MOINES ET PAÏ>ES
Valentinois reçut le titre par bulle pontificale. C'est à ce moment qu'il eût dû s'arrêter : son œuvre avait des chances d'avenir. Il avait jeté, au centre de l'Italie, le lest d'un principat nouveau, soutenu par la France et par l'Eglise; il pouvait, à la mort d'Alexandre, demeurer comme tyran militaire de la péninsule et reprendre le rôle perdu par les Sforza. Ce duché, qui n'était point encore soudé au royaume ecclésiastique, ne compromettait point l'équilibre italien. Sur ses frontières du sud et de l'ouest, il était limité par Urbin, Camerino, Pérouse, la Toscane et l'Etat de Bologne. L'erreur de César fut de combler le fossé qui le séparait du domaine de l'Eglise, de déposséder les Montefeltri d'Urbin, les Baglioni de Pérouse, les Petrucci de Sienne, de menacer les Bentivogli de Bologne, d'inquiéter Florence par la prise de Piombino et les menées de son condottiere Vitellozzo, qui souleva les villes méridionales de la république florentine, Arezzo, Borgo San-Sepolcro et Gortona ; enfin, d'allumer la révolution à Pise, qui, pour échapper aux griffes de Florence, eût levé l'étendard de l'Antéchrist. Ces excès d'ambition parurent à l'Italie une menace d'autant pins grave qu'ils coïncidèrent presque tous avec la faute capitale d'Alexandre YI, la proscription de la dynastie d'Aragon en 1501, le partage des Deux-Siciles
entre Louis XII et Ferdinand le Catholique. Le pape crut faire merveille en attirant sur une proie commune la France et l'Espagne ; il ne s'aperçut pas qu'il consommait ainsi la ruine de l'Italie, qu'il se plaçait lui-même entre l'enclume et le marteau, soumettait toute sa politique à la fortune des envahisseurs, réduisait son fils à la condition de vassal suspect aux deux puissances, ses convoitises étant un danger pour l'une et l'autre. Les hommes d'État voyaient alors à quel point étaient redoutables les projets de César et de son père, mais ils comprenaient aussi que le remède était près du mal. A la fin d'octobre 1501, Machiavel, ambassadeur en France, disait au cardinal d'Amboise : « Les Français n'entendent rien à la politique, autrement ils ne laisseraient pas l'Eglise devenir si grande ». Le 25 juillet 1502, après les affaires d'Urbin et de Camerino, Giustinian était informé par le cardinal de Naples que le roi de France venait d'écrire au pape : « Vous n'avez pas le droit de vous rendre le maître de l'Italie in tempoj'alihus, pour le temporel ». Une autre fois l'orateur vénitien dénonce le plan des deux Borgia : « faire l'Italie d'un seul morceau ». Ils espéraient que Louis XII, s'il sortait vainqueur de son inévitable conflit avec l'Espagne, accepterait la suzeraineté traditionnelle de l'Eglise sur les Deux-Siciles. Pendant quelque temps, ils
sacrifièrent tout à l'alliance française. L'été et l'automne de 1501 se passèrent en laborieuses négociations pour le troisième mariage de Lucrèce avec Alphonse d'Esté, fils aîné du diic Hercule de Ferrare, ami et client de la France. Le duc, qui représentait la plus vieille dynastie italienne, répugnait à l'alliance de ces redoutables parvenus; le jeune prince n'envisageait pas sans quelque trouble la façon dont les Borgia avaient coutume de rompre les chaînes conjugales de Lucrèce.
Les deux pères discutèrent plusieurs mois sur le chiffre de la dot avec une âpreté d'usuriers. Le mariage se fit par la volonté souveraine de Louis XII; ce fut, pour LucrècCj le dernier.
Alphonse d'Esté ne vint point à Rome, où le sacrement fut donné par procuration. Cette union, le dernier service politique rendu par la jeune femme à sa famille, fut pour elle la délivrance. Le 6 janvier 1502, elle reçut la bénédiction suprême d'Alexandre VI et quitta Rome pour n'y rentrer jamais.
César avait accompagné, comme condottiere de Louis XII et gonfalonier de l'Eglise, l'armée française dans sa campagne de 1501 contre Frédéric d'Aragon. Il prit lui-même Capoue d'une façon digne de lui, par trahison. Un certain Fabrizio liii livra l'entrée de la ville. « Il fut le premier tué par les gens du duc, écrit Burchardj
et après lui environ 3 000 fantassins et 200 cavaliers furent massacrés, et, après ceux-ci, les bourgeois, les prêtres, les religieux des deux sexes, même dans les églises et les monastères ; les femmes et les jeunes filles furent, sans aucune pitié, la proie du vainqueur, » Selon Guicliardin, le Valentinois choisit, pour sa part de butin quarante des plus belles jeunes filles de Capoue. Les malheureuses se jetaient par désespoir ou par honte dans le Volturne. Mais ces gages de bonne amitié ne suffisaient point pour assurer le roi de France de la fidélité des Borgia. L'avidité et la fourberie du pape et de son fils devenaient chaque jour plus inquiétantes pOur leurs alliés. En septembre 1501, Alexandre confisquait les derniers fiefs des Colonna, des Savelli, des Gaëtani, attribuait à Rodrigo, fils de Lucrèce et de don Alphonse, Sermoneta, Ninfa, Norma, Albano, Nettuno, Ardea; à Giovanni Borgia, Vinfant romain, son propre fils ou celui de César, il donnait Nepi, Palestrina, Pagliano, l'abbaye de Subiaco et ses dix- huit châteaux. En juin 1502, César et le pape sollicitaient le duc d'Urbin et le seigneur de Camerino de leur prêter des troupes pour les garnisons des Romagnes ; les deux tyrans, une fois désarmés, particulièrement de leur artillerie. César envahissait leurs États, les chassait, et pillait tout, jusqu'à la bibliothèque
des Montefeltri. Guidobaldo d'Urbia s'enfuit à Mantoue par des sentiers de montagnes. Jules- César Varano, seigneur de Camerino, fut découvert au fond d'une citerne et étranglé. Le même sort attendait ses enfants, Annibale et Venanzio, qui périrent à la Cattolica, par les mains d'un neveu de don Micheletto. Les Borgia supprimaient, contre les vaincus, le droit des gens, et ils s'étonnaient naïvement qu'on leur répondît par de désagréables représailles. Louis XII garda quelques jours comme otage, au château de Milan, son cousin César de France. « Le pape, dit Giustinian, jure et anathématise le duc qui est allé à Milan à son insu. » Il ne comprenait pas qu'on eût à son égard une conduite équivoque^ lui qui, dans ses confidences bavardes aux ambassadeurs, étalait à tout propos sa théorie cynique de la trahison. « Jusqu'à présent, nous avons été Français, et nous continuerons à l'être, si la France envoie assez de troupes pour vaincre les Espagnols; mais si elle balance et veut que nous nous battions pour elle, nous aviserons à ne point perdre ce que nous avons acquis, et, si Dieu veut que les Espagnols soient les plus forts, nous ne devons point vouloir autrement que Dieu. » — « Ce pape, disait l'ambassadeur d'Espagne à Giustinian, me paie des meilleures paroles du monde, mais je suis certain que, s'il
voyait les Français devenir puissants, il me tournerait les épaules. » Tandis qu'Alexandre, en ses jours de grande détresse, suppliait Venise d'adopter son fils, César arrêtait, près de Sinigaglia, des marchands vénitiens et menaçait en leur présence la république de son inimitié.
