‹ Moines et sibylles dans l'antiquité judéo-grecqueChapitre 11 sur 43 · DIFFÉRENCES ENTRE LE MONACHISME JUIF ET LE CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

DIFFÉRENCES ENTRE LE MONACHISME JUIF ET LE CHRISTIANISME

De ces analogies constatées avec certitude entre le monachisme juif et le christianisme primitif, s'ensuitil qu'on puisse conclure que la plus ancienne de ces institutions enlève à l'autre son originalité? TNTous ne le pensons pas. Les différences entre elles sont nombreuses et profondes. Il nous suffira d'en indiquer quelques-unes.

L'Essénien appartient à une secte, imbue encore, malgré la beauté de sa morale, de certains préjugés qui la condamnent à rester secte : elle impose à ses adeptes l'obligation sacramentelle de tenir secrets son enseignement et ses dogmes. Le chrétien ouvre à tous les portes du temple ; il sème à pleines mains et partout les trésors de la Bonne nouvelle. L'horizon de PEssénien et du Thérapeute ne dépasse point l'enceinte du couvent. Leur vertu est étroite, leur dévouement n'est pas sans fanatisme et sans exclusion. La foi du chrétien embrasse l'humanité, plane à des hauteurs infinies et le fait citoyen du monde. En fondant le royaume de Dieu, Jésus y convie d'abord les hum-

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bles, ceux qui souffrent et plient sous le fardeau de la vie; il fonde une société au sein de laquelle les distinctions de caste et de race sont supprimées, où l'amour est proclamé un devoir, devient une récompense et constitue la sanction de la loi.

Le christianisme, à son aurore, garde bien quelques traits du monachisme juif; c'est une sorte de couvent essénien, l'Église de Jérusalem, qui lui sert de berceau. Mais bientôt, cédant à l'expansion irrésistible des forces vives qu'il porte en lui, il monte et déborde; il renverse tous les obstacles et remplit le monde.

L'Essénien et le Thérapeute se perdent dans les ar^ guties d'un commentaire subtil, et cherchent, comme les Kabbalistes, dans des expédients souvent puérils, une issue pour échapper aux étreintes d'un texte inflexible; le Chrétien s'émancipe de la lettre qui tue et s'élance sur les ailes de l'esprit qui vivifie. Il révère la doctrine, mais il la subordonne à une tendance plus haute : il lui faut avant tout des œuvres. Sans briser tout à fait avec la tradition, il en rejette les entraves, et proclame toutes les figures résumées et accomplies en Jésus-Christ. 11 s'affranchit donc des pratiques devenues vaines et des formalités bizarres du vieux mosaïsme, que l'Essénien subit en grande partie; il n'introduit pas tant de rigueur dans l'observance du sabbat ; il n'éprouve pas cette horreur pour les viandes réputées immondes; il n'a pas cette manie d'ablutions, celte fureur de disputes théologiques. Le Chrétien sort enfin de l'isolement qui, au sein des sociétés antiques, rendait le Juif odieux et suspect.

L'Essénisme est une œuvre collective, une création anonyme. Au contraire, dans la personne de Jésus se concentrent toutes les grandes inspirations qui assurent au christianisme la conquête du genre humain. Dans le cloître du lac Maria, dans les couvents de Palestine, il règne une préoccupation d'égalité qui absorbe l'individu et nivelle tout. La première parole du Christ : « Je suis le maître et le seul maître, » n'est pas d'un Essénien; elle répugne à l'esprit de la secte.

C'est dans l'amour enthousiaste qui unit les disciples de Jésus à leur maître qu'il faut chercher la grandeur morale du Chrétien et le secret de ses hautes destinées ; cet amour identifie au maître le plus humble de ses fidèles ; il supprime l'espace et brave la durée. Rien de pareil chez l'Essénien et chez le Thérapeute : nous y voyons une tradition lentement, minutieusement formée, transmise avec scrupule et roideur. L'attachement à la loi est peut-être plus opiniâtre qu'éclairé; l'égalité est inférieure et dure; la vertu devient presque une question de temps; la science n'est pas sans vanité et l'humilité sans orgueil.

