moment, le pape n'attendait rien de l'étranger; la ridicule expédition deMaximilien contre Florence, en 1496, lui montra l'impuissance momentanée de l'Empire; il croyait la France bien loin, et ne soupçonnait pas encore l'approche de l'Espagne. Il avait sous la main son fils aîné, don .luan do Gandia^ dont la grandeur
temporelle pouvait être l'orgueil de son pontificat. Il se contentait alors, pour commencer l'établissement princier de ce jeune homme, du domaine même de l'Eglise qu'il démembrait et des fiefs des vassaux de l'Eglise qu'il dépossédait. Il lui remettait le gouvernement du Patrimoine, et lui donnait Ostie, Corneto, Civita-Vecchia, Viterbe. Les Orsini, le vieux Yirginio, leur chef, son fils Jean Jordan, tous les capitaines de cette grande famille avaient pris du service sous les étendards de Charles VIII ou dans l'armée florentine. Le pape confisqua donc leurs châteaux par bulle apostolique, nomma son fils gonfalonier de l'Eglise, lui fit cadeau d'une armée, et l'envoya, accompagné du duc d'Urbin, de Fabrizio Colonna et d'Antonio Savelli, au siège de Bracciano, que défendaient Alviano et sa femme Bartolomea, la sœur de Yirginio. L'entreprise tourna fort mal; les pontificaux furent refoulés jusque sous les murs de Rome, et une armée, commandée par deux capitaines à la solde de la France, Carlo Orsini et Vittellozzo, les força de se battre, le 23 janvier 1497, près de Soriano. Ce fut un désastre. Le duc d'Urbin fut pris, le duc de Gandia blessé, le cardinal Lunate, légat du Saint- Père, s'enfuit avec une telle hâte qu'il en mourut. Le pape appela à son aide Gonzalve de Cordoue, général du roi Catholique, mais Venise intervint
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et l'obligea à signer une paix peu glorieuse. Pour 50000 florins d'or, il abandonnait aux Orsini le droit d'être maîtres chez eux à perpétuité.
Certes, le premier acte de la politique paternelle d'Alexandre VI finissait d'une façon fâcheuse. Mais les Borgia étaient beaux joueurs. Le véritable virtuose de la famille, César, cardinal de Valence, se préparait à entrer en scène. Au commencement de l'année 1497, il avait plus de vingt ans. Il se trouvait embarrassé dans les replis de sa robe de pourpre, qui l'empêchait d'être général d'armée, prince séculier, modérateur de l'Italie. Il soufïrait avec peine l'alliance matrimoniale de sa maison avec les Sforza, et, pour délivrer les Borgia d'une entrave gênante et les détacher d'un gouvernement trop compromis en Italie et à l'étranger, il jugea bon de supprimer le mari de sa sœur Lucrèce, Jean Sforza de Pesaro. Rompre avec Milan, c'était s'acheminer à une entente avec la France. Jean Sforza fut donc condamné. Le jour des Rameaux, il reçut encore à Saint-Pierre la palme béjiite de la main du pape. Les chroniques de Pesaro racontent ainsi par quel hasard il échappa à une mort violente, dans le cours de la semaine sainte. (( Un soir, Giacomino, caméricr du seigneur .Jean, se trouvait dans la chambre de M'"" Lucrèce. (]ésar, frère de celle-ci, entra; Ciiacomino, par
l'ordre de Madame, s'était caché derrière un fauteuil. César parla librement à sa sœur, et dit que l'ordre était donné de tuer Jean Sforza. Quand il fut parti, Lucrèce dit à Giacomino : « Tu as entendu? Va et avertis-le. » Le camérier obéit à l'instant, et Sforza se jeta sur un cheval turc, et à bride abattue vint en vingt-quatre heures à Pesaro, où son cheval tomba mort. » César se fit ainsi un ennemi mortel ; mais il prit en même temps une leçon de prudence et une salutaire aversion pour les paroles inconsidérées. Le pontife déclara, en vertu de son autorité canonique, la nullité du premier mariage de sa fille. Lucrèce, qui aima sincèrement tous ses maris, pleura quelques jours le premier chez les nonnes de Saint-Sixte.
