iSistoriarum Libri V. Édit. Prou. Paris, Picard
dernier soir de l'année fatale verrait la destruction de toutes choses, la terre et le ciel, l'humanité et l'Eglise sombrant dans une catastrophe apocalyptique. Un écrivain ecclésiastique du temps, Raoul Glaber, dont la chronique est pleine d'épouvante, parut au noble historien l'un des témoins les plus touchants à interroger sur cet âge lugubre. Dans le récit que fait le vieux moine des calamités et des angoisses de son siècle, éclate comme un écho de la prophétie attribuée à Jésus par trois évangélistes : « Quand vous entendrez parler de guerre, prenez garde de ne pas vous troubler, car il faut que toutes ces choses arrivent, mais ce ne sera pas encore la fin... Il y aura des famines, des pestes, des tremblements de terre en divers lieux; mais tout , cela ne sera qu'un commencement de douleurs ; il paraîtra des choses effroyables et de grands ' signes dans le ciel. » Les promesses et les menaces, parfois contradictoires, des livres saints, les espérances et les terreurs de l'Apocalypse, n'ont-elles point, en vérité, hanté l'imagination de Glaber et de ses contemporains ? Il est certain que ceux-ci avaient fondé sur l'Ecriture même l'attente de quelque chose de formidable. Mais de récents travaux de critique, le livre de M. Roy sur VAn 1000, les Études de M. Pfister sur le règne de Robert, le Pieux, ne
permettent plus d'accepter sans restriction les vues de Michelet. Quelques paroles inquiétantes des canons d'un concile provincial, en 911, des bruits vagues qui coururent en Lorraine vers 970, la prédication de quelques illuminés suspects d'hérésie, la formule, si fréquente dans les chartes de donations, visant le terme prochain du monde, appropinquante mundi termino, sont des symptômes bien indécis en présence décent cinquante bulles pontificales et des actes de nombreux synodes, qui n'ont rien dit sur le jour suprême. Le concile de Rome qui, en 998, imposa h Robert de France une pénitence de sept années, n'appréhendait point certes que la trompette de l'Archange vînt soulager le roi capétien des deux tiers de son épreuve. Ni le mystique Otton III, ni Gerbert, le pape de l'an 1000, ne se sont préoccupés de la date terrible. Glaber écrit en son quatrième livre : « On croyait que l'ordre des saisons et les lois des éléments, qui jusqu'alors avaient gouverné le monde, étaient retombés pour toujours dans le chaos, et l'on redoutait la fin du genre humain ». Mais il s'agit ici de la grande famine de l'an 1000 après la Passion, c'est-à-dire de 1033, famine si dure qu'elle justifia les craintes les plus folles. Il faut donc renoncer à un préjugé historique que recommandaient à la fois la* tradition et la
poésie * L'aspect véritablement tragique de cette ipoque est ailleurs. « Le monde dissous dans la cendre », selon l'expression du Dies ïVa?, c'était sans doute un accident irréparable, mais qui, du moins, donnait la paix éternelle à l'humanité. Un malheur plus grave peut-être était l'éclipsé même de l'esprit humain. « David avec la Sibylle )> n'avait point prédit ce cataclysme, qui n'eut d'autre théâtre que le fond des consciences, et dont Raoul Glaber a retracé l'histoire, sans se douter qu'il en était l'une des victimes les plus pitoyables. A neuf siècles seulement de distance, il semble loin de notre raison moderne, à perte de vue, dans les brumes du passé, bien au delà d'Heraclite ou d'Hérodote.
1. Je signalerai cependant, en faveur de l'opinion traditionnelle sur la terreur de l'an 1000, les premières lignes d'une hymne, antérieure au Bies irse, qui se chantait dans les églises à la fin du x' siècle :
Audi, tellus, audi, magni maris limbus;
Audi, homo, audi, omne quod vivit sub sole :
Veniet, prope est, dies irae supremae, .
Dies invisa, dies amara;
Qua cœlum fugiet, sol erubescet,
Luna mutabitur, dies nigrçscet, ■
Sidéra supra terram cadent.
Heu miseri, heu miseri ! Quid, homo, ineptam
Sequeris laetitiam?
^;éi
Le personnage s'offre à notre étude de la façon la plus favorable. Il est naïf et franc. Tout ce qu'il raconte, il l'a vu de ses yeux ou bien il l'a ouï dire de témoins très sûrs ; il y croit aussi fermement qu'à la Sainte-Trinité et au démon. Il ne cherche point à faire illusion sur ses propres vertus. Lui qui a vécu dans l'intimité de deux ou trois saints, il ne fut jamais qu'un moine de médiocre ferveur, a engendré dans le péché de ses parents, de mœurs irrégulières, d'une conduite plus insupportable qu'il ne peut le dire ». Un sien oncle avait pris, à douze ans, le petit Bourguignon, fort éveillé déjà, gâté par la vie séculière et très têtu ; il le revêtit malgré lui du froc monacal. Raoul se confesse avec bonne grâce d'avoir résisté par orgueil à tous ses supérieurs, désobéi aux vieux pères, irrité les frères de son âge, tourmenté les novices ; partout où il passait, on respirait dès qu'il était parti. On le chassa de. plusieurs couvents : « Grâce à mes connaissances de lettré, j'étais toujours assuré d'un asile ». En effet, à Saint-Germain d'Auxerre, on lui fit res-stituer les épitaphes des tombeaux rongées par le temps. Mais à peine les inscriptions rétablies, on
le pria d'aller plus loin. A Dijon, il fut accueilli par Guillaume, abbé de Saint-Bénigne, qui l'emmena en Italie (1028). II se fixa enfin, déjà vieux, et, sans doute, apaisé, à Cluny, où il acheva son histoire sous les yeux de l'abbé Odilon. Ce bénédictin aventureux s'endormit dans le Seigneur au milieu du xi"^ siècle.
Ni ascète ni mystique, impatient de toute discipline, porté à la malice, ami des courses vagabondes, tel fut, en sa moralité générale, le chroniqueur Glaber. Ces irréguliers furent, au moyen âge, la plaie du monachisme. Ils ont fait cruellement soufirir saint Bernard, au xii® siècle. Les saints n'avaient alors d'autre souci que la réfornie perpétuelle des ordres religieux. Mais les saints, même appuyés par les empereurs et les papes, n'étaient pas toujours les plus forts. L'institut de saint Benoît semble fort malade durant les cent cinquante années qui précèdent le pape-moine Grégoire VII. La richesse séculière, l'attrait de la puissance politique, l'ont détaché des vertus cardinales imposées par le fondateur : la prière, l'étude, le travail des mains, la charité. Une abbaye vaut alors autant qu'un comté : l'égoïsme, le népotisme, le mépris du droit d'autrui, toutes les violences féodales, en compagnie des sept péchés capitaux, corrompent les cloîtres les plus illustres, Cluny, Subiaco, le Mont-Cassin. Par-
fois, un scandale inouï appelle l'attention de la chrétienté. En 936, un jeune moine de Farfa, le plus opulent monastère de Sabine, empoisonne son abbé; il s'empare de la crosse et de l'anneau, se marie et marie tous ses moines. La communauté abandonne le couvent, emportant les vases sacrés et les ornements sacerdotaux ; elle bâtit des villas, mène joyeuse vie, organise le brigandage sur les routes, et revient chaque dimanche célébrer dans sa vieille église une messe sacrilège. En 947, le comte de Tusculum, sénateur de Rome, réussit à chasser l'abbé prévaricateur. Un nouvel abbé, Dagobert, secondé par des moines^ venus de Cluny, rétablit la règle pendant cinq années. Mais, un beau soir, il est empoisonné h son tour et la bacchanale monastique reprend de plus belle autdur de Farfa. Elle dura jusqu'au règne d'Otton III, à la veille même de l'an 1000. Jamais, sans doute, notre chroniqueur n'eût consenti à de tels excès. Son tempérament n'était ni d'un révolutionnaire, ni d'un hérésiaque; il craignait véritablement l'enfer et n'était point capable d'affronter l'apostasie. Il n'a rien dit des désordres de Farfa, mais il dut être heureux d'^apprendre que le moine assassin de l'abbé Dagobert, saisi par le remords, avait tenté en vain toute une année de gravir le mont Gargano, au haut duquel les ermites et les thaumaturges
s MOINES ET PAPES.
conversaient nuit et jour avec les anges. Le pèlerin maudit, arrêté par une main invisible, avait fini par disparaître, emporté par Satan. Une dévotion étroite, une religion triste, suffisaient alors pour sauver d'égarements trop graves cette multitude de clercs et de cénobites dont l'âme n'était point grande. Dans la biographie qu'il a écrite de saint Guillaume de Dijon, Glaber nous donne, je crois, la mesure juste de son propre christianisme. Il n'a retenu, de l'apostolat de son ami, que de petites vertus, des miracles puérils et les préceptes d'une piété d'ordre intérieur. Chanter au lutrin, sonner les cloches, voilà la grande afiFaire de Guillaume, au début de sa profession monacale. Il cherche un couvent où il puisse goûter à son aise ces joies faciles. Appelé par le duc Richard à réformer les maisons de Normandie, la nouveauté qu'il semble y apporter, c'est encore la psalmodie liturgique et l'art de lire sur l'antiphonaire. Mais quels livres recommandait-il aux jeunes moines, afin d'ennoblir les longs loisirs de leur solitude ? Glaber n'en dit rien, et je crains que Guillaume n'y ait point songé. Il avait, en eflfet, inventé une méthode de se rapprocher de Dieu, non par la prière personnelle,- la méditation libre ou l'élan de l'amour, mais par un moyen presque mécanique, où les lèvres du fidèle avaient plus de part que son cœur : on prononçait un
nombre déterminé de fois cinq paroles : Domine, Jesu, Rex pie, Rex démens. Pie Deus. A cette litanie venaient se joindre, par intervalles réguliers, le Miserere et les Psaumes de la pénitence. Et l'on pensait s'élever ainsi de quelques degrés sur l'échelle vertigineuse du paradis. Rien n'était plus efficace pour déjouer les méchants projets du démon, dont l'austère Guillaume dénonçait sans cesse les signes évidents. Dans l'homélie qu'il prononça à la dédicace de Saint-Bénigne, il adjura ses ouailles de ne plus se raser la barbe ou se coijBTer d'une certaine façon, de ne plus faire de gestes précipités ni jurer en frappant violemment la terre du pied; c'étaient là, selon l'abbé, de très graves symptômes de possession diabolique.
Les âmes desséchées par la foi aride perdent vite toute douceur. Glaber trouve admirable une parole de son ami au pauvre roi Robert qui pleurait sur son fils mort. « Pourquoi pleurez-vous, lui dit Guillaume, ne savez-vous pas que les rois ont trop de peine à se sauver? Il vaut mieux que celui-ci soit parti dans sa jeunesse. » — « Le roi et la reine se consolèrent », ajoute le chroniqueur. Guillaume, simple diacre, s'était brouillé avec l'évêque de Verceil, à qui il refusait le serment imposé aux clercs la veille de l'ordination. Puis, il alla chercher ailleurs l'onction sacerdo-
taie. Quand l'évêque mourut, le moine altier cria bien haut que son ancien père spirituel était damné. Glaber en est lui-même convaincu, et, loin de s'en chagriner, il écrit tranquillement, en forme de moralité : « Tous ceux qui ont nui à Guillaume l'ont payé cher ». L'abbé de Saint- Bénigne n'épargnait point, à l'occasion, la tête la plus haute de l'Eglise. Il envoya au pape Jean XIX une lettre très dure pour lui reprocher le crime de simonie. « C'est bien assez, disait-il, que Jésus ait été vendu une seule fois pour le salut de l'humanité. » Ce saint, au caractère épineux, représentait alors à merveille l'esprit batailleur du monachisme contre la hiérarchie séculière.
11 charma Glaber par son humeur difficile non moins que par la nature de sa vie dévote. Ces deux chrétiens de peu de mansuétude étaient faits pour s'entendre. Mais le zèle des petites pratiques valut à l'abbé Guillaume l'auréole des bienheureux, tandis qu'il n'empêcha jamais, paraît-il,'le frère Raoul de pécher par action et par omission contre la règle, le Décalogue et l'Évangile.
La culture de l'esprit fut, chez Glaber, aussi chétive que la conscience religieuse. Le cri de Grégoire de Tours, au vi® siècle : « Malheur à nous, qui avons laissé périr l'étude des lettres! » revient sans cesse à la mémoire de son lecteur. Que l'on compare au latiu de l'évêque de l'ère
mérovingienne la langue obscure et incorrecte du chroniqueur, si l'on veut mesurer les progrès de la barbarie aux environs de l'an 1000. Encore la prose de Raoul est-elle vivante et, çà et là, colorée. Une phrase de son livre est demeurée célèbre : « On eût cru que le monde, rejetant son vêtement antique, se parait d'une blanche robe d'églises neuves ». Mais que dire de la laborieuse platitude de ses ïambes et de ses hexamètres? Il n'a- peut-être pas lu, en dehors de ses cahiers de couvent, dix lignes de littérature latine. Il cite une maxime de Térence contre les femmes, mais il ignore qu'elle est de Térence, sicut quidarn ait, écrit-il. Il nous informe sur une hérésie fort étrange qui parut, de son temps, à Ravenne. Un certain Vilgardus « étudiait la grammaire plus assidûment qu'il n'arrive d'ordinaire, à la façon de ces Italiens qui négligent toutes les connaissances pour les lettres; gonflé d'orgueil et de sottise », il vit une nuit des démons sous la figure de Virgile, d'Horace et de Juvénal, il fut par eux félicité pour le zèle qu'il mettait à lire leurs livres et à les recommander à la postérité ; ils lui promirent une gloire semblable à la leur. « Cet homme, trompé par les artifices des démons, se mit donc, avec insolence, à enseigner des doctrines contraires à la sainte foi; selon lui, il fallait croire à toutes les paroles de ces poètes. Il fut
jugé et condamné comme hérétique par Pierre, évêqiie de la ville. On découvrit alors en Italie beaucoup de personnes professant cette croyance pestilentielle : elles périrent par le fer ou par le feu. » Glaber témoigne bien ici de la haine des moines de son temps contre l'antiquité profane. Saint Odon, abbé de Cluny, avait eu l'imprudence, étudiant à Saint-Martin de Tours, d'ouvrir Virgile. Une nuit, il rêva d'un vase magnifique d'où s'élançaient des serpents, c'est-à-dire les doctrines diaboliques du doux poète. Il ne lut plus dès lors que les livres saints, et quand il fut à la tête de la métropole bénédictine de la France, il proscrivit sans pitié tous les auteurs païens de l'éducation de ses novices. Saint Mayeul, l'un des successeurs d'Odon, tendrement vénéré par Glaber, avait lu, à l'école de Lyon, « les anciens philosophes et les mensonges de Virgile » ; devenu abbé, il les frappa d'interdit: Si un ancien lui tombait sous la main, il coupait dans le parchemin tous les passages parlant de l'amour ou des joies terrestres, et ses ciseaux tranchaient « à la façon des ongles ». On contait que Gervin, abbé de Saint-Riquier, séduit par les poètes latins, s'abandonna aux plus tristes • désordres, jusqu'au jour où il rejeta avec horreur ces livres criminels, « afin qu'en apprenant les lettres, il n'étranglât pas son âme ». Les clercs errants, qui
parurent au xi*^ siècle, redoublèrent sans doute l'effarement des moines. Ces gais compagnons célébraient en latin élégant la messe du dieu Bacchus, « croyaient à Juvénal plus qu'aux prophètes, lisaient Horace et Virgile au lieu de saint Marc et de saint Paul », dit un vieux texte. Ils ont relevé la religion de Virgile jusqu'au jour où Dante adorera le poète comme prophète païen du christianisme. L'humble hérésiaque de Ravenne est certainement l'un des. premiers affiliés à cette ironique confrérie, et l'un des précurseurs lointains de la Renaissance.