Alexandre dut faire à l'ambassadeur des excuses au nom de son fils. « Je prie la Seigneurie de considérer sa grande jeunesse, et que ces paroles, s'il les a prononcées, ont été dites dans un moment de fureur. » Mais le pape, de son côté, faisait arrêter la femme de Bartolomeo d'Alviano, condottiere de Venise, avec ses deux jeunes neveux. Cette pauvre politique, si bien qualifiée par Giustinian, « qui ne tenait compte que du fait du jour », oubliant le fait de la veille, « et ne prévoyant pas le lendemain », minait sourdement l'œuvré audacieuse des Borgia Peu à peu, toutes les victimes de leurs attentats, l'Italie, l'étranger, qui ne voulait point de leur prépondérance et prétendait arrêter leurs convoitises, leurs propres créatures, eflfrayées par leur ingratitude, s'entendirent dans l'ombre, et les enlacèrent d'un réseau d'intrigues, de résistances obstinées et de conspirations. Les Colonna s'engageaient dans le parti espagnol, les Orsini se donnaient aux Bentivogli et à la France ; Louis XII fermait à César le chemin de Florence. Venise accueillait
tous les proscrits et mettait à Ravenne des troupes d'observation; les cardinaux sollicitaient à leur tour le protectorat de Venise pour les libertés de l'Église et de la péninsule. Le cardinal de Sienne, conversant avec Giustinian, reprenait le mot du cardinal de Médicis, le jour de l'élection de Borgia : « L'Italie est la proie du loup » ; et il ajoutait : « Voyez comme le pape, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, met le pied où il veut. Il est à présent d'accord avec les Espagnols (c'était en juin 1503), et il se montrera pour eux plus ouvertement, dès qu'ils auront repris Gaëte aux Français ; il voudra Sienne, il voudra Pise, il mettra à l'agonie l'Etat florentin, il ira aussi loin qu'il lui plaira. » Ce profond mouvement d'opinion se tournait, avec une puissance extraordinaire, contre les deux princes qui avaient si insolemment méprisé l'opinion. Ils avaient longtemps attaqué : en 1502 et 1503, ils sont réduits à se défendre h tâtons contre des ennemis invisibles.
A la fin de l'été de 1502, tous ceux qui haïssaient le plus les Borgia se réunirent à la Magione, près de Pérouse, afin de s'entendre! pour la perte de César. Les Orsini, Carlo, bâtard de Virginio,.Paolo, fils du cardinal Latino Orsini, le cardinal Gianbattista Orsini, Francesco Orsini, duc de Gravina, le condottiere Vitellozzo Viteill,
Oliverotto, tyran de Fermo, Gian Paolo Baglione de Pérouse, Petrucci de Sienne, Bentivoglio de Bologne, formèrent une alliance , réunirent 10 000 hommes et battirent à Fossombrone Ugo de Moncada, capitaine du Valentinois. Urbin et Camerino se soulevèrent et rappelèrent leurs seigneurs. Les conjurés se mirent en marche vers les Romagnes. Louis XII et Florence, qui refusa de concourir à la ruine de César, empêchèrent la catastrophe. C'est à ce moment que les Florentins envoyèrent Machiavel à Imola, afin de sonder les intentions du duc à leur égard. Le roi obtint une réconciliation apparente entre César, les condottières et les barons conjurés. Paolo Orsini, Vitellozzo, Oliverotto, reprirent leur service à l'armée • ducale. Guidobaldo d'Urbin sortit de nouveau de sa ville après une courte restauration. Le cardinal Orsini, invité par des lettres paternelles du pape, revint à Rome. Bentivoglio refusa de faire ce dangereux voyage. Les condottières ' prirent en décembre 1502 Sinigaglia à son seigneur, Francesco Maria Rovere, l'héritier présomptif d'Urbin, qui avait onze ans. Puis ils invitèrent le Valentinois à entrer solennellement dans cette nouvelle conquête. Le 31, César arrivait à Fano, après avoir ordonné à ses capitaines de loger leurs troupes dans la campagne, afin qu'il pût prendre les quartiers pour son armée
d'escorte. Ils obéirent, et attendirent presque seuls, à peine armés, le duc en dehors delà ville. Celui-ci les engagea à le suivre au palais de la ville, afin de conférer plus à l'aise. Oliverotto restait en arrière : César, d'un coup d'œil, lui dépêcha Micheletto, afin de le joindre à la compagnie. A peine fut-on entré dans les appartements, que les anciens conspirateurs de la Maolione se virent arrêter. Tout aussitôt, les soldats du Valentinois mettaient la ville à sac. La nuit venue, Oliverotto et Vitellozzo, assis dos à dos sur deux chaises, furent étranglés; Oliverotto pleurait et accusait son complice ; Vitellozzo suppliait qu'on lui fît parvenir, avant sa mort, l'absolution du Saint-Père. Petrucci avait pu s'échapper. Paolo Orsini et Gravina furent tués, le 18 janvier, à Castel-della-Pieve, par Micheletto. Le chevalier Orsini fut épargné et ne mourut assassiné que sous Jules II. Cependant, à Rome, la vengeance des Borgia suivait son cours avec une remarquable sûreté d'exécution. Le 3 janvier, le cardinal Gianbattista Orsini, à la nouvelle de la prise de Sinigaglia, s'était empressé d'accourir au Vatican pour féliciter le ^ape. En route, il rencontra le gouverneur de Rome, «qui feignit, dit Burchard, de l'accompagner comme par hasard. Arrivé au palais, le cardinal descendit de sa mule; tous les chevaux et mulets de son cortège furent emmenés
