‹ Moines et papes [microform]Chapitre 2 sur 17 · Ô8 MOINES ET PAPES · texte numérisé non relu

Ô8 MOINES ET PAPES

bonne odeur, contre le vaisseau de l'Église comme des colonnes destinées à soutenir le siège du vrai pontife, sur le candélabre de l'Eglise comme des lanternes pour éclairer les fidèles. Mais, par là lâcheté des trois prélats, les fleurs se sont flétries, les colonnes sont tombées, les lanternes se sont éteintes. Tout ceci découle de la rhétorique religieuse du temps. Ce qui est bien propre à sainte Catherine, c'est le . tour féminin de la pensée. L'esprit scolastique ne s'est point, Dieu merci, glissé en elle. Elle dédaigne la grave démonstration des docteurs du moyen âgé qui ne s'avancent jamais qu'appuyés d'un côté sur un syllogisme, de l'autre sur un texte de l'Écriture. Catherine ne raisonne point : elle affirme, prié, menace ou pleure ; elle n'a que faire du témoignage des livres saints; elle est, elle aussi, un prophète, et. toutes les colères d'Isaïe, toutes les visions d'Ézéchiel ne vaudraient point un seul des cris de son cœur. Elle revient sans cesse à quelques jolies images, le troupeau des brebis de Dieu, le beau jardin de la sainte Église, tout rayonnant de fleurs qui embaument, quand le jardinier consent à eiï arracher les herbes vénéneuses. Mais il y â quelques épines dans le bouquet poétique qu'elle ofîré aux papes, aux princes et aux évêques ; elle le sait, et c'est même pour la piqûre qu'elle présente lé bouquet. A Hélas! hélas! mon grand-père très

doux, écrit-elle à Grégoire, pardonnez à ma présomption pour ce qiie je vous. ai dit déjà et ce que je vous dis aujourd'hui : mais la vérité première (Dieu) m'oblige à parler ainsi; c'est sa volonté, père, qui vous commande. » Tous ces détours mènent tantôt à un avis sévère qui a sans doute fait tressaillir le correspondant de la sainte, tel que le conseil discret d'abdiquer la tiare, tantôt à quelque faiblesse de l'âme pontificale, qu'elle avait devinée et qu'elle lui dénonce, par exemple la tendresse trop enfantine de Grégoire pour son père et sa mère. Dans le procès de canonisation présidé par Pie II, l'Eglise italienne a mis amoureusement en lumière la finesse diplomatique de Catherine. « Elle lisait dans les consciences, avait dit son disciple Stefano Magoni ; elle connaissait la disposition des esprits comme font les autreé personnes pour les airs du visage ; elle découvrait les pensées secrètes de ceux qui la visitaient. » « Il y a plus grand péril à se tenir près de vous en voulant cacher ses sentiments, écrivait lé même Stefano, qu'à naviguer en pleine mer, car voïis voyez tous nos secrets. »

Le stylé de sainte Catherine désorienta peutêtre un pape, juriste, qui ne retrouvait point en ses lettres la dialectique serrée et l'exégèse continue de l'Université de Paris et de l'Église de France ; mais les entreprises que la jeune femme

proposait à Grégoire, en ces premières semaines de 1376, l'auront déconcerté bien davantage. Je laisse de côté la croisade contre les Turcs ; on y pouvait penser, et l'on en parlera longtemps encore d'une façon toute platonique. Rentrer à Rome à la faveur d'un débarquement heureux sur le littoral des Maremmes n'était peut-être qu'une aventure chanceuse à courir. Mais reprendre en vrai maître le gouvernement du domaine pontifical, si restreint qu'il fût alors, et, à la même heure, commencer, en vrai pasteur, la réforme de l'Eglise, des cardinaux et des prélats italiens en première ligne, le problème était réellement presque insoluble. Certes, l'idée de réformation religieuse était ancienne; au XI* siècle, Grégoire VIT et Pierre Damien en avaient fait leur plus belle espérance; tous les dissidents de l'Église italienne, les patares de Milan, les arnaldistes, les joachimites, les fraticelles, les ermites, l'avaient embrassée avec passion. Mais ce que les conditions historiques d'un temps de violences avaient empêché Grégoire VII d'accomplir, Grégoire XI aurait-il pu seulement le tenter? Le pape, tout en purifiant l'Église, c'est-à-dire en ramenant à l'Évangile le corps ecclésiastique, se voyait contraint, par la restauration nécessaire de sa puissance terrestre, de contredire une fois de plus à la parole évangé-

liqiie : « Mon royaume n'est pas de ce monde ». La domination temporelle avait corrompu l'Eglise; mais l'Eglise avait été obligée, pour durer à travers les désordres du moyen âge, d'asseoir sur la domination très précaire des papes au centre dé l'Italie sa primauté religieuse. Elle avait dû entrer dans le concert politique de l'Occident, afin de demeurer maîtresse de la chrétienté; prendre sa place dans l'ordre féodal, afin de n'être point annihilée par la féodalité romaine; faire de Rome sa commune, à l'époque communale; opposer là triplé couronne du pontife à la couronne fermée de l'empereur. Une lutte âpre, fatale, pour garder ou ressaisir un lambeau de territoire dont elle ne pouvait se passer, l'avait livrée aux convoitises terribles qui firent la grandeur et la misère des hommes du moyen âge.

Elle avait succombé aux séductions de la richesse, à l'orgileil de, la force séculière; la justice, la pudeur et la miséricorde s'étaient retirées peu à peu de ses sanctuaires. Bien des choses avaient changé en Italie depuis l'exode de la papauté en France; le régime communal s'en allait, ruiné par ses propres excès ; les Communes et le vieux régime féodal se fondaient lentement en un régime nouveau, la tyrannie. Déjà les Visconti de Milan ihontràient commeiit les grandes tyrannies absorberaient les petites. Quant à l'empereur, depuis

