TÉMOIGNAGES DES ANCIENS SUR LES SIBYLLES
Il y a trois catégories d'oracles sibyllins.
La première comprend les oracles qui ont eu cours dans les colonies grecques d'Asie Mineure, peut-être dès le dixième siècle avant notre ère. Ils furent une des sources de la poésie homérique et constituèrent la plus ancienne littérature grecque, au sortir des âges
1 Bibliographie : Oracula sibyllina, par Ch. Alexandre. 2e édition. Paris, 1869. — Excursus ad Orac. sîbyl., par le même. — Les Oracles sibyllins de J. H. Friedlieb. Leipzig, 185c2. — Deux dissertations sur les Chants sibyllins de Pdchard Yolkmann. Stettin, 1854 et 1861. — Origine, nature et valeur des Livres sibyllins, par H. Ewald. Gœttingue, 1858. — Les articles de M. Ed. Heuss, dans la Revue de théologie de Strasbourg, avril et mai 1861. — De Sibyllis, par Arth. Wolynsky. Paris. — Rapport des Romains avec les Juifs, par M. A. Bonnetty. 2 vol. in-8°. Paris, 1867. Voir surtout le premier volume, page 450 et suiv. — Les Dieux de V ancienne Rome, par Preller, trad. de Dietz. Paris, 1866. — Histoire des colonies grec-
m LA SIBYLLE GRECQUE.
héroïques. L'incendie du Capitole, survenu Fan 671 de Rome, pendant la Guerre Sociale, détruisit la collection d'oracles, venus de Cumes et de la Grande- Grèce, aux temps des rois. Les vers sibyllins, qui sont passés en grand nombre dans Ylliade et l'Odyssée, s'il faut en croire la tradition, sont les seuls débris parvenus jusqu'à nous de ces anciens oracles. Malheureusement, il nous est impossible de les distinguer de la masse des autres vers.
La seconde catégorie est formée d'oracles provenant de juifs hellénistes d'Alexandrie. Ils ont été composés dans le cours des deux siècles qui ont précédé notre ère, et durant les trois premiers quarts du siècle qui commence à la naissance de Jésus-Christ.
Il ne sera question ici que de ces deux premières catégories d'oracles.
La troisième est formée par des oracles écrits par des juifs alexandrins ou par des chrétiens, depuis l'an 80 du premier siècle de noire ère jusqu'à la fin du troisième.
Les douze livres de la colleclion éditée par M. Ch. Alexandre, après de longues et savantes recherches, dont les résultats sont aujourd'hui généralement
ques, par Raoul Rochette, 4 vol. in-8°. Paris, 1815. — Histoire romaine de Niebuhr. 7 vol. in-8°. Paris et Strasbourg, 1850 à 1840.
— Dictionnaire des apocryphes, collection de M. l'abbé Migne. 2 vol. — Le texte du livre d'Énoch en langue éthiopienne, publié par M. Dilmann. Leipzig, 1851. — Le Chant de la sibylle hébraïque, texte grec et traduction française, par M. l'abbé Rlanc. Paris, 1869.
— Les deux fascicules parus du grand Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, par MM. Saglio et Daremberg, à l'article Alphabetum, signé par M. François Lenormant. — Fouilles et découvertes, par M. Beulé, 2 vol. in-8°. Paris, 1872, etc., etc.
acceptés, réunissent tout ce qui nous reste des oracles appartenant soit aux deux sibylles hébraïques, soit à la sibylle chrétienne.
Environ quatre cents ans avant l'ère chrétienne, il existait à Rome, dans un temple bâti par les Tarquins et dédié à Jupiter Capitolin, une chambre souterraine, où l'on gardait une collection d'anciennes prophéties. Deux personnages (duumvirs), formant collège, étaient préposés à leur conservation, * Suivant la tradition, le collège des duumvirs remontait à la fondation du temple lui-même, commencé "en 585, par Tarquin l'Ancien, achevé, soixante et onze ans plus tard, par Tarquin le Superbe, durant une guerre contre les Sabins.
Il y avait une antique légende sur l'origine des prophéties.
