ROLE DES ORACLES DANS LA CIVILISATION COLONIALE DES GRECS
Les prophéties érythréennes avaient acquis leur réputation dans le monde grec avant le huitième siècle. Elles pouvaient, on le devine aisément, surgir de toutes les villes d'Asie, d'Italie, cie la Hellade, où il y avait des sanctuaires fréquentés et en renom. Les imitations relativement modernes de ces vieux chants qui sont parvenues jusqu'à nous, laissent entrevoir leur signification générale. Ils parlaient sans doute des grands événements historiques passés et futurs; ils donnaient aux cités et aux peuples des conseils et des avertissements; ils cherchaient surtout à inspirer le respect et la crainte des dieux; ils touchaient à la politique aussi bien qu'à la religion.
Les oracles durent prendre dans les colonies une importance particulière. Nous voyons, par le témoignage unanime des historiens, qu'il y eut toujours au début des émigrations helléniques un oracle pour guider et encourager les colons. Les émigrants prenaient au prytanée de la métropole le feu sacré, qu'ils devaient transporter sur les rives étrangères. Mais
cette pieuse cérémonie n'était que le complément des soins que l'on s'imposait pour rendre les dieux propices à la cité naissante. Le premier et le plus important était de consulter l'oracle de Delphes ou de Dodone sur la destination qu'il convenait de donner à la colonie, ou, si le lieu de son établissement était désigné d'avance, sur la route qu'elle devait tenir et sur le chef aux mains duquel il fallait en confier la direction et la conduite1. C'était une formalité qui ne souffrait ni exception ni remise. Si quelquefois, et ce cas est infiniment rare, des chefs jugèrent à propos de s'en affranchir, l'opinion générale était qu'un pareil établissement, fondé sous de funestes auspices, entraînait infailliblement la ruine de tous ceux qui y avaient pris part. Hérodote accuse du mauvais succès d'une émigration le refus qu'avait fait le chef de consulter Apollon et de s'acquitter de toutes les obligations prescrites2. On marchait avec confiance sur les pas d'un chef auquel les dieux avaient annoncé des destins prospères. De là sans doute naquit la persuasion que les dieux eux-mêmes avaient daigné quelquefois prendre la conduite des expéditions qu'ils avaient conseillées3.
L'histoire atteste que le rôle des oracles fut immense dans la fondation des colonies4; on en tire cette conséquence très-légitime que l'autorité de ces
1 Callimach, Hymn. ad Apoll. Pausanias, vu, 2, 5. Cicéron, de Divinit.; Philipp., n, 40.
2 Ojt£ tw £v Ai/fou xpvi<5T/ipi& yp-/izijj.cvo$, ours r.rii'hiy^ ol>8h t&v vo/uÇo/aévwv. (Liv. Y, p. 42.)
5 Histoire des colonies grecques, par Rochette, t. Ier, p. 55 et suiv. 4 Histoire grecque de M. Y. Duruy, p. 166 et suiv.
prophéties dut grandir en même temps que la richesse et la puissance des cités grecques d'Asie, de r Archipel, de l'Italie et de la Sicile. Tandis que la Grèce propre était en proie à des convulsions intestines ou écrasée par les oligarchies qui avaient succédé à la royauté des temps héroïques, les colonies, placées dans des conditions meilleures d'activité et d'indépendance, développèrent rapidement les germes de civilisation qu'elles avaient emportés de la mère-patrie ; les institutions religieuses, et en particulier la foi aux oracles et le culte des divinités qui les rendaient, s'y produisirent avec plus d'énergie et d'éclat que dans la Hellade.
Les poëmes érythréens étaient évidemment rédigés en cette langue archaïque dont les chants d'Homère nous offrent de si parfaits modèles. Les plus anciens pourtant devaient être en dialecte éolien. Ils se transmirent d'abord oralement. Il semble probable que Y Iliade et Y Odyssée contiennent des passages entiers qui leur ont été empruntés. Celte conjecture est confirmée par la forme et le style des imitations alexandrines des oracles érythréens.