les descentes, tantôt lamentables, tantôt ridicules, de Henri VII, Louis de Bavière et Charles IV^ « le marchand de foire », il ne semblait plus à la péninsule qu'une forme vide, un souvenir archéologique. La politique réaliste de la Renaissance italienne édifiait son œuvre, le pouvoir tout personnel du principe nuovo de Machiavel, du maître sans scrupules dont la volonté est toute la loi, et qui ne connaît plus ni chartes communales, ni droits féodaux, ni traditions républicaines. Or le Saint-Siège romain, à peine rétabli dans sa cité historique, se. trouva contraint de suivre l'évolution générale de la péninsule; l'effort prématuré de Boniface VIII pour constituer la royauté pontificale devenait désormais opportun; l'indépendance de l'Église, en face d'une Italie princière; ne pouvait plus être garantie que par le principat ecclésiastique. Il fallait donc recommencer le combat pour la vie et dresser une tente nouvelle à l'évêque de Rome. Mais le Saint-Siège, tout occupé, jusqu'aux derniers papes du xv® siècle, de ce grand intérêt terrestre, ébranlé d'ailleurs par le schisme, diminué dans sa primauté religieuse par les conciles de Constance et de Bâle, devenait plus impuissant que jamais pour l'œuvre de la réformation. Cent vingt années après sainte Catherine, les cris désespérés de Savonarole se perdaient encore dans le désert. Le vœu de ces

deux grandes âmes n'émut sérieusement l'Eglise romaine que vers le milieu du xvi^ siècle, quand là société chrétienne se fut divisée en deux familles irréconciliables.

Catherine eut une conscience assez claire de l'empêchement que la restauration temporelle du Saint-Siège apportait à là renaissance morale de l'Église et du christianisme. Dans la seconde lettre à Grégoire XI, elle cherche une sorte de moyen terme entre la souveraineté séculière et là royauté purement spirituelle du pape. Elle n'abandonne rien du côté de Rome et de la présence à Rome du successeur de saint Pierre. « Gommé vicaire du Ghrist, écrira-t-elle dans sa quatrième lettre, vous devez vous reposer dans la ville qui vous appartient en propre. » — • a Sans doute, écrivait-elle dans la seconde, vous pourriez dire, saint Père : En bonne conscience, je suis tenu de conserver et de récupérer le bien de la sainte Église. Hélas! je le confesse, cela est vrai; mais il me semble qu'il faut garder encore mieux la chose la plus chère. Le trésor dé l'Église est le sang du Ghrist versé pour les âmes, et qui n'est point pour acheter la richesse temporelle, mais le salut de l'humanité. Soit, vous êtes tenu de conquérir et de garder le trésor et la seigneurie des villes que l'Église à perdues. Mais vous êtes teiiu bien plus de retrouver tant dé

brebis, qui sont aussi le trésor de l'Église; et, quand elle les perd, elle s'appauvrit trop. Il vaut donc mieux perdre l'or des choses temporelles que l'or des spirituelles : faites donc ce qu'il est possible de faire, et alors vous serez excusé devant Dieu et le monde; vous frapperez les hommes du bâton de la bonté, de l'amour et de la paix bien mieux que du bâton de la guerre et vous reprendrez votre bien au spirituel et aii temporel. Mon âme s'est enfermée toute seule entre elle et Dieu, avec une grande soif de votre salut, de la réformation de la sainte Eglise et du bien du monde entier, et je ne crois pas que Dieu m'ait laissé voir d'autre remède que celui de la paix. Paix! paix! donc pour l'amour de Jésus-Christ crucifié l » Et, dans la quatrième lettre, elle disait encore : a O mon très saint et doux grand-père, pour retrouvei" vos brebis qui ont quitté en rebelles le bercail de la sainte Église, je ne vois d'autre moyen que la paix ».

L'Italie pacifiée; Rome, capitale apostolique de l'Occident, mais capitale sans royaume, gouvernée par son évêqiie; le pape, maître incontesté de ses basiliques, du Capitole, des ruines les plus nobles du monde et d'un désert mélancolique allant jusqu'à la Sabine et jusqu'à la mer, telle était, dans les premiers mois de 1376, la pensée de sainte Catherine. Florence se chargea

SAINTE CATHERINE DE SIENNE. lOè

de dissiper cette chimère généreuse. Elle répondit aux ouvertures pacifiques de Grégoire par le soulèvement de Bologne, qui, avec l'aide d'une troupe florentine, chassa, le 19 mars, son cardinal-légat en criant à son tour : « Mort à l'Eglise! » Grégoire, entraîné par les cardinaux français, riposta par un coup de foudre contre Florence, le plus terrible qu'un pape ait jamais lancé. Il excommunia la ville, fit fermer les églises, mit hors la loi chrétienne la personne et les biens de tous les Florentins ; il permit à quiconque rencontrerait un Florentin de le piller et de le prendre comme esclave, ut capientium fiant servi. Florence, dont les comptoirs, les marchandises et les florins étaient répandus des rivages" de là mer Noire et de la Syrie jusqu'au fond de l'Angleterre, chancela sous les verges pontificales. Lé pontife d'Avignon, ne pouvant l'atteindre att centre de la péninsule, la ruinait dans le reste du monde. Déjà il chassait les Florentins du Comtat Venaissin. Le parti de la guerre, représenté par les Huit, laissa la Seigneurie des prieurs dépêcher à Sienne une ambassade priant Catherine de s'interposer entre Florence et Grégoire XI.

C'était bien l'amie de Dieu, la nonne thaumaturge que la vieille cité guelfe appelait à elle afin qu'elle négociât la paix. « On savait, écrit l© chroniqueur Scipion Ammirato, que, nourrie seu^ lement par l'hostie de la communion, elle avait vécu miraculeusement un grand nombre de jours. Après la longue retraite de sa jeunesse, loin des affaires du monde, elle avait passé de la contemplation à l'action, par l'effet de la volonté divine. Étrangère aux lettres latines et n'ayant même point appris à lire par les moyens naturels, elle interprétait profondément les passages obscurs de la sainte Ecriture, grâce à une révélation surnaturelle. Aussi l'appelait-on souvent pour réconcilier les adversaires, délivrer les démoniaques, consoler les affligés. » Catherine entrait à Florence en mai 1376. Nicole Soderini l'accueillit dans sa maison et lui présenta la Seigneurie. Elle commença sur-le-champ son entreprise diplomatique. Elle expédia à Avignon Frà Raimondo, muni d'un message dans lequel elle n'épargnait point au pape d'assez vives vérités. Si Dieu, disait-elle, a enlevé à son épouse ses provinces et sa joie, c'est qu'il a voulu témoigner de sa volonté

