‹ Moines et papes [microform]Chapitre 6 sur 17 · ROME A LA VEILLE DE MENTANA · texte numérisé non relu

ROME A LA VEILLE DE MENTANA

Entre la convention de septembre 1866, qui suivit la cession de la Vénétie, et la bataille de Mentana (3. novembre 1867), Rome présenta un aspect singulier. Les Italiens, aussi bien que les sujets du royaume ecclésiastique, sentaient vaguement que Florence, imposée comme capitale à Victor-Emmanuel par le Cabinet de Paris, n'était qu'une halte, longue peut-être, de la chevauchée royale entre Turin et Rome. On dressait, au bord de l'Arno, une tente pour abriter la Maison de Savoie, qui y séjourna juste le temps de ruiner les finances florentines. Pie IX, désespéré par le départ de l'armée française, hanté par le souvenir de sa fuite à Gaëte, en 1848, organisait hâtivement la force défensive de sa royauté temporelle. Il appelait de Bretagne, de Vendée, de Belgique,

de Suisse trois ou quatre bataillons nouveaux de zouaves. Un officier français, le colonel d'Argy, formait à Antibes une légion de volontaires, les Antiboini. Le bon Kantzler, généralissime des troupes purement romaines, s'efforçait d'inspirer des résolutions héroïques à ses enfants de chœur en pantalon rouge. Il augmentait le nombre de ses gendarmes si odieux au petit peuple de Rome. On étayait de tous côtés le vieil édifice apostolique ; mais on n'y passait plus la nuit qu'en tremblant. Il y eut cependant encore une belle journée dans ce déclin mélancolique de l'Église. Pie IX reçut solennellement, au camp des Prétoriens, en présence de toute son armée, la légion d' Antibes. / Au milieu du champ sauvage enclos par les murailles antiques, couronnées de tours à demi effondrées, était dressé, sous un dais prodigieux de velours cramoisi frangé d'or, le trône du Pontife. Pie IX, tout en blanc, debout, entouré de sa Maison militaire et de ses prélats, assisté du cardinal Antonelli, bénissait d'un beau geste épiscopal compagnie par compagnie. Quand ce fut le tour des Antiboïens, le vieux colonel d'Argy arrêta son cheval de bataille face au trône, leva le sabre et cria en français : « Vive le Pape-Roi ! » Quelques voix, dans la foule, répondirent : « Re ^ d'Italia ! » La figure de Pie IX était rayonnante ; mais ce fut son dernier rayon.

L'automne de 1867 s'annonça très sombre. Garibaldi s'était réveillé tout à coup sur son roc de Caprera et ses partisans semblaient attendre de lui un coup de main pareil à l'agression dirigée si heureusement, en 1860, contre François II de Naples. Au nord et au midi de la péninsule, le condottiere enrôlait sans trop de mystère la jeunesse italienne, et les ouvriers internationaux de toute démolition politique en Europe passaient les Alpes. L'armée papale paraissait bien peu homogène. Zouaves et légionnaires, Bretons et Belges se regardaient de travers. Il était trop certain que les soldats pontificaux, les fils du Tibre fauve, ne brûleraient pas une cartouche. En 1870, ils s'enfermèrent allègrement dans leurs casernes, au nom de la fraternité italienne, tandis que le canon du roi ouvrait la brèche facile de Porta Pia.

Dès le mois d'octobre, les bandes garibaldiennes se mettaient en mouvement vers Ceprano, sur la frontière du Napolitain^ et dans le massif montagneux du Gimino, entre Pérouse et Spolète. A Rome, les bataillons de mercenaires s'essayaient tous les jours à de savantes manœuvres sur la place Saint-Pierre, à la Farnésine, entre Saint- Jean-de- Latran et Santa-Croce. Je les ai vus alors bien souvent, zouaves ou Antiboïens, courir de la grande basilique à la petite église, à travers les

