LES RITES DU MON ACHISME JUIF ET DES ÉGLISES PRIMITIVES
M. Émile Burnouf a eu raison d'appeler l'attention des critiques et des archéologues sur l'étude des files chrétiens. Ils trouveront là un filon peu exploité, et d'une extrême richesse. Les remarques suivantes mettront ce point de vue en lumière.
L'excommunication, dont Ananias et Saphire furent, dans l'Église de Jérusalem, les premières victimes, était pratiquée chez les Esséniens. Ils exerçaient entre eux la justice et se constituaient en tribunaux. 11 fallait toutefois que le nombre des juges fût au moins de cent, pour que la sentence devint exécutoire1. Au début, les Eglises eurent une juridiction intérieure analogue. Saint Paul, dans ses Épilres, recommande de ne point porter les querelles entre fidèles devant les païens2. Plus tard, l'assemblée générale des chrétiens , ne pouvant connaître de toutes les causes, délégua ses pouvoirs, soit à un tribunal qui prit le nom de tribunal de lapénitence ou tribunal du repentir,
1 Josèphe; Guer. Jud.} 1. II.
2 Épi t. aux Ccrinth.
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soit à un surveillant (éTrfoxoTuoc), soit à un ancien (icps<j6ûrepo$) , qui prenait alors le titre de confesseur, parce qu'il était d'usage qu'on dénonçât publiquement les fautes. « Ceux des Esséniens, dit Josèphe, qui commettent des fautes graves sont chassés de la secte. Le plus souvent, une mort affreuse attend les malheureux. Leurs engagements et leurs rites les astreignent, en effet, à refuser la nourriture qu'une main étrangère et secourable leur offre. Ils sont réduits à vivre de racines, et meurent ainsi de faim et de langueur. Il arrive parfois que les Esséniens euxmêmes les prennent en pitié, et les reçoivent en grâce au moment où ils vont rendre le dernier soupir1. »
A mesure- que l'Église grandit, le prosélytisme eut des allures plus graves, le noviciat fut entouré de formalités et de difficultés plus nombreuses. Les délais s'allongèrent ; l'initiation s'accompagna d'un cérémonial plus compliqué. Le but était d'éprouver aussi bien que d'instruire le néophyte; on voulait en même temps rehausser par les pompes l'éclat du culte et de l'institution. Dans les commencements, le noviciat fut moins rigoureux et moins long chez les chrétiens que chez les Esséniens, bien qu'il eût de part et d'autre des airs de parenté. Celui qui désire entrer dans un couvent essénien doit passer dehors une année entière et suivre le même genre de vie que les cénobites ; on lui remet en attendant la petite hache et la ceinture qui constituent les insignes du mona-
1 Josèphe; Guer. Jud.} 1. II.
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chisme juif. Lorsque le postulant a donné, pendant cet intervalle, des preuves certaines de continence, on l'admet graduellement à l'initiation; il participe à des ablutions de plus en plus saintes, mais pas encore à la table1. De même, dans les premiers siècles de l'Église, les catéchumènes (séparés du monde) assistaient aux préliminaires de l'agape, aux pieuses lectures, aux commentaires de la loi, aux prières qui précédaient la cène ; mais, le moment venu de s'asseoir à la table sainte, ils sortaient du cénacle. Au début de leur noviciat, ils se tenaient humblement à l'entrée du temple, vêtus de robes blanches (candidatï), comme chez les Esséniens2. Chez ceux-ci cependant, après l'année écoulée, l'épreuve se prolongeait pendant deux ans encore : « C'est seulement lorsque le candidat avait montré à tous sa patience, quand ou avait acquis la preuve certaine de sa force d'âme, qu'on le jugeait digne d'entrer définitivement dans la confrérie et de s'asseoir à la table5. »
Avant de participer au repas mystique, l'Essénien s'engage par des promesses terribles « à servir pieusement Dieu, à pratiquer la justice envers les hommes; à ne léser personne volontairement ou par contrainte; à détester les hommes injustes et à secourir les hommes justes ; à garder sa foi envers tous, principalement envers ceux qui commandent. Le néophyte promet encore, s'il vient à acquérir le pouvoir, d'en user sans orgueil et sans faste, de ne point se distin-
1 Josèphe; Guer. Jud., \. II.
* Ibid.
> Ibid.
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guer de ses sujets par ses vêtements et par son luxe ; d'aimer toujours la vérité; de ne point laisser les menteurs impunis; de garder ses mains pures du vol; de ne point se souiller par un gain frauduleux ; de n'avoir point de secret pour ceux de la secte ; de ne rien révéler à ceux du dehors de dommageable, même s'il y a péril de la vie. 11 promet en outre de ne point découvrir renseignement qu'il reçoit, et de conserver les livres delà confrérie avec autant de respect que les noms des anges1. » Le néophyte chréfien « s'engageait aussi par serment à ne commettre ni vol, ni larcin, ni adultère, à tenir sa parole, à ne pas renier le dépôt qu'on lui réclamerait2. » Cette formule, conservée par Pline le jeune, offre un résumé fidèle de la formule essénienne. L'absence de ce qui concerne le pur sentiment religieux s'explique aisément chez un Romain, uniquement préoccupé de la question de droit, et qui cherche à la résoudre. Pline n'a relevé dans cet engagement que les points qui touchent à la loi civile et la sanctionnent.