Nous verrons plus loin un sibylliste d'Alexandrie, imitant les prophéties érythréennes, accuser Homère de mensonge et de plagiat. C'était là, paraît-il, un vieux reproche, et presque traditionnel dans la littérature sibylline postérieure à l'âge des rapsodes. En produisant ce reproche, le sibylliste juif donnait à ses vers une sorte de cachet d'authenticité. Nous n'hésitons pas à suivre en cela l'opinion de M. Alexandre, fondée sur le double témoignage de Diodore de Sicile
et de Cornélius Bocchus, cité par Pline et par Solin. Diodore dit expressément que Homère a pris beaucoup de vers à la sibylle érythréenne ou de Delphes, pour en orner ses propres poèmes1.
Solin dit : « La sibylle de Delphes prophétisa avant la guerre de Troie, et Homère fit passer dans ses poëmes un grand nombre de vers sibyllins 2. »
Si l'on peut révoquer en doute que les oracles érythréens aient été composés avant la guerre de Troie, on est autorisé à admettre que les plus anciens ont été composés moins d'un siècle après ce grand événement; qu'ils l'ont célébré à leur manière, c'està-dire en feignant de le prédire; qu'ils ont été une des sources, la principale peut-être, de la poésie homérique; qu'enfin ils ont constitué le premier de tous les monuments littéraires de la Grèce3.
L'histoire des oracles est donc intimement liée à celle de la Grèce primitive et puissante, qui, du douzième au huitième siècle, déborde de toutes parts sur les rivages de la Méditerranée, couvre de cités florissantes les côtes d'Asie Mineure, depuis PHellespont jusqu'cà la Cilicie, remplit les îles, inonde la Sicile et l'Italie, et va porter sa gloire et ses lumières au Tond des golfes les plus reculés des mers qui baignent la Gaule et l'Hespérie. L'oracle était l'étoile qui conduisait les flottilles des émigrants; il renfermait l'ordre des dieux; il avait le plus souvent
1 Uy.p te focot /.ai tov irovjTqv 'Ofkqpoj iroXAà rfiiv h-'Jov zïi-iy.iyjLVJQv
2 Cujus versus plurimos Homerum operi suo inseruissc.
3 Voy. Ch. Alexandre, édit. des OracL sibyll. de 1869, p. 3o6.
suggéré celle audacieuse aventure. Les colons, arrivés au terme du voyage, bâtissaient une ville, élevaient un temple, et l'oracle devenait, pour ainsi dire, la pierre angulaire du nouvel élablissement. Dans les souvenirs et les traditions de la colonie, il était quelque chose comme l'étendard et le drapeau chez les peuples modernes. Symbole national, qui parlait du passé et de l'avenir, l'oracle protégeait la colonie et assurait ses destinées; il la guidait au péril et s'associait à ses triomphes.
L'époque la plus glorieuse pour la Hellade commence avec la seconde moitié du sixième siècle avant notre ère; c'est l'heure du déclin de la civilisation coloniale. Cette civilisation, très-remarquaquable, n'est pas suffisamment connue et mérite d'attirer tous les efforts de la science moderne. Nous savons toutefois qu'elle eut son caractère propre; que ses arts, sa philosophie, sa religion se distinguent de ceux de la Grèce par un goût d'archaïsme, par une foi naïve, par des spéculations où le mysticisme et l'enthousiasme se mêlent aux conceptions d'un rationalisme réfléchi. Il y eut, dans cette première floraison d'une race belle et noble entre toutes, quelque chose de robuste, de chaud, de spontané qui ne se retrouve pas au même degré dans le mouvement de la Hellade. La popularité des oracles exprime bien l'un des traits saillants de la civilisation coloniale. L'oracle n'est-il pas comme le trait d'union entre les dieux de l'Olympe et les fils des héros? N'est-il pas la poésie la mieux appropriée à ce peuple jeune et sincère, plein de séve et d'énergie?
Qu'on le remarque, les sanctuaires de la Hellade, qui avaient parlé avec tant de retentissement du douzième au huitième siècle, et avaient jeté à travers le monde, comme une poussière féconde, ces essaims de colons, étaient devenus presque muets au temps de Périclès, de Platon et de Phidias. Mais au temps de la plus grande prospérité de l'Éolide, de Tlonie, de la Grande Grèce, les oracles furent en honneur et leur voix porta souvent aux barbares voisins la louange des dieux helléniques et la gloire de leurs adorateurs.
