‹ Moines et sibylles dans l'antiquité judéo-grecqueChapitre 21 sur 43 · L'ÉCOLE PHILOSOPHIQUE DES JUIFS ALEXANDRINS · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE PHILOSOPHIQUE DES JUIFS ALEXANDRINS

L'école philosophique des Juifs alexandrins commence avec Arislobule et finit avec Philon. Elle embrasse un intervalle de deux siècles. Le premier de ces philosophes porte le titre de péripatéticien, le second, celui de platonicien. Mais on se tromperait en supposant, d'après cela, qu'ils n'ont été que des copistes ou des disciples des maîtres de la Grèce. Leur école fut éclectique, en ce sens qu'elle s'assimila ce qu'il y avait de meilleur dans les systèmes des diverses écoles. Mais elle resta par-dessus tout hébraïque et moïsiaque; elle accepta la science grecque comme un instrument pour un large commentaire des Livres saints ; elle s'attacha à présenter aux Grecs, sous les formes attrayantes d'un langage emprunté à leurs grands écrivains, le monothéisme d'Israël ; elle dégagea ainsi du Décalogue et cle la loi de Moïse un système complet de religion, de morale et de philosophie.

Les livres d'Arislobule et de Philon furent écrits surtout pour les Grecs. L'œuvre d'Arislobule est

perdue. Eusèbe nous apprend qu'il avait entrepris de démonlrer que toute la sagesse enfermée dans les livres et les traditions de la Grèce avait pour source unique les Écritures sacrées des Juifs. La thèse était sans doute difficile à établir victorieusement par les faits ; mais ne voit-on pas combien elle prêtait à un parallèle destiné à exalter la beauté des Livres saints, et à faire pénétrer dans