« de voir l'Eglise revenir à son état premier, pauvre, humble et doux, l'état des siècles saints, alors qu'elle pensait seulement à l'honneur de Dieu et au salut des âmes, aux choses spirituelles et non aux temporelles j qui l'ont fait aller de mal en pis ». Elle ajoutait, d'un ton d'autorité singulière : « Répondez au Saint Esprit qui vous appelle. Je vous le dis : venez, venez, venez et n'attendez pas le temps, car le temps ne vous attend point... Ne faites plus attendre les serviteurs de Dieu, qui s'ajffiligent et vous désirent, et moi, misérable, qui n'ai plus la force d'attendre davantage. » Quelques jours plus tard, elle annonce à Grégoire sa venue prochaine : elle veut elle-même porter Florence aux pieds du pontife. « Je crois que la bonté divine a touché ces grands loups et les change en agneaux. Vous, leur père, vous les recevrez, j'en suis certaine, malgré leurs injures, car vous vous souviendrez de la parole de Dieu et du bon Pasteur, qui, trouvant sa brebis égarée, la prend sur son épaule et la ramène au bercail. » Mais le pape, toujours inflexible, envoyait en Italie une armée nouvelle de Bretons commandée par le cardinal Robert de Genève. Les bandes de l'Aguto mettaient Faenza à feu et à sang. Imola, Camerino, Macerata rejetaient à leur tour le joug pontifical et se donnaient des tyrans. Florence, qui ne désarmait point, enlevait Rodolfo

da Varano au service du pape pour en faire le capitaine général de la ligue. Les dernières horreurs menaçaient l'Italie, Catherine ne pouvait plus tarder : elle appela de Sienne et de Pise ses plus chers disciples et se mit en route pour la France. Le 18 juin, elle arrivait à Avignon, avec une escorte de moines et de chevaliers. Grégoire lui avait fait préparer « une belle maison, avec une chapelle très ornée ». Au bout de deux jours, il la reçut en consistoire solennel, assis sur le trône, en présence du sacré collège. Le Saint-Père et Catherine s'entretinrent par interprète. Elle parlait en toscan vulgaire, et Frà Raimondo traduisait en latin. Lors de la première audience, le pape fut ému profondément et lui dit : « Afin que tu voies clairement que je veux la paix, je remets toutes choses en tes mains, je te recommande seulement l'honneur et le bien de la sainte Eglise ».

Dès ce moment elle multiplie ses démarches et ses lettres. Elle sollicite, à Avignon, les cardinaux et les seigneurs attachés à la cour de Grégoire; elle gourmande, à Florence, les Huit de la guerre, qui viennent d'établir un impôt maladroit sur les biens des clercs; elle presse l'envoi de l'ambassade florentine, a Vous me gâtez, par vos imprudences, tout ce que je sème ici »^ écrit-elle. Le pape, à son tour, s'impatientait du retard des

Florentins et disait : « Croyez-moi, ils m'ont bien trompé, ils vous tromperont aussi », Enfin apparaissent trois députés des Huit; mais c'étaient des fourbes chargés par leurs maîtres, qui ne souhaitaient que la prolongation de la brouille, de faire tout échouer. Catherine les supplie de se confier à elle, « au nom de son grand amour de Florence, pour laquelle elle voudrait mourir » ; ils lui répondent qu'ils ne reconnaissent point ses pouvoirs et n'ont affaire qu'au pape tout seul. Mais, avec celui-ci, ils le prennent sur un ton si arrogant, que les négociations sont rompues. Toutes sortes d'intrigues, la jalousie des courtisans, l'hostilité des cardinaux, qui redoutent le départ pour Rome, la curiosité malveillante des dames d'Avignon, qui tournent en dérision la vertu de Catherine, embarrassent de la façon la plus grave l'action de la jeune femme. Si Grégoire XI s'entretient volontiers avec elle, la consulte en présence du sacré collège et lui démande ses prières, les prélats français la poursuivent jusqu'au fond de sa cellule par leurs interrogatoires perfides sur les subtilités de la théologie; ils cherchent à déconcerter la mystique italienne par leur morgue sco- -lastique, à la tenter dans sa foi, comme feront plus tard les inquisiteurs de Jeanne d'Arc. Une nièce du pape la surprend en extase à la table de la communion et lui enfonce dans le pied une

E. Gebhart. — Moines et Papes. 8

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aiguille d'acier; Catherine, réveillée par la douleur, sort chancelante et ensanglantée de l'église. Elle luttait cependant, sans se décourager, demandait à grands cris, en face des cardinaux et des clercs, le rétablissement des mœurs austères dans l'Eglise, l'abolition de la simonie, le retour à la papauté évangélique; elle croyait mettre la main sur le chef de la croisade, Louis d'Anjou, second fils de Charles V; elle reprochait à Grégoire sa timidité et l'excès de sa douceur, par-dessus tout, elle voulait que le siège apostolique revînt à Rome sans plus tarder. Jamais peut-être, depuis les prophètes juifs, on n'avait parlé au sacerdoce avec une plus audacieuse fer- ' meté. Le pape, dont elle troublait la conscience, sentait comme un charme étrange quand elle se tenait debout à ses pieds; elle séduisait l'âme noble de Grégoire et la violentait en même temps. Durant les jours de cet extraordinaire apostolat,^ la fille du teinturier de Sienne fut réellement la maîtresse de l'Eglise et de la chrétienté. Peu à peu, elle chassait la terreur que le pape gardait des souvenirs tragiques de Rome, des tortures morales erfdurées par Urbain V, du retour de son prédécesseur à Avignon. Elle pliait la volonté. de Grégoire, répondait à ses objections, lui persuadait qu'elle seule avait raison contre les sollicitations du roi de France et du duc d'Anjou, les

inquiétudes intéressées du sacré collège qui faisait au pontife un épouvantail. des empoisonnements historiques, du siècle, l'émotion croissante de la ville qui prétendait retenir, au prix même d'une émeute, le chef de l'Eglise. Le duc d'Anjou disait au pape, selon Froissart : « Si vous mourez de par-delà, ce qui est bien apparent, si comme vos maistres de physique me dient, les Romains, qui sont merveilleux et traîtres, seront maîtres et seigneurs de tous les cardinaux et feront pape de force, à leur volonté ». Certes, Grégoire XI ne craignait pas le climat énervant de Rome, les vapeurs pestilentielles du Tibre, les figues empoisonnées dont était mort, disait-on, Benoît XI; il était convaincu que Dieu lui parlait par sa servante Catherine ; ce n'était pas non plus la révolution que ce départ allait ajouter à l'histoire si tourmentée de l'Eglise qu'il redoutait; mais il souffrait d'avance de la mélancolie des derniers adieux, de l'heure amère, disait Dante, « où l'on a pris congé de ses doux amis ». Catherine devinait aussi en lui l'effroi des cœurs timides qu'attriste la pensée d'une résolution très grave, irrévocable; il se résignait ^à quitter la France, à se jeter dans la fournaise italienne, mais il n'osait dire : « A demain! » Alors elle écrivit cette lettre si curieuse oii elle lui conseille le stratagème « d'une sainte fourberie, un santo inganno ». —