Un jour, une femme inconnue, qui n'était autre que la sibylle de Cumes ou la sibylle érythréenne, apporta au roi Tarquin l'Ancien neuf livres d'oracles dont elle demanda trois cents philippes d'or. Le roi n'avait pas le goût des livres ou ne soupçonnait guère la valeur du trésor qu'on lui offrait ; il trouva le prix exorbitant et tourna en ridicule cette femme, qu'il traita de folle. L'inconnue, sans s'émouvoir, sans daigner faire effort pour convaincre le prince, jeta au feu devant lui trois des livres, et demanda qu'on lui payât toujours le même prix pour les six qui restaient. Tarquin continuait à se moquer-d'une pareille prétention, lorsque la sibylle ayant brûlé
trois autres livres et n'ayant rien rabattu du prix qu'elle avait fixé d'abord, il s'étonna de cette persévérance et donna les trois cents philippes d'or. Il venait, à son insu, d'acquérir des prophéties qui intéressaient la destinée du peuple romain. Il s'empressa de les déposer dans le temple de Jupiter l.
Ce précieux dépôt s'accrut plus tard d'un volume qui fut trouvé dans des circonstances devenues également légendaires. Dans un trou profond du lit de l'Anio, un affluent du Tibre, on trouva une slatue de femme tenant en main un volume de prophéties, que le sénat transporta à Rome et qu'il enferma dans la chambre souterraine du temple de Jupiter Capitoliii, à côté des oracles sibyllins de Cumes ou d'Érvthrée. La statue fut découverte dans la partie du fleuve qui traversait la ville de Tibur, Tune des plus antiques cités du Latium, et l'on rejoignit les deux légendes en supposant que la statue était celle d'une sibylle dont le culte s'établit à Tibur et rivalisa d'éclat avec celui des dieux 2.
Quoi qu'il en soit du fond plus ou moins grand de vérité que renferment ces légendes, un fait incontestable et d'une certitude historique absolue se dégage de l'existence très-antique du collège des duumvirs, transformé par la suite en décemvirat, puis en quindécemvirat, c'est la conservation, remontant à plus de quatre siècles avant notre ère, de prophéties
1 C'est Virgile qui attribue ce fait à la sibylle de Cumes. D'après le mythe-graphe découvert par le cardinal Augelo Mai [Clas. auctores, III, p. 118), Varro-n, contrairement au texte cité par Lactance [Divin. Instit., lib. I, cap. w), l'attribuait, paraît-il, cà la sibylle érythréenne.
2 Varron, liv. IV; Antiq. rerum divin.
déjà réputées anciennes et attribuées à des sibylles.
La réalité et l'antiquité de tels oracles sont confirmées par le témoignage exprès des auteurs grecs.
Héraclite, qui vivait vers la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ, dit, au rapport de Plutarque1 : « La sibylle, de sa bouche délirante, fait entendre pendant mille ans, avec le secours du Dieu*, des paroles sombres, sans grâce et sans parure. »
Aristophane, dans sa pièce de la Paix, composée vers Tan 420 avant Jésus-Christ, établit ce dialogue entre ses personnages :
« Hiéroclès. En vertu de quel ordre avez-vous offert un sacrifice aux dieux? — Trygée. En vertu des paroles d'Homère. — Hiéroclès. Je ne me souviens pas de cela; car la sibylle n'a point dit cela3. » Et quand Hiéroclès demande à avoir part aux restes du sacrifice, on lui répond : « Mange la sibylle4. »
Vers la môme époque, Plafon, dans le dialogue qui porte le nom de Phèdre, prêtait à Stésichore ces paroles :
«Non, ce discours n'est point vrai; non, Fami froid ne doit pas obtenir la préférence sur l'amant, par cela seul que l'un est dans son bon sens et l'autre en délire. Rien de mieux, s'il était démontré que le délire fût un mal ; au contraire, les plus grands
1 Cet Heraclite pourrait bien être le grammairien, auteur d'un traité des Choses merveilleuses, plus jeune que le philosophe stoïcien. Mais les témoignages qui suivent nous reportent avec certitude au cinquième siècle.
2 ÙS.LOL TOV ÔSOV.