mûriers, baïonnette en avant, ou se défiler, avec toute l'astuce que commande une sereine théorie, le long des vieux murs. Cette année-là, Vottobrada fut grise et pluvieuse, et la fête des vendanges ne passait plus en chantant, vers le soir, sur le parvis de Saint- Jean. Au fond de la plaine, les montagnes latines, si belles à contempler de la terrasse de la basilique, étaient comme drapées d'un voile funèbre et les pins-parasols qui avoisinent la porte San-Giovanni se dressaient comme éplorés dans le brouillard de ces tristes jours. Mais, sous le portique de la haute église, se tenait à l'affût, chaque après-midi, à demi dissimulé derrière les grilles, un personnage dont la face mélodramatique et la barbe noire trop longue présentaient le type classique du conspirateur italien. Sans bouger, durant des heures, il suivait d'un regard dur l'évolution des soldats mercenaires. Parfois, il prenait une note rapide sur un carnet; ou bien il jetait un coup d'oeil méfiant du côté de cet étranger qui, assis sur le parapet de la terrasse, assistait si fidèlement, lui aussi, aux manoeuvres de cette infanterie maudite.

Un jour qu'une averse m'avait obligé à m'abriter sous le portique , l'homme vint brusquement à moi et me dit, d'un ton de pompeuse courtoisie :

<c Monsieur, est-il vrai que la France envoie

au Pape une armée nouvelle et qu'on prépare au Quirinal l'appartement du maréchal Canrobert?

— Monsieur, répondis-je très poliment à la barbe farouche, je l'ignore, mais la chose n'est point impossible. »

Aux environs du 20 octobre, garibaldiens et zouaves échangeaient les premiers coups de fusil dans la région d'Anagni et les maquis de Ceprano. Le jour où je vis le sombre observateur de Saint- Jean-de-Latran épier, du haut de mon propre siège habituel, sur la crête du rempart, les lointains de la voie Prénestine, il me parut que l'heure était propice pour mettre mon passeport en règle et m'apprêter, selon les événements, à Un retour franchement précipité vers le baccalauréat de novembre, que les affaires particulières de Pie IX ne me permettaient point d'ajourner. Je me rendis donc, le lendemain matin, à Monte- Citorio, où je dus expliquer à des sbires très nerveux pourquoi j'étais venu à Rome, à quel titre je logeais à l'Académie de France, n'étant point artiste et Prix de Rome, pourquoi je choisissais, pour m'en aller, la route de Pise, pourquoi enfin, étant donné, sur ce passeport délivré jadis en vue de l'Ecole d'Athènes, sept années consécutives de visas italiens, je me trouvais toujours quelque part en Italie. Quand l'interrogatoire fut terminé,

on me conduisit dans une grande salle très bien éclairée et l'on me dit d'attendre.

J'attendis une bonne demi-heure, au milieu de la salle, debout, seul, avec une sensation singulière de curiosité inquiète. Tout autour des quatre murailles étaient rangées cinq ou six tables enveloppées d'écrins de soie verte par le haut, de jupons de serge verte par le bas. Impossible de surprendre même l'ombre de la spia que pouvait receler ce savant appareil. D'ailleurs, silence parfait. J'eus le loisir de rappeler à ma mémoire tous les exemplaires de confessionnaux étranges aperçus dans les églises d'Italie, de Venise à Syracuse. Puis je songeai au Saint-Office et aux grands Papes inquisiteurs, à Pie V, à Clément VIII. rétais certairif absolument certain^ que quel" qu'un se tenait caché derrière chacun de ces écrans verts, et souhaitais vaguement d'aller me promener n'importe où. Tout à coup un frémissement léger glissa sur la soie d'un écran, une tête très fine de prêtre surgit lentement par-dessus, puis une main qui me tendit le passeport avec une grâce bénissante.

« Dieu vous garde, me dit le prêtre, d'une voix onctueuse. Mais ne tardez point à quitter Rome : le visa ne vaut que pour trois jours, à partir de ce soir à minuit. »