LES BORGIÀ. 249
à l'écurie dii pape; dans la chambre du Papagallo, le cardinal se vit entourer de gens armés, et il pâlit. » Il fut aussitôt conduit à la prison de Torre-di-Nona, et après lui, lé protonotaire Orsini, Jacomo de Santa-Croce, Antonio de Santa-Croce, archevêque de Florence, Bernardino, abbé d'Alviano, et Carlo Orsini. Jacomo, « qui a conduit le cardinal à la boucherie », écrit Giustinian, racheta le lendemain sa liberté. Le 4 janvier, le gouverneur déménageait, pour le pape et pour son propre compte, l'appartement du cardinal et celui de l'archevêque. « Ils ont tout pris, jusqu'à la paille des écuries », dit Giustinian. Le même jour, Alexandre fit part de l'événement à l'orateur vénitien. « Il me dit : « Le cardinal est « servi par ses propres domestiques. Nousne savons « ce qu'il adviendra. Si nous le trouvons en faute, « nous userons plutôt de clémence, comme c'est « notre office, que de cruauté. » Et, continue Giustinian, il parla ensuite de telle sorte qu'évidemment il veut le faire mourir; mais je crois, d'après ces paroles mêmes, qu'il attendra pour cela la venue du duc, afin de se décharger sur celui-ci de cette opération. Le duc fera d'abord mourir l'abbé d'Alviano, après lui avoir arraché une accusation contre le cardinal. » Le 5 janvier, l'ambassadeur écrit : « La mère du cardinal a été chassée de sa maison, avec ce qu'elle portait sur le corps,
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accompagnée de quelques jeunes servantes; les malheureuses errent dans Rome, où personne ne veut les recevoir, car tous ont peur. Le cardinal a été conduit au Saint- Ange; certainement, de l'avis de tous, il est destiné à mourir. On croit que la fête est déjà faite pour l'abbé d'Alviano. Le seigneur Giulio Orsini a pu s'enfuir, avec ce qu'il a pris en croupe de son cheval, dans les États de Gian-Giordano, emmenant sa femme, son fils et les jeunes enfants de Paolo Orsini. » Le jour même, « le cardinal se confessa et s'arrangea avec Dieu, car il attendait la mort d'une heure à l'autre ». Mais la mort fut lente à s'asseoir à son chevet.
A la fin de janvier, la mère du prisonnier fit tenir au pape, par l'intermédiaire de la maîtresse de son fils , qui se rendit au Vatican déguisée en page, 2 000 ducats et une perle précieuse qu'Alexandre réclamait. Il fut permis, à ce prix, aux deux femmes, de préparer les aliments du cardinal. Mais la faveur était bien tardive, selon Burchard, qui écrit,' avec un laconisme saisissant, biberat calicem-, il avait bu le calice. C'était le poison lent, le venenum atterminatum de la Renaissance. Le cardinal Orsini mourut le 22 février. Burchard fut chargé de veiller aux funérailles. Mais, écrit le prudent chapelain, « ne voulant pas en savoir plus qu'il ne fallait, je n'y
allai point et ne m'en occupai d'aucune façon' ». Le 24, Alexandre convoquait les médecins qui avaient assisté le moribond, et leur imposait de jurer que cette mort était la plus naturelle du monde, de déterminer la maladie et d'en signer le procès-verbal '.
Le pape avait expédié quelques jours auparavant à son fils un bref où il lui ordonnait d'agir sans miséricorde contre les Orsini, à l'égard desquels il jugeait le duc trop bienveillant, a II faut en finir sur-le-champ avec toute cette maison, prendre tous ceux que nous pourrons et n'épargner ni les femmes ni les petits enfants », et cela parce qu'ils étaient tous traîtres aux Borgia, à l'Eglise et au roi de France. Alexandre mentait, en traçant ces lignes, à sa propre conscience. Il se souciait fort peu des trahisons contre l'Église ou le roi chrétien ; il pouvait, en laissant aller les innocents, venger encore avec éclat la dynastie pontificale. Mais il craignait qu'un jour quelque rejeton de cette maison ne se levât contre ses fils. « Monsieur l'ambassadeur, disait-il à Giustinian, nous avons les mains rouges du sang des Orsini,
1. « Ego nolens plus sapere quam oporteret, non interfuî ncque alio modo me intromisi. » Diarium, t. III, p. 238.
2. Ozi el Pontefice ha fatto convocar i medici che hanno abuta la cura del cardinale Orsini, per iustificar la morte del ditto esser stata natural, e non per alcuna violenzia di veneno né altro. Giustinian, Dépêche 296.