3 Ou fJ.ezéyoi tgutwv ' où y cep TaSr- sItîs Si6u.Ua. (Vers 1095.)
4 TVjv StêuAAav iodiz.
biens nous arrivent par un délire inspiré des dieux. C'est dans le délire, que la prophétesse de Delphes et les prêtresses de Dodone ont rendu aux citoyens et aux Étals de la Grèce mille importants services; de sang-froid, elles ont fait fort peu de bien, ou même elles n'en ont point fait du tout. Parler ici de la Sibylle et de tous les prophètes, qui, remplis d'une inspiration céleste, ont dans beaucoup de rencontres éclairé les hommes sur l'avenir, ce serait passer beaucoup de temps à dire ce que personne n'ignore l. »
Ce passage est d'une importance capitale pour l'histoire des antiques prophéties qui nous occupent. Il constate, en effet, premièrement, que les principaux sanctuaires de la Grèce primitive avaient pour organes des oracles qui se rendaient, soit à Delphes, soit à Dodone, soit, selon toute vraisemblance, à Délos et ailleurs, des femmes dont le nom variait suivant le nom local du dieu au culte duquel elles appartenaient; secondement, que les prédictions de ces prophétesses avaient coutume d'intervenir dans les grands événements politiques, et exerçaient ainsi sur la destinée des États une influence suprême; troisièmement, que, dès le cinquième siècle, il existait, sous le nom de la Sibylle, des oracles renommés,
Que cache ce nom? Un personnage unique ou bien une collection de personnages enveloppés de mythes et de légendes? On remarquera que Platon parle ici de la Sibylle et non pas des sibylles. Ailleurs, dans
1 Phèdre, trad. Cousin, t. VI, p. 43.
le dialogue qui porte le nom de Théagès, Platon fait dire à Socrate : « Sais-tu quel nom on donne à Bacis, à Sibylle et à notre compatriote Amphilitus? — Théagès. Quel autre nom que celui de prophètes L? » On pourrait voir dans ce passage un commentaire du précédent, et conclure que Platon parle, ici el là, d'une prophétesse ayant porlé le nom de Sibylle, qu'il assimile à d'autres prophètes tels que Bacis et Amphilitus. Où et quand aurait vécu Sibylle? Platon ne le dit pas.
Très-peu de temps après Platon, nous trouvons un témoignage d'une haute valeur sur le même sujet, celui d'Aristote, qui parle ainsi des sibylles : « . . . Parce que cette chaleur est près du siège de l'esprit, plusieurs sont sujets à des maladies du foie, ou brûlent d'un instinct lymphatique ; de là viennent les Sibylles, les Bacides et tous ceux que Ton croit inspirés d'un souffle divin2.» Aristote, à son tour, commente son illustre maître. Et son commentaire nous paraît signifier ceci :
Les Sibylles, les Bacides, etc., sont des catégories de personnes prétendant à l'inspiration divine. Le nom que ces personnes prennent est donc générique ; toutefois il peut venir du nom d'un personnage réel et très-ancien.
De ces témoignages il ressort qu'au temps d'Aristophane, de Platon et d'Aristote, il y avait en Grèce des prophéties célèbres et diverses d'origine ; et que, parmi elles, les oracles sibyllins, attribués à une
1 XpY}7fj.6)ooi. Théagès, trad. Cousin, t. V, p. 245.
2 Les Problèmes, % 50*
prophélesse de Delphes, nommée Sibylle, ou à des prophétesses ayant depuis porté ce nom, jouissaient alors d'une grande réputation.
D'autres témoignages ou indices, qu'il serait superflu d'énumérer ici, nous permettent de remonter beaucoup plus haut dans le cours des âges, sans perdre la trace certaine des prophéties sibyllines. Nous arrivons ainsi jusqu'au huitième siècle avant notre ère, et nous constatons, avec M. Alexandre1, qu'à cette époque « un certain oracle, appelé depuis érythréen, avait cours dans l'Asie Mineure, en Éolide et en lonie, et était attribué à la Sibylle. Les Érythréens, alors célèbres dans cette contrée par leur commerce et par leurs richesses, profitant de la signification ambiguë d'un vers2, s'approprièrent tout l'oracle, et firent, bon gré mal gré, la.Sibylle leur concitoyenne. C'est ainsi qu'elle fut appelée érythréenne, et fut connue sous ce nom en Asie, en Grèce et jusque dans l'Italie. » En effet, Aristote rapporte « qu'il existe à Gumes une demeure souterraine de la Sibylle, où elle rend des oracles ; et l'on dit que celte sibylle a conservé sa virginité dans un âge fort avancé. C'est la sibylle érythréenne, ajoute le philosophe; quelques habitants de l'Italie la nomment cuméenne; d'autres, mélacrène5. »
1 Orac. sibyL, t. II, p. 89 delà lre édition.
2 Ce lambeau de vers [Erythra est ma patrie) nous a été conservé par Pausanias, 1. X, c. xn.
5 Des Choses merveilleuses.