Et la tête plongea derrière l'écran. J'étais libre

Sur la place Colonna, dans le Corso, il y avait quelque émoi. Les gens se parlaient tout bas, avec des mines d'effarement. Des groupes muets regardaient vers la porte du Peuple. Des gamins couraient du même côté. Je suivis le courant. En chemin, j'appris d'un obligeant barbier qu'on se battait ferme en vue de Viterbe et que Garibaldi marchait, dans la région étrusque des États romains, d'acropole en acropole, à la tête de 20 000 chemises rouges. On le croyait maître de Terni et de Nai-ni. La figure des boutiquier.» s'allongeait visiblement, d'aimables galopins, ^es monelli en bonnets de papier, échappés des ateliers de marbre du Babuino, parlaient d'attendre, le lendemain, le général à Ponte-Molle. Sur la place du Peuple, grande surprise. La porte colossale de Paul V était fermée aux trois quarts, et, en avant d'elle, à l'intérieur, on élevait une barricade de fascines et de briques barrant la voie, de Santa-Maria-del-Popolo à la caserne des carabiniers. La foule, maintenue à distance respectueuse par les gendarmes, contemplait l'opération pontificale avec le calme triste qui est le propre du peuple romain. Quelques barbes noires de carèo/zar/ pointaient çà et là; assis sur les degrés de l'obélisque, le dos appuyé à l'un des lions de granit accroupis autour des fontaines, le garibaldien mystérieux de Saint-Jean-de-Latran, les yeux

à demi clos, la face presque joyeuse, voyait passer en songe la marche triomphale du grand condottiere et la fuite lamentable de la cour apostolique. Midi sonna et les Augustins de Santa-Maria-^del- Popolo firent tinter V Angélus. Les monelli jugèrent à propos de siffler. Mais les gendarmes se retournèrent avec de mauvaises figures, et les jeunes patriotes, très graves, portèrent leurs regards vers la coupole de Sixte IV, où se posait, présage sinistre, un vol de corbeaux.

« Ave Maria, gratia plena n^ murmura derrière mes épaules une voix connue.

C'était un de mes plus chers amis de la villa Médicis, un peintre d'humeur gaie, que cette agitation du Saint-Siège divertissait singulièrement.

« Ta sais, me dit-il, cela va mal. On ferme Rome. Demain, tu seras la souris dans la souricière. Et j'en suis fort aise. Tu nous conteras le soir, après le dîner, des histoires de Papes de l'ancien temps. »

La montée du Pincio était gardée militairement. Nous rentrâmes à l'Académie par l'escalier de la place d'Espagne. A la villa, on avait des nouvelles sûres venues par l'ambassade. Les garibaldiens étaient battus et dispersés au Midi. L'armée ecclésiastique se portait vivement au Nord. On attendait à Cività-Vecchia l'escadre française portant l'armée du général de Failly.

LB BERNIEB PAPEr-ROl. 285

Le lendemain, jusqu'au soir, les trains marr cheraient encore sur la ligne des Maremmes. Il me restait vingt-quatre heures.

Je n'oublierai jamais la fin de cette journée. Rome, sous la pluie fine, semblait vide et morte. Partout des patrouilles de carabiniers. De loin en loin, un prêtre ou un moine, marchaiït très vite, avec un visage d'enterrement. Les cloches de Y Ile sonnante muettes comme en un jour de Vendredi- Saint, Autour de Saint-rJean-de-Latran, sur les avenues de l'Esquilin, le désert absolu. Au campanile de Saint- Jean, dont les chanoines avaient oublié les vêpres, un capucin scrutait, à l'aide d'une longue -vue, la campagne désolée de Marino et d'Albano. Le Forum, du Colisée au Capitule, avait une beauté tragique de Campo- Santo. Je ne l'ai jamais plus admiré et mieux aimé qu'a cette heure-là. Au crépuscule, je lui dis adieu, en murmurant, dans l'ombre des Saints- Cosme-et-Damien , la parole désespérée de Jérémie : Quomodo sedet sola ciçitas plena populo? Facta est quasi vidua Regina gentîum.