le duc a coupé la tête à Paolo et aux autres que vous savez ; nous avons été si loin contre eux, qu'il faut nous assurer* de tous pour qu'ils ne nous fassent point de mal. » Et puis, tuer tout, femmes et enfants, c'était détruire jusqu'à la racine la plus riche famille des Etats de l'Eglise, prendre tous les fiefs, tous les palais, tout l'or des Orsini. A mesure qu'il vieillissait , une ejffroyable avarice grandissait en lui. Il ne songeait qu'à hériter, qu'à dépouiller les vivants et les morts. En mai 1503, il reçut 130 000 ducats des nouveaux cardinaux. Mais vendre des chapeaux rouges, des indulgences, des dispenses, des bénéfices, quêter pour la guerre contre le Grand- Turc, c'étaient de bien vieux moyens ; il imagina un tarif d'exactions sur les cardinaux, les prélats, tous les fonctionnaires de la curie et les instituts de charité. Chacun payait 10 pour 100 de son revenu, et Burchard nous a conservé ce curieux tableau. Le cardinal Ascanio Sforza, le plus riche, était taxé à 3 000 ducats par an, les sousdiacres de sa sacristie, l'un dans l'autre, à 4 ducats. Le cardinal Corner, « qui n'avait point de revenus », ne payait rien. « L'hôpital de Saint- Gérôme était marqué pour 2 ducats. L'addition, que Burchard a négligé de faire, donne 45 836 ducats. Chaque clerc était pareillement astreint à la dîme, chaque juif au vingtième de
son revenu . La luxure de l'or tourmentait Alexandre. Il finit par calculer la fortune mobilière et l'argent comptant de ses cardinaux; de temps en tenips, il en envoyait un dans l'autre monde et s'inscrivait comme héritier des biens meubles du défunt. Le 11 juillet 1502, Giustinian écrit : « Le cardinal de Modène est malade, avec peu d'espoir de guérison; on croit au poison ». Le 12 : « Le révérendissime cardinal de Modène va mieux; mais les médecins jugent la situation très grave. Si Dieu exauçait les prières de toute la ville, il ne se relèverait point, » Ferrari était, en effet, dataire et trésorier apostolique, et avait longuement pillé Rome. Le 19, il se trouvait au plus bas, et « la pleine lune devait l'emporter la nuit suivante, selon les médecins ». Sa Sainteté lui rendit visite ; « mais elle ne voulut pas se retirer avant d'ordonner qu'on fît inventaire de tout le mobilier du palais; elle se préoccupe fort du bien que lui apportera la mort du cardinal, qui a, dit-on, « une grosse somme d'argent comptant ». Le 20 juillet, il était mort, au « contentement de tous ». Son favori, Sébastien Pmzon, recevait une large part de ses bénéfices, in premiiim sanguinis. « Il est certain que le cardinal a été empoisonné, et que ce Sébastien a été son bourreau... Le pape l'a reçu au nombre de ses familiers... Le pontife a touché 14 000 ducats
E. GtBHnttT. — Moines et Papes. 17
trouvés chez le défunt. » Pinzon fut plus tard mis à mort par Léon X, pour ce crime, qu'il con<* fessa.
En avril 1503, ce fut le tour du cardinal Michiel, un Vénitien, neveu de Paul II. Il mourut en quelques heures, vers minuit. « On a la certitude, dit Giustinian, qu'il a été empoisonné. Dès qu'il eut la nouvelle, le pape envoya le gouverneur au palais du mort, et, avant le jour, tout était dévalisé. La mort de ce cardinal lui donne plus de 150000 ducats », argent comptant, argenterie, tapisseries, provision de blé, champs ensemencés, dont Alexandre attendait la moisson, chevaux de luxe, génisses et buffles, plus onze coffres du cardinal Colonna qu'il gardait dans son appartement. Le lendemain, « Notre Sei* gneur s'enferma, portes closes, pour compter l'argent ». Trois jours plus tard, il conduisait l'ambassadeur dans la chambre où étaient les ducats de Michiel, 23 632 seulement, et disait avec douleur : « Regardez, toute la ville prétend que nous avons touché 100 000 ducats de l'héritage du cardinal; nous n'avons trouvé que ceci ». Puis il supputa que le cardinal, étant très riche, dépensant peu, devait avoir des capitaux à Venise, et demanda que la Seigneurie fît arrêter son intendant Tommaso, qui était sur le point d'apporter les rentes de son maître, et renon-
cerait sans doute au voyage de Rome. Enfin, comme Michiel avait de grands pâturages dans son évêché de Porto, Alexandre se rendit dans cette ville, « non pour se divertir, mais pour s'emparer de ce qui appartenait au révérendissime cardinal, surtout des génisses et des buffles ». Il revint le 23 avril, « avec une bonne figure »; l'expédition avait été fructueuse. Les troupeaux de rÉminence défunte, qu'il venait de ramasser sous sa crosse pastorale, lui avaient peut-être rappelé d'une façon réjouissante la parole évàngélique : Pasce oves meas. Sous Jules II, le secrétaire de Michiel et son cuisinier furent poursuivis pour ce crime. Le premier avoua tout et dénonça en même temps Alexandre VI.
Le 2 août de la même année, seize jours avant Alexandre, le cardinal de Monreale, un Borgia, mourait presque subitement. « Le pape a fait bon visage à cette mort, bien que ce fût un sien neveu, car celui-ci passait pour avoir de l'argent et des bijoux en quantité, outre le mobilier de ;on palais qui était très bien ordonné. Tout compte fait, le pape touchera- 10000 ducats, outre le prix des bénéfices. » Giustinian ne put conférer le lendemain avec le pontife sur la vacance du patriarcat de Constantinople. « Notre Seigneur s'est excusé sur la peine qu'il ressentait de la mort du cardinal;
la peine était de compter l'argent et de manier ks joyaux. » Mais cette affaire fut excellente et finit par monter à plus de 100000 ducats. On dit tout haut que Monreale « a été expédié par le chemin qu'ont pris tous les autres, après qu'ils ont été bien engraissés ; on accuse particulièrement le duc ».