Les cérémonies du christianisme primitif, telles que nous les montrent les Acles, les Épitres et les autres documents de Page apostolique, furent d'une grande simplicité. Conformément au rite essénien, le banquet sacré, qu'on célébrait d'abord le jour du sabbat, était à lui seul tout le fond de ce culte austère. Le dimanche fut ensuite substitué au samedi,
1 {osèphe; Guei\ Jud., 1. II.
2 Sequfl sacramento obstringere ne flirta, ne latrocinia, ne adulteria conimitterenf, ne fidem fallcrent, ne depositum appcllati abnegarent. (Epist. xcvir.)
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aulont en mémoire de la résurrection que pour se séparer nettement du judaïsme. Mais il est curieux de remarquer que l'usage de fêter le samedi se maintint plus longtemps dans l'Egypte chrétienne, plus imprégnée de monachisme juif que les autres parties de l'empire.
En lisant, dans la lettre de Pline à Trajan, les aveux recueillis de la bouche des chrétiens de Bithynie, on croirait qu'il s'agit d'Esséniens persécutés. « Ils avaient coutume de se réunir avant l'aurore pour chanter un hymne à Christ, comme à un Dieu..., puis de se séparer et de se réunir de nouveau pour manger. Le repas était commun, mais il ne s'y passait rien de blâmable. » Les Esséniens et les Thérapeutes priaient aussi avant le lever du soleil1; après cette prière, les moines d'Hébron se séparaient pour aller à l'ouvrage, puis se réunissaient, vers le milieu du jour, pour la célébration du repas. Les Thérapeutes, et peut-être aussi les Esséniens, priaient tournés vers l'orient, les mains étendues. « Cela s'observait, dit le P. de Montfaucon, chez les anciens chrétiens, nonseulement quant à la posture et à la situation, mais aussi quanta la forme delà prière, que nous trouvons à peu près la même dans les Constitutions apostoliques et dans les plus anciennes hymnes du Bréviaire2. » En effet, Clément d'Alexandrie, Tertullien, Origène et Eusèbe attestent que les premiers chrétiens priaient Dieu, les mains étendues (expansis manibus) vers l'Orient. « Ils demandaient, suivant le
1 Phi] on ; Vie contemplât. Josèphe; Guer. Jud., 1. Iî.
2 Traducf. de la Vie contemplai.
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texte des Constitutions apostoliques, un esprit vigilant, une science sans erreur, et que le Saint-Esprit descendît sur eux pour leur donner possession et connaissance de la vérité. » — « Le matin venu, dit Philon en parlant des Thérapeutes, leurs regards et tout leur corps se tournent vers l'orient, pour épier les premiers rayons du soleil levant. Quand ils les ont aperçus, ils étendent les mains au ciel, demandent un jour heureux, la connaissance de la vérité et la lucidité de l'intelligence. »
Les temples chrétiens sont construits de façon que le prêtre, étant à l'autel, soit, ainsi que toute l'assistance, tourné vers l'orient. Saint Basile met l'usage de prier vers l'orient au nombre des traditions qui ne se trouvent point dans l'Écriture et n'en sont pas moins inviolables, parce qu'elles sont venues des apôtres. Cette pratique spéciale, souvent mentionnée par les Grecs, distinguait les chrétiens des juifs, auxquels il était défendu de se tourner vers l'orient pour prier, « sans doute, dit Montfaucon, à cause du penchant que cette nation avait au culte des faux dieux et particulièrement du soleil et des astres » C'est une chose, à notre avis, très-digne d'être notée et retenue qu'un rite contraire à la religion juive, et anathématisé par les prophètes, se retrouve à la fois chez les moines juifs et chez les chrétiens.
La coutume des Esséniens de se revêtir d'habits blancs pour célébrer le banquet fut peut-être suivie des premiers chrétiens; elle l'est du moins encore
1 Traduct. de la Vie contemplât.
LE MONACHISMG JUIF. ïl
par le clergé d'Occident dons le cérémonial de la messe.
Les ablutions qui précédaient le repas essénien devaient figurer aussi dans les préliminaires de l'agape : il en reste un souvenir dans l'aspersion, et une trace plus évidente dans le lavement des mains auquel le prêtre procède après l'offertoire. L'offertoire lui-même représente la prière que le président du repas, chez les Thérapeutes et les Esséniens, prononçait à haute voix avant qu'on touchât les aliments. Les actions de grâces de la post-communion rappellent le remercîment à Dieu qui terminait le festin mystique des moines juifs.