« Faites semblant de prolonger votre séjour pour quelque temps, et puis partez à l'improviste et bien vite. » Mais elle disait encore : « Dépêchonsnous, mon père, sans aucune crainte : si Dieu est avec vous, personne ne sera contre vous ».

Grégoire XI consentit à demi au mensonge joyeux que lui recommandait Catherine : il fit armer en secret une galère sur le Rhône. Le 13 septembre, les portes du palais pontifical s'ouvrirent tout à coup; le pape, accompagné de quinze cardinaux, s'apprêtait à descendre vers le fleuve. La mule qu'on lui présenta d'abord se cabra et refusa son cavalier, accident qui sembla de mauvais augure. Le père du pape accourut tout en larmes et poussant de grands cris, afin d'empêcher la sortie de son fils : « Tu passeras d'abord sur mon corps », lui dit-il. Grégoire répondit : « Dieu a dit : Tu marcheras sur l'aspic et le basilic, tu fouleras aux pieds le lion et le dragon ». La foule muette s'ouvrit pour laisser la voie libre à l'Église romaine retournant vers laVille Éternelle. A Marseille, où le cortège s'arrêta onze jours, vingt galères italiennes et françaises attendaient à l'ancre, commandées par le grand maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. La flotte, assaillie en dehors du port par une grosse tempête qui emporta d'un coup de vague l'évêque de Luni, mit seize jours pour atteindre Gênes. Sainte

Catherine arrivait, de son côté, par la voie de terre, dans cette ville et fort à propos pour relever le courage de Grégoire. Celui-ci, brisé par la lassitude du voyage, s'abandonnait aux prières de ses courtisans; déjà Rome, excitée par les émissaires de Florence, s'agitait d'une façon menaçante à l'approche de son évêque ; le Saint- Père, oublieux de ses promesses, s'engageait en consistoire public à rebrousser chemin vers la Provence. Catherine eut alors recours aux entrevues secrètes; la nuit, dans la cellule du couvent où elle s'était retirée. Grégoire sortait réconforté de ce mystique tête-à-tête; il recevait de la jeune femme l'illusion de l'héroïsme, et celle-ci, dans les longues heures d'insomnie qui suivaient ces furtifs entretiens, disait à Dieu : « O amour éternel! si la lenteur de ton vicaire te déplaît, punis mon corps que je t'offre et te rends; frappe-le de verges et détruis-le à ton bon plaisir! »

Le 20 octobre, le pape reprenait la mer, qui lui fut encore plus inclémente qu'au départ de Marseille. Sa vie fut plus d'une fois en péril ; ses cardinaux tombaient malades ; celui de Narbonne fut renvoyé à terre et s'en alla mourir à Pise. Cette traversée, coupée par de fréquentes stations aux ports de Ligurie et de Toscane, fut d'une durée étonnante. La tempête força les voya-

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geurs à séjourner neuf jours à Livourne. Ils touchèrent à l'île d'Elbe, à Piombino, à Orbitello, au cap Argentaro et débarquèrent à Corneto, le 5 décembre. Les négociations s'ouvrirent aussitôt entre les cardinaux de Porto, d'Ostie et de Sabine, et le parlement populaire du Capitole, et le traité conclu autrefois avec Urbain V fut renouvelé. Rome rendait au pape le droit de souveraineté féodale sur le Patrimoine, les ponts, portes, tours et forteresses de la ville, le Transtevere et la cité léonine ; le pape promettait de laisser en fonctions les exécuteurs de justice et les milices communales, dont les chefs étaient tenus de lui prêter serment. Après avoir célébré tristement à Corneto la solennité de Noël, Grégoire dut s'embarquer encore sur sa galère provençale le 13 janvier 1377 : car Viterbe et Civita- Vecchia révoltées lui fermaient la route de terre. Le lendemain, il abordait à Ostie, la région désolée de l'embouchure du Tibre. Vers le soir, parurent les députations de Rome qui portaient le traité ; à la nuit, il y eut des danses à la lueur des flambeaux. Le soir suivant, le pape remonta le Tibre sur sa galère : le peuple accourut avec des lumières pour voir glisser dans les ténèbres, sous la basilique de Saint-Paul, ce fantôme des anciens jours, la barque apostolique. On jeta l'ancre au milieu du fleuve, et, au lever du

soleil, Grégoire débarqua en présence de la foule. Le cortège se mit en marche; en tête, allaient des bateleurs vêtus de blanc, qui sautaient et frappaient des mains, puis 2 000 hommes d'armes sous les ordres de Raymond de Turenne. Sainte Catherine avait cependant recommandé d'éviter tout appareil militaire : « Tenez seulement la croix à la main », écrivait-elle quelques jours auparavant. Les magistrats à cheval, les milices de la Commune et les arbalétriers entouraient le pontife, porté par un palefroi richement harnaché, sous un baldaquin de pourpre, dont le sénateur et les nobles tenaient les bâtons. On suivit, entre le Tibre et l'Aventin, le solennel désert de Rome; devant la porte et les tours crénelées de Saint-Paiil étaient rangés le clergé et les moines : c'est là qu'on remit au pape les clés delà ville. La foule couvrait jusqu'aux toits des maisons; les femmes pleuraient de joie, une pluie de fleurs tombait sur le passage du Saint-Père. Vers le soir seulement, le cortège parvint à Saint-Pierre, où brûlaient 18 000 lampes, et Grégoire XI se jeta épuisé et les bras ouverts sur le tombeau des grands Apôtres, pères du christianisme et de l'Église.