Mais le monachisme, après avoir renoncé à la culture antique, jugea que l'ignorance profonde est aussi douce à l'âme que le sommeil l'est au corps; il laissa dormir dans la poussière des bibliothèques les Pères de l'Église eux-mêmes et les premiers docteurs du moyen âge, saint
Augustin côte à côte avec Scot Erigène. Un moine distingué du x* siècle, Jean de Vendièvres, retiré à l'abbaye de Gorze, voulut lire le traité de saint Augustin sur la Trinité; afin de le mieux comprendre, il se proposait d'étudier d'abord la dialectique dans le livre de Porphyre sur les Catégories. L'abbé condamna ce beau projet. « La scolastique, disait-il, est inutile. L'Écriture sainte mérite seule qu'on s'y applique, tout le reste, n'est que vanité. » Glaber fut de
E. Gebhart. — Moines et Papes. 2
cette école. Sa scolastique, à lui, se trahit par une réminiscence lamentable du premier moteur immobile d'Aristote. « La bonté du Tout-Puissant, dit-il, mobile sans mouvement et immobile avec mouvement. » Sans doute l'historien n'était point tenu de nous découvrir les beautés de sa métaphysique personnelle. Mais comme il prétendait expliquer la suite des choses humaines par des raisons d'ordre surnaturel, au moins devait- il s'attacher en disciple attentif à saint Augustin. S'il est un livre où se manifestait une philosophie de l'histoire semblable à celle qu'il imaginera lui-même dans les rêveries troubles de sa cellule, c'est assurément la Cité de Dieu, L'évêque africain, voyant le naufrage de Rome et de l'Empire, croit assister au premier acte du drame entrevu par Daniel, prédit par saint Jean, confirmé par saint Paul, le duel de l'Antéchrist et de Jésus, le conflit de l'enfer et du ciel, au bout duquel Dieu lui-même paraîtra vaincu pendant quelques jours. Telle fut, pour Augustin, la crise finale de l'humanité terrestre, le terme auquel devait s'arrêter l'histoire des fils d'Adam. Les persécutions et les apostasies, le triomphe même des impies, les signes funèbres et les fléaux ne seraient alors que la rançon de la paix divine réservée aux martyrs, aux saints et aux bons croyans. Ce terrible dernier acte ne vien-
driait d'ailleurs qu'à la suite du millénaire, du règne temporel de l'Eglise et du Christ sur le monde. Le grand docteur calcule la durée des diverses périodes apocalyptiques, et se demande si les quarante-deux mois que durera l'assaut suprême de Satan contre l'Église seront compris dans ces mille années ou en dehors d'elles. Une seule chose lui semble certaine : l'effort de Satan pour anéantir Dieu.
Malheureusement Glaber n'avait point lu la Cité de Dieu; il en ignora peut-être jusqu'au titre. Un seul écho lui en est arrivé, la division dés six époques à partir d'Adam, des six journées du labeur de l'histoire ; la septième, jour du repos éternel, s'ouvrira quand il plaira à Dieu. La notion des sept époques symboliques était restée dans la tradition du moyen âge.
Scot Erigène, au ix® siècle, l'avait reprise en la rattachant à la théorie de l'Eglise future annoncée par saint Jean, l'Eglise de la communion intime avec Dieu, supérieure à l'Eglise transitoire de la grâce et de la foi représentée par saint Pierre : cette théorie, déjà esquissée par saint Augustin, fut recueillie dans la conscience des hérésiarques et des mystiques, et reparut à la fin du xii° siècle avec Araaury de Chartres et Joachim de Flore. Mais les moines du xi® siècle ne s'intéressaient guère aux doctrines prophétiques sur lesquelles
avaient disputé les clercs du temps de Charles ie Chauve. Glaber est si fort étranger aux vues augustiniennes que, soupçonnant, à propos de l'hérétique Vilgardus, l'invasion très prochaine de Satan en personne dans les affaires de ce monde, c'est de^.saint Jean seul qu'il s'autorise. « Satan, dit-il, sera bientôt déchaîné, selon la prophétie de Jean, les mille ans étant accomplis. C'est de ces années que nous allons parler. » Et il poursuit sa chronique par le récit des événements dont l'an 1002 est le point de départ. Il a confondu le millénaire avec la date de l'an 1000. Et je crois que là est l'origine des angoisses vagues qui s'emparèrent des esprits médiocrement éclairés, à l'approche de cette " heure ambiguë. Si Glaber et ses confrères avaient lu les commentaires de la Cité de Dieu sur la révélation de Patmos, ils eussent compris que, l'effondrement de l'empire romain étant le prologue obligé du millénaire, c'est-à-dire du régime messianique de dix siècles, il fallait au moins ajouter quatre cents ans à la période dont saint Augustin n'avait point vu lui-même le premier jour. D'ailleurs, en quelle région de la chrétienté, à partir de quel temps ce règne de béatitude s'était-il manifesté, même d'une façon idéale ou symbolique? Certes, les rois,, les peuples et les moines pouvaient dormir en paix longtempij
encore; la chaîne qui retient Satan au fonds du puits de l'abîme n'était point près de se briser. ' Cependant, ni le moyen âge, ni l'Eglise ne sont responsables du renoncement à toute vie intellectuelle, du dédain des lettres profanes ou sacrées que nous signalons en Glaber. Les écoles créées par Charlemagne étaient toujours florissantes; on y étudiait les écrivains latins, la grammaire, la dialectique, la musique; c'étaient les écoles épiscopales, tenues par le clergé séculier, auquel se joignaient encore quelques moines studieux et fidèles aux traditions d'Alcuin et de Scot Erigène. La plus célèbre, à la fin du x^ siècle, était l'école de Reims, malgré les désastres que les Normands et les Hongrois avaient infligés à la Champagne. L'école épiscopale de Paris, cent ans plus tard, lorsqu'éclatèrent les grands débats scolastiques, devint la lumière du monde chrétien. Au temps même de la jeunesse de Glaber, le bénédictin Gerbert d'Aurillac dirigeait l'école de Reims. Il y formait l'esprit des écoliers par une double discipline, la logique, pratiquée d'après Aristote, Porphyre, Cicéron et Boëce, et l'exercice de l'éloquence, le commerce des moralistes, des orateurs et des poètes de Rome, Virgile, Téreiice, Juvénal, Horace, Lucain, dont les noms seuls faisaient pâlir les moines. Ecolâtre de Reims, abbé de Bobbio, archevêque de Reims, puis de
Ravenne, Gerbert écrivait sans cesse à tous les clercs savants de France, d'Italie , d'Allemagne, pour obtenir des nianuscrits ou des transcriptions d'auteurs profanes, les livres rares des médecins grecs ou des mathématiciens arabes. Sa bibliothèque de Bobbio contenait tous les écrivains alors connus de l'antiquité, et même un poème que le moyen âge n'aurait entr'ouvert qu'avec effroi : le De natura rerum de Lucrèce. Il cultivait sans scrupule les sciences suspectes, l'astronomie et la médecine. Son latin, plus net que celui de saint Augustin, plus nerveux que celui de la plupart des humanistes de la Renaissance, est d'une élégance presque classique. On devine, en lisant la chronique de son disciple le moine Richer, avec quel zèle étaient étudiés autour de Gerbert les historiens tels que Salluste. Et à la façon raisonnable dont Richer raconte l'histoire de son temps, à l'art avec lequel il fait revivre les figures, à la logique de son récit, où se détachent avec clarté de longs épisodes, tels que la réformation d'une église ou d'un monastère, on reconnaît l'éducation généreuse que Gerbert donna par l'exemple de sa vie comme par le gouvernement de son école.
Mais le cloître s'oppose alors à la maison de l'évêque, l'école monastique repousse toute étude qui ne sert point au, salut. Les hagiographes de
ce temps écrivent volontiers : « Un tel, renonçant aux vanités de la science, s'est fait moine ». Un contemporain de Glaber, le chroniqueur de Novalèse au Mont-Cenis, décrit l'emploi du jour dans Jes monastères bénédictins; la solitude de la cellule, la psalmodie en commun au chœur, l'audition d'une homélie, le repas silencieux, le retour à la cellule, et la journée est finie. Le moine ajoute que des surveillants rôdent de porte en poi-té pour épier pendant la nuit les frères qui veillent après la prière du soir. La papauté, tombée alors dans le plus misérable état, asservie aux barons brutaux du Latium, donnait raison aux moines contre les évêques et méprisait les livres. Un concile épiscopal, réuni par les rois capétiens Hugues et Robert, reprocha à Jean XVI son ignorance ; ce pape croyait que Platon et Virgile étaient des sorciers, volant à travers les airs ou plongeant au fond des eaux. Gerbert, disciple des anciens, des rabbins juifs et des docteurs arabes, passa sans peine pour magicien. Glaber consent à lui accorder « un esprit très pénétrant et bien formé aux arts libéraux » . Mais il s'empresse de signaler en lui le génie de l'intrigue et l'art de faire adroitement sa fortune. Sans doute, lorsque,- en 999, l'empereur Otton III éleva l'ancien écolâtre de Reims, son maître, au pontificat, un cri de stupeur courut de cloître en cloître, et
plus d'un cénobite relut l'Apocalypse. Ce pape inquiétant n'allait-il point imposer à la fois à l'Eglise monastique la recherche d'une science maudite et l'observance de la règle? Silvestre II, s'il tenta cette entreprise, dut y renoncer assez nte. Otton, conseillé par lui, raconte Raoul, Voulut chasser de Saint-Paul-hors-les-murs quelques moines de laauvaises mœurs, pj'at^e degentes, et les remplacer par des chanoines réguliers. Mais l'Apôtre apparut de nuit à l'empereur et lui fit une verte réprimande. « Un moine, bien que corrompu, dit le saint, ne peut être rejeté de sa profession ; il doit être jugé par Dieu dans l'ordre même auquel il s'était consacré. » Le pape de l'an 1000 découragé, isolé dans sa métropole encore frémissante de la révolte de Créscentius, reprit donc ses parchemins, son Virgile et ses horloger; mais, si quelque moine s'égarait en pleine nuit dans la région sinistre du Cœlius, il apercevait, au sommet de la plus haute tour du Latran, un fantôme qui semblait se pencher sur Rome endormie : c'était le vieux Gerbert, observant dans ses miroirs astronomiques les secrets du ciel. Le noir passant, épouvanté, se signait et fuyait à travers les ténèbres. N'avait-il pas surpris le vicaire du Christ en colloque sacrilège avec Salan?
La terreur du démon, tel est, en effet, l'état permanent de ces pauvres âmes dont la raison dépérit, faute de culture, et qui, bornées à la seule théologie, une théologie dépourvue de dialectique, livrées aux songes mélancoliques, souffrent d'une véritable anémie intellectuelle. On leur répète chaque jour que Satan les guette à toute heure, afin de les attirer en quelque piège ; on les met en garde contre les séductions de toutes sortes par lesquelles l'ennemi cherche aies perdre : la poésie païenne, la grâce de la nature, l'orgueil de la science, l'attrait du plaisir ; la règle elle-même leur fait entendre que, revenir au monde extérieur, converser avec les amis du dehors, c'est encore risquer de tomber en une embûche diabolique; ils retrouvent la figure du démon aux étranges chapiteaux de leurs églises, au chœur, sous l'appui de leurs stalles; le démon se tapit entre les piliers du portail, il les regarde en grimaçant du haut du clocher; ils savent qu'il se glisse jusqu'à leur cellule, s'assied à leur chevet et leur souffle la tentation ; ils le sentent à leurs côtés ou dans leur conscience, partout. Jusque sur les marches de l'autel, A force de
songer à lui, ils souhaitent de le voir, et le démon ne se fait pas prier : ils le voient face à face et lui parlent. Ils savourent alors les mortelles délices de l'extase infernale.
Notre chroniqueur, dont l'âme n'était point très pure, eut souvent affaire au diable. La première fois, il fut plus fort que lui et déjoua sa malice. Un charlatan vendait comme reliques de martyrs des ossements de morts vulgaires qu'il dérobait dans les cimetières; il changeait de nom en même temps que de province, et opérait surtout dans les contrées de la Maûrienne et de la Savoie. 11 offrit un jour à saint Guillaume et à plusieurs évèques les fausses reliques de saint Just, pour une église que l'on consacrait à Suse. Il prétendait recevoir chaque nuit la visite d'un ange qui l'enlevait de son lit « sans que sa femme s'en aperçût ». On l'interrogea minutieusement en présence de Glaber, qui flairait quelque damnable supercherie. « Nous vîmes que cet homme n'avait rien d'angélique, mais était un ministre de mensonge. » Les personnes dévotes croyaient à l'authenticité des reliques ; les évêques, qui en doutaient, les mirent néanmoins sous la pierre des autels et dans les châsses. La nuit suivante, les moines et les clercs qui veillaient dans l'église eurent une grosse peur. « Des figures monstrueuses, des Ethiopiens tout noirs sortaient de la
chapelle où reposaient ces os; ils s'éloignèrent ensuite de l'église. » Les démons battaient en retraite, peut-être chassés par le mépris de notre chroniqueur, qui ajoute gravement: « Je conseille aux malades de se méfier des ruses des démons, dont les formes sont innombrables. On sait qu'ils se rencontrent partout sur la terre, et en particulier dans les fontaines et les arbres*. »
Mais le diable devait prendre plus d'une revanche sur le perspicace Raoul. Il avoue avoir eu trois visions, dont la première se compliqua de tentation : car Satan, quand il se montre aux moines ou leur envoie quelqu'un des siens, s'efforce de les dégoûter de la pénitence et du cloître, en leur persuadant de chercher le salut au grand air et tout simplement, sans capuchon ni scapulaire, comme les clercs ou les laïques. Une nuit, au monastère de Saint-Léger, avant matines, « je vis, au pied de mon lit, un petit monstre noir à forme humaine. Il avait, autant que je pus le reconnaître, le cou grêle, la face maigre, les yeux très noirs, le front étroit et ridé, le nez plat, la bouche énorme, les lèvres gonflées, le menton court et effilé, une barbe de
4. Nocte denique insecuta visa sunt a quibusdam monacborum seualiorum religiosorum monstruosa in eadem ecclesia fantasmata, atque a locello, quo înclusa habebantur ossa, formas nigrorum Elhiopum exisse nec non ab ecclesia recessisse. (Lib. IV, cap. 8.)
bouc, les oreilles droites et pointues, les cheveux raides et en désordre, des dents de chien, l'occiput en pointe, la poitrine et le dos en bosse, les vêtements sordides; il s'agitait, se démenait furieusement. » Il saisit le bois du lit et le secoua avec violence, grinçant des dents et répétant : « Tu ne resteras pas plus longtemps ici! * » Glaber s'échappa plus mort que vif et courut se jeter sur les degrés de l'autel de saint Benoît, avec force mea ciilpa. A Saint-Bénigne, le même démon se montra à lui dans le dortoir des frères. C'était au petit jour. II. courait en criant : « Mon bachelier, où est-il? Où est mon bachelier? » Mais cette fois, il ne chercha point à tenter Raoul ; il faisait la chasse à un novice, nommé Thierri, « d'un caractère très léger », qui, le lendemain, prit la clé des champs, rejeta l'habit et revint au siècle. Plus tard, touché de repentir, il retourna au couvent. La troisième rencontre de Glaber avec le démon eut lieu à
1. Nocte quadam, anté matutinam sinaxim, adstitit mihi, ex parle pedum lectuli, forma homunculi teterrime "speciei. Erat enim, quantum a me dignosci potuit, statura mediocris, collo gracili, facie macilenta, oculis nigerrimis, fronle rugosa et contracta, depressis naribus, os porrectum, labellis tumentibus, mento substracto ac perangusto, barba caprina, aures irtas et preacutas, capellis stantibus et incom.positis, dentibus caninis, occipitio acuto, pectore tumido, dorso gibato, cïunibus agitantibus, yestibuâ sordidis, conatu sestuans, ac toto corpore prseceps, (Lib. V, cap. 2.)
l'abbaye de Moutiers, près d'Auxerre. La cloche achevait de sonner matines, et le chroniqueur, un peu las, somnolent, tardait à se lever; çà et là, dans le dortoir encore ténébreux, d'autres frères, dont la paresse était le péché mignon, dormaient très paisiblement, bercés par le chant de la cloche. A peine les derniers moines dociles à la règle furent-ils sortis, et au moment où Raoul se réveillait, un diable, toujours le même, bondit, tout haletant, en haut de l'escalier et vint s'appuyer au mur de la chambrée monacale, « les mains derrière le dos », et criant : « C'est moi! c'est moi qui reste avec ceux qui restent! * » Trois jours plus tard, l'un de ces frères, trop amis du tiède oreiller, s'échappait du couvent et passait six jours avec les séculiers, « partageant leur vie tumultueuse ». Mais il réintégra le cloître le septième jour, qui fut sûrement pour lui le jour du repos.