Cependant Alexandre comblait de bienfaits Juan de Gandia. Le 7 juin, il l'investit du duché de Bénévent, enclave ecclésiastique du royaume de Naples, en ajoutant h ce fief Terracine et Ponte-Corvo. Il choisissait en même temps César comme légat apostolique au couronnement prochain de Frédéric d'Aragon. Mais César avait alors de bien autres visées. La condition de cadet lui semblait aussi insupportable que celle d'homme d'Eglise. Pour tenter de grandes choses, refondre en un moule nouveau la tyrannie italienne du xv® siècle, et recueillir au nord et au
midi de la péninsule des héritages si beaux, il devait être d'abord l'héritier présomptif de sa maison. Il ne pouvait attendre, car Juan était jeune, et Alexandre vieillissait. Une seule voie était rapide et sure pour atteindre ce but exceU lent. Il la prit, si horrible qu'elle fût, sans hésiter.
Le mercredi 14 juin 1497, Juan et César, « fils bien-aimés du pape », écrit Burchard, avaient soupe chez leur mère Vanozza, dans une vigne de celle-ci, près de Saint-Pierre-aux-Liens, sur les hauteurs de l'Esquilin. Vers le milieu de la nuit, le cardinal pressa son frère de se retirer au palais apostolique, où Juan habitait; ils reprirent leurs chevaux ou leurs mules, et descendirent la colline, suivis d'un très petit nombre de valets; ils allèrent ainsi côte à côte jusqu'à la région où se trouvait la vice-chancellerie, l'ancien palais de leur père, non loin de Campo-di-Fiore ; là, ils s'arrêtèrent; le duc voulait, avant de rentrer au Vatican, « aller se divertir quelque part » ; il prit donc congé du cardinal, et rebroussa chemin, ne retenant près de soi qu'un seul de ses serviteurs, et, en outre, un homme « qui était venu au souper la figure masquée », et qui, depuis plus d'un mois, chaque jour le visitait secrètement et masqué, au palais. Le duc, ayant en croupe ce mystérieux personnage, chevaucha jusqu'à la
place des Juifs; là, il se sépara de son unique valet, en lui enjoignant de l'attendre, à cet endroit même, jusqu'au jour, puis de s'en aller, si son maître ne reparaissait point vers quatre heures du matin. Juan et l'homme masqué s'enfoncèrent dans les ruelles tortueuses et noires qui tournent autour du Ghetto. Le duc ne reparut plus au Vatican ; son serviteur fut retrouvé, au petit jour, sur la place des Juifs, mortellement blessé; des bourgeois charitables le recueillirent, mais il ne put rien révéler sur son maître. Le 15 juin, avant midi, les gens du duc, inquiets de cette absence prolongée, firent avertir le pape. Alexandre prit peur ; il espérait cependant encore que Juan rentrerait le soir au palais ; il avait, pensait-il, rendu nuitamment visite à quelque courtisane, et craignait de sortir en plein jour d'une maison suspecte. Le soir vint, et le pape, épouvanté, ordonna à ses sbires de commencer une enquête. On explora tout d'abord les rives du Tibre ; et un certain Giorgio Sclavo, qui, couché dans une barque ancrée au milieu du fleuve, veillait chaque nuit sur un déjDÔt de bois établi à Ripetta, témoigna des faits suivants. Dans la nuit du mercredi au jeudi, vers deux heures, il avait vu deux hommes à pied sortir de la ruelle qui longe encore aujourd'hui, du coté gauche, l'église de San-Geronimo ; ils avaient observé avec une
grande attention et en silence le chemin qui suit le Tibre, et, n'apercevant personne, étaient rentrés dans la ruelle; quelques instants plus tard, deux autres hommes étaient venus du même endroit, avaient sondé du regard les alentours comme les premiers, puis avaient fait un signe d'appel : alors était apparu un cavalier monté sur un cheval blanc, ayant un cadavre en croupe, dont la tête et les jambes pendaient de chaque coté, et que les deux premiers hravi soutenaient à droite et h gauche. On se dirigea vers un point escarpé de la rive, le lieu même d'où l'on jette les ordures au Tibre; là, le cavalier fit tourner au cheval le dos au fleuve, et les deux hommes qui s'étaient montrés les derniers, prenant le cadavre l'un par les bras, l'autre par les jambes, l'enlevèrent du cheval, le portèrent jusqu'au bord et le précipitèrent dans l'eau de toutes leurs forces. Le cavalier demanda s'il était bien tombé^ ils répondirent : a Si^iioi\ si. » I.e cavalier s'était alors retourné, et, comme le manteau du mort llottait au fil de Teau, il avait demandé (pielle