Catherine ne vit pas ce triomphe préparé par elle à la papauté. Elle était rentrée modestement dans sa pauvre maison de Sienne, croyant sa

mission terminée. Un événement atroce vint la tirer de sa quiétude ; le malentendu entre le Saint- Siège et l'Italie se compliquait d'une tragédie imprévue. La ville de Cesena s'était révoltée, le 1*"^' février, contre sa garnison de Bretons et en avait massacré 300 ; le légat fit venir la garnison mercenaire de Faenza et lui ordonna de cHâtier les rebelles; 8000 habitants purent s'enfuir à travers champs, environ 4 000 furent égorgés dans les rues ou dans leurs maisons. La péninsule poussa un cri d'effroi et Florence invoqua la pitié des princes de la chrétienté. Rome, dont l'enthousiasme s'était bientôt refroidi, se redressait déjà avec un geste de menace. Le traité conclu avec le pape demeurait lettre morte. Les nobles et le Capitole démagogique conspiraient à la fois. Grégoire se retira en mai à Anagni, la ville où Boniface VIII avait bu un calice si amer. Il séjourna dans la forteresse des Gaetani jusqu'aux premiers jours de novembre. La boucherie de Cesena, qui pouvait donner le signal d'une guerre d'extermination, fit réfléchir la ligue italienne ; malgré la défection d'Hawkwood, qui se vendit à Florence, la défaite d'un neveu du pape en Toscane et les .dispositions toujours hostiles de Barnabe Visconti, le Saint-Siège sut ramener Bologne à l'obédience de l'Eglise ; il enlevait en même temps à la ligue son capitaine général

Rodolfo da Varano; il se réconciliait avec les Romains. Il signa donc un nouvel instrument de paix, qui fut sanctionné, le 10 novembre, par l'assemblée du peuplo, après que Grégoire eut réintégré Rome. Si d'ailleurs, d'après les titres des magistrats de la Commune qui signèrent de leur côté sur le parchemin, on reconnaît quelle part étroite de principat la constitution toute républicaine de .Rome laissait alors au ehei de l'Eglise, le pape n'avait pas moins repris les clés de saint Pierre, et la foi du monde chrétien retrouvait son point fixe d'orientation.

Florence, cependant, résistait toujours à la paix; elle offrait à Grégoire des conditions inacceptables, refusait de rendre les biens de l'Église, de rétablir les tribunaux ecclésiastiques, de rompre le lien qui unissait entre elles les villes de la ligue. Tant que Florence maintenait autour de son gonfalon les cités rebelles, le pontificat romain demeurait à la merci de toutes les surprises. Cette attitude de l'alliée traditionnelle de l'Eglise est bien digne d'attention. Il est curieux de retrouver, soixante ans après la Divine Comédie, dans le sentiment populaire comme au gouvernement de cette ville, la haine mortelle de Dante contre le Saint-Siège. Florence se sentait vraiment la capitale intellectuelle de l'Italie, qui lui devait l'achèvement de sa langue littéraire,

son plus grand poète, sa première grande école de peinture. Pourquoi n'hériterait-elle pas, dans la péninsule et la chrétienté, par la civilisation, la science et l'art, de la place éminente que Rome avait longtemps occupée par sa fonction mystique? Et ne descendrait-elle pas au second rang le jour où Rome, renouant la tradition apostolique, retrouverait la maîtrise religieuse du monde ? Elle apportait à ce rêve de grandeur la passion d'une cité toute démocratique qui croyait à la perpétuité de ses libertés, tandis que sa démagogie, de plus en plus impérieuse, repous^ sait dédaigneusement, à la veille de l'insurrection socialiste des Ciompi, cette autorité pontificale, la plus haute des autorités qu'elle se proposait d'abattre. Déjà le gouvernement florentin s'essayait à une sorte de schisme religieux. Les Huit de la guerre, meneurs du parti de la lutte à outrance, lancèrent un édit en vertu duquel l'interdit pontifical, qui, depuis dix-sept mois, fermait les églises de la ville et du contado, était considéré comme nul et le culte restauré en dépit du Saint-Siège.

Grégoire XI se souvint alors de Catherine de Sienne. Celle-ci écrivit sans retard une lettre au peuple de Florence, prenant pour texte les paroles du Sauveur : « J'ai désiré^ d'un grand désir faire la Pâque avec vous avant de mourir » Puis elle

se mit en route. Nicole Soderini et les citoyens dévoués à l'Eglise la reçurent avec respect. Le spectacle singulier que présentait en ce moment la chrétienté florentine lui remua le cœur. Les fidèles, ne pouvant plus prier dans les églises, formaient des confréries laïques, qui, unies aux compagnies de flagellants, se répandaient par les rues en chantant des laudes en langue vulgaire. Cette façon de satisfaire, sans clergé ni liturgie, aux besoins de la conscience fait déjà pressentir la foi libre des réformés. Mais ces symptômes d'anarchie religieuse inquiétèrent d'autant plus la sainte que les fraticelles étalaient avec moins de contrainte leur christianisme très personnel, et que les hérétiques, ou plutôt les incrédules, favorisés par la Seigneurie gibeline, se croyaient revenus déjà au bon temps des Farinata et des Cavalcanti. Catherine jugea nécessaire la paix la plus prompte entre le Saint-Siège et Florence, la paix à la fois religieuse et politique. Il appartenait au Saint-Siège de pacifier les âmes en levant l'interdit, et les deux dernières lettres de la jeune femme à Grégoire sont un appel à la miséricorde. Mais, pour la réconciliation politique, c'était à Florence de faire le premier pas. Le monde des petits dévots, la vieille bourgeoisie des arts que rassurait la présence de la nonne, aidèrent, par un mouvement plus apparent que réel d'opinion,