Quand un moine, chaque soir, en s'endormant, se demande s'il ne sera pas réveillé par un démon couleur de suie, cherchant la perdition d'une âme de bénédictin, le merveilleux lui
1. Egrediens autem post fratrum vestigia hanelus ascendit gradum presignatus démon, ad dorsum. manibus reductis, herensque parieti bis terque repetebat dicens : « Ego sum, qui sto cum illis qui rémanent ». Qua voce excitus caput eleyans, vidi recognoscens quem bis dudum jam videram. (Lib. Y, cap. 5.)
devient sans peine un élément familier, l'air respirable, en quelque sorte; la nature et la vie lui sembleraient vides si le miracle ne les pénétrait d'une façon constante. Un manichéisme inconscient, l'action parallèle de Dieu et de Satan, reparaît à chacune des pages de Glaber. Les artifices du démon sont d'une invention très variée. Il entre dans un château, sur les pas d'une femme hérétique et suivi d'une troupe de diables en robes noires, à faces horribles; il s'agit de séduire l'âme d'un écuyer moribond. Il crie au malade : « Me connais-tu, Hugo? Je suis le plus puissant des puissants, le plus riche des riches. Crois en moi et je t'arracherai à la mort, et tu vivras longtemps. » Puis il se vante d'avoir donné la couronne impériale, en Occident, à Conrad le Salique; en Orient, à Michel le Paphlagonien. Un signe de croix, fait par Hugo expirant, suflSt pour chasser la bande infernale. Le démon attend les gens sur les ponts, près des monastères ; un paroissien passe-t-il pour se rendre à l'office, il voit se dresser devant lui une tour; mais, devinant la présence du malin, il se signe, retourne très vite chez lui et meurt en paix quelques jours plus tard. Près du château de Joigny, trois années durant, il pleut des pierres de toutes grandeurs dans la maison d'un gentilhomme nommé Arlebaud ; bornes des
LE CHRONlQtJÈtJll RAOUL GLABEH. 2?
champs ou des chemins, pierres arrachées à des édifices éloignés, l'averse miraculeuse ne s'arrê-» tait plus et s'amoncelait sans jamais blesser personne. Ce prodige eut une suite mauvaise, plus de trente années de querelles et. de meurtres dans la famille d'Arlebaud. Le démon est, en effet, volontiers prophète de malheurs. Un prêtre, qui vivait au château de Tonnerre, s'étant mis à sa fenêtre un dimanche soir, avant le souper, vit venir du nord et tourner au couchant une multitude de chevaliers qui semblaient courir au combat ; tout à coup ils disparurent, comme une fumée légère, et « le bon prêtre, frappé de terreur, se mit à pleurer ». Nous ne savons s'il eut le courage de souper ce soir-lh, mais il mourut la même année. Or l'année d'après, Henri, fils du roi Robert, assiégea le château et y fit un massacre. Un dragon de feu paraît-il au ciel, quelques mois plus tard Robert met la Bourgogne à feu et à sang. Les miracles consolants que Dieu permet sont assez fréquents. Un jeune moine, « d'âme très douce », priant seul un matin de dimanche dans l'église rayonnante de soleil, vit entrer au chœur, sans bruit, des clercs vêtus d'aubes blanches et de dalmatiques de pourpre; un évêque, la croix h la main, les précédait; il monta à l'autel dé saint Maurice, martyr, et commença de chanter la
messe du jour. Le moine leur demanda qui ils étaient et d'où ils venaient; ils lui répondirent qu'ils étaient morts pour la défense de la foi catholique et qu'ils s'en allaient, à petites journées, au paradis, h travers les champs tout en fleurs. Après le Pater, l'évêque envoya l'un de ses diacres au frère pour lui donner le baiser de paix. Le jeune moine se leva pour suivre ces pèlerins bienheureux, mais déjà ils s'étaient évanouis, et l'église était vide. Cinq mois plus tard, à la suite d'une nouvelle vision où la Vierge lui avait annoncé sa fin prochaine, le frère mourait à l'heure du soleil couchant. Il arrive aussi qu'un miracle orthodoxe est le présage des plus grands malheurs. En 988, à Orléans, dans l'abbaye des Pucelles, un crucifix pleura comme avait pleuré Jésus sur la ruine future de Jérusalem. Puis, une nuit, les gardiens de la cathédrale, en ouvrant la porte de leur église vers l'heure de matines, virent entrer un loup qui alla à la corde de la cloche, la prit dans ses mâchoires et sonna l'office à toute volée. A force de cris et de coups, on chassa l'étrange sacristain. Quelques mois après, Orléans était en flammes, les églises brûlaient, avec les maisons des bourgeois. « Personne ne doute, dit Glaber, que ce désastre n'ait été prédit par les deux prodiges que je viens de raconter. »
LE CHROÎilQTJEUn RAOUL GLABER. 29
Le moyen âge, enivré de surnaturel, appliqua à la vue des choses une optique intellectuelle très singulière. La préoccupation du miracle, l'ignorance de toute loi expérimentale, la recherche malsaine du mystère, cette croyance que l'objet atteint par les sens est une figure ou un signe, une menace ou une promesse, que le visible vaut seulement par la portion d'invisible qu'il recouvre d'un voile épais pour le vulgaire, transparent aux yeux des docteurs ou des saints, tous ces excès de l'idéalisme faussèrent alors l'instrument de la connaissance, et l'effet de cette perversion se montra dans l'abus que les maîtres les plus subtils de la scolastique, de la poésie et de l'art firent du symbole. De Scot Erigène à Duns Scot, il fut entendu que la nature et l'esprit humain sont un chifFre hiératique, les êtres vivants des ombres d'êtres, les phénomènes visibles des symptômes de vies ou de volontés occultes, que la parole qui nomme un objet individuel ne répond à rien de réel, que le mot abstrait, qui ne désigne aucun individu, exprime seul la réalité en toute sa plénitude. Le plus grand labeur de la science fut donc l'exégèse de toute chose et de toute pensée étudiées non point en elles-mêmes, mais en vue de la vérité qu'elles enveloppent et font pressentir. La marche de Tesprit fut non en ligne droite, mais en spirale. C'est par un détour que le moyen âge
E. GebhaW. — Moines et Papes. 3
s'efforce de surprendre le secret que cache toute apparence. De là les plus étonnantes inventions, des idées mortes depuis des siècles tout à coup ranimées, par exemple la superstition des nombres mystiques, oubliée depuis Pythagore ; de là l'aberration de toutes les sciences de la nature : alchimie, astrologie, médecine. Le symbolisme, consacré par les théologiens, disciplina l'entendement tout entier ; il s'imposa à l'architecture et à la sculpture; il traça les caractères d'une langue étrange sur la face des églises, aux mosaïques des basiliques byzantines, autour des chapiteaux romans, à travers les broderies des cathédrales gothiques. Il fut même assez fécond pour produire un art nouveau, l'art héraldique. Il a inspiré chez nous le Romande la Rose, il a valu à nos voisins la Vita nuova et la Divine Comédie. Dès les premiers tercets de VEnfer, Dante se voit arrêter, au milieu du sentier indécis de sa vie, par trois bêtes fauves : le lion, la panthère et la louve, détachées du blason féodal de la France, de Florence et de Rome, l'orgueil, l'envie et l'avarice. On retrouverait le symbolisme dans les chants d'amour des Provençaux, dans les lettres de sainte Catherine et les sermons de, Savonarole, et je crois qu'il a gâté plus d'un sonnet de Pétrarque.
Raoul Glaber ne pouvait échapper à la condi-
LE CHRONIQUEUn UAOUL GLABER. 31
lion intellectuelle de son temps : — « Pour nous, chrétiens, dit-il, tout est jSgure. » — Les premières pages de son livre intitulées : De la Divine quaternité, annonçaient une méthode historique assez extraordinaire. Les quaternités^ chiffre sacré, sont, pour les Pères grecs, une sorte de loi ou de rythme des choses célestes comme des événements terrestres; l'esprit qui veut aborder les hautes spéculations doit commencer par approfondir « leurs influences réciproques ». Et notre moine d'énumérer les quatre évangiles, les quatre vertus cardinales, les quatre sens (le toucher, qui ferait cinq, est écarté par lui dédaigneusement); les quatre éléments. Les réalités sensibles sont ici des symboles parfois bien compliqués : le feu répond à la prudence « qui s'élève comme lui », la terre à la justice; l'évangile de saint Mathieu contient la figure mystique de la terre et de la justice,^^ puisqu'il explique plus clairement que les autres la substance corporelle du Christ incarné; la vue et l'ouïe signifient l'intelligence, l'éther et le feu. Puis nous apprenons que le fleuve qui sort de l'Éden se partage en quatre rivières, figures des vertus cardinales ; celles-ci sont exprimées encore par les quatre époques du monde, les âges d'Abel, d'Abraham, de Moïse et de Jésus. Il est heureux pour Glaber que la chronique de la chrétienté,
au moment où il l'aborde, ne lui montre que deux groupes considérables de faits auxquels se rattachent les destinées de l'Occident : en France, la fin de la dynastie carolingienne et l'entrée en scène des Capétiens; en Allemagne, la constitution de l'empire des Ottons. La divine quaternité, qui menaçait de tout brouiller, est brusquement délaissée par Raoul; il se livre, sans se préoccuper plus longtemps des fleuves du paradis terrestre, à la contemplation de l'histoire. Mais en cet esprit monacal, troublé sans cesse par la fièvre propre aux illuminés, l'histoire elle-rmême s'imprime non comme une suite de notions acquises par la réflexion, mais comme une série de visions tristes répondant à l'aspect et à la marche des choses extérieures. Aux misères d'un siècle affreux il devait ajouter l'effarement de son imagination et l'angoisse de son cœur, et l'histoire qu'il nous raconte apparaît comme l'évocation d'un mauvais rêve.
La sensation qu'il en reçoit ressemble beaucoup à l'émotion de quelque fidèle du xu® siècle assistant aux premiers essais du drame sacré.
Pareil à la scène des vieux Mystères dressée dans l'ombre des cathédrales, le théâtre de sa chronique est à trois étages, le paradis, la terre et l'enfer, et la moralité de la représentation qu'il nous rend est dans la mesure d'obéissance que les personnages, princes, évêques, papes, moines ou docteurs, accordent soit à Dieu et à ses anges, soit h Satan et à ses démons. Il arrange ainsi l'histoire d'après une poétique de théologien. Gerbert, écrivant au pape Jean XIV, avait dit un mot remarquable pour le x^ siècle : « Dians les choses de l'action, l'humanité tient le premier rôle, la divinité ne vient qu'après; dans la spéculation pure, c'est Dieu qui est le premier ». — Glaber prend tout à rebours la doctrine de Silvestre II : ses acteurs humains, alors même qu'ils mènent en apparence 3t bouleversent les afifaires terrestres, ne sont que de modestes figurants; les vrais héros du drame, ce sont les puissances du bien et du mal, « les esprits malins » qui se disputent l'humanité depuis les jours du paradis terrestre. C'est pourquoi Glaber n'aperçoit point les grands ensembles historiques ; la portée et la continuité de l'oeuvre des hommes demeurent en dehors du champ de sa vision ; trop attentif aux symptômes qui marquent l'intervention des êtres de l'autre monde, i! néglige d'observer les passions, les intérêts ou les
calculs qui sont le ressort de l'histoire; les caractères individuels que retraçait jadis, d'une façon si dramatique, .Grégoire de Tours, ne l'intéressent point; les raisons d'être de la communauté politique lui échappent ; il n'a la notion claire ni de la chrétienté, ni de l'Empire; le patronage parfois très lourd des empereurs saxons sur les papes les plus étranges que l'Eglise ait connus n'arrête point sa réflexion plus que les querelles des comtes d'Anjou contre la maison de Blois ou la conquête de la Bourgogne par les Capétiens. Une se soucie même pas de précision géographique : il confond, sans fausse honte, la Lorraine avec le pays des Grisons ou la Bavière. Il compose comme peignaient les primitifs : pour lui, toute chose est au premier plan; il reproduit les faits secondaires avec un détail aussi minutieux que les événements les plus graves. A peine a-t-il commencé l'histoire d'Otton P' et des invasions sarrasines en Europe, qu'il. se détourne pour nous conter la mésaventure « du bienheureux père Mayeul », qui, revenant d'Italie, fut arrêté au passage des Alpes par une bande de ces païens. Le saint moine faillit mourir de faim; il eut la douleur de voir un de ces mécréants marcher sur sa bible ; mais Dieu voulut que les compagnons de l'impie, pris d'un accès de fureur,- lui coupassent le pied. Cette édifiante histoire per-
met à Raoul de sauter brusquement au règne d'Otton II. Plus loin, à propos d'une baleine qui passa au large de Dieppe et effraya les riverains, il se rappelle la légende de saint Brandan. Le moine irlandais, naviguant d'île en île avec ses frères, campa un soir sur- le dos d'un monstre marin; après souper, comme les pèlerins dormaient, la bête énorme s'ébranla et prit sa route vers l'Orient. Saint Brandan rassura son monde en se félicitant d'avoir trouvé un navire marchant sans voiles ni rames, et les doux cénobites allaient ainsi, sur une mer d'azur, en chantant des psaumes. Un jour, ils touchèrent à une île merveilleuse, ombragée d'arbres immenses et tout remplis d'oiseaux multicolores : il y avait des moutiers dans l'île, où tous les moines étaient des saints. Les joies que goûta Brandan en ce lieu furent si suaves que Glaber ne peut s'empêcher d'en fixer complaisamment le souvenir, tel qu'une miniature de missel, entre la fondation de la dynastie des Capets et les guerres qui désolèrent le Danemark, au temps du roi Malcolm, un demi-siècle avant le roi Macbeth.