Le banquet sacré, qui constitue entre l'Essénisme et le christianisme l'analogie la plus saisissante, nous révèle avec éclat l'esprit original de la religion nouvelle. C'est le festin du maître (cœnadominica), auquel président une effusion touchante et une intime union. Dans ce festin s'accomplit le plus grand miracle de l'amour divin. Le Maître est là : sa chair se change en une nourriture mystique; son sang est contenu dans la coupe qui circule parmi les frères et leur verse la vie et l'amour.

Tout ce que Jésus touche, il le transforme, le purifie, l'idéalise, en le pénétrant des effluves de son ardente charité. La pauvreté, la piété, l'humilité de FEssônien, jusque-là vertus de sectaires, deviennent, en passant par lui, des vertus humaines. Le banquet sacré ne se borne plus à être le symbole de la fraternité humaine, un acte de reconnaissance envers Dieu, c'est la fusion des cœurs opérée par le rayonnement tout-puissant de l'amour du Maître.

Il serait superflu d'étendre ce parallèle aux derniers détails. Il est donc incontestable qu'il existe entre le monachisme juif et le christianisme primitif un courant commun d'idées, de doctrines, de pratiques et de riies. Il est incontestable qu'il existe entre eux un lien de parenté ou même, au point de vue chronologique, une sorte de filiation. Il est non moins incontestable qu'il y a des différences essentielles dans les tendances et dans l'esprit des deux institutions. Le monachisme juif s'est reproduit, sous une forme à peine altérée, au sein de l'institution chrétienne; mais ce n'est là qu'un côté du christianisme. Le judaïsme et le bouddhisme ont eu leurs couvents comme nous. La vie monastique n'est donc pas caractéristique de l'institution chrétienne. C'est une forme qui s'accommode de circonstances diverses; c'est un vêlement, rien de plus.

Le monachisme remonte à une très-haute antiquité, puisque nous le trouvons organisé en Egypte, autour des plus anciens sanctuaires connus, dans l'Inde et dans la Palestine, longtemps avant noire ère. Les peuples aryens, chamitiques et sémitiques l'ayant pratiqué dans des conditions si diverses, de temps, de

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races et de lieux, on peut voir en lui une des manifestations principales et constantes du sentiment religieux dans l'histoire. Cette manifestation, il est aisé de le prévoir, a été subordonnée aux circonstances générales dans lesquelles elle s'est produite : l'ascète égyptien, l'ascète hindou, l'ascète israélite, l'ascète chrétien, sous des traits communs, ont gardé chacun leur physionomie propre et l'esprit de leur religion.

De ce que le monachisme, avant d'être une institution chrétienne, a existé sous toutes les latitudes et chez tous les peuples, il serait puéril de conclure que le christianisme est une copie. Cela prouve simplement que le christianisme a offert à l'idée religieuse la plus libre et la plus vaste expansion, qu'il n'a rien laissé de ce qui était noble et grand en dehors de son action.

En voici une autre preuve.

Il existe des analogies nombreuses et profondes entre les dogmes chrétiens et la philosophie de l'école juive d'Alexandrie. Les premiers Pères ont trouvé dans les livres de Philon, sur Dieu, le Verbe, le libre arbitre, la grâce, la réversibilité des mérites, des données conformes à leurs doctrines et qu'ils se sont appropriées. Ils y ont trouvé une œuvre immense, relative à l'exégèse biblique, et ils n'ont pas hésité à profiter pour la science chrétienne de ce travail magnifique, fruit d'efforts séculaires qui avaient allié les plus hautes conceptions spéculatives des Grecs à la morale et à la théodicée des Livres saints. Fidèles en ceci, comme dans tout le reste, à l'esprit large et libéral de la rénovation chrétienne, les Pères ont re-