Le sacré collège vivait dans l'épouvante. Les cardinaux qui avaient eu, dit Giustinian, quelque mauvaise pensée secrète contre le pontife, songeaient à la fuite. Le cardinal de Médicis, ayant reçu un jour une caresse inaccoutumée d'Alexandre, se crut perdu, lui et son frère Pierre. En janvier 1503, l'arrestation de l'évêque de Cesena et du pronotaire Andréa de Spiritibus fit passer la terreur dans les rangs des prélats. Ceux-là étaient riches; leurs maisons furent vidées par les sbires pontificaux. « Toute la cour tremble, et surtout les prélats qui ont de l'argent, et les gentilshommes romains; les uns ont fui, les autres se cachent, personne ne se croit plus en sûreté. Chacun compte les péchés qu'il a commis et s'inquiète des fautes commises par ses parents. » Cinq mois plus tard, l'ambassadeur vénitien renouvelle le même avis, à propos de Jacomo Santa-Croce, qui, après avoir payé 10000 ducats pour avoir la vie sauve, fut pendu le lendemain; ses biens furent confisqués, sa
femme et son enfant proscrits. « Tous les Romains qui passent pour riches, tous ceux qui ont la faveur populaire ou appartiennent à un parti politique, sont dans une peur extrême et se croient à chaque minute le bourreau sur les épaules. » On avait maudit la Rome désordonnée d'Innocent VIII, terrifiée par les brigands; on retrouvait la Rome de Catilina et des triumvirs. Ces derniers temps du pontificat furent véritablement affreux. La recherche des suspects pénétrait jusque dans la plus humble population romaine. Un mot étourdi, surpris dans un carrefour, dans un coin de taverne, par les espions du Valentinois, était un arrêt de mort. Un masque qui avait trop d'esprit eut la main et la langue coupées ; la langue, clouée sur la main, fut exposée pour l'édification des âmes sensibles. Rome prenait un aspect funèbre. Le carnaval de 1503 se présenta d'une façon si lugubre que le pape convoqua sa noblesse au Vatican et l'engagea à se divertir, sans aucune préoccupation, « à faire la fête, pour tenir la ville en joie ». Mais lui-même commençait à avoir peur de son ombre ; il triplait la garnison du palais, du Saint- Ange et du Borgo, il rappelait dou Joffré avec ses troupes, il faisait entrer à Rome les bandes de César, il suspendait les jeux du carnaval, puis il les autorisait de nouveau, à la condition que les
Romains, dans leur belle humeur, ne porteraient point d'armes cachées sous leurs travestissements. « Jour et nuit, dit Giustinian, Rome, occupée par les soldats du duc, « semblait une caverne de brigands; on dépouillait les gens en pleine rue » ; la . nuit, on se massacrait entr^ Romains et Césariens. C'étaient ces atroces mercenaires du Valentinois qui venaient de brûler le territoire de Sienne. « A San-Quirico, dit Burchard, ils n'avaient trouvé que deux vieux et neuf vieilles femmes; ils les pendirent par un bras, les pieds dans un brasier,- afin qu'ils révélassent le lieu où leur argent était caché. Mais ils ne révélèrent rien et moururent dans ce supplice. » Les Borgia, sentant la haine monter autour d'eux, ne voyaient plus que des traîtres dans les serviteurs les plus éprouvés de leur politique. César avait fait pendre don Remiro, son lieutenant-général en Romagne, accusé d'avoir afifamé le pays en accaparant les grains. En mai 1503, le secrétaire pontifical Trozzo, ^l'agent de toutes les besognes louches, s'enfiiit tout à coup : on crut d'abord qu'il était parti pour une mission diplomatique; il se sauvait simplement par horreur pour le bourreau. Il fut repris en Corse et, dit Giustinian, « bien qu'il eût des brefs rassurants du pape et de bonnes lettres du duc, ils l'ont envoyé, lui aussi, faire pénitence de ses péchés
dans l'autre monde. Les uns disent qu'on l'a noyé, d'autres qu'on l'a étranglé ; mais il est certain qu'il est mort. » L'anibassadeur de Ferrare, Costabili, raconte qu'il fut étranglé par Micheletto, dans une tour du Transtévère, sous les yeux du Valentinois, caché en un lieu où l'on ne pouvait l'apercevoir. » L'orateur vénitien termine sa dépêche sur la fin de Trozzo par ces paroles : « Maintenant ils restent privés des hommes qui les servaient le mieux dans tous leurs crimes. Le duc n'a plus que Remolines et don Micheletto qui s'attendent à un malheur prochain. »
Mais la tragédie allait finir brusquement. Au moment où le pape, forcé de se décider h bref délai entre la France et l'Espagne, ne savait plus, dit Giustinian, « où reposer sa tête », et se voyait à la veille d'une guerre désastreuse, dont Venise profiterait pour envahir les Etats du duc, la mort vint le tirer d'embarras. Déjà, le 11 juillet, il s'était trouvé indisposé, peut-être par une indigestion; l'orateur vénitien le vit, couché sur un lit de repos, tout habillé, « avec un bon visage ». Le 14, le pape reçut Antonio dans la salle des
pontifes, assis, « un peu faible », mais toujours l'esprit alerte. Il semble alors s'être bien rétabli. Mais le 7 août, l'ambassadeur le trouve assez triste, « plus renfermé en lui-même que de coutume ». La fièvre ravageait Rome, et Alexandre se plaint du grand nombre des morts, qui lui fait peur : «. Nous prenons, dit-il, plus de précautions pour notre personne que dans le passé ». Le 11, il célébrait, « sans sa bonne humeur habituelle », l'anniversaire de son exaltation; « il était en suspens, et inquiet au fond de son âme ». Ce jour-là, comme il regardait, d'une fenêtre, passer un enterrement, il dit : « Ce mois-ci est fatal pour les gens obèses ». A ce moment, un hibou tomba à ses pieds ; il rentra épouvanté dans sa chambre, se répétant : « Mauvais présage! mauvais présage! » Le même jour, un vendredi, il dîne encore de bon appétit; on a retrouvé le menu de ce dernier repas : œufs, langoustes, citrouilles au poivre, confitures, prunes, une tourte enveloppée de feuilles d'or. Il est douteux qu'il ait arrosé d'eau de Trevi ce dîner dangereux pour la saison fiévreuse*. Quelques jours auparavant, il avait soupe tard, à la fraîcheur mortelle de la nuit,
1. Nous connaissons jusqu'aux épices préférées d'Alexandre : gingembre, cannelle, noix muscade, eafran, cumin, anis, moutarde, salaisons acres, saucisses au piment. Pour éteindre l'incendie, les vins de Grèce, de Sicile, d'Espagne.