les capitaines de la pai-te guelfe à se rendre prépondérants aux affaires publiques. Ils furent, pendant quelques semaines, les maîtres au gouvernement; mais, selon la bonne tradition révolutionnaire, loin de chercher la paix, ils frappèrent durement leurs adversaires gibelins, les créatures des Huit ; par la mesure de Vammonizione, ils chassèrent une centaine de citoyens de leurs magistratures. Excitée par les Huit, encouragée par le gonfalonier de justice Silvestre des Médicis, qui fondait alors, sur le parti démagogique, la fortune naissante de sa maison, la populace fit, par une émeute brutale, l'essai de la révolution très prochaine des Ciompi. On massacra tous les Guelfes que l'on put, on pilla leurs maisons, et, une fois vides, on les brûla. Le bruit courut que Catherine avait été la cause dés violences des capitaines : la foule marcha sur la maison où elle demeurait. Ses amis l'entraînèrent dans un jardin du voisinage ; mais l'émeute alla au jardin avec des cris de mort ; elle s'était agenouillée et priait : « C'est moi, dit-elle au premier qui s'approcha d'elle, prends-moi et tue-moi! mais je t'ordonne, au nom de Dieu, d'épargner ici tous les miens 1 » — « Ces paroles, écrit-elle, furent comme un couteau qui lui perça le cœur. » Quand ces furieux se furent éloignés, elle dit à ses compagnes : « Misérable femme que je

suis, qui n'ai point été digne du martyre ! » Mais il était dès lors évident que l'influence de Catherine, toute-puissante sur l'âme du pape, était perdue pour Florence. L'intervention du roi de France et de Barnabô lui-même acheva l'œuvre où ses forces s'épuisaient en vain. Les deux adversaires convinrent de fixer en un congrès, à Sarzane, les conditions de la paix. Les délégués de Florence et ceux de Rome avaient à peine entamé les négociations que Grégoire XI mourait, le 27 mars 1378, après quatorze mois de séjour en Italie.

Peut-être mourait-il à temps pour le Saint- Siège et la chrétienté, pour l'honneur de son nom et le repos de la conscience de Catherine. Il avait la nostalgie de la France, se croyait un exilé à Rome, vivait solitaire et triste au fond du Vatican. Déjà on murmurait à son oreille des conseils de fuite ; il souhaitait de revoir le ciel de Provence. Le bruit de son départ probable inquiétait la ville. La vie lui manqua tout à coup à l'heure où^ par un acte de faiblesse, il pouvait jeter l'Eglise dans une catastrophe. L'incertitude du lendemain pour

le christianisme, l'approche du schisme qu'il prévoyait comme on sent venir un orage, remplissaient son âme d*une angoisse immense. Se jugeant tout près de la mort, il dicta une bulle pour faciliter les conditions du conclave. Il prescrivait aux cardinaux présents à sa cour de se réunir sur-le-champ, sans convoquer ou attendre leurs collègues éloignés; le conclave pouvait se tenir à Rome ou en dehors de Rome, en n'importe quel lieu; l'élection, aussi rapide que possible, était valable au-dessous de la majorité traditionnelle des deux tiers des voix; le pape, quel qu'il fût, que les pères du conclave auraient élu, serait vénéré par le monde chrétien comme pontife légitime; Grégoire suppliait ses cardinaux de choisir le plus pur et le plus digne.

Je ne crois pas qu'il y ait eu un conclave plus étrange que celui qui s'ouvrit au lendemain des funérailles de Grégoire XI. La Commune romaine, craignant les bandes anglaises qui rôdaient dans le voisinage, était en armes; les garnisons du Latium campaient dans Rome; les chefs des familles seigneuriales étaient éloignés de la ville, les trésors de l'Église transportés au château Saint-Ange. Les magistrats sollicitaient des cardinaux un pape italien. Le 7 avril, le sacré collège se réunit au Vatican au moment d'un orage; tandis que le tonnerre tombait sur le palais apos'

tolique, une foule furieuse, que contenaient à peine les milices communales, criait au dehors : Romano o îtaliano la volemo ! Les cardinaux français formaient la majorité d'électeurs; ils renonçaient sincèrement à l'élection d'un nouveau pape français. On n'avait que deux cardinaux romains, Tibaldeschi, tout à fait sénile, et Orsini, trop jeune, et d'une famille trop dangereuse. Les cardinaux de Florence et de Milan tenaient à des cités suspectes à l'Eglise. L'embarras était grand, la situation terrible. Les capitaines de quartiers entraient de force dans la chapelle du conclave et disaient, selon Froissart : « Baillez-nous un pape romain qui nous demeure, ou autrement nous vous ferons les têtes plus rouges que vos chapeaux ne sont ». Les Français désignèrent alors, en dehors du sacré collège, le vice-chancelier de l'Eglise, Bartolomeo Prignano, archevêque de Bari, un prêtre austère et savant, client de la maison d'Anjou et qui pouvait rapprocher l'Italie et la France. Un premier scrutin fut favorable à Prignano. Il était environ minuit, le peuple criait toujours, se battait contre les gardes du conclave, entassait des matières incendiaires autour du. Vatican, sonnait le, tocsin dans tous les campaniles. Le second tour de scrutin donna à Prignano l'unanimité des sufiPrages, moins la voix d'Orsini. Celui-ci, par vengeance, fit courir sur la place de

Saint-Pierre, pendant le souper des cardinaux, le bruit de l'élection de Tibaldeschi, et la populace joyeuse enfonça les portes du palais et monta à l'assaut du conclave pour adorer sorf pape romain. Les cardinaux, pâles d'épouvante, coiffèrent à la hâte d'une mitre pontificale le vieux Tibaldeschi, lui jetèrent une chape sur l'épaule, l'assirent tout tremblant sur le trône, et abandonnant ce pape de paille et le vrai pape caché, à demi mort de peur, dans une chambre de l'appartement pontifical, se dérobèrent, à la faveur du désordre, têtes nues, sine capis et çappellis. Quand Tibaldeschi revint à lui, il avoua ingénument la tragi-comédie et nomma l'élu. Le peuple, irrité de cette trahison, put rejoindre quelquesuns des pères, et les traîna de force au conclave où ils confessèrent la supercherie et dénoncèrent le vrai pontife. Le tumulte fut tel alors qu'ils purent encore s'échapper du Vatican, les uns se sauvèrent au Saint-Ange, d'autres coururent éperdus hors des murs, dans la campagne. Le sang-froid des chefs de la Commune fut le salut de l'Eglise et de la ville. Le cardinal de Florence les convainquit de la validité de l'élection; le peuple se remit de son émotion ; le nouveau pape était, après tout, un Italien. Prignano demanda une troisième épreuve électorale; les cardinaux réfugiés au Saint- Ange envoyèrent leur vote par

écrit, ceux qui couraient dans Vagro romano revinrent l'un après l'autre à Saint-Pierre et donnèrent leur adhésion. Le 18 avril, jour de Pâques, Urbain VI était couronné selon les rites séculaires et prenait possession du Latran.