Et quelle nuit lugubre! Après le dîner, je descendis de l'Académie au Corso. La place d'Espagne, la via Gondotti étaient noires, sans une âme; au Corso, de lourdes et lentes patrouilles de gendarmes; contre les murs du palais Rospigliosi, immobiles, toujours des gendarmes. Le

E. Gebhart. — Moines et Papes. 19

café de Rome, en face de San-Carlo, était encore ouvert. A travers les glaces ternies par le brouillard, à la clarté de deux lampes mortuaires, Angelo, le garçon légendaire qui ressemblait à un fainulus très fané de très vieux cardinal, Angelo, tout blême, les bras croisés, se tenait devant le comptoir. Un unique client, dans un coin, lisait l'unique journal autorisé en cette maison, VOsserçatore Romano. C'était un enseigne de vaisseau, en uniforme, mon cher camarade de collège Bénier, aujourd'hui capitaine de vaisseau. Il était venu de Cività, apportant des' dépêches à l'ambassade. Son aviso précédait de quarante-huit heures la flotte accourant au secours de Pie IX. Nous nous fîmes fête l'un à l'autre, parlant des temps lointains, jusqu'au moment où Angelo, soufflant l'une des deux lampes, nous invita, d'une voix sépulcrale, à battre en retraite. Au dehors, il pleuvait à verse. Suivis à vingt pas par trois gendarmes, nous remontâmes la via Condotti. A Bocca di Leone, Bénier me quitta pour rentrer à l'hôtel d'Angleterre. Je gravis l'interminable escalier de la Trinité des Monts. Le long de l'esplanade menant à la villa Médicis, sous une averse violente et la chute des feuilles mortes, je voyais surgir au loin, comme d'un abîme de ténèbres, la figure vague de Saint-Pierre et du Vatican où brillaient, aux trois étages du palais pontifical, les

trois lampes éternelles, la dernière lueur veillant encore, à travers les brumes du Tibre, sur la nécropole apostolique.

Le lendemain, de trop bonne heure, Ambrogio, le domestique des pensionnaires, lequel était un peu fou, me réveillait rudement.

« Monsieur, hâtez-vous! Le dernier train pour Cività-Vecchia va partir. Et puis, cela sera fini. On barricadera la porte Majeure comme les autres. »

En un tour de main, il me bâcla une valise désordonnée. Un fiacre m'attendait. Via ! Il était vraiment temps de sauter hors de là souricière.

Ce train de suprême exode se composait de deux voitures de troisième classe. La première était pleine de légionnaires. L'autre renfermait sept voyageurs et six gendarmes. En face de moi était assis mon conspirateur à barbe de mélodrame et, à ses côtés, une jeune fille.

Le père compta les voyageurs du regard.

« Treize ! grogna-t-il avec une grimace .

Nombre maudit! »

Sa compagne haussa légèrement les épaules et dit tout bas : « Sciochezze ! Sottises! »

C'était une jolie fille, bien qu'un peu sombre de physionomie. Ses yeux fatigués trahissaient une nuit de larmes. Elle était en grand deuil et, sur sa chevelure noire, se déroulait la mantille de

288 MOmps ET PAPES.

dentelles des jSlles élégantes de la petite bour-? geoisie italienne.

On nous fit attendre six quarts d'heure le départ du train. Au dernier moment, un sbire, escorté de deux carabiniers, ouvrit les portières, demandant, non sans quelque brutalité, les papiers.

Il étudia longuement le passeport, puis le visage du carbonaro. Le premier lui paraissait même plus en règle que le second.

« Vous êtes de Frosinone. Qu'allez-vous faire h Cività-Vecchia ?

— Voir un ami.

. — Qui est cet ami ? »

L'homme hésitait à répondre. Une étincelle avait lui dans ses yeux. La jeune fille regarda le sbire en face et dit d'un air nonchalant :

« Mon fiancé, Antonio, un garçon de Velletri. »

Sa voix était mélodieuse et douloureuse. Le sbire se contenta de l'explication. Il referma la portière. Le train se mit en marche, comme à regret, avec un sifflement plaintif. A l'entrée du pont du Tibre, il s'arrêta et feignit de reculer vers Rome. Sur la rive droite, la funèbre plaisanterie recommença. Le carbonaro mâchait rageusement sa moustache et disait, presque à haute voix :

« CanagUe ! »

Mais, au bout du wagon, brisés par les patrouilles de la veille, les bons gendarmes dormaient et n'entendirent point.

Dès la première station, à Palo, on longe la mer. Elle était houleuse et grise. Il pleuvait toujours. Les deux voyageurs interrogeaient anxieusement l'horizon, du côté de la France. Mais rien n'était en vue qu'une voile de pêcheur. Le père eut un sourire de contentement.