avec César et plusieurs cardinaux, dans la vigne du cardinal Adrien. Le samedi 12, le mal se déclara violemment; il était pris de fièvre et de vomissements. Le duc se mettait au lit avec la fièvre, le cardinal Adrien et tous les autres convives ressentaient les mêmes symptômes inquiétants. Le 14, le pape fut saigné largement et l'état du duc empira. Le 15, Giustinian ne put obtenir de nouvelles sûres : ceux qui entraient au Vatican n'en sortaient plus ; le duc rappelait ses troupes à Rome; les familiers du palais feignaient une grande sécurité; « mais toutes ces précautions sont de mauvais augure ». Le 16, la situation n'avait point changé. Le 17, le pape prit médecine; son médecin, l'évêque de Vanosa, ne cachait point son inquiétude. Vers le soir, le palais « fut sens dessus dessous; chacun cherchait à sauver secrètement ce qui lui appartenait ». Les gouverneurs des petits Borgia, Giovanni et Rodrigo, expédiaient à Piombino les objets précieux de leurs pupilles. Le 18, de bonne heure, Alexandre se confessa et communia, au cours de la messe célébrée près de son lit ; il avait alors une étrange hallucination : il voyait un singe qui bondissait à travers sa chambre; un cardinal, pour le calmer, dit qu'il allait prendre la bête : « Laissez-le, laissez-le, dit le mourant, car c'est le diable ! » A l'heure de vêpres, il reçut l'extrême-onction;
puis, en présence d'un évêque, du dutaire et des palefreniers du palais, il expira. « Aussitôt, dit Burchard, le duc, qui était alité, envoya don Micheletto avec beaucoup de monde ; ceux-ci fermèrent toutes les portes de l'appartement pontifical, et l'un d'eux tira un poignard et menaça le cardinal Casanova de l'égorger et de le jeter par la fenêtre, s'il ne lui livrait les clés de l'argent du pape. Le cardinal, effrayé, donna les clés. Ils entrèrent tous dans le cabinet voisin de la chambre du pape, et prirent toute l'argenterie qu'ils trouvèrent, et deux coffres renfermant environ 100 000 ducats. Puis, vers le soir, on ouvrit les portes et on publia la mort du pape. Les valets s'emparèrent de ce qui restait dans la garde-robe et la chambre à coucher, et ne laissèrent rien de bon, à part les fauteuils, quelques coussins et des tapisseries clouées aux murs. Le duc ne vint jamais voir le pape pendant sa maladie ni après sa mort, et le pape, dans ses derniers jours, ne se souvint pas une seule fois ni de son fils ni de Mme Lucrèce. »
Les cardinaux ne vinrent point prier au chevet du pontife. Le scandale de l'ensevelissement de Sixte IV se renouvela. Burchard habilla Alexandre le mieux qu'il put ; il ne trouva pas d'anneau pastoral à lui mettre au doigt. La première nuit, le pape demeura allongé sur une table, entre deux
cierges, tout seul, et nemo cum eo. Quand il fut porté le lendemain à Saint-Pierre, accompagne seulement de quatre prélats, les suisses du palais livrèrent bataille au clergé de la basilique, qui se sauva dans la sacristie. Je ne puis traduire, d'après Burchard et les ambassadeurs, le spectacle affreux que donna tout à coup le cadavre, qui devint a couleur de drap très noir », Il fallut se hâter. Six portefaix et deux charpentiers, « tout en plaisantant et en riant autour du pape », le déposèrent dans un coffre « trop étroit et trop court ». On ôta la mitre pontificale, on jeta sur Alexandre un vieux tapis et, à coups de poing, donnés ça et là, les misérables ajustèrent le cadavre. « Il n'y avait, dit le chapelain, ni cierges, ni lumières, m prêtres, ni personne pour veiller sur le pape mort. » Le marquis de Mantoue écrivit sérieusement à Isabelle d'Esté, sa femme, qu'on avait vu sept diables entourer l'agonie d'Alexandre VI. On disait à Rome qu'un chien noir courait, sans s'arrêter, dans l'intérieur de Saint-Pierre. La conscience populaire créait une légende satanique sur la tombe d'Alexandre Borgia.
Le pape et son fils avaient-ils donc été empoisonnés? Les témoins immédiats de cette catastrophe n'ont point cru à l'empoisonnement. L'ambassadeur vénitien parle de .fièvre, et, d'après maître Scipion, l'un des médecins du pape, d'apo-
plexie. Burchard s'en tient à la terzana, la fièvre tierce. L'ambassadeur de Ferrare croit à un mouvement désordonné de la bile, colera citrina, et à l'effet du mauvais air de Rome autour du Vatican. Les cardinaux ne semblent pas avoir pensé davantage au poison. L'altération rapide du cadavre du pape, la maladie simultanée de César et des autres convives du cardinal Adrien, donnèrent la première idée d'un crime. Je trouve, à VAi'chwio de Rome, une note de notaire ainsi rédigée ; « Aujourd'hui... le pape Alexandre VI est mort empoisonné, ainsi que le démontrent l'aspect de sa face et les conjectures les plus probables ». Les écrivains postérieurs, ou ceux quf n'étaient point à Rome lors de l'événement, ont, pour la plupart, adopté cette opinion. Le récit de Guichardin est, sur ce point, très complet, mais avec une abondance de détails qui paraissent bien romanesques. Le vin empoisonné, envoyé d'avance à la vigne par le Valentinois, afin de tuer le cardinal son hôte, et confié à un échanson qui n'en soupçonne pas l'importance; le pape altéré, épuisé par la chaleur du jour, qui, à peine arrivé, demande à boire sur-le-champ ; la fiole fatale saisie par hasard et versée dans la coupe d'Alexandre et dans celle de son fils, ajoutons même de toute la compagnie; l'étourderie du duc, qui a bu ce vin comme de l'eau de roche; puis l'entrain
joyeux de Rome, qui accourt à Saint-Pierre, afin de se rassasier de la vue du tyran défiguré par une agonie hideuse, tous ces traits ne répondent pas assez à l'ensemble de faits précis recueillis par Giustinian et Burchard. On sent ici un arrangement dramatique, produit en partie par l'imagination impersonnelle des contemporains, accepté par l'historien florentin, et relevé encore par la colère répandue dans cette page fameuse. Mais le récit de Guichardin contient une erreur très grave, qui le rend suspect au plus haut degré. Selon lui, la fin du pape fut foudroyante; on le rapporta moribond de la vigne du cardinal au palais; le lendemain, 18 août, il était déjà dans sa chapelle mortuaire, à Saint-Pierre. L'écrivain orateur, afin de mieux prouver le caractère tragique de cette mort, a supprimé les sept jours de maladie, les accès de fièvre, les saignées, les médecines et les médecins qui figuraient d'une façon médiocre dans une tragédie; il a oublié que le souper d'Adrien précéda de quelques jours la première apparition du mal. Je crois que l'opinion de Guichardin, l'empoisonnement fortuit et en quelque sorte providentiel des Borgia, tués, dit un contemporain, « comme les scorpions, par leur propre venin », n'est pas digne de créance. Reste le crime prémédité et exécuté par leurs ennemis. Le Vénitien Sanuto, qui en raconte plus
long que son ambassadeur Giustinian, écrit que le cardinal Adrien lui-même avait acheté pour 10000 ducats la complicité du propre échanson d'Alexandre; cet homme prépara un sirop et le servit à son maître et au Valentinois, durant le souper du cardinal. Ici les vraisemblances sont plus fortes, mais ne défient point encore toute objection. Il était bien dangereux pour Adrien de se livrer à la discrétion d'un valet capable de toutes les infamies. Puis, l'intérêt de l'échanson était, comme celui du cardinal et de tous les ennemis de la famille Borgia, de tuer vite et sûrement le duc en même temps que le pape, plus vite même que le pape, et d'employer, pour mettre sa tête à l'abri, tous les raffinements de son alchimie. Quel que fût l'empoisonneur, il était forcé, tant le crime était dangereux, de le consommer tout entier, avec une implacable rapidité. Enfin, tous les convives, et l'amphitryon comme les autres, ayant été malades des suites du festin, ne doit-on pas supposer que l'assassin n'était point présent, qu'il avait ordonné cette fête, mais qu'il n'y parut point? La guérison du Valentinois, le temps même qu'Alexandre mit à mourir, sont un argument considérable contre l'hypothèse de l'empoisonnement, tandis que les symptômes consignés par Giustinian se rapportent bien à la terrible fièvre paludéenne. La
mararia romaine, la peste des marais Pontins, s'était glissée dans la vigne du cardinal comme un hôte inattendu, et avait touché la main du Vicaire de Dieu et de César de France*.