Mais à travers tant de pieuses digressions, on démêle sans peine la théorie historique de Raoul, doctrine pessimiste inspirée par une théologie décourageante. Pour lui, le péché d'Adam explique et justifie l'histoire sanglante du genre
humain. Malgré les prophètes et les miracles, malgré la rédemption et l'œuvre des saints que Dieu suscite parmi les hommes, le monde n'est qu'à moitié guéri de l'aveuglement dont la première faute fut la cause. En vain, Dieu donne aux peuples les grands hommes qui sont à la fois rois et apôtres, tels que Charlemagne et Louis le Pieux. Le monde demeure pervers et le bras de Dieu doit s'appesantir pour accomplir la sentence prononcée sur le berceau de l'humanité. Tantôt il enlève d'un seul coup de filet aux nations les principaux de leurs pasteurs, le pape Jean XV, Hugues de Toscane, Eudes de Blois, Herbert de Troyes, Richard de Normandie, Guillaume de Poitiers, et, en même temps, les évêques les plus vénérables, les moines les meilleurs. Tantôt il châtie les pères dans leurs enfants, fait mourir en pleine jeunesse Hugues, fils aîné du roi Robert, rebelle à l'Église, Eudes II, comte de Blois, petitfils de ce Thibaut le Tricheur, qui avait attiré dans un abominable guet-apens Guillaume, duc de Rouen. Le Dieu de Glaber poursuit jusqu'à la troisième et la quatrième génération le crime des aïeux, il fait même payer très cher aux sujets les dettes de leurs maîtres; la guerre implacable, éternelle, les campagnes brûlées, les villes massacrées, l'invasion des Barbares féroces, Hongrois, Sarrasins ou Normands qui démolissent
les églises et poussent devant leurs chevaux, pêlemêle, le bétail des vaincus et la foule des prisonniers, telle est la rançon qu'il exige pour les péchés mortels des princes. Rainard, comte de Sens, était passé au judaïsme et avait pris le titre de roi des Juifs. Le roi s'empara de Sens en 1016, et ses gens, après avoir égorgé la majorité des habitants, mirent le fpu à la pauvre ville : « Ce fut un désastre énorme, dit Glaber, mais les scélérats l'avaient bien mérité, pro merentibus flagitiis »,
Le « Père qui est aux cieux » ne ménage pas, d'ailleurs, à ses enfants les avertissements et les menaces. Il emploie la nature, les phénomènes inattendus de la terre, les signes des astres, comme présages de sa colère. Tous les fléaux qui affligèrent la France sous le règne de Robert « ont été annoncés avec certitude par les éléments ». Le Vésuve vomit du soufre et lance des pierres à plus de trois milles, et l'incendie ravage tout aussitôt les villes d'Italie et de France, s'attaque même à Saint-Pierre de Rome. Une comète qui s'évanouit à chaque aurore « au premier chant du coq » précède de quelques joUrs l'incendie de l'église du Mont-Saint-Michel. Le 29 juin 1033, le soleil s'éclipsa et devint couleur de safran : « Les hommes, en se regardant les uns les autres, se voyaient pales conime des morts;
tous les objets en plein air prirent une teinte livide. La stupeur remplit alors tous les cœurs : on s'attendait h quelque catastrophe générale de l'humanité. » Le même jour, en effet, à Rome, les barons romains tentaient d'assassiner le pape à Saint-Pierre. Six années plus tard, nouvelle éclipse, et mort de l'empereur Conrad le Salique. En 1046, le . 8 novembre, éclipse de lune qui « paraît couverte de sang noir », et, le même mois, chute d'un bolide lumineux : quelque temps après, guerre entre le roi Henri et les fils du comte de Bois. Un soir, Widon, archevêque de Reims, qui était moins bon astronome que son prédécesseur Gerbert, aperçut une étoile très brillante, qui s'agitait violemment de haut en bas, prête à se détacher du ciel et à écraser la terre, v Tous ces prodiges, conclut notre historien, tendaient à ramener les hommes à une" vie meilleure par la voie de la pénitence. »
Mais le soleil, la lune et les étoiles ne sont qu'un médiocre épouvantai! dont la vanité se montre au bout de quelques heures. La peste et la famine, voilà les vrais archanges que Dieu charge du soin de servir dignement sa colère. Le moine de l'an 1000 les a vus fondre plus d'une fois, semant la mort sur les cités et les campagnes. En 994, le mal des ardents brûle les memr bres et les détache du corps; en une seule nuit,
il a dévoré le malade. Le même fléau reparaît un demi-siècle plus tard, frappant sur les grands comme sur le petit monde; « bien des gens restèrent mutilés pour l'excinaple des générations à venir ». Vers la fin du x® siècle, la famine sévit cinq ans sur l'Europe centrale : on mange les bêtes immondes et les reptiles, on touche même à la chair des morts. Vers 1033, c'est une calamité inouïe : les peuples meurent de faim en Orient, en Grèce, en Italie, en France, en Angleterre. Durant trois années, la pluie tombe avec une abondance si continue qu'il n'est plus possible de semer ou de moissonner. Au temps de la récolte, on ne trouve sur les sillons que l'ivraie et les herbes des marécages. Une mesure de blé, jetée en terre, rapporte à peine une poignée de grains : « C'était, dit Raoul, le châtiment de l'insolence des hommes. Les riches et les bourgeois, affamés, pâlirent comme les pauvres et la violence des grands céda devant la misère commune. »
Quand on eut mangé les. bêtes et les oiseaux, les herbes des ruisseaux, les racines des arbres, l'argile mêlée au son, on s'en prit aux cadavres, a mais tout était vain, car il n'est d'autre refuge contre la vengeance de Dieu que Dieu même ».
Le voyageur était assailli sur le chemin par des cannibales ; les misérables qui fuyaient leur province, s'ils demandaient un abri dans quelque
masure isolée, étaient assassinés la nuit par leurs hôtes. Des enfants furent attirés dans les bois par l'offre d'un fruit ou d'un œuf et dévorés. Un homme apporta au marché de Tournon de la chair humaine cuite et préparée comme de la viande de pourceau. Il fut arrêté, garrotté et brûlé. (( Un autre alla dérober pendant la nuit cette chair qu'on avait enfouie; il la mangea et fut brûlé. » Dans la forêt de Mâcon, près d'une église dédiée à saint Jean, perdue au fond des halliers, un assassin avait construit une cabane où il égorgeait les passants et les pèlerins. Un jour, un voyageur, accompagné de sa femme, entre dans la cabane pour s'y reposer; il aperçoit dans un coin des têtes d'hommes, de femmes et J'enfants. Il se lève pour fuir, mais l'hôte l'arrête et prétend le garder. La crainte de la mort double les forces du malencontreux visiteur, il se sauve avec sa femme et dénonce la découverte au comte et au peuple. On envoie des soldats à l'hôtellerie sanglante : ils y comptent quarante-huit têtes humaines. L'assassin est traîné à la ville, attaché à une poutre de grenier et brûlé vif. Glaber a vli l'endroit et les cendres de la maison qui servit de bûcher.
Les affamés mouraient en poussant un cri très faible, « comme la plainte d'un oiseau qui expire ». On enterrait dans les carrefours des
villes, dans les fossés des champs; puis, les morts devenant trop nombreux, on abandonna les cadavres par monceaux; alors dès bandes de loups accoururent pour s'en repaître. Quelques bons chrétiens se dévouèrent, et creusèrent des charniers, où l'on jeta les corps au hasard, nus, sans prières. Le long des routes, au bord des champs couverts de ronces, les émigrants tombaient seuls et expiraient. Les églises donnèrent leurs trésors et leurs vases sacrés pour soulager les pauvres. Mais souvent la première bouchée de pain ou même l'eiffort nécessaire pour la porter à la bouche était mortel : les infortunés rendaient le souffle entre les bras des abbés ou des évêques qui avaient tenté de les ranimer. Enfin, Dieu eut pitié : le soleil reparut au ciel et la nature se montra maternelle. Les évêques et les grands ouvrirent des conciles dans toutes les provinces de France, et, tandis que le blé fleurissait sur les sillons, de longues processions de fidèles ou de pénitents suivirent à travers le royaume les reliques des saints. L'Eglise rétablit la discipline chrétienne, multiplia les privilèges de l'asile, pourvut à la bonne police des villes, consacra la trêve de Dieu, rapprocha pour quelques jours dans la charité les cœurs éprouvés par de communes soufîrances. A la vue des guérisons miraculeuses accomplies dans les monastères , les évêques
levaient leurs bâtons vers le ciel et criaient aux foules prosternées sur les reliquaires le mot qui renferme toute consolation et toute espérance : « Paix ! paix ! paix ! » Le moyen âge a poussé bien des fois ce cri, comme un appel de naufragé dans la nuit, comme une protestation contre la violence de ses maîtres. Ce jour-là, c'était une parole d'allégresse, « le signe, dit Glaber, de l'alliance "éternelle que le monde venait de contracter avec Dieu ».
Alliance d'un jour, alliance d'une heure : le monde à peine converti oublia les vœux formés dans l'angoisse de la famine. Les grands, comtes, évêques, abbés, revinrent à leur avarice, à la vie de rapines; les bourgeois et les petits, gâtés par l'exemple des seigneurs, se jetèrent dans les pires excès, tt Jamais on n'entendit parler d'autant d'incestes, d'adultères, d'unions illicites, d'une telle émulation pour le crime. » L'Eglise ellemême prit à tâche de justifier le mot du prophète : « Alors le prêtre sera comme le peuple ». Satan rentrait sur la scène et reprenait le premier rôle; Dieu, impuissant, semblait abdiquer. Jamais,
d'ailleurs, dans le mystère historique de Glaber, l'infernal personnage ne consent à désarmer.
Quand la tempête des colères divines s'est apaisée, il reparaît toujours, à peine atteint par l'orage, ironique et très calme. Par l'hérésie et la simonie, ses deux œuvres de prédilection, il continue opiniâtrement de miner l'édifice entier du christianisme.
L'hérésie, la prédication d'une religion de mensonge, déconcertait les contemporains du chroniqueur d'une façon extraordinaire. Voilà des moines dont la raison est inerte, qui assistent à la révolte renaissante de la raison contre la foi et la discipline traditionnelles. Les hérésiarques des premiers siècles avaient paru dans un temps où la vie rationnelle était encore très puissante; ils s'étaient trouvés en face des Pères platoniciens, qu'aucune subtilité de la vieille dialectique ne pouvait embarrasser : l'Église avait longuement lutté contre Arius par le raisonnement; elle avait su garder, aux heures les plus difficiles de la bataille, une superbe sérénité. Plus tard, à l'époque d'Abélard, de Bérenger de Toursj d'Amaury, des Albigeois et des averroïstes, l'Eglise opposera tranquillement ses docteurs aux dissidents du christianisme; et les docteurs, saint Thomas comme saint Bernard, s'appuieront avec une inébranlable confiance à l'École œcuménique de
Paris, trésor et arsenal des bonnes doctrines Enfin quelques grands papes, à partir de Grégoire VII, auront repris d'une main souveraine le gouvernement doctrinal de la chrétienté, et le sanctuaire, défendu par l'évêque de Rome et les scolastiques, ne connaîtra plus que de légères alarmes, jusqu'aux jours révolutionnaires de la réforme allemande. Mais les hommes de l'an 1000 n'avaient, pour se rassurer contre les faux prophètes, ni les Pères, ni les docteurs, ni une papauté auguste, ni l'art de la dialectique, ni la science de l'exégèse. Dans une doctrine nouvelle, ils ne savaient démêler ni les origines philosophiques, ni la tradition historique, ni le sens politique. Elles leur paraissaient toutes égales en perversité; une violation de la discipline religieuse leur semblait aussi damnable que la négation de la Trinité ou de la création. N'avait-on pas, au IX® siècle, arraché à son sépulcre et jugé, selon une-procédure effroyable, le pape Formose, la chape sur les épaules et la mitre au front? Or, Formose, étant évêque, avait simplement manqué à certaines règles d'obéissance hiérarchique. On retira de sa main glacée l'anneau pontifical, et, sous les yeux des prêtres et du peuple, on le jeta, au Tibre, lui qui, chef de l'Eglise, avait cependant condamné Photius. Qu'un illuminé, Leutardus, à qui le diable s'est révélé dans le bourdonnement
d'un essaim d'abeilles, prêche aux paysans de sa province que les prophètes se sont parfois trompés et qu'il est bon de ne plus payer la dîme féodale, Glaber le dénonce à la chrétienté côte à côte avec Vilgardus, l'humaniste de Ravenne.
D'ailleurs, l'évangile de Leutardus, où se cachait un vague instinct de jacquerie, n'alla pas bien loin. Le pauvre homme, excommunié par son évêque, se jeta dans un puits.
Une hérésie beaucoup plus grave éclata dans la cathédrale d'Orléans en 1022. « Une femme possédée par le diable, diabolo plena, l'avait apportée d'Italie en France. » Elle fut acceptée par plusieurs chanoines de Sainte-Croix, qui la propagèrent dans la ville et les environs. Le chroniqueur ne nous donne point d'informations claires sur cette doctrine. Il est peu probable que le catharisme pur, celui des futurs Albigeois, dont les premières chapelles ne se montrent en Lombardie que vers 1035, ait pu passer de la péninsule dans la France centrale dès le commencement du xi*" siècle. Des germes flottants du vieux manichéisme asiatique, toujours vivaces, recueillis alors par quelques consciences inquiètes, ont dû se développer çà et là, d'une façon spontanée : il y avait de ces cathares autochtones en Champagne, antérieurement même à l'an 1000, et la profession de foi de Gerbert, pour son intronisa-
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tion au siège de Reims, vise certainement la plus originale de ces doctrines manichéennes, l'éternité du principe du mal, le diable coéternel à Dieu. Les clercs d'Orléans rejetaient, selon Raoul, la trinité des personnes dans l'unité de Dieu, ils professaient l'éternité du monde. Les actes des conciles d'Orléans et d'Arras, et les Miracles de saint Benoît nous en apprennent plus long : le baptême, l'Eucharistie, la sainte Vierge, le culte des saints, la hiérarchie sacerdotale, la liturgie, l'encens et les cloches, aucune croyance, aucune pratique chrétienne n'était épargnée.
C'était une théorie toute négative, plus semblable peut-être à l'hérésie vaudoise qu'au catharisme même, rationaliste plutôt encore que théologique. Deux lignes de Glaber me paraissent ici fort curieuses : « Ils proclamèrent, par leurs détestables aboiements de chiens, l'hérésie d'Epicure; ils ne croyaient plus à la punition des crimes, à la récompense éternelle des œuvres de piété ». Si l'épicurisme vint du dehors à ces chanoines d'Orléans, dans les replis d'un manteau de femme, ce fut certainement d'Italie. La secte, recrutée parmi les lettrés, les incrédules, les partisans de l'Empire, les ennemis du pape, est signalée sans cesse au cours du moyen âge italien ; Florence en était la métropole. Au temps des grandes luttes entre guelfes et gibelins, sous les Hohenstaufifen
et jusqu'à Boniface VllI, l'épicnrisme fut une doctrine militante, accident que n'avait point prévu Épicure; les FarinataetlesCavalcanti bataillaient contre l'Eglise en se moquant de l'enfer, en poussant même, s'il faut en croire Benvenuto d'Imola, jusqu'à l'athéisme extrême. Epicuriens ou mani* chéens, les hérétiques d'Orléans provoquèrent un horrible scandale. Un ancien confesseur du roi, Etienne, des femmes, des nonnes, embrassaient la nouvelle religion. Le peuple grondait sourdement et inventait sur les dissidents les calomnies abominables imaginées jadis parles païens contre les premiers chrétiens. Robert et la reine Constance vinrent en personne à Orléans présider au concile épiscopal chargé de juger les apostats. La séance dura neuf heures, dans la cathédrale. Aucun des inculpés ne renia sa foi. Comme l'émeute marchait sur Sainte-Croix, la reine vint se placer devant le portail, afin de contenir la foule. Lorsque les clercs, dégradés de la dignité ecclésiastique, sortirent de l'église. Constance frappa Etienne de son bâton et lui creva un œil. La répression de L'hérésie fut atroce. Le jour des Innocents, quatorze personnes, prêtres et laïques, furent brûlées à une des portes d'Orléans. Ce fut le premier bûcher français, et l'honneur en revient à Robert le Pieux. Le même jour, un ancien chantre de Sainte-Croix, ïhéodat, mort depuis
trois ans, et qui passait pour un saint, fut déterré par l'ordre de l'évêqne et jeté à la voirie. Glaber / prétend que, du milieu des flammes, les condamnés crièrent pitié, abjurèrent « les artifices du démon » et confessèrent leur erreur. Mais il était trop tard, et le chroniqueur n'a que du dédain pour cette contrition in extremis. « Le châtiment de ces insensés, dit-il, fit briller avec plus d'éclat que jamais, dans le monde, la vénérable foi catholique. »
Brûler des chanoines et des bourgeois, l'œuvre était facile. On y revint souvent, carie moyen âge crut qu'à force d'allumer des brasiers sous les pieds des hérétiques, il réduirait en cendres Satan lui-même. Cet espoir fut cruellement déçu. Le tentateur pénètre, à l'heure où nous sommes, dans l'Église comme en une ville prise d'assaut. Glaber a vécu aux plus mauvais jours de la chrétienté latine. L'admirable accord entre les évêques et le pontife romain, qui avait rendu l'Eglise si forte aux époques barbares, est de tous côtés rompu. L'épiscopat des Gaules se lève tout entier contre Jean XVIII, qui, après avoir absous à prix d'or un brigand, Foulques d'Anjou, lui a permis d'édifier la basilique de Loche et de faire, à l'aide d'un monceau de pierres, sa paix avec Dieu. L'archevêque de Tours, à qui Foulques avait volé ses terres et ses serfs, refusa de consacrer l'église
tant que le comte n'aurait pas rendu le fruit de ses rapines ; tous les prélats s'unirent à leur confrère « pour détester l'impudence de l'homme qui, maître du siège apostolique, violait ainsi les canons des saints apôtres ». Malheureusement, de leur côté, les évêques pratiquent une simonie insolente. Le mal est si général et si profond, aux environs de l'an 1000, que Raoul compose une homélie en forme « contre les prélats coupables de gains illicites ». Il dénonce la complicité des princes dans le choix des chefs de l'Eglise, montre tous les degrés de la hiérarchie atteints par l'orgueil et l'avarice, et le peuple, perverti par ses pasteurs, plus enfoncé que jamais dans la fange des péchés capitaux. Quant aux moines, s'ils laissent la règle se relâcher, la faute n'en est-elle pas aux abbés qui, les premiers, ont trahi la règle? Les vendeurs de choses saintes ne se tiennent plus sous les portiques du temple, mais près du tabernacle, et changent en comptoir d'usurier l'autel du Dieu vivant. La France, l'Allemagne, l'Italie gémissent sous un épiscopat indigne. L'empereur Henri III, s'emparant du rôle que la papauté déserte, convoque les évêques de l'empire, menace les simoniaques de la déposition et rappelle à tous la parole évangélique : « Rendez gratuitement ce que vous avez reçu pour rien ». A Lyon, l'archevêque étant mort, son neveu, l'évêque
d'Aoste, s'empare du siège vacant, qu'il déshonore tout aussitôt par sa conduite; les soldats de l'empereur le chassent de son église comme un voleur de grands chemins. Et déjà un comte de la région avait intronisé archevêque de Lyon son tout jeune fils, puerulum\ la ville se soulève et chasse de la métropole des Gaules ce prélat ridicule. Le pape, alors, nomme l'abbé de Cluny; mais l'abbé, par humilité, refuse de prendre possession du diocèse. Enfin le roi Henri, plus heureux, met la main sur un archidiacre de Langres, un saint h om m accepte la crosse et l'anneau et rend la paix au troupeau effaré par les aventures de ses pasteurs.