Apollon était le dieu prophète par excellence. C'est à Délos qu'il naquit, disent les poêles ; c'est là que les hymnes homériques nous montrent l'un des plus anciens sanctuaires de la Grèce; c'est de là que partirent sans doule, à l'époque des grandes colonisations, vingt oracles fameux. On vient de retrouver dans l'île1, au sommet d'une montagne, le temple hypèthre d'Apollon Cynthien et la grotte aux prophéties, le Manteion, sorte de couloir gigantesque, taillé dans le roc par la nature. Les vents s'y engouffrent avec des bruits étranges et formidables qui formaient à l'oracle un accompagnement solennel.
Il existait en Béotie une autre grotte célèbre, dont Plutarque2 et Pausanias nous ont retracé les curieux mystères. La bouche de l'antre était au fond d'une caverne. On y descendait la nuit, après de longues
1 Cette découverte est due aux indications de M. E. Burnouf, directeur de l'École française d'Athènes, et aux fouilles d'un des membres de l'Ecole, M. Lebègue. (Voir, à ce sujet, les articles que nous avons publiés dans le Journal officiel.)
2 Dans le Génie de Socrate.
préparations et un examen rigoureux, à l'aide d'une échelle. A une certaine profondeur, il n'y avait plus qu'une étroite ouverture, par où Ton passait les pieds; alors on était entraîné avec une rapidité extrême jusqu'au fond du gouffre, au bord d'un abîme. Là, on entendait des sons effrayants, des mugissements confus et des voix qui, du milieu de ces bruits, répondaient aux questions; ou bien l'on voyait des apparitions étranges, des lueurs traversant les ténèbres, des images qui, elles aussi, étaient une réponse. On remontait, relancé la tête en bas, avec la même force et la même vitesse qu'en descendant. Les prêtres recommandaient de tenir dans chaque main des gâteaux de miel, qui avaient la vertu de garantir de la morsure des serpents dont l'antre était rempli; on voulait, en réalité, empêcher le consultant de reconnaître avec ses mains le ressort de toutes ces machines1.
A Dodone, au fond de l'Épire, au sein d'une forêt sacrée, trois prêtresses de Jupiter, pareilles aux druidesses celtiques, lisaient l'avenir dans le murmure des feuilles et le gémissement des branches, dans le bouillonnement d'une source qui jaillissait au pied du chêne prophétique, dans les bruits rendus par les vases d'airain suspendus autour du temple. On y consultait aussi les sorts tirés d'une urne au hasard. Nous sommes ici en présence de procédés divinatoires étrangers au culte national de la Grèce.
Mais à Delphes, nous allons retrouver le Manteion d'Apollon. Les réponses de l'oracle y étaient rendues
4 Histoire grecque de M. Victor Duruy, p. 216 et suiv.
par une femme, que Ton nommait Pythie, du surnom donné au dieu à cause de sa victoire sur le serpent Python. La Pythie fut, dans l'origine, une jeune fille; plus tard, ce fut une femme âgée au moins de cinquante ans. Enfin, une seule pythie ne suffisant plus à l'immense afftuence des pèlerins, on en établit (rois. Ces malheureuses étaient traînées, languissantes, éperdues, vers une ouverture de la terre d'où s'échappaient certaines vapeurs. Là, assises sur un trépied où des prêtres les retenaient de force, elles recevaient l'exhalaison prophétique. On voyait leur visage pâlir, leurs membres s'agiter de mouvements convulsifs. D'abord, elles ne laissaient échapper que des plaintes et de longs gémissements; -bientôt, les yeux étincelants, la bouche écumante, les cheveux hérissés, elles faisaient entendre, au milieu des hurlements de la douleur, des paroles entrecoupées, incohérentes, que l'on recueillait avec soin, et où l'on s'ingéniait à trouver un sens et une révélation de l'avenir.
Derrière celte mise en scène, il y avait quelque chose de grave. Les prêtres, qui commentaient et interprétaient les paroles divines, étaient au courant de toutes les affaires des Étals, même des particuliers, grâce à l'immense concours des pèlerins ; ils pouvaient donc, par leurs réponses, exercer une influence décisive sur les destinées politiques des villes. On l'a déjà constaté souvent, dans les grands dangers de la Grèce, les oracles, malgré leur ambiguïté, furent toujours patriotiques et propres à relever les cœurs abattus.