Cependant, le Valentinois accomplissait son coup de maître : il durait pendant vingt jours et faisait peur encore. Il était malade lui-même, mais il occupait toujours le Vatican avec ses cardinaux espagnols et ses gardes; il tenait le château Saint-Ange, d'où ses canons tirèrent un beau soir du côté de la Minerve, où le sacré collège se réunissait chaque jour pour tz'embler, sous l'invocation du Saint-Esprit. Jamais l'Eglise n'avait été dans un tel désarroi et ne se vit livrée à de pires intrigués. César et le souvenir efiPrayant de sa vie, les Espagnols avec les Colonna, les Français avec les Orsini, Julien de la Rovere et George d'Amboise, qui venaient de France comme candidats papables, selon le cœur de Louis XII; de tous côtés, l'usurpation, la conquête étrangère, la guerre civile ou le schisme menaçaient Rome. Les cardinaux fermèrent de barricades les abords du couvent où ils délibéraient sur le moyen d'attirer le lion hors de son
1. Giustinian ajoute, à la Dépêche 486, que « el principio di suo maie sie stato apoplessia, e di questo parère è questo medico, omo exccUcnle nell'arte soa ». Mais, dans cette vieille médecine, apoplexie et catarrhe sigiiiliuiunt tant de choses l L'oralear vénitien parle aussi du catarrhe pontifical.
antre. Mais le lian n'avait plus ni griffes ni dents ; il ne lui restait plus qu'un prestige d'opinion, dont personne, à Rome, n'apercevait alors la vanité; avec cette souplesse toute féline et la grâce qui, dix mois auparavant, avaient séduit Machiavel, il reprenait le rôle de grand comédien abandonné par Alexandre VI; il caressait en même temps les Espagnols et les Français, tout en tramant l'élection d'un pape espagnol. « Il trompe tout le monde, écrivait Giustinian, et continue l'astuce paternelle; il temporise pour voir à quel parti il peut s'attacher avec le plus de sécurité, et son art est si grand que chacun croit l'avoir avec soi ». L'orateur de Venise lui fut envoyé par les cardinaux pour l'exhorter à sortir du palais apostolique et de Rome. « Il me répondit avec courtoisie et respect beaucoup de bonnes paroles, disant que, depuis la mort de son père, aucun scandale ne s'était produit et ne se produirait à cause de sa personne, ni rien de contraire aux libertés de l'Eglise et du sacré collège, dont il était le fils respectueux et très obéissant, paroles dont on pourrait se contenter, si le cœur y répondait véritablement. A la demande de son prompt départ, il répondit que, le désirer, c'était vouloir sa mort, car il était trop malade pour sortir non seulement de Rome, mais de son lit, sans un danger mortel, comme
en témoignaient tous ses médecins ; quant à l'obliger à renvoyer ses troupes, c'était pareillement le faire mourir et le livrer à ses puissants ennemis; il promettait de s'en aller dé Rome, avec tout son monde, pour complaire au collège, dès qu'il le pourrait sans péril; puis il nous renvoya. » Il parlait ainsi, étendu, tout habillé, sur un lit de repos, « feignant d'être malade, dit Giustinian, plutôt qu'il ne l'était réellement ». Il avait, tout prévu, dit-il trois mois plus tard à Machiavel, pour l'éventualité de la mort du pape, tout, excepté cette brusque maladie qui l'empêcha, soit de rentrer, h la tête de son armée, en son duché de Romagne, soit même de tenter contre l'Etat pontifical un coup de main et de se proclamer tyran dans la maison de saint Pierre. Il vit l'écroulement de sa fortune, tout en gardant l'impassibilité altière des plus beaux jours de sa puissance, et, tandis que son père, frappé de quelque mésaventure, eût répandu ses doléances et sa fureur en face de toute la chrétienté. César parut accepter sa destinée avec le fatalisme tranquille des hommes de son siècle ; il ne prit personne pour confident de sa rage et de son deuil, et s'échappa de Rome à la dérobée, presque seul. H marchait au-devant d'une ineffable misère, la trahison de ses capitaines et la perte de son royaume italien, la
E. Gebhart. — "Moines et Papes. 18
trahison de Pie III, le parjure de Jules II, qui lui dut la tiare, l'exil, et, sur les grands chemins de l'Espagne, la course obscure d'un aventurier. César, livré par le pape Rovere à Gonzalve de Cordoue, jeté dans une tour du royaume de Valence, s'évadant et fuyant vers son beau-frère le roi de Navarre, abandonné et maudit par le monde entier, traqué comme un fauve, César, simple condottiere d'un petit prince montagnard, tombait daiis une embuscade sans gloire, un soir d'hiver, sous les murs de Viana. La noblesse douloureuse de cette mort fut la dernière faveur que la fortune accorda au Valentinois. Et, comme la conscience du duc avait toujours été en paix, on peut croire que, au fond du ravin où il expira, baigné dans son sang et le visage tourné vers les étoiles, les fantômes de. ses victimes n'ont point troublé la sérénité de son agonie.