Mais à Rome, alors, au tombeau des apôtres et dans le siège de Grégoire le Grand, reparaît dix fois en un siècle, revêtu d'un pontificat sacrilège, le magicien Simon. Certes, bien des souvenirs sinistres hantaient toujours les ruines mal famées de la vieille ville. Le petit peuple n'avait point oublié Néron, et les clercs lettrés parlaient encore de Caligula, d'Héliogabale et de Domitien. La mémoire des premiers papes de Tusculum, imposés par les comtes du Latium, au x° siècle, n'était point éteinte. On se rappelait Jean XII, pape à dix-huit ans, qui avait mis son harem au Latran, buvait aux dieux païens, consacrait un diacre dans une écurie; chassé par Otton I", il
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s'était caché dans les bois, « comme une bête fauve », dit la Chronique de Farfa. L'empereur parti, il était revenu et avait chassé son successeur, Léon VIII; il avait fait couper aux cardinaux et aux évêques du parti impérial la langue, le nez et les mains; une nuit qu'il courait les aventures dans la campagne, le diable le frappa d'un tel coup au front, qu'il en mourut. Dès lors, durant trente années, les papes de race romaine, les papes allemands, les antipapes s'étaient poursuivis et foudroyés les uns les autres, emportés par le vertige d'un tourbillon infernal. Benoît VI, renversé par Crescentius, fils de Théodora, avait été étranglé dans les caves du Saint-Ange ; Boniface VII, après quarante jours de règne, s'était enfui à Constantinople avec le trésor de l'Eglise, puis il était rentré à Rome et avait fait mourir de faim Jean XIV. Quelques mois plus tard, on l'empoisonnait et la populace traînait son cadavre à travers les rues jusqu'au pied de la statue de Marc-Aurèle. Jean Crescentius détrôna le pape allemand Grégoire V et créa un antipape, Jean XVI; mais le tribun, vaincu par Otton III, avait été décapité, puis pendu par un pied au Monte-Mario.
Son faux pape, arrêté dans une tour perdue au fond de la campagne, avait eu les yeux et la langue arrachés, puis on le jeta dans un monastère. C'est le premier des papes mentionnés par Glaber, sans
émotion religieuse ni pitié. Alors, Silvestre II parut, à l'heure solennelle de l'an 1000, dans la métropole tragique. Après lui, et quand les grands empereurs saxons eurent disparu, les seigneurs de Tusculum rétablirent leur primauté sur Rome et firent de nouveau de l'Eglise universelle leur fief de famille. Après Benoît VIII, pape énergique et réformateur, ils choisirent le frère de ce dernier, Romanus, « qui acheta à prix d'or, dit Glaber, l'épiscopat de Benoît et se fit consacrer prêtre, évêque et pape, sous le nom de Jean XIX». Dès les premiers jours de son règne, Jean se laissa entraîner, par les présents de l'empereur byzantin, à la plus étonnante folie où puisse tomber un pape romain, la reconnaissance du patriarche de Constantinople comme pape de l'Orient. « Le proverbe a bien raison, dit notre chroniqueur, un poignard d'or perce un mur de fer. L'avarice, reine du monde, avait alors placé à Rome son lit. » Les prélats italiens et l'ordre de Cluny éclairèrent à temps la conscience de Jean XIX, dont le pontificat s'acheva sans trop de secousses, sauf, toutefois, le massacre traditionnel des Allemands par les Romains autour de Saint-Jean de Latran, le jour du couronnement de Conrad le Salique. En 1033, enfin, l'année de /a grande famine, les comtes de Tusculum portèrent sur la chaire apostolique le neveu de
Benoît VIII et de Jeaa XIX, Benoît IX, un enfant de douze ans, et l'Europe chrétienne crut que les temps prédits par le visionnaire de Patmos commençaient et que l'Antéchrist venait de coifiPer la tiare.
« Il ne fit que piller et que tuer », a écrit de lui l'un de ses successeurs, le grave Victor III. Quand il atteignit sa seizième année, le scandale de sa vie sembla si affreux que les capitaines de Rome jurèrent de l'étrangler à l'autel, au moment où il tiendrait Dieu dans ses mains impures. Mais l'éclipse de soleil rapportée par Glaber le sauva; les conjurés, épouvantés, n'osèrent toucher au pape. Benoît s'enfuit à Crémone, près de l'empereur Conrad. Henri III le rétablit en 1038. Pendant six nouvelles années, il régna au Latran à la façon d'un sultan asiatique; il faillit même un jour abdiquer, pour épouser la fille d'un baron romain. Le peuple se souleva le 7 janvier 1044, le chassa de Rome et prit pour pape l'évêque de Sabine, Silvestre III. On crut trouver alors, dans l'oratoire de Benoît IX, les livres magiques qui lui servaient pour l'évocation du diable ou la séduction des femmes. Mais Silvestre ne dura que quarante-neuf jours. Benoît, à la tête d'une troupe de brigands, rentra au palais apostolique et cqmmença son troisième règne, qui fut d'une année. Il abdiqua alors, par contrat signé avec son suc-
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cesseur, Grégoire VI, qui lui assurait, comme prix de la papauté, le denier de Saint-Pierre des Anglais. Grégoire était un riche curé d'une paroisse de Rome et passait pour simple d'esprit. Ce prêtre obscur, devenu par simonie le maître de l'Église, sut lire dans l'âme d'un moine qu'il s'attacha en qualité de chapelain, Hildebrand, et jamais, dans la suite, Grégoire Vil ne parla de lui qu'avec respect.
Cependant, la chrétienté avait trois papes à la fois, car Benoit IX était toujours reconnu par le parti féodal, et Silvestre III pontifiait dans un château fort des monts de la Sabine. L'empereur fit déposer et cloîtrer du même coup, par un concile, Grégoire et Silvestre, et nomma un Allemand encore, l'évêque de Bamberg, Clément II. Clément, consacré dans la nuit de Noël 1046, sacra à son tour Henri III, et ce couronnement fut l'une des pompes les plus magnifiques de la Rome médiévale. Le nouveau pape songeait à réformer la discipline, le César germanique couvrait l'Église de son bouclier ; la chrétienté se prit à respirer. Mais elle oubliait Benoît IX, qui, de sa tour de Tusculum, couvait Rome du regard. L'empereur repassa les Alpes; le pape impérial fut empoisonné et, pour la quatrième fois, en octobre 1047, le pontife démoniaque monta sur le siège de Saint- Pierre. Il régna encore huit mois et neuf jours et
s'enfuit à l'approche de Boniface, comte de Toscane, dont l'armée apportait un nouveau pape allemand, Damase IL Ce fut sa retraite définitive. Il avait alors vingt-six ans, et l'histoire n'a plus rencontré son nom à partir de ce jour. Les basiliens de Grotta-Ferrata, toujours fidèles au lointain souvenir des tyrans de Tusculum, racontent qu'il s'ensevelit dans une cellule de leur couvent et mourut en odeur de sainteté. A l'appui de cette légende, ils montrent, dans leur cloître, la pierre sous laquelle dort, à l'ombre des buissons de roses, attendant le jour formidable du jugement, celui qui fut le pape Benoît IX.
Raoul Glaber, qui vivait certainement encore dans les premiers mois de l'année 1049, a vu se dérouler, jusqu'à la fin du dernier acte, cette tragédie pontificale. Il s'est arrêté deux fois à la personne de Benoît, toujours à propos du fléau de la simonie ecclésiastique. La première fois, il cite en soupirant le mot de l'Écriture : Malheur à la terre! {Vae tibi ter?'œ !) La seconde, il écrit sur ce pape ces quelques mots : « Il était entré d'une façon malheureuse, il sortit plus malheu-
reusement encore. C'est une chose trop horrible de rapporter l'infamie de sa vie. » Puis il se hâte de mentionner, en trois paroles, Grégoire VI, « an saint homme », et clôt brusquement sa Chronique sur l'année 1044. Le pauvre moine, frappé d'une terreur superstitieuse par l'abomination qui s'étale sur la chaire apostolique, n'a pas le courage d'aller plus loin et de rendre à la postérité les dernières scènes de l'infernal mystè/'e; il laisse tomber sa plume, s'agenouille éperdu dans la nuit de sa cellule et se demande si l'Eglise est maudite et si Dieu est mort.
Gerbert, lui aussi, avait souffert des scandales du saint-siège et les avait flétris avec plus d'énergie encore que Glaber. En 984, sous Boniface VII, il s'était mis en route pour Rome, mais avait bientôt rebroussé chemin, et il écrivait à un diacre de la curie pontificale : « Le monde a horreur des mœurs des Romains. En quel état est Rome! Quels hommes sont aujourd'hui les maîtres de l'Eglise! » La même année, il avait écrit de Bobbio à l'abbé de Saint-Géraud d'Aurillac : « L'Église va périr, l'Eglise via périr, mon père. C'en est fait de la société humaine. Le sanctuaire de Dieu est envahi. » A chaque instant, dans ses lettres, il montre la tristesse que lui inspire le spectacle de l'histoire. Il a l'àme en deuil, et cependant il ne manifeste jamais le désarroi
moral de Glaber. Les signes du ciel, les violences de la nature ne le troublent point, car il est astronome et physicien : il ne voit le diable ni au pied de son lit, ni derrière le crucifix de son autel, car il est d'une religion trop noble pour partageï sa conscience entre Jésus et Satan. Il est de ces hommes, très rares encore au x' siècle et qui, plus nombreux à partir du xii®, ont arraché le moyen âge à l'état d'enfance où il retombait, à la barbarie montante où il s'engouffrait, de ces grands chrétiens dont « la foi cherchait l'intelligence » et la trouva toujours, qui ont soutenu en même temps le christianisme et la civilisation. Il parle souvent de la fortune et de ses caprices méchants. Là où le moine de Saint-Bénigne apercevait soit la fureur de Dieu, soit la malice du démon, le futur Silvestre II ne reconnaît que les accidents imprévus des choses, l'effet désordonné des passions humaines, des épreuves plus fortes que la volonté du sage, auxquelles il convient que le sage s'accommode. Il s'applique à lui-même la maxime de Térence : « Si ce que tu veux ne se peut faire, ne souhaite que le possible ». Il compare sa destinée à un navire que le vent pousse sur une mer orageuse sans qu'aucun port soit en vue ; mais il se tient, avec un calme superbe, à la barre de ce navire, et, si affreuse que soit la tempête de son siècle, il sait bien que,
chaque fois qu'il le voudra, il rentrera, pour s'y abriter, dans l'un de ces deux refuges, dont l'espérance le 'console et vers lesquels il gouverne toujours. Dieu et l'Empire. Si l'Eglise latine chancelle, si Rome déchire l'Évangile, le cœur de Gerbert en appelle à Dieu des iniquités ou des folies de ses ministres. Il écrit à l'archevêque de Sens, quatre ans avant de monter lui-même au trône pontifical : « On dit qu'à Rome il y a quelqu'un qui justifie ce que vous condamnez et qui condamne ce que vous trouvez juste. Et moi je dis qu'à Dieu seul, et non pas à un homme, il appartient de condamner ce qui semble juste et de justifier ce que l'on regarde comme mauvais... Est-ce que le jugement de l'évêque de Rome est supérieur au jugement de Dieu? Mais le premier évêque romain, prince des apôtres, nous crie : II faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. » Et si la papauté est frappée pour on temps de déchéance, ne reste-t-il pas à la chrétienté, pour s'y appuyer, une colonne que Gerbert croit inébranlable, l'Empire? Là est sa religion politique. II a la foi impériale aussi vive qu'un gibelin de l'époque d© Dante. Pour lui, l'Empire est une réalité d'ordre théologique, car César est, au même titre que le successeur de saint Pierre, le diacre de Dieu. Le serment qu'il a prêté jadis à Otton I«', « de divine mémoire », il le confirme
.1 la fois entre les mams d'Otton II, de l'impératrice Théophano et du jeune Otton III, « car, dit-il, en trois personnes, je n'en comprends qu'une seule, l'Empereur ». Il ne parlerait pas autrement de la Trinité. Au besoin, il affronterait le martyre pour la défense de son dogme. Il rappelle ainsi à Otton III la captivité dans laquelle celui-ci avait été retenu, à la mort d'Otton II, par Henri de Bavière, son compétiteur à l'Empire : « Pendant trois générations, même en face de l'ennemi, j'ai confessé ma foi la plus pure en vous, en votre père, en votre aïeul; j'ai exposé pour votre salut mon humble personne à la fureur des princes, à la démence des peuples. J'ai affronté les déserts, l'attaque des brigands, la faim et la soif, le froid et la chaleur, toutes les fatigues et toutes les angoisses, préférant la mort à la douleur de voir le fils de César prisonnier et dépouillé de l'Empire. »
C'est par ces notions très simples et très fortes que Gerbert a su résoudre le problème du mal, tel qu'il s'imposa aux hommes de son siècle, la lugubre énigme qui désespéra Glaber et les moines les plus malheureux du moyen âge. Ce sentiment dédaigneux pour la fortune, c'est-à-dire pour les choses extérieures, cette liberté de conscience religieuse, cette constance de la doctrine politique sont qualifiés par lui du nom de
philosophie. Chaque fois qu'il a besoin de reposer ou de fortifier son cœur, il revient à la philosophie, c'est-à-dire à la méditation personnelle, à la lecture des anciens, à l'idéal qui lui est familier, à la raison. En lui, la foi et la sagesse philosophique ne se heurtent jamais, le stoïcien et le lettré n'inquiètent point l'évêque, car il se rattache à la tradition candide des Pères qui conciliaient avec une grâce si aimable le Credo et les droits de la pensée. Il relit sans relâche Boèce, Sénèque et Cicéron et, parfois, rencontre à son insu Epictète qu'il n'a point connu. Il a retrouvé, sans qu'il en coûtât rien à son orthodoxie, la hauteur et la clarté d'âme des maîtres antiques. Il se sent supérieur aux misères du monde et ne doute pas dé Dieu. Or la discipline rationnelle, qui habitue l'entendement à rechercher en toutes choses le degré de certitude qu'elles renferment, produit sur les idées fausses un effet merveilleux : elle dissipe comme par un charme les préjugés, les chimères, les terreurs enfantines et les visions, elle est le noble rayon de soleil qui purifie la terre des brouillards de la nuit.