« //'«M^re pourrait arriver à temps », dit-il.

Jusqu'à Cività, ils n'échangèrent pas une parole. La jeune fille regardait toujours la haute mer sauvage. A l'arrivée du train, ils disparurent comme par enchantement.

Les Antiboïens occupaient la ville depuis vingt- quatre heures. L'hôtel Orlando était plein d'officiers bruyants. J'ai passé là une nuit détestable. A deux heures du matin, le colonel d'Argy fit tirer un coup de canon à la citadelle et battre la générale dans les rUes, je n'ai jamais su pourquoi. L'hôtel se trouva sens dessus dessous. Je vois encore le vieil officier, précédé d'une énorme lanterne, traversant la place boueuse, suivi de son état-major. Puis le tocsin se mit de la partie et, pbUr finir, le clairon dès zouaves. Tuba mirum. A quatre heures, le colonel, toujours illuminé par la lanterne, rentra à l'hôtel, très satisfait de sa promenade, et le charivari d'Apocalypse se tut. A

six heures, je courais à la gare afin d'y prendre le train de Pise

Malheureusement, les gendarmes barraient le chemin au delà de la porte de la ville, à la hauteur de l'entrée du bagne. On attendait un convoi de garibaldiens capturés l'avant-veille sous Vel letri. Une vingtaine de personnes étaient groupées au bord de la route : au premier rang, mon carbonaro, plus ténébreux que jamais, et sa fille, pâle comme si elle allait mourir. Toute frissonnante au souffle froid de la mer, la pauvre enfant épiait avec angoisse les issues de la gare. Bientôt le convoi parut et, chancelante, elle s'empara du bras de son père. Les misérables étaient bien deux cents, presque tous tête nue, la chemise rouge en lambeaux, quelques-uns pieds nus, déguenillés, ou couverts d'uniformes baroques; des jeunes, presque des enfants; des vieux à barbe grise, pareils à des modèles de Père Eternel; un garçon de quinze ans, épaules et jambes nues, n'avait pour tout vêtement qu'une toile cirée, peinte en vieux chêne, attachée par une ficelle autour de ses reins. Les plus robustes portaient des menottes. La procession sembla longue, car ils allaient à petits pas, exténués, grelottants, afiFamés. Les zouaves les soutenaient avec pitié, comme prisonniers de guerre; les gendarmes les réconfortaient à coups de crosses de carabinés,"^

Tout au bout du cortège, se traînaient les blessés. Je compris au sanglot étouffé qui montait à la gorge de la jeune fille qu'Antonio, « le garçon de Velletri », figurait dans cette arrière-garde éclaboussée de sang. C'était un grand gaillard, aux yeux noirs très doux qui, en temps de paix, devait être bon compagnon et joyeux joueur de paume, mais qui, pour le quart d'heure, avait l'épaule gauche fracassée et une piqûre de baïonnette dans la joue assortissante. Impassible, le front hautain, presque souriant, il passa devant le père et la fille, et la fiancée en deuil murmura alors assez haut pour qu'il pût le recueillir, le mot qui réchauffe le cœur des joueurs malheureux : Speranza !

Sur le seuil de ce bagne, c'était un démenti touchant à la sentence dantesque :

« Laissez toute espérance, vous qui entrez!... » Les vaincus de l'Eglise s'engouffrèrent silencieusement sous la voûte surmontée de l'écusson papal, avec la tiare posant sur les clefs entrecroisées de saint Pierre. Les carabiniers rouvrirent alors le"^ chemin de la gare. Le train de Pise se fit longtemps prier avant de s'ébranler. De l'autre côté de Cività-Vecchia, bien loin, sur la grève, je vis une dernière fois la fiancée d'Antonio ; les pieds mouillés par l'écume, elle regardait toujours la mer méchante et son père, avec un geste violent,

292 MOINES ET iPAPES.

lui montrait, à l'extrême horizon, vers les bouches de Bonifacio, deux longs panaches de fumée noire qui serpentaient dans le ciel pâle et couraient d'une efifrayante rapidité vers les côtes pontificales.

Page 1