Dans la première des quatre dépêches qu'il expédia le 18 août à la Seigneurie de Venise, quelques heures avant la mort d'Alexandre, Giustinian écrivait : « Tout le monde est en suspens; tous désirent que cette maladie soit la
fin des tribulations de la chrétienté ». Il y a quelque excès dans ces paroles. L'orateur vénitien n'était point placé, pour juger les Borgia, à la perspective plus juste que sait trouver la postérité. Le champ de sa vision était rempli par les personnages qu'il voyait de trop près; ils lui paraissaient trap grands, et le diplomate n'apercevait plus toute la suite de faits et d'hommes qui avaient préparé ce pontificat, toutes les causes historiques dont l'œuvre des Borgia a été l'achèvement. Ce n'est point à la chrétienté, mais à l'Italie qu'ils ont fait le plus de mal. L'Occident avait perdu depuis longtemps la notion du Pasteur universel, que la société catholique retrouva plus tard, après la Réforme, surtout après le concile de Trente, avec une grande netteté. Que les Borgia fussent en dehors du christianisme, que le tabernacle de leur Eglise fût vide, que l'évêque romain fût marqué du signe de l'apostasie, comme l'avait cru Savonarole, la conscience religieuse de la Renaissance acceptait cet accident sans trouble profond. Luther et ses disciples, les humanistes allemands, les écrivains calvinistes français, ont été les premiers à accuser la papauté de trahison envers Dieu et la chrétienté ; les catholiques, les indépendants, tels qu'Erasme et Rabelais, et l'ensemble des écrivains italiens, Machiavel comme Cellini, n'ont
point cru que l'indignité des pasteurs ait été si funeste au troupeau, et que la perversité des maîtres de l'Eglise ait fait perdre Dieu aux âmes individuelles. Les hommes de ce temps souffraient d'ailleurs assez peu du spectacle d'une immoralité dont la tyrannie italienne avait produit les plus beaux exemplaires, et qui, d'Italie, a gagné par contagion la France du xvi« siècle. Le sentiment de la loi, le respect du droit d'autrui, la discipline personnelle, n'avaient point été conciliables avec la cupidité, l'égoïsme et l'orgueil sans bornes qui furent parmi les forces vitales de cette civilisation. Les Borgia n'ont témoigné, par la licence de leur vie, comme par la cruauté de leur gouvernement, d'aucun esprit d'invention. C'est dans le domaine de la politique que le jugement de l'histoire doit les rechercher et les atteindre. Ce n'est point par leur fourberie constante, leur impudeur et leur dureté de cœur qu'ils ont nui le plus à la péninsule, mais par la façon particulière dont ils ont compris le rôle du Saint-Siège en une certaine heure très critique de l'histoire italienne. Ils ont voulu que leur maison fût la maîtresse de l'Italie, non par son ascendant sur les principats rivaux, mais par la destruction des tyrannies, grandes ou petites. Ils avaient hérité, sans doute, de traditions mauvaises; le mouvement d'extension territoriale et de népo-
tisme insolent, commencé par Sixte IV, ralenti sous Innocent Vlll, avait abouti aux Borgia. Ils n'auraient pu l'arrêter net sans compromettre la situation de la royauté ecclésiastique en Italie, et se condamner eux-mêmes au rôle effacé d'un principat inerte dans le tourbillon du combat pour la vie que se livraient les tyrans du haut en bas de la péninsule. Mais ils pouvaient modérer et régler ce mouvement en limitant leurs propres ambitions. Leur crime est d'être allés si loin qu'ils ont dû, pour assurer leurs convoitises, appeler l'étranger.
Cet attentat contre les libertés nationales de l'Italie n'était point nouveau. Les papes du moyen âge avaient appelé les empereurs, puis Charles d'Anjou, puis Charles de Valois ; Ludovic le More avait attiré Charles VIII sur la péninsule. Mais il s'agissait alors, soit de ramener un maître dans les Deux-Siciles, habituées et résignées au jougétranger depuis la fin de l'empire romain, soit de rétablir l'ordre dans la féodalité italienne, soit de pacifier une province, la Toscane, par exemple. Le nord italien, la Lombardie, la frontière des Alpes, avaient toujours été considérés par le Saint-Siège et le reste de l'Itàîie comme une région réservée, dont l'autonomie importait à la péninsule entière ; pour l'arracher aux empereurs, le Saint-Siège avait provoqué, au temps des Com-
niunes , un véritable soulèvement national.
Alexandre VI méconnut cet intérêt séculaire et abandonna le Milanais à Louis XII. Non content d'établir l'étranger au nord, il livra le midi à deux nations étrangères. Il fallut quatre siècles et demi et l'intervention généreuse de la France pour effacer les derniers effets de cette criminelle politique.
On peut objecter que cette évolution historique de la péninsule était inévitable, et que l'Italie, épuisée par la guerre civile de ses tyrans, semblait condamnée à la servitude. Mais je ne vois point ce que les Borgia gagneraient à être considérés seulement comme la cause occasionnelle à là fois et fatale de ce grand, désastre. Après tout, un prince, un homme d'État, n'agit jamais, en bien ou en mal, qu'à l'aide de forces préexistantes, et c'est la situation générale de son pays et de ses voisins qui le porte à choisir le rôle utile ou néfaste auquel il dévoue sa vie. Là responsabilité historique doit se mesurer au degré de conscience et de volonté libre des hommes qui ont précipité les événements ; pour les despotes, que l'égoïsme domine et qui ne peuvent s'excuser sur l'aveugle violence de l'opinion ou de la passion publique, cette responsabilité est absolue. Mais ceci n'empêche point les moralistes de noter des différences dans la perversité des hommes
qui ont produit en commun une œuvre mauvaise et ont été assez puissants dans le mal pour troubler toute une civilisation. Il est clair que ces deux Borgia étaient inégaux en scélératesse.
L'immoralité politique du père a été décuplée par l'ambition féroce du fils. Le pape fut, après 1497, l'instrument docile du Valentinois. Le duc était le virtuose principal ; le pape, possédé par l'épouvante de ce fils, qui ne reculait devant aucune horreur, l'a suivi pas à pas, jusqu'à son dernier jour, dans tous les détours de sa voie sanglante. Il est digne de quelque pitié. Il n'a pas goûté, grâce à César, toute la joie qu'il s'était promise du pontificat; il a perdu, dans l'âpre labeur auquel son fils l'avait asservi, sa gaîté naturelle et un vague instinct de grandeur d'âme que manifestaient encore, dans les premières années de son règne, quelques paroles vraiment nobles. Le Valentinois fut le démon de la famille. Il doit porter la plus lourde part de la gloire maudite des Borgia.