Ce rayon a manqué à Raoul Glaber. Il semble qu'il ait vécu au fond de quelque crypte de cathédrale romane, à la lueur d'une lampe sépulcrale, n'entendant que cris de détresse et que sanglots, l'œil fixé sur un cortège de figures mélancoliquea
OU terribles, œgi'i somnia. Le plus triste, c'est que la maladie intellectuelle, l'espèce de fièvre obsidionale dont il a pâti n'est point alors un cas isolé, mais une épidémie. Autour de lui et longtemps encore après lui, une bonne part de la famille chrétienne, moines, clercs et laïques, languissent du même mal, l'inquiétude désordonnée du sentiment religieux. Dans l'impuissance absolue où ils se trouvent de réfléchir raisonnablement sur les mystères du péché, de la nature et de la. vie, ils imaginent déjà que le christianisme les trompe, que Dieu décline et n'est plus le maître unique du monde et des âmes. Les manichéens de l'église d'Orléans ont été les témoins d'une foi nouvelle, les premiers apôtres d'un évangile de désespoir, ils étaient arrivés à la crise aiguë, mais le bûcher où ils périrent n'arrêta point la contagion. Durant plus de deux siècles, et dans les régions les plus élégantes de la France, les fidèles du catharisme croiront apaiser le Dieu méchant, le rival de Jésus, par un ascétisme farouche, un culte sans tendresse, une religion sans paradis. Et tandis que l'hérésie albigeoise ravageait au grand jour le Languedoc et la Provence et envahissait l'Italie, sur tous les points de la chrétienté , se multipliaient, comme une franc-maçonnerie occulte, les adorateurs de Satan. On n'attend plus que le démon
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paraisse, d'une façon imprévue, à l'heure de son bon plaisir; on l'évoque par des incantations magiques, on lui vend son âme, on lui demande, en échange, le secret de la richesse ou de la beauté, les joies de la science ou de l'amour. Les plus grands papes, Grégoire VII et Innocent III, les pontifes d'Avignon, Innocent VIII lui-même, aux derniers jours du xv^ siècle, lancent des bulles et des arrêts d'excommunication contre les sectateurs du diable; les évêques poursuivent les sorcières, les nécromanciens, les alchimistes; l'inquisition recherche les clercs qui s'affilient en secret à la religion de l'enfer. A Rome enfin, les vieux souvenirs du paganisme se réveillent, les marbres des dieux morts se raniment et parlent; le diable prêche à ses ouailles par la bouche d'Apollon où de Mercure. La peinture étonnante de Luca Signorelli au dôme d'Orvieto, l'Antéchrist debout au milieu de ses disciples, exécutée dans la pleine lumière de la Renaissance, n'est point une page d'archéologie apocalyptique. Au temps de Pic de la Mirandole, de Machiavel et d'Érasme, après cinq cents ans, le fléau durait encore, même en Italie, la singulière dépravation mystique qui commence" par l'engourdissement de la raison et qu'explique peut-être la psychologie douloureuse que je viens de décrire.
Les vieux tableaux de sainteté montrent parfois, au fond d'une plaine bleuâtre où serpentent de claires rivières, perchée sur la crête d'une montagne d'azur, une ville tout aérienne, bien serrée dans sa ceinture de murailles crénelées, couronnée d'une forêt de tours, de campanilles et de flèches. La montagne, est si fort escarpée que l'accès de la ville paraît impossible : il faudrait, pour y pénétrer, descendre droit du ciel, à la façon des anges. Mais la sainte famille assise, dans la lumière blonde du premier plan, parmi les fleurs d'or et de pourpre, les bergers prosternés autour du jeune dieu, les bons pèlerins qui cheminent à travers la prairie, les nobles évêques qui se promènent pontificalement en chapes de velours vermeil et la crosse à la main, dans ce riant désert,
sont très tranquilles à l'égard de la cité perdue sur les hauteurs ; ils semblent dire : « C'est notre petite Jérusalem terrestre, le vestibule visible du Paradis, la maison mystique où les simples de cœur trouvent l'hospitalité ; nous connaissons bien le chemin qui y mène ; nous le reprenons chaque soir, à l'heure où la cloche se réveille en chaque clocher, où la chanson s'endort au fond de chaque nid ».
Sienne, aperçue de loin, debout sur le rocher d'où elle surveille un large horizon de collines boisées, coupées par des ravins profonds, rappelle toujours au souvenir du passant les paysages de Botticelli ou du Pérugin. Au dedans, l'impression n'est pas moins intéressante. La ville du xïv® siècle est demeurée intacte, et l'œuvré néfaste, qui, en quinze ans, a détruit Rome, ne touchera pas Sienne de si tôt. Il n'est pas possible, à moins de tout abattre, d'édifier entre ses murs les triomphantes masures qui s'étalent aujourd'hui sur l'Esquilin, aux jardins de Salluste, à la villa Albani, et coudoient insolemment Saint-Jean de Latran. Sienne est toujours la Confmune du moyen âge, moins austère que Florence, plus familière, moins pénétrée par la vie moderne. Les habitants y parlent, avec une bonne humeur constante, l'italien le plus pur de toute la péninsule. Certaines parties de Sienne, la place communale, qui forme
un demi-amphithéâtre disposé pour les courses de chevaux, la cathédrale et ses alentours ont gardé leur physionomie archaïque ; on découvre çà et là de petits carrefours ou des recoins tout à fait solitaires, comme dans les villes d'Orient; l'église de Saint-Dominique, qui conserve les fresques fameuses du Sodoma, s'élève à l'extrémité d'une terrasse verdoyante où picorent les poules du voisinage, où les ânes s'ébattent au chaud soleil et d'où l'on contemple, comme d'une acropole, pareilles à des vagues pressées les unes contre les autres, les cimes bleues des collines qui ondulent sur la région étrusque, jusqu'à Pérouse et Orvieto, Volterra et Florence.
Il y a une âme dans le corps charmant de la vieille ville, une mémoire partout présente qui ramène sans cesse les vivants vers des temps très lointains, une vision angélique qui flotte partout dans l'air si doux de Sienne. Sainte Catherine y est toujours reine. Toutes les églises ont quelque rayon de son auréole; la Libreria du dôme est toute parée des peintures du Pinturicchio, fraîches et fleuries comme au premier jour, et qui représentent, parmi les œuvres de la vie du pape siennois Pie II, la béatification de la nonne dominicaine. Les petits enfants savent tous à merveille en quelle étroite et montante ruelle se cachent la maison et l'oratoire de « la sainte dame » et, pour
trois SOUS, y conduisent gentiment l'étranger. Ses petits miracles sont populaires, surtout ceux où le diable se montre ridicule, selon la tradition italienne, et s'enfuit tout déconfit, avec la poêle à frire, pleine de vrai feu infernal, dont il avait voulu la tourmenter. Si Jacques de Voragine avait écrit cent ang plus tard, il eût consacré à Catherine, dans sa Légende dorée, une jolie chapelle, près des sept darmants d'Ephèse ou de l'aimable sainte Claire. Mais l'évêque de Gênes, tout occupé de vie surnaturelle et de prodiges, ne démêlait point très clairement la part que les saints avaient eue dans les affaires temporelles de notre pauvre monde. Or, c'est par la politique et la diplomatie que sainte Catherine a été grande dans l'histoire de l'Italie et dans celle de l'Église.
La vie de cette femme a été l'une des pages les plus saisissantes de l'histoire de la papauté. C'est par son génie, en effet, par sa douceur obstinée qu'a été résolue, au xiv^ siècle, au temps le plus douloureux du moyen âge italien, l'éternelle ques tion romaine. Et ceci est encore un miracle, le plus surprenant qu'ait accompli sainte Catherine. Dans la tentative où avaient échoué lamentablement les deux grands idéalistes de la péninsule, Dante et Pétrarque, elle seule, la petite nonne toscane, a su réussir.
Elle naquit en 1347, le jour de Pâques fleuries. Son père, Jacopo Benincasa, était un modeste bourgeois, de la corporation des teinturiers. Sa mère, Lapa, était fille d'un poète bien oublié, Muzio Piagenti. Catherine eut vingt-quatre frères et sœurs. Autour de son berceau passa la grande calamité du siècle, la peste de 1348, qui emporta à Sienne et dans la campagne voisine quatre-vingt mille personnes. L'enfant grandit au sein d'une famille très pieuse et dans une ville en deuil. A six ans, elle eut sa première vision : elle vit le Christ, revêtu de lumière, accompagné de saint Paul, de saint Pierre et de saint Jean l'Évangéliste ; le Sauveur éleva sa main droite et la bénit. Ces apparitions se renouvelèrent et l'appel de Dieu sembla si pressant à la jeune fille qu'elle résolut de fuir au désert et d'y vivre, à la manière des ermites légendaires, au fond d'une grotte. Elle prit un pain pour le voyage, car il était certain qaey chaquejour, les oiseaux de la montagne lui apporteraient désormais sa nourriture; elle sortit de Sienne, alla aussi loin qu'elle put, et finit par s'arrêter au pied d'un rocher, se croyant au bout du monde, tant elle était lasse de la
route. Le soir, Benincasa ramenait l'enfant de sa tliébaïde. Catherine renonça dès lors à la solitude perpétuelle de saint Antoine et de saint Macaire, mais se promit de ne vivre que pour Jésus et de se vouer à la conversion des hérétiques et des pécheurs. Quand elle atteignit sa douzième année, ses parents songèrent à la marier, et l'obligèrent h se parer, afin de séduire les yeux de quelque fiancé. Elle courut à son confesseur, le bienheureux Frà Rainiondo, et s'accusa d'une vanité coupable. Le moine indulgent lui répondit qu'une fleur dans les cheveux, ou une ceinture de soie n'étaient point un péché bien grave; mais elle, prenant déjà, en face de son père spirituel, le ton sévère avec lequel elle parlera plus tard aux chefs de l'Église, s'écria : « Seigneur mon Dieu ! quel confesseur j'ai choisi! le voilà qui ne voit plus mes péchés. » Un autre prêcheur, plus fin que Raimondo, tout en lui parlant des pièges que le diable tend aux âmes candides par l'attrait même de la vie religieuse, lui conseilla, pour l'éprouver, de couper ses cheveux. « Ainsi, disait-il, aucun époux ne demandera plus votre main. » Catherine fit tomber sa chevelure. Elle vit alors en songe les fondateurs des grands ordres monasti ques ; elle laissa s'éloigner ceux qui imposèrent aux nonnes soumises à leur règle la claustration absolue etl'oubli du monde, saint Jean du Carmei,
saint Benoît, saint François d'Assise; quand parut saint Dominique dans sa robe blanche, tenant son blanc bouquet de lis, elle tendit vers lui les bras, et le terrible moine vint à elle tout souriant et jeta sur les épaules de l'enfant le manteau noir des mantellatey les sœurs hospitalières de la Pénitence affiliées aux prêcheurs. Mais la famille de Catherine, qui ne rêvait que de noces célébrées sous le toit des Benincasa, résistait toujours à son vœu. La petite vérole lui fit une visite heureuse et mit fin à cette lutte domestique. « Je mourrai sûrement, dit-elle à sa mère, si je ne deviens l'épouse du Seigneur dans la maison où vous savez qu'il m'attend. » Mais les dominicaines refusèrent d'accueillir la jeune enthousiaste. Elles formaient une sorte de tiers-ordre ou de béguinage, d'obédience très large, et n'acceptaient que des veuves ou des dames mûres, éprouvées par les orages de la vie, qui aspiraient à la paix du port et ne se risqueraient plus aux aventures de la haute mer. Prendre une fille de quinze ans, d'imagination ardente, semblait aux bonnes maniellate une nouveauté périlleuse. Par bonheur, Catherine avait perdu sa beauté. Il ne lui restait plus qu'une grâce mélancolique, cette morhidezza chère à la peinture italienne, que l'on retrouve bien dans les fresques où le Sodoma l'a représentée. Son confesseur Raimondo dit, en mauvais latin, avec une
ombre d'inconscient regret : « La nature ne lui avait pas donné une figure trop séduisante, Speciositas naturaliter in ea non inerat excessive » La confrérie se laissa enfin toucher par tant de larmes et de piété. Un dimanche de l'an 1362, dans le couvent illustré par le séjour de saint Thomas d'Aquin, Catherine reçut l'habit des filles de Saint-Dominique. Dès le premier jour, elle se fixa une discipline personnelle très rigide, ne sortant que pour aller à la messe, n'ouvrant la bouche qu'au tribunal de la pénitence. Mais déjà la conscience d'une haute mission à remplir s'éveillait en elle; les cris de détresse de l'Italie et de l'Eglise arrivaient jusqu'à sa cellule; elle écrivait, ou plutôt dictait — elle ne sut écrire qu'à l'âge de trente ans, — ces paroles destinées à sa mère : « Dieu m'a élue et mise sur la terre pour porter remède à un grand scandale ».
Elle commença par un scandale de médiocre importance. Sous ses yeux, dans les conseils de la commune comme dans la rue, les citoyens de Sienne se dévoraient. C'était, sur un théâtre plus petit, la même anarchie qu'à Florence. « Ta prévoyance est bien subtile, disait jadis Dante à sa ville, et pourtant ce que tu as filé en octobre ne dure pas jusqu'à la mi-novembre. » A Sienne, les constitutions passaient plus vite que les saisons, elles naissaient et mouraient selon les vicissitudes
de la guerre civile entre gibelins et guelfes d'une part, nobles, bourgeois et petit peuple de l'autre. En 1368, il se trouva que la Seigneurie fut attribuée à quinze personnes, dont huit, tirées de la plèbe, n'avaient jamais touché aux affaires publiques, dont quatre sortaient de l'ancienne Seigneurie des dodicî, formée de petits bourgeois; les trois autres venaient de .la Seigneurie plus vieille encore des nove, bourgeois d'une nuance plus aristocratique. Ces quindici, sanctionnés par l'empereur Charles IV, prirent le surnom pompeux de Réforinateur&. Mais ils se gardèrent bien de commencer la réforme par eux-mêmes et de pacifier la ville en mettant d'abord la paix parmi les maîtres de l'Etat. C'étaient toujours, au gouvernement, les mêmes querelles dont la clameur, au dehors, réveillait l'émeute communale. Catherine entreprit alors de prêcher par lettres les régents {l'eggitori) de Sienne. Elle leur écrivait sur le ton un peu larmoyant de la prédication italienne qu'elle a toujours gardé : « Je vous aime plus que vous ne vous aimez vous-mêmes, j'aime la paix et votre salut autant que je vous aime L'amour que je vous porte, ainsi qu'à tous les autres citoyens,- et la douleur que j'ai de vos façons d'agir et de vos mœurs si peu conformes à la volonté de Dieu, sont mon excuse devant lui et devant vous ; j'ai le désir de pleurer sur votre
aveuglement. » Quelques années plus tard, les seigneurs de Sienne s'appelèrent défenseurs de la cite ou défenseurs du peuple et de la commune. Ces patrons de la ville ne songeaient qu'à la protection de leurs personnes et de leur fortune. Nouveau sermon de Catherine, assez âpre cette fois, où l'égoïsme et même la cruauté de ces tyranneaux sont flagellés d'une main ferme. En ce temps-là, un citoyen, Agnolo di Andréa, ayant offert à quelques amis un repas champêtre, se vit condamner à mort pour n'y avoir invité aucun des Réformateurs.
Peu à peu la frêle voix virginale, répétant toujours les mêmes paroles de charité et de justice, alla jusqu'au cœur de quelques-uns de ces magistrats, tels que le podestat Pietro del Monte ou Andréa di Vanni, capitaine du peuple, qui devint le fervent disciple de Catherine, et peignit de sa main une extase de la sainte dans la chapelle des voûtes à Saint-Dominique. La méthode de gouvernement qu'elle recommandait aux cités et aux seigneurs était d'une simplicité tout évangélique : « Fondez-vous, disait-elle, sur la pierre vivante, sur le doux Jésus-Christ et mêlez les prières à tous vos actes publics ». Elle répétait de tous côtés le même avis, aux féroces Belforti de Volterra, aux consuls et gonfaloniers de Bologne comme à la Seigneurie de Sienne. Seule, dans
cette Italie sanglante du xiv® siècle, Vhôtellerie de douleur que Dante avait maudite cinquante années auparavant, elle poussait, sans se lasser jamais, le même cri d'amour et de miséricorde. Au moment même où la primauté intellectuelle de Pétrarque, la plus grande que le moyen âge ait connue, finissait, sainte Catherine prit, dans la religion d'une chrétienté désorientée, depuis qu'elle avait perdu la présence réelle des papes, un ascendant extraordinaire. Mais, comme alors toute œuvre humaine ou politique relevait de Dieu et que tout pouvoir semblait une délégation donnée par Dieu, la nonne de Saint-Dominique, grâce à son prestige mystique, apparut à son siècle comme le témoin vivant du Père céleste, l'arbitre des peuples, le guide inspiré de l'Italie dans la crise révolutionnaire où se préparait, du haut en bas de la péninsule, un ordre social tout nouveau. Les grands l'écoutaient respectueusement et les petits tendaient vers elle leurs mains suppliantes. Les bourgs du contado de Sienne, troublés par les haines séculaires des familles, appelaient Catherine et, sur-le-champ, elle leur apportait la branche d'olivier. Il y avait si longtemps que l'Italie n'avait plus entendu l'écho du Sermon de la Montagne et que personne n'y parlait plus de béatitude à ceux qui pleuraient et souffraient pour la justice ou la liberté I L'apos-
tolat de saint François d'Assise était épuisé. Ceux de ses frères qui s'étaient laissé séduire par l'appel de l'Eglise temporelle, satisfaits de leurs richesses et de leurs grands couvents, s'étaient assoupis dans l'égoïsme monacal que le fondateur avait cru détruire. Les autres, les indépendants, âmes ardentes, toujours en révolte contre la puissance séculière de Rome, impatientes de tout ordre dogmatique, avaient glissé jusqu'au bord de l'hérésie, et le XIV® siècle vit flamboyer les bûchers de ces doux rêveurs d'une religion idéale, qui osaient encore prêcher le Jésus pauvre et nu de Bethléem, le Dieu des misérables et des opprimés, qui n'avait point possédé même une pierre pour y reposer sa tête.