Dans les préliminaires de l'agape, on lisait un passage de l'Écriture, que le plus âgé ou le plus instruit commentait, et qui fut, au deuxième siècle, remplacé par le texte des quatre relations canoniques, connues sous le nom d'Évangiles. Le repas des Thérapeutes est précédé d'ablutions et de prières; il est accompagné d'une lecture ou d'un commentaire des livres saints. « Le calme profond qui entoure d'une religieuse horreur l'édifice où les Esséniens célèbrent leur repas1, le silence, si plein de respect, qu'on craindrait de le troubler en respirant trop fort, qui préside au banquet des Thérapeutes2, » se retrouvent dans la célébration des mystères chrétiens.
En écoutant, dans le temple des Thérapeutes, ces chants alternés qui rappellent nos psaumes, les accords que forment les voix des hommes et celles des
1 Josèphe; Guer. JucL, 1. II.
5 Philon; Vie contemplât.
femmes; en assistant aux évolutions chorales qui s'accomplissent pendant ces chants, on se croirait sous les arceaux gothiques d'une nef de nos cathédrales. L'illusion ici n'est point tout à fait erreur. Eusèfae proclame bien haut la réalité de ces analogies : « Tout cela, dit-il1, a été observé traditionnellement par nous, surtout dans le jour où nous célébrons la passion bienheureuse de Notre-Seigneur, non-seulement par des jeûnes et des veillées, mais encore en écoulant attentivement la lecture des livres saints. Philon a exposé, dans un langage exprès, ces usages qui n'appartiennent qiïà nous. Il rapporte principalement les veillées nocturnes et les exercices pieux de la grande fête ; il menlionne aussi les hymnes que les fidèles chrétiens récitaient; il raconte comment, tandis qu'un membre de l'assistance2 fait entendre un chant grave et religieux, tous l'écoutent avec recueillement pour unir ensuite leur voix à la sienne5 et chanter tous ensemble le dernier verset4. 11 fait même allusion aux divers degrés de la hiérarchie ecclésiastique, au ministère du diaconat, le plus humble, et au plus élevé de tous, le degré souverain de l'épiscopat, etc. » La liturgie et le rituel primitifs nous sont bien peu connus, et ces rapprochements, sur lesquels nous insisterons plus loin, n'auraient qu'une valeur contestable si le témoignage si clair d'un évêque du troisième siècle ne leur donnait un poids particulier.
1 Ilist. ecclésiastiq., 1. II, ch. xvi.
2 Le préchantre. Voy. I™ Épit. aux Coriuth., xiv, 16. Justin., Apolog., ch. lxv, 67.
5 Le chant de Y Amen. — Les Apôtres, de M. Renan, p. 100. 4 Le chant du Gloria Patri.
Les moines juifs de Palestine et d'Égypte ont exercé, croyons-nous, une influence directe et considérable sur le christianisme des anciens âges. Leurs destinées n'en sont pas moins restées obscures. Ils ont vécu, ils ont disparu dans l'ombre, sans laisser dans l'histoire d'autres traces que quelques pages étonnantes de Philon et de Josèphe. Ils ressemblent à ces nappes d'eau souterraines, dont l'existence nous est à peine révélée par une fissure d'où s'échappe une modeste source, mais dont un sondage, opéré par la science, découvre tout à coup la puissance et la profondeur. Rien ne nous est parvenu des travaux nombreux qu'ils ont composés et qu'ils se transmettaient avec soin de génération en génération, sur l'interprétation des Écritures par l'allégorie. On peut supposer que leur exégèse est passée en partie dans les écrits de Philon, qui représente, à lui seul, dans cet immense et regrettable naufrage, les épaves du mouvement intellectuel et religieux qui précéda le christianisme et s'arrêta tout à coup, en pleine fièvre, parce qu'il s'absorba dans la religion nouvelle. Ce qui est certain du moins, c'est que le système exégétique des philosophes alexandrins et celui des moines juifs reposent sur le même principe : l'allégorie. Ce qui est certain encore, c'est que l'exégèse biblique de Philon a passé presque entière dans les premiers Pères grecs.
M. Louis Ménard, auteur d'un curieux travail sur les livres hermétiques1, a émis l'opinion que le Poi-
1 Hermès Trismégiste, p, 5G.
80 LE MOMCIIISME JUIF.
mandrès était une œuvre sortie de l'école des Thérapeutes. Nous voyons à cela une double difficulté. Il n'y a point de traces de judaïsme dans l'écrit en question; en outre, l'initié, qui vient de recevoir du Poimandrès toute une révélation cosmogonique, commence à prêcher aux hommes la beauté de la religion et de la gnose. Cette prédication et ce prosélytisme répugnent à la règle des Thérapeutes, qui les enferme dans une solitude infranchissable. Le Poimandrès a sans doute des points de contact avec la doctrine de Philon, avec celle des Thérapeutes, avec celle des gnostiques ; mais il a un caractère propre de paganisme qui empêche qu'on ne le confonde avec les écrits juifs ou chrétiens du premier siècle.