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cueilli avec soin les conquêtes de l'esprit humain, et la moisson de la sagesse des temps écoulés. Loin de faire fable rase, ils ont employé avec un sage discernement, pour édifier la philosophie chrétienne, les éléments lentement et laborieusement amassés avant eux. C'est pourquoi, au point de vue de l'histoire de la philosophie et à considérer les choses sous le rapport exclusivement humain, on peut affirmer que le christianisme a été le résultat du soulèvement le plus grandiose, le plus unanime et le plus persévérant de l'humanité vers Dieu.

Ceux qui entassent pages sur pages pour démontrer que le christianisme a des racines partout, que les livres helléniques, aussi bien que les Vêdas et le Zend-Avcsla, ont ouvert sa voie et proclamé plusieurs des vérités qu'il enseigne, ceux-là ne s'aperçoivent pas qu'ils grandissent l'institution au lieu de la rapetisser. Ils rendent évidente cette vérité que le plan providentiel, depuis l'origine du monde, fait converger les efforts de l'humanité vers la grande rêvélation dont la Palesline devait être le théâtre et la race d'Abraham l'instrument merveilleusement prépare. M. Ha vet1 ne se trompe pas quand il découvre dans l'hellénisme un élément dont les tendances vont droit au christianisme. Le phénomène n'est point particulier à la Grèce. M. Ilavet le retrouvera en Égypte, à Alexandrie, en Perse, dans l'Inde. Il n'en saurait êlre autrement, puisque le christianisme est la formule la plus élevée du sentiment religieux

Le Christianisme et ses origines, 2 vol. in-8°. Paris, 1872.

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dans l'humanité, formule qui, en embrassant tout, a tout transformé, tout agrandi.

Aux yeux de l'historien philosophe, l'originalité du christianisme ne consiste pas en ceci qu'il ne ressemble à rien de ce qui l'a précédé, qu'il n'a rien tiré des milieux humains ; elle réside dans ce fait qu'il a épuré, coordonné, synthétisé le résultat de tous les progrès antérieurs. Pour le philosophe, sa divinité, ce qu'on peut appeler son grand miracle, tient à ce qu'il a vivifié des éléments épais, condamnés à rester, sans lui, matière inerte ou inféconde. Sans lui, le judaïsme, en dépit de son ardeur de prosélytisme, demeurait la religion d'un petit nombre d'hommes, haïs et persécutés; les sublimes pages de Platon étaient vouées à l'admiration exclusive des délicats et des lettrés; les théories de Philon sur le Verbe ne descendaient pas des hauteurs de la cosmogonie et de la métaphysique ; l'exégèse biblique restait un jeu d'esprit destiné à élargir, par un artifice, un texte trop étroit; la doctrine et les rites des anachorètes de Judée et des ascètes alexandrins ne sortaient pas de l'enceinte du monastère et s'éteignaient stérilement dans le rigorisme d'une secte fermée.

Zoroastre et Bouddha, Pythagore, Socrate et Platon, Moïse et Philon, grands noms qui symbolisent des siècles et des peuples, des philosophies et des religions, sont donc, à divers titres, des précurseuis de Jésus. lis marchent tous vers lui; ils l'annoncent. S'ils ne le pressentent point tous également, ils le supposent tous. Ils labourent profondément le sol qui doit, pour produire, recevoir la rosée céleste dont

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parle l'Écriture. Ils font le christianisme possible dans la mesure des forces et des moyens humains. Puis Dieu intervient, comme toujours; il anime l'œuvre terrestre et lui souffle une haleine de vie. Jésus naît ; son enseignement, sa vie et sa mort, en dirigeant des aspirations vagues, en remplissant toute attente, en reculant les horizons et agrandissant les perspectives, en vulgarisant la charité et l'amour, changent le possible en réel. Le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous.

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