Un jour, dans les premiers temps de la vocation de Catherine, un jeune noble de Pérouse, Nicolas ïuldo, fut arrêté à Sienne pour avoir conspiré avec quelques amis siennois contre la Seigneurie des Réformateurs. On le condamna à mort.
Tuldo, désespéré, se répandit en cris de rage contre ses juges, en imprécations impies contre Dieu qui l'abandonnait. Lés prêtres vinrent pour l'exhorter à bien mourir : il les chassa sans les avoir entendus. L'un d'eux lui parla de Catherine, il consentit à la recevoir dans sa prison. « J'ai été visiter celui que vous savez, écrit la jeune fille à son confesseur Frà Raimondo, et ma visite
lui a fait tant de bien qu'il s'est consolé et s'est confessé; il m'a fait promettre, pour l'amour de Dieu, qu'au moment de son supplice je serais avec lui; je l'ai promis et je l'ai fait. Le matin, avant le son de la cloche, j'ai été le retrouver et il en eut une grande joie. Je le conduisis à la messe et il reçut la sainte communion qu'il ne connaissait plus depuis longtemps. Sa volonté s'était soumise et pliée à celle de Dieu; il n'avait plus qu'une crainte, celle de manquer de cœur au moment de mourir; mais V infinie bonté de Dieu lui a donné V illusion du courage en lui inspirant une si grande tendresse pour la volonté divine, qu'il embrassait celle-ci de tout son pouvoir. Il me disait : « Reste « avec moi et ne me quitte point et airisi je me « trouverai bien et mourrai content » ; et sa tête reposait sur ma poitrine. Et moi, je ressentais alors une jubilation et la bonne odeur de son martyre, et j'aspirais aussi à répandre mon sang pour le cher époux Jésus. Et, comme, je voyais qu'il avait encore peur de la mort, je lui dis : « Coûte rage, mon doux frère, tu seras tout à l'heure aux « noces éternelles, tout baigné du sang du Fils de « Dieu, avecle nom de Jésus sur les lèvres; garde- « toi bien de l'oublier. Moi, je serai près de toi sur « l'échafaud. » Alors, mon Père, son cœur perdit toute crainte, il se réjouissait, il éclatait en transports, et disait : « D'où me vient tant de grâce,
« que la douce amie de mon âme m'attende au lieu « du supplice? » Il appelait saint l'échafaud et disait : v J'y marcherai joyeux et fort et le temps « me paraîtra long jusqu'à ce moment, en pence sant que vous y serez avec moi ». Je fus donc à l'attendre; mais, avant qu'il arrivât, je m'agenouillai et mis la tête sur le billot, en priant Marie de faire à Tuldo la grâce d'une lumière et d'une paix dans le cœur à l'instant de la mort. Il y avait une grande foule de peuple, mais Je ne voyais personne. Il arriva j doux comme un agneau, et, à ma vue, il se prit à sourire, et voulut que je lui fisse le signe de la croix. Il le reçut et je lui dis : « Allons aux noces, mon frère, « tu vas entrer dans l'éternité! » Il s'agenouilla avec grande mansuétude, et je lui appuyai la main sur la tête, et m'inclinai vers lui et lui rappelai le sang de l'Agneau. Et sa bouche murmurait Jésus ! et Catherine! et, parlant ainsi, il reçut le coup entre mes mains. J'avais fixé mes yeux sur la bonté de Dieu et je disais : « Je le veux! »
L'héroïque jeune fille eut sa récompense : elle vit, en extase, l'âme de Tuldo, toute rayonnante, qui entrait au Paradis.
Cependant Catherine se tournait vers la grande martyre de ce siècle : l'Eglise chrétienne et, comme elle avait fait pour l'enfant de Pérouse, elle l'assistait en ses mortelles angoisses et la serrait amoureusement contre son cœur. Elle s'était réjouie du retour d'Urbain V à Rome. Mais ce pape français, grave bénédictin et docte jurisconsulte, s'était vite lassé de sa nouvelle résidence. C'est pour lui que furent écrites ces paroles saisissantes, imitées des faux Actes de Saint- Pierre : le roi de France dit au pape : « Domine, quo çadisP — Romam, répond le pape. — Iterum crucifigii), réplique le roi. Jadis, à Milan, Innocent VI l'ayant envoyé à Barnabe Visconti, l'ennemi des papes, le tyran lui avait rendu la lettre pontificale avec ces mots : a Abbé, avale cette lettre, ou tu es mort ». La lettre avait été avalée, mais Urbain V n'avait jamais dès lors regardé les Italiens comme ses bons amis. Effrayé par la violence des factions, harcelé par les prières de ses cardinaux français qui regrettaient leurs palais d'Avignon, il était retourné, au bout de trois ans, à son exil de Provence, malgré les prophéties de sainte Brigitte et les remontrances des députés
E. Gebhart. — Moines et Papes. 6
de Rome qui le rejoignirent à Montefiascone et qu'il renvoya spirituellement en disant : « Soyez les bienvenus, mes enfants; le Saint-Esprit m'avait conduit h ^ome, le Saint-Esprit m'en fait sortir pour l'honneur de l'Eglise ».
Cette fuite du pontife aggravait la question ecclésiastique. Au commencement du siècle, le transfert du Saint-Siège, par la volonté puissante de Philippe le Bel, après les violences du règne de Boniface VIII, avait pu paraître une retraite prudente sous le manteau du roi de France. Mais on avait espéré que cette absence serait courte. Maintenant, en revenant à la France désolée par la guerre anglaise, pillée et brûlée par les grandes Compagnies, Urbain semblait renoncer pour toujours à l'Italie et abdiquer, par un acte de désespoir, au nom de l'Église, le siège séculaire de Rome. Certes, les Italiens avaient tout fait, depuis longtemps, pour rendre la maison de saint Pierre inhabitable aux papes. De Gharlemagne à Boniface VIII, on ne trouverait pas dix pontifes qui n'aient été persécutés, outragés par le peuple romain ou les nobles, chassés, rappelés, chassés de nouveau, parfois à coups de pierres, sans cesse humiliés par le Capitole, toujours effarés et tremblants en face de ces barons dont les tours se dressaient comme une forêt sur la ville et allaient, à travers le désert de la cam-
pagne, des murs de Rome aux monts de la Sabine et à la mer. La papauté fit son exode, et l'Italie, Dante le premier, cria à l'apostasie. Dans le puits où il plonge les simoniaques, la tête en bas, Dante a marqué la place de Clément V, par-dessus Boriiface VIII et Nicolas III. On n'imagine point avec quelle impatience les Italiens souffrirent l'Église d'Avignon. Ils rendirent odieux ou ridicules des pontifes qui comptent parmi les meilleurs, les plus savants et les humains du moyen âge. Ils apprirent avec joie d'un nécromant que Clément V brûlait au fin fond .de l'enfer. Ils ne voulurent point reconnaître en Jean XXII le restaurateur des études dans les grandes écoles de l'Occident et jusque dans les collèges latins de l'Arménie. Ils prêtèrent au modeste Benoît XII cette parole, le jour de son élection : Af>ete eletto un asino; puis, ils inventèrent pour lui le proverbe : Bîhere papaliter, boire en vrai pape. Eux qui avaient donné à l'Eglise Boniface VIII et tant de papes étrangers à l'esprit de l'Evangile, ils accusèrent Clément VI d'être poco religiosOy oubliant la charité du pontife français, au cours de la peste noire d'Avignon, et le courage qu'il avait eu d'arracher les juifs aux cruautés de l'inquisition, « les povres juifs, dit Froissart, ars et escacés (chassés) par tout le monde, excepté en la terre de l'Eglise,
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dessous les clés du pape » Pétrarque se moqua fort agréablement d'Innocent VI, de qui il recevait, sans se plaindre, des bénéfices et des canonicats; h l'entendre, ce pape prenait Virgile pour un magicien et son ami Pétrarque luimême pour un sorcier. Ces accès de dépit, ces malices d'enfants gâtés étaient, au fond, inoffensives. L'Italie, qui avait laissé s'implanter chez elle, sans les prendre fort au sérieux, toutes les grandes hérésies du moyen âge, Rome, qui avait fait bon visage à tant d'antipapes impériaux, sans déserter un seul jour la tradition apostolique, ne songeaient guère, antérieurement à Urbain V, à rompre par un schisme l'unité de l'Église. Mais le gran rifluto d'Urbain créait une situation toute nouvelle et menaçante. Si Grégoire XI n'était revenu mourir au Vatican, on peut croire que le schisme se serait produit du vivant même de ce pape. Or, à ce moment, une rupture, du fait de l'Italie, était autrement désastreuse pour la chrétienté qu'elle ne le fut plus tard, à partir d'Urbain VI, par le long divorce des nations latines séparées de Rome, par le Schisme d'Occident.
L'Église d'Avignon, bien qu'elle eut été toujours en possession du pape légitime, perdait peu à peu le caractère œcuménique et catholique. Elle n'était plus que l'Église nationale de
France. « Le roi, écrit un franciscain du temps d'Urbain V, résista tant qu'il put au retour du pape à Rome, car il avait toujours conduit à son gré les derniers pontifes, les cardinaux étant alors de sa famille ou ses amis. » Cette Église française, vassale du roi, suzeraine des autres Eglises, inquiétante pour celles-ci aux jours de fortune ascendante du roi, était, à cette heure même du siècle, dans la misère de la guerre de Cent ans, débile et dépourvue d'autorité doctrinale. Le pape romain, lui du moins, en tous ses exils, toutes ses détresses, l'évêque universel qu'une bande de brigands arrachait, ainsi qu'il advint à Grégoire VII et à Gélase II, le calice à la main, de l'autel de sa basilique, portait toujours avec soi le prestige de son siège antique, la ville que Dieu avait sacrée du sang des martyrs reine éternelle du genre humain. L'Eglise française eût très vite déconcerté la chrétienté tout entière par ses hautes qualités religieuses comme par ses infirmités intellectuelles; elle avait une droiture d'âme véritable, la vénération du dogme écrit, le goût de la pureté morale; mais elle était bien scolastique, pédante, enchaînée aux textes, un peu sèche de cœur, affiliée de trop près à l'Université de Paris, gâtant l'analyse des choses délicates de la conscience par la médiocrité de vues de
nos anciens juristes, généralement mal disposée à l'égard de l'imagination mystique, et préférant, pour la discipline de la foi, le syllogisme h l'extase. Il avait fallu autrefois toute la souplesse politique de l'Eglise romaine pour maintenir tant bien que mal les différentes familles de la chrétienté sous une seule houlette, sans parler de l'art merveilleux que Rome déployait, depuis un siècle et demi, dans l'éducation des fidèles chiens de berger, prêcheurs ou mineurs, dont le caractère et la vigilance variaient selon la région où paissaient leurs brebis. Le pasteur d'Avignon eût vu le troupeau du Seigneur fuir vers tous les côtés de l'horizon. L'Eglise allemande avait trop souvent suivi les antipapes pour ne point s'empresser d'obéir à un pape impérial. L'Eglise espagnole, ignorante, fanatique, toujours dans la fièvre de la croisade arabe, eût jugé bien insipide le christianisme tempéré de Gerson et du cloître Saint-Victor; elle a montré d'ailleurs, par son antipape Pierre de Luna, Benoît XIII, au cours du grand Schisme, de quelle âpreté d'obstination elle était capable, une fois lancée dans la révolte religieuse. Benoît, excommunié tour à tour par Boniface IX, Grégoire XII, Alexandre V, Jean XXIII, Martin V, renié par la France et l'Empire, ne possédant plus qu'un rocher et une tour en mer, sur les
côtes de Valence, excommunia pendant quinze ans toutes les Eglises et tous les rois, et, à son lit de mort, fit jurer à ses trois cardinaux espagnols qu'ils se réuniraient en conclave pour lui élire un successeur. Quant h l'Eglise italienne, c'est en elle qu'eût été, pour l'unité même de la foi, le plus grave péril. Une secousse si violente, l'Italie jetée hors de la voie traditionnelle, entraînée par des antipapes à tous les excès de la passion religieuse, c'était le retour à la crise révolutionnaire du xin® siècle, que les papes réguliers avaient eu tant de peine à maîtriser. Le grand jour prévu par Joachim, abbé de Flore, vers l'an 1200, attendu par Jean de Parme et les franciscains ardents sous Innocent IV, chanté par Frà Jacopone sous Boniface VIII, célébré dans les cachots de l'inquisition et jusqu'au pied du bûcher par la multitude des fraticelles et des spirituels, cette, ère de rénovation profonde dans les rapports de Dieu avec l'humainté était donc commencée.
L'un des signes de ce grand événement, la venue de la religion définitive, devait être, selon les prophètes, le bouleversement de l'Eglise séculière et la chute du pontificat romain. Une fois déjà, tous ces exaltés avaient cru voir l'aurore des temps nouveaux; le prédécesseur de Boniface VIII, un pauvre ermite illuminé, vivant comme un
hibou dans un trou de rocher, Célestin V, avait été élu par l'inexplicable fantaisie d'un conclave tenu à- Pérouse ; on l'avait descendu de sa montagne, assis sur un âne, entouré d'évêques et de chevaliers, sa figure desséchée d'ascète bouleversée par la peur, la chape pontificale cachant sous ses plis de pourpre et d'or la soutanelle en haillons du vieux fraticelle. Et le roi Charles II et son fils, formant l'escorte avec la noblesse angevine, le sacré collège, une fourmilière de moines et de peuple, avaient conduit d'Aquila, où on l'avait sacré, à Naples, où il s'empressa de se cacher dans l'ombre d'une cellule, l'étrange successeur des Grégoire VII et des Innocent III. Au bout de quelques semaines, saisi par le vertige de sa propre grandeur, Célestin V déposa tranquillement la tiare. La douleur et la colère de la populace napolitaine surexcitée par les ermites et les apôtres de carrefour permettent de soupçonner quelles nouveautés on attendait d'un pape anachorète, étranger aux choses de la vie, sorti des rangs des spirituels. Ce n'était plus, sans doute, l'Évangile éternel des purs joachimites, la loi du Saint-Esprit remplaçant la loi du Verbe, l'Amour succédant à la Grâce. L'idéalisme transcendant, la théologie délicate de Jean de Parme avaient fait leur temps, ou n'étaient plus représentés que par quelques consciences solitaires incapables de
grouper autour d'elles une société religieuse. Il s'agissait moins, sous les derniers papes d'Avignon, d'un symbole dogmatique de foi que d'une liberté absolue des âmes dans la forme et la mesure de leur foi, dans la pratique sacramentelle, dans l'obédience à la hiérarchie ecclésiastique. Les actes des martyrs fraticelles récemment publiés par le P. Denille, les lettres et l'histoire des Sept Tribulations d'Angelo Clareno, qui endura une persécution de cinquante ans, nous édifient assez sur les espérances de ces chrétiens indépendants disséminés en toute l'Italie . Ils étaient las, en vérité, du gouvernement hautain de Rome, de la tyrannie des évêques, de la rigidité des conciles, des duretés de l'inquisition : ce qu'ils demandaient avant tout, c'était de pouvoir prier à leur guise, même dans les steppes du Latium, sur les hauts plateaux de Calabre, même sans église, ni prêtre, ni liturgie. Ils rêvaient d'un christianisme très simple de Pères du désert, délivré des entraves de la communauté politique, d'une conversation familière avec Dieu, où le prêtre ne se mêlerait point comme interprète, d'un éternel Pater noster balbutié loin des cités, dans la paix des collines, à la lueur tremblante des étoiles.