fait cette chose noire (|ui nageait. Les autres dirent : u C'est le manteau », et ils lancèrent des pierres pour l'enfoncer. Puis, tous les cin(| se
étirèrent : deux hommes prirent par la iiielle de San-Geronimo, en regardant toujours avec soin çà ci lii ; le cavalier et les (huix autres s'en allé-
rent du côté de l'hôpital Saint-Jacques. Giorgio n'avait plus rien vu. Les serviteurs du pape lui reprochant de n'avoir pas aussitôt prévenu le gouverneur de Rome, il répondit que, dans sa vie, il avait vu, la nuit, une centaine de cadavres jetés au Tibre, à la même place, dont personne ne s'était préoccupé, et qu'il n'y prenait plus gardée On convoqua les bateliers et les pêcheurs de Rome, et, le 16 juin, dans l'après-midi, trois cents barques commencèrent cette lugubre recherche. On retira le duc de Gandia, tout vêtu, ayant sous sa ceinture ses gants et 30 ducats, et percé de neuf blessures, l'une à travers la gorge, les autres à la tête, à la poitrine et aux jambes. On le mit sur une barque, qui descendit jusqu'au Saint-Ange; là, sous la direction du chapelain Burchard, on le déshabilla, on le lava et on le revêtit de son costume de capitaine-général de l'Église. Après le coucher du soleil, les gentilshommes de don Juan, tous les prélats de la maison apostolique, les camériers et les gardes du pape, portant des torches et pleurant « avec une grande clameur », accompagnèrent le mort jusqu'à Sainte-Marie-du-Peuple ; il avait la figure
1. Respondit se vidisse, suis diebus, centum in diversis noctibus varie orcisos in flumen projici per locum predictum et numquam aliqua eorum ratio habita fuit. Burchardi Diarium. Edit. Thuasne, t. II, p. 390.
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découverte et « semljlait dormir )>. Quand le cortège parut sur le pont Saint-Ange, on entendit, selon un témoignage recueilli par Sanudo, un cri terrible, plus lamentable que tous les autres : c'était l'adieu suprême d'Alexandre VI, qui, d'une fenêtre de la citadelle, regardait pour la dernière fois la face pâle de son enfant. Mais César ne parut point alors; il semble, à lire Burchard, qu'il fût en ce moment à cent lieues de Rome ; personne de sa maison ne suivit le deuil de son frère mort. Le pape, dit Burchard, eut une douleur si profonde a qu'il s'enferma dans sa chambre et pleura très amèrement ». Le cardinal de Ségovie et ses serviteurs les plus intimes se tenaient derrière la porte, le suppliant de leur ouvrir ; il ne les laissa entrer qu'au bout de plusieurs heures. 11 ne voulut ni boire ni manger, depuis le matindu jeudi jusqu'au samedi; jusqu'au dimanche, il ne dormit pas une minute ; enfin, « il se laissa toucher par les sollicitations continuelles des gens de sa maison, et mit fin, autant qu'il le put, à son deuil, pensant d'ailleurs quiin grand péril résulterait pour sa personne même d'une douleur trop prolongée » '.
1. Pontifex, ut intellcxit ducem interfectum et in flumen, ut stcrcijs, projoctum, comportum esse, ccjmmola sibi fuerunt oinnia viscera et pre dolore et cordis amaritudine reclusit se in quadam caméra et llevit ainarissime. Persuasu taincii mul-
Burchaid interrompt ici, avec une remarquable prudence^ jusqu'au 7 août, la rédaction de son Journal, Mais ces derniers mots du chapelain donnent à réfléchir. Alexandre connaissait l'assassin; il l'avait soupçonné dès le jeudi, quand on vint lui dire : « Le duc n'est pas rentré cette nuit au palais ». L'ambassadeur florentin, Braccio, écrit, le 17 juin, au conseil des Dix, que « le pauvre seigneur » est tombé dans un piège longuement préparé, car « l'homme masqué qu'il a pris en croupe lui avait souvent parlé, toujours masqué, et toujours de nuit ». Braccio fait entendre que l'aventure amoureuse où on l'a sans doute entraîné n'était qu'une amorce; « certes, celui qui a imaginé et dirigé le crime avait bonne cervelle et bon courage; de toutes façons, c'est un grand maestro ». Une enquête fiévreuse porta pendant deux semaines sur toutes sortes de personnes; on mit les valets du duc à la torture; on interrogea le comte de la Mirandola et sa fille, dont le palais était dans la région de Ripetta. Le cardinal Sforza, Jean de Pesaro, les Orsini, le duc d'Urbin, même don JofFré, le plus jeune des enfants Borgia, dont la femme, dona Sancia, pas-
tiplici et continue prefatorum victus, postremo incepit pro posse luGtui finem imponere; majus damnum et periculum quod persone sue evenire exinde posset considerans. Diarium, t. II, p. 390.
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sait pour la maîtresse de son beau-frère Juan, se virent soupçonnés à la fois. Puis, la haute police pontificale arrêta tout à coup ses investigations. Toute la chrétienté s'était émue : l'empereur, le doge de Venise, Savonarole, le cardinal de la Rovere, écrivaient au pape pour le consoler. 11 disait, le 19 juin, devant le sacré collège ; « Si j'avais eu sept papautés, je les aurais données pour la vie de mon fils ». Cependant, il voulut que le mystérieux attentat entrât dans l'oubli. Rome entière murmurait le nom du meurtrier; « mais personne, dit Raphaël de Volterra, n'ose le prononcer tout haut ». Trois ans plus tard, on se mit à parler plus librement; l'ambassadeur vénitien Polo Capello écrivait de César : « C'est lui qui a fait assassiner et jeter au Tibre, la gorge ouverte, son frère le duc de Gandia ». La conduite ultérieure d'Alexandre VI, sa demi-abdication entre les mains de César, confirma le jugement des contemporains et assura celui de l'histoire.
Nous ne savons rien de la première entrevue de ces deux hommes, le cardinal de Valence et le pape, dans les jours qui suivirent l'assassinat de don Juan. César demeura encore cinq semaines à Rome, avant de remplir sa légation près du roi Frédéric. Le 10 août, le dernier roi de la dynastie aragonaise fut couronné à Naples par les mains du fratricide ; le 4 septembre, le sacré collège
recevait César à sa rentrée dans Rome et raccompagnait au Vatican. Le consistoire se forma autour du pontife : Alexandre embrassa son fils et descendit du trône sans lui dire une seule parole.
Au lendemain même du meurtre, il conçut une pensée très haute, et témoigna aux cardinaux et aux ambassadeurs du désir qu'il avait d'entreprendre la réforme de l'Eglise, sans tenir compte ni de sa puissance pontificale, Jii de sa çie. Séance tenante, il avait nommé une commission préparatoire de six cardinaux. Le même jour, il fit part de ses intentions réformatrices aux princes italiens et aux rois de l'Europe. Il écrivit au roi d'Espagne qu'il était disposé à se démettre du pontificat. Il n'avait, sans doute, ni assez de vertu ni assez de génie pour réformer le christianisme et purifier, par l'observance de l'Evangile, la royauté ecclésiastique. Mais il pouvait au moins réprimer les plus criants abus et imposer à l'Eglise de Rome la décence extérieure qu'elle avait eue sous Pie II. Il lui appartenait aussi de commencer la réforme par lui-même et tous les Borgia, et de mettre fin à sa politique de famille. Mais il n'était plus le maître de sa propre volonté. Quand les cardinaux lui lurent le projet de réformation, il les arrêta en leur objectant que la liberté du pontife serait
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trop enchaînée. Il fit de César une sorte d'exécuteur testamentaire de Juan, et lui confia, pour être rendus plus tard au fils de celui-ci, les joyaux du mort. Non seulement il consentait à retirer César de l'Eglise, mais il forma un instant le projet extravagant de lui donner en mariage sa belle-sœur, la femme de JofFré, la très légère Sancia d'Aragon, et de passer en échange à Joffré le chapeau rouge de César. Cependant, au cours des longues nuits d'hiver, le fantôme de don Juan errait sous les voûtes du palais apostolique, et le pape crut entendre maintes fois la plainte de son fils assassiné. En février 1498, pour fuir cette obsession, il s'établit au château Saint- Ange. Peu à peu, la triste ombre se tut et ne vint plus. La conscience d'Alexandre VI s'était apaisée. Le règne occulte de César Borgia soulageait son père de la part la plus lourde du gouvernement dans la tyrannie de la Renaissance. L'action lui devenait facile, car il n'était plus que l'instrument d'une ambition formidable qu'il admirait en la servant. Mais jamais l'Eglise n'avait traversé de jours aussi extraordinaires que ceux (qu'elle vit durant les six années où le véritable roi de Rome fut César de France, duc de Valentinois *.
1. Voir axiDiarium de Burchard, à la date du 28 octobre 1497, l'effrayante description de la plus profonde oubliette du
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l'huile étaient renouvelés chaque trois jours.