Le schisme ne se fit point attendre longtemps. Urbain VI était le pontife le plus propre à mettre l'Église en feu. Une élévation si imprévue exaspéra l'orgueil et la violence de ce Napolitain. Il traita dès le premier jour, avec une extrême dureté, les cardinaux qui venaient de l'appeler de son petit évêché au gouvernement de la chrétienté. Au premier consistoire, il leur enjoignit de revenir au plus vite à la simplicité des apôtres, à résider dans leurs diocèses, à refuser les présents des princes. Cette façon brusque d'imposer la réforme déplut aux cardinaux français, qui formèrent aussitôt, autour de Robert de Genève, un parti d'opposition encouragé par Jeanne deNaples. A la fin de mai, les ultramontains se retirèrent à Anagni, afin de respirer, disaient-ils, un air plus salubre, laissant Urbain à Rome, seul avec ses quatre cardinaux italiens. Le pape, à son tour, changea d'air et s'établit à Tivoli. Cependant les bandes bretonnes, répondant à l'appel du sacré collège, poussaient jusqu'aux murs de Rome, battaient, le 16 juillet, les Romains au pont Salaro, puis se repliaient sur Anagni. Quand les cardinaux

E. Gebhart. — Moines et Papes. 9

rebelles se virent appuyés par une armée, ils lancèrent, le 20 juillet, leur manifeste, lis déclaraient nulle l'élection d'Urbain VI, faite sous la pression de l'émeute. Urbain, avec une sagesse politique que son règne ne devait plus montrer, se déclara tout prêt à s'incliner devant la décision d'un concile. Les intransigeants rejetèrent cette proposition, et, le 9 août, publièrent une encyclique par laquelle ils enjoignaient à Urbain de se démettre, à la chrétienté de lui refuser l'obéissance. Malgré les consultations des premiers canonistes du temps, toutes favorables à l'élection, et les der-; nières paroles • du pauvre Tibaldeschi, le pape postiche de la nuit du 7 avril, qui témoigna en mourant de la sincérité du scrutin, les dissidents ouvrirent à Fundi un nouveau conclave où les trois derniers cardinaux italiens se laissèrent attirer, par l'espoir qu'on inspira à chacun d'eux qu'il serait élu. Le 21 septembre, le cardinal de Genève, dont les mains étaient encore teintes du sang de Cesena, Clément VÏI, était choisi. Les trois Italiens protestèrent et allèrent cacher leur honte dans un château des Orsini, près de Taglia' cozzo.

Urbain revint à Rome. Il ne pouvait rentrer au Vatican, car le Saint-Ange était aux mains d'un gouverneur dévoué au parti français ; il descendit à Santa-Maria NuoVa, au Forum, puis à Santa-

Maria du ïranstevere. Il n'avait plus près de lui un seul de ses cardinaux; les prélats de sa cour l'abandonnaient l'un après l'autre pour rejoindre le pape de Fundi. Jamais le Saint-Siège romain n'était tombé dans une désolation plus profonde. Mais Catherine veillait toujours sur l'Eglise. Dès le début du nouveau pontificat, elle avait su fléchir l'âme altîère d'Urbain en faveur de Florence : la paix avait été conclue à des conditions modérées, l'interdit levé, et la cité de Dante était redevenue, écrit Matteo Villani, « le bras droit de l'Eglise ». Aux premiers symptômes du schisme, elle avertit les cardinaux du parricide qu'ils allaient commettre; elle engagea le pape à nommer au plus vite un sacré collège italien. En un même jour, il donna la pourpre à vingt prélats, à deux Orsini, à deux Colonna. Il était bien tard : la France, l'Université de Paris, Jeanne de Naples, un grand nombre d'évêques se déclaraient pour Clément VII; puis, ce fut le tour de la Savoie, de l'Espagne, de l'Ecosse; déjà l'Occident ne distinguait plus le pape régulier de l'antipape. Désespéré, Urbain appela sainte Cathe-; rine, qui vint tranquillement s'asseoir au chevet de l'Eglise romaine. Il la pria de convoquer dans la ville apostolique les plus grands chrétiens de l'Italie : sur un signe de sa main, les saints accoururent du fond de leurs solitudes, des forêts de

Vallombreuse, des montagnes de Nice ou de Spolète. Elle écrivit aux monastères afin qu'on priât nuit et jour pour l'évêque universel. Elle relevait, dans les consistoires, le courage du pape et celui du sacré collège. Urbain VI, raffermi par les paroles de cette femme singulière, prit résolument l'offensive. Il acheta à prix d'or un condottiere, Alberigo Barbiano, qui, en avril 1379, battit à Marino les Bretons de Clément VII ; il lui donna, pour orner son triomphe, une bannière où était écrit, en lettres d'or, le cri que poussera plus tard Jules II : « L'Italie délivrée des Barbares ». Il assiégea, dans ce même mois, la forteresse du Saint-Ange, dont les bombardes avaient incendié le Borgo. Son château fort une fois reconquis, il se rendit au Vatican, pieds nus, à la suite d'une procession, au milieu de tout le peuple. L'antipape se réfugia à Naples, puis à Avignon. Urbain VI était désormais le pape de Rome et de l'Italie. Mais, pareil à presque tous ses prédécesseurs, il n'était le maître à Rome que selon le bon plaisir du peuple. Un jour de sédition, la foule armée envahit le Vatican : Urbain Vï se souvint du dernier acte de grandeur de Boniface Vni : il revêtit les habits pontificaux, et la tiare au front, assis sur le trône, il attendit les rebelles et leur dit, comme autrefois le Seigneur aux Juifs : « Qui cherchez-vous ? » Ils s'arrêtèrent,