Mais c'était là une religion de poètes, trop dépourvue de discipline, qui n'avait plus rien de
commun avec le christianisme romain, lentement élaboré selon les nécessités des temps, dont les papes et les conciles avaient enveloppé, comme d'une armure, tous les membres du corps social. Si l'aventure de Célestin V s'était renouvelée, cette fois, par l'élection d'un antipape, le Credo des fraticelles eût rallié et raffermi tous les chrétiens irréguliers, les mécontents, les mystiques extrêmes, les àbstracteurs d'apocalypses, les lettrés maladifs tels qu'avait été Rienzi, qui, après sa chute, devenu ermite, déchiffrait dans Merlin le secret de l'avenir. En peu d'années, l'Eglise italienne, envahie par la religion individuelle, pouvait se décomposer. Imaginez, au contraire, l'antipape italien sérieusement attaché à la tradition sévère du pontificat romain; comme il ne possédait plus l'intégrité de l'autorité apostolique et l'unanime adhésion de la chrétienté, il se trouvait aux prises avec une opposition religieuse très tenace, étourdi par les éclats de voix des prophètes, par les plaintes des fidèles dévoués au Saint-Siège légitime, par l'agitation des petites sectes, si bruyantes jadis, à l'époque du grand mouvement de foi franciscaine. Les ferments d'hérésie qui pullulaient alors au nord des Alpes eussent été apportés en Italie et semés le long des chemins par les bandes de flagellants et les fanatiques de toutes sortes ; la prédication de Wiclef,
le demi-islamisme des bégards de Hongrie, le théisme des patarins dalmates, le mysticisme impudique des adamites de Paris, eussent été d'un exemple bien séduisant pour une contrée qui n'avait oublié ni les révoltes de Segarelli de Parme et de Dolcino de Novare, ni la théorie récente en vertu de laquelle Marsile de Padoue dépossédait l'Eglise de son royaume terrestre. Quant aux puissances séculières de la péninsule, elles étaient encore, dans cette situation si difficile, un élément fort dangereux. En effet, les tyrans du xiv* siècle, qui s'efforçaient, sur presque tous les points, d'asseoir le régime personnel, avaient tout à gagner à la chute de l'Église dont la tradition avait longtemps favorisé le parti communal et national. La déchéance politique de l'antipape, Rome dépossédée de tout crédit sur les choses temporelles, étaient pour la tyrannie naissante une fortune incomparable. Un tyran athée et cruel, tel que Barnabô Visconti, eût conduit par la main, à Saint-Jean de Latran, l'Antéchrist en personne, afin de demeurer tout à son aise le maître de Milan et la terreur de l'Italie.
Dans la lettre d'adieu qu'il écrivit, de Montefiascone, aux Romains, le 25 juin 1370, Urbain V eut le sentiment des crises religieuses qui suivraient peut-être le retour de la papauté à Avignon. « Mon départ, leur disait-il, est pour vous
la cause d'un grand deuil, et vous pouvez craindre que jamais mes successeurs ne rentrent dans Rome. Je serai toujours avec vous en esprit, tant que cous persisterez dans la dévotion au Saint- Siège; de loin je penserai à vous avec une sollicitude paternelle; c'est aux chrétiens fermes et sages à supporter pacifiquement mon exil. » Il mourut six mois plus tard. L'Italie crut que Dieu l'avait frappé, et Pétrarque écrivit : « Le pape Urbain eût compté éternellement parmi les hommes les plus illustres, s'il avait fait déposer son lit de mort sur les marches de l'autel de Saint-Pierre, et s'il s'était alors endormi avec la conscience en paix, prenant à témoin Dieu et le monde que si jamais un pape désertait encore Rome, la faute d'une fuite si honteuse ne serait pas à lui, mais à Dieu lui-même ». Or ce que Pétrarque disait, en ces dernières années de sa vie, était pour l'Italie parole d'évangile. Il avait toujours proclamé, en une langue magnifique, la pensée de l'heure présente, dont ses compatriotes n'avaient qu'une notion vague et, en quelque sorte, douloureuse. A l'Italie dévorée par la guerre civile, il avait longtemps crié ; lo vo gridando paceî pace! pace! Il avait toujours chanté la gloire de Rome, à laquelle il devait l'orgueil de sa destinée, le laurier poétique, et qu'il adorait en lettré, en artiste, en archéologue. Il avait
aidé Rienzi dans l'entreprise chimérique du Buono àtato, de la republique populaire de Tite Live. 11 cherchait aussi, sans se décourager, un empereur ou un pape qui voulût bien relever l'Italie de son abaissement et rendre à Rome le sceptre de l'Occident. Personne n'avait critiqué avec plus de verve le séjour des papes à Avignon, une ville barbare, balayée par un vent furieux, baignée par un fleuve bien misérable en comparaison du Tibre sacré. Une dernière fois, il reprit ce thème facile : les Français, eux aussi, étaient pour lui des barbares, les plus doux de tous, à la vérité, harharorum omnium mitiores. Mais la France n'était que l'esclave de Rome, délivrée du joug par une révolte heureuse et que les Italiens sauraient remettre à la chaîne antique, s'ils avaient la sagesse de s'unir contre elle. La lettre sur la mort d'Urbain V est de décembre 1370 ; cette vue originale sur les rapports de la France et de Rome date des premiers temps de Grégoire XI. Par ce dernier manifeste, Pétrarque exaltait d'une façon dangereuse pour l'Eglise le sentiment de la primauté historique de Rome. Evidemment, l'Italie perdait patience ; elle pouvait, d'un jour à l'autre, déchirer la tunique sans couture. De combien de mois ou d'années ferait-elle crédit au successeur d'Urbain? A ce moment, la question romaine prenait, pour le christianisme lui-même, une impor-
tance capitale. Pétrarque mourut tranquillement, en une claire matinée d'été (1374), la tête penchée sur un livre grec, laissant à de plus heureux le soin de résoudre les problèmes épineux qui avaient tourmenté sa vieillesse, mais qu'il avait aggraves par son éloquence. La mission réparatrice de sainte Catherine de Sienne allait commencer.
Le successeur d'Urbain V, Pierre de Rogier, Limousin, septième pape français, avait été élu en quelques jours, le 30 décembre 1370, parle conclave d'Avignon. Neveu de Clément VI, cardinal à seize ans, il n'était encore que diacre quand il fut élevé au pontificat, à l'âge de trentehuit ans. Il commençait alors h se distinguer dans le droit canonique, sous la direction du célèbre Baldo degli Ubaldi. C'était un clerc tîrnide, d'une grande pureté de vie, très délicat de santé, pâle de figure, souvent malade. « Le pape, dit Froissart, était de petite complexion. » Quelques jours après son sacre, il demandait à un évêque de la cour d'Avignon pourquoi il ne résidait pas. « Nous résiderons tous, répondit l'évèque, quand le pape résidera en son grand évêché de Rome. » Cette parole, hardie pour un courtisan, avait fait réfléchir Grégoire XI ; mais il lisait, en même temps, le pamphlet d'un moine français contre Pétrarque et contre Rome,
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écrit en vers latins, sur ce texte édifiant : a Un (homme est descendu de Jérusalem à Jéricho, et jil est tombé dans une bande de voleurs ». Jéricho,
j c'était Rome et le patrimoine apostolique. Les parents de Grégoire répétaient à leur fils que ce coin de France était le plus beau royaume du monde pour le chef de l'Eglise, et les bonnes gens d'Avignon lui faisaient sonner aux oreilles le. proverbe inventé par des Provençaux : « Rome est là où se trouve le pape ». De son côté, l'Italie entrait dans une période révolutionnaire qui atteignit très vite sa crise aiguë. Le parti gibelin, mené par les Visconti, le parti guelfe, communal et républicain, que les progrès du régime tyrannique irritaient; la démagogie des grandes cités, exaspérée par la misère du temps, toutes les forces ordonnées et toutes les passions brutales de la péninsule se rapprochaient et s'entendaient contre l'Église. Puisque l'Eglise ne voulait plus
^ de Rome, de quel droit prétendait-elle opprimer Rome et les villes vassales de l'ancienne métropole pontificale? L'œuvre sanglante et fragile du cardinal espagnol Albornoz qui, sous Innocent VI et Urbain V, avait imposé, par la terreur, aux États de l'Eglise des vicaires ou des légats en grande partie français, fut détruite en quelques mois. Ces légats du Saint-Siège versaient, h la vérité, de l'huile sur le feu et perdaient par leurs
violences les cités que le pape leur avait confiées A Pérouse, une dame noble se jetait par une fenêtre de son palais pour échapper au neveu de Gérard du Puy, abbé de Montmayeur. Ce neveu enlevait une autre femme que son oncle le condamnait à rendre, sous peine de mort, dans le délai raisonnable de cinquante jours. A Bologne, le cardinal Guillaume Noellet louait du condottiere anglais Hawkvv^ood, l'Aguto des Italiens, l'une de ces Compagnies épouvantables qui passaient tour à tour par le service de tous les tyrans et ne laissaient sur leur chemin que des ruines; le légat baptisa cette troupe de brigands du nom de sainte Compagnie^ et la lança contre la Toscane. Florence leva sa bannière rouge où était brodé en lettres d'argent le mot Libei'taSf fit alliance avec Barnabo et appela l'Italie entière à la guerre contre l'Église. Quatre-vingts villes, Pise, Lucques, Sienne et Arezzo, presque toute la Toscane, la reine Jeanne de Naples, s'unirent autour de Florence. En cette dernière ville la révolution tourna, dès le premier jour, en véritable jacquerie. Non seulement les biens ecclésiastiques furent confisqués et vendus, les cachots de l'inquisition démolis, les tribunaux d'Église supprimés, mais, aux cris de : « Mort aux prêtres ! Vive la liberté ! » la populace écartelait les clercs et les moines ou les enterrait vivants; un
prieur des chartreux, légat pontifical, était tenaillé et mis en lambeaux par la foule. Dès le mois de novembre 1375, l'incendie avait gagné les villes de l'État ecclésiastique. Pérouse forçait l'abbé légat à capituler ; les Romagnes, les Marches, Ravenne, la pieuse Ombrie, la mystique Assise, puis le Patrimoine, puis la Campanie, dressaient à la cime de leurs tours la bannière couleur de sang. Bologne, maintenue par son cardinal, frémissait. Rome seule, dans cette tempête, tandis que l'Italie se levait avec un élan tout national qu'on n'avait pas revu depuis la ligue lombarde , au xii® siècle, Rome semblait indifférente, et le tocsin persistait à ne point sonner sur le Capitole.
Et cependant, les lettres de la Seigneurie florentine au peuple romain étaient bien sonores. Elles dénonçaient les affamés français, Gallicos poratores, qui rongeaient l'Italie ville à ville. Elles montraient le Latium, sanctuaire de la civilisation antique, déshonoré par les barbares. Mais Rome prétendait régler à sa gnise ses propres affaires. Le grand mouvement italien où Florence s'efforçait de l'entraîner lui paraissait dirigé contré elle-même, tout autant que contre le Saint-Siège. Elle se méfiait des pensées secrètes de Florence, si durement frappée de verges par le pape Boniface, et dont la mémoire était longue ; elle
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n'avait point oublié, de son côté, qu'au temps de Rîenzi, quand l'Italie avait été conviée à se grouper autour du tribun, Florence, par son égoïsme, avait fait échouer la révolution romaine. Rome avait tout à perdre si, épuisée par soixante-dix années d'anarchie, elle tombait sous la griffe de Florence, de Milan ou de Naples. Elle était désenchantée alors du rêve de république universelle dont Rienzi, après Arnaud de Brescia, l'avait bercée pendant quelques mois. Et si la tyrannie devait remplacer chez elle le régime communal, quelle déchéance de passer des mains du pape, roi du monde spirituel, à la domination sauvage d'un Colonna ou d'un Orsini! L'Eglise une fois perdue ou proscrite pour toujours, Rome n'était plus qu'une cité italienne, plus misérable que Florence, Venise, Milan, Bologne ou Naples, parce qu'elle n'avait ni bourgeoisie riche, ni industrie, ni campagne fertile, ni commerce maritime, et que sa population, grâce à la guerre des rues, à la peste, à la famine, n'étiait plus à ce moment que de 17 000 habitants épars sur les sept collines éternelles. Rome attendait donc la rentrée de la papauté. Elle voulait le pape légitime, le pâle et doux pontife d'Avignon. Certes, le schisme désastreux dont on indiquait tout à l'heure les conditions théoriques était imminent au début de 1376. Si Grégoire XI reculait encore
pendant quelque temps au pied du calvaire qu'Urbain V n'avait pas eu la force de gravir jusqu'au bout, qu'adviendrait-il à l'heure où le peuple et le clergé de Rome se souviendraient tout à coup de letjr antique privilège, l'élection du Saint-Père par acclamation populaire?
Sainte Catherine, après avoir soigné les pestirférés de Sienne, venait de passer à Pise la plus grande partie de l'année 1375. Elle s'était rendue dans cette ville avec son confesseur Raimondo, plusieurs prêcheurs et les dames de sa confrérie. Le tyran Gambacorti, l'archevêque Moricotti di Vico, l'avaient reçue, avec de grands honneurs. Elle avait eu des extases dans l'église de Sainte-» Christine, et s'était relevée d'une vision portant aux pieds et aux mains les stigmates du Crucifié. Qn l'avait entendue prêcher chez les cisterciens de l'île Gorgona sur la façon de vaincre les tentations. Elle s'était beaucoup occupée d'un projet de croisade contre les Turcs qui menaçaient Rhodes ; elle y revint souvent ; elle invitait au passage la reine Jeanne, Barnabo Visconti, le roi de France Charles V, qui avait bien d'autres soucis alors, la reine de Hongrie, tous les princes italiens ; le pape était naturellement le chef de l'entreprise. Catherine oubliait que la croisade, abandonnée depuis un siècle, n'avait jamais été en faveur près des Italiens, sinon dans les villes
maritimes qui avaient jugé l'occasion excellente pour établir leurs comptoirs du Levant sous le bouclier de la chrétienté. Mais la guerre sainte, c'était la paix entre les confédérés, la réconciliation des peuples autour du premier évêque, l'essai d'une république chrétienne gouvernée par le pape, un retour, à la royauté religieuse d'Innocent m. En attendant ce beau jour, elle s'était donné beaucoup de mal pour convertir les Pisans et les Lucquois à la cause du Saint-Siège; il semble qu'elle ait obtenu d'eux une sorte d'armistice ou de vagues promesses de pacification. « Mais ils sont fort embarrassés, écrit-elle dans sa première lettre à Grégoire XI, car ils ne tiennent de vous aucune consolation, et le parti qui vous est contraire les menace et les excite à la ligue contre l'Eglise. » C'est à Pise, comme l'indiquent ces paroles, que Catherine trouva le point aigu du mal qui dévoyait l'Italie et entrevit le remède h tant de souffrances, le retour du pape à Rome. Elle promit à Dieu de l'obtenir.
Cette lettre date de sa rentrée à Sienne, de janvier ou de février 1376. Le ton en est très libre, parfois même audacieux; en toute sa correspondance, la sainte écrit au noua de Dieu, sans contrainte aucune. Mais les lettres à Grégoire XI, pleines d'accents de tendresse, sont charmantes; elle exhorte le jeune pontife, le supplie, le répri-
mande, le caresse, l'appelle mon père ^ mon grandpère, babbo mio, et, après^ l'avoir grondé, lui demande humblement sa bénédiction. Plus tard, écrivant à Urbain VI, elle développe, pour exprimer l'état de l'âme qui se pénètre de vertu et d'amour divin, une figure familière sans doute à une religieuse dont la règle ne condamnait point d'innocentes friandises. Elle compare l'âme chrétienne à une orange confite, dont un feu doux a enlevé l'amertume; au dedans, on met toutes sortes de bonnes choses, et, autour de l'écorce durcie et saturée de sucre, une légère feuille d'or, qui rend le fruit très plaisant au regard. Telle notre conscience, dépouillée de toute aigreur, purifiée dé son égoïsme par le feu de la foi, remplie de mansuétude et de patience, confite en charité, attrayante par l'éclat de la grâce aux yeux de Dieu et du monde. En chacune de ses lettres elle verse une fois ou deux dans le symbolisme subtil si cher au XIV® siècle et qui avait pénétré les sonnets de Pétrarque. Les vertus, les qualités intellectuelles ou les vices du cœur sur lesquels elle écrit rappellent souvent les allégories du Roman de la Rose. La lettre tourne parfois à la litanie. Voici trois cardinaux qui hésitent entre Urbain VI et le faux pape Clément VII, et qu'elle reprend de leur tiédeur; ils étaient placés, dit-elle, sur le sein de l'Église cohame des fleurs dont on attendait une