interdits, et se retirèrent silencieusemeiit. Catherine s'employa encore à pacifier les esprits, prêchant au pape l'indulgence et la charité, aux séditieux le repentir, au peuple de Rome Tobéissance. Elle sollicitait les princes du parti de Clément VIT, le roi de France, la reine Jeanne, elle encourageait Venise dans la confession d'Urbain VI, elle aidait à l'alliance de Louis de Hongrie et de Charles de Duras, arrière-petit-fîls de Charles II d'Anjou, avec le Saint-Siège. Elle se hâtait ainsi, d'une façon un peu fébrile, se sentant aux prises avec une nécessité historique plus forte que son génie, voyant déjà l'ombre de la mort s'allonger sur le sentier où elle cheminait pour la gloire de Dieu, si douloureusement, depuis le jour de sa première mission florentine. Elle avait trente-trois ans; un apostolat si passionné avait détruit sa santé : elle touchait au terme de son pèlerinage. Le 30 janvier 1380, elle écrivit une dernière fois à Urbain VI. Elle recommandait la prudence à l'impétueux pontife. Le 15 février, avec une peine extrême, elle dicta ses adieux au fidèle Raimondo, son père spirituel. Dans cette lettre,- oii elle imagine que Dieu lui parlé, elle esquissait, avec sa finesse habituelle d'observation, le caractère du pape. « Regarde en moi, Catherine, et vois l'époux de cette épouse, le souverain pontife : vois sa sainte et bonne inten-

tion, qui lui fait perdre toute mesure. Je permets que par sa conduite sans mesure, et la terreur qu'il inspire à ses sujets, il nettoie la sainte Eglise ; mais d'autres viendront, qui l'occuperont par l'amour. Dis à mon vicaire qu'il rende sa puissance juste et accorde la paix à quiconque voudra la recevoir. » Aux disciples qui entouraient sa couche, elle adressa les paroles du Sauveur à son dernier souper, les paroles de François d'Assise mourant h ses frères : « Aimez-vous, mes fils, aimez-vous tendrement, et vous montrerez ainsi que vous me voulez toujours pour votre mère... Croyez fermement, mes très doux enfants, que, me séparant de mon corps, j'ai en vérité consumé ma vie pour la sainte Eglise, et cela est mon don particulier. Je m'en vais dû monde où j'ai souffert sans mesure, je vais me reposer dans la mer pacifique, le Dieu éternel; mais je vous promets que, loin des ténèbres de la vie, unie à la vraie lumière, je vous serai plus utile que je ne Je fus ici-bas. » Au moment de rendre l'âme, elle se tourna vers ses amis et sa mère, et dit : « Mon vœu suprême est que vous confessiez toujours bien haut qu'Urbain est vrai pontife et que vous n'hésitiez pas à mourir pour lui et pour l'Eglise ». Puis elle leva la main et, traçant le signe de la croix sur les têtes inclinées de tous ceux qu'elle avait le plus aimés, murmura la parole

isainte : « Père, je remets mon esprit entre tes mains ». Elle expira avec une figure angélique, le 29 avril 1380.

Des événements inouïs suivirent dé . près la mort de sainte Catherine. Urbain VI sembla saisi de frénésie. Il jeta sur le royaume de Naples Charles de Duras; celui-ci battit l'armée de Jeanne I", s'empara de la vieille reine et la fit étrangler à l'aide d'un cordon de soie. L'antipape d'Avignon lança de son côté son prétendant, un autre Angevin, Louis, à la tête d'une armée française. Urbain ramassa tout ce qu'il put des bandes d'Hawkwood et marcha sur Naples au secours de son pupille. Au bout de quelques jours, il se brouillait mortellement avec Charles; au lieu dé retourner à Rome, il s'enfermait avec ses cardinaux dans la citadelle de Nocera. Le sacré collège, qui le haïssait, conspira; en plein hiver, il fit jeter six cardinaux au fond d'une citerne fangeuse, pleine de reptiles; tandis que les pauvres gens, transis et afiFamés, criaient miséricorde, le pape, son bréviaire à la main, allait et venait, priant à haute voix, le long d'une galerie d'où il voyait la citerne, « sa figure, écrit un témoin, ardente comme un flambeau, par l'excès de la colère », — « pareil à un fou furieux », écrivent les cardinaux qui avaient eu la bonne fortune de rester à Naples. Urbain mit le royaume en interdit

et déposa Charles, qui vint assiéger Noeera; au son des trompettes, tout autour des remparts, le roi promit 10 000 florins d'or à qui lui livrerait le Saint-Père, mort ou vif. Deux fois par jour, le pape paraissait à une fenêtre de son château, une clochette d'une main, une torche de l'autre, et excommuniait l'armée angevine. Un Orsini réussit à ouvrir aux assiégés un passage à travers les assiégeants. Urbain VI s'enfuit, escorté par quelques centaines de soldats d'aventure de toutes nations, qui ne pensaient qu'à le vendre pour quelques écus ; il emportait ses cardinaux, presque mourants, après sept mois de citerne, attachés sur leurs chevaux. Alors commença une chasse extraordinaire, le pape et l'Eglise coui-ant, sous le ciel enflammé du mois d'août, par les montagnes et les vallées, d'abord vers Salerne, puis vers l'Adriatique. En route, le pape fit tuer l'évêque d'Aquila, et reprit sa course démoniaque, laissant le cadavre dans la poussière blanche du grand chemin. Enfin, toujours poursuivi, le cortège atteignit la mer près de Trani; au loin parurent les galères de Gênes, qui recueillirent le pontife. Urbain VI ne remit le pied que trois années plus tard dans la ville éternelle.

Tel fut le pape étrange que Catherine de Sienne appelait « mon père très doux ». Le spec- 1 4cle de ce pontificat eût-il pu obscurcir la foi que

« la sainte dame » avait en sa mission, et lui inspirer quelque regret d'avoir ramené la papauté de France en Italie, au siège du premier apôtre, à la pierre angulaire de l'Église? Les mystiques et les prophètes ont des grâces d'état : si indignes que soient les instruments terrestres dont Dieu se sert pour réaliser ses desseins, ils savent que ceux-ci sont excellents et que les misères humaines n'en altèrent point la beauté. A l'origine du schisme, elle avait prédit que l'Eglise passerait par de cruelles épreuves, mais qu'après les jours de deuil, viendrait le temps de la paix et de la joie. L'histoire a mis bien des années à donner raison à sainte Catherine et peut-être n'a-t-elle pas encore aujourd'hui répondu à toutes ses espérances. Mais, pour les prophètes et les mystiques, le temps ne compte guère, car ils lisent au livre de l'éternité des secrets qui sont leur consolation et la vertu de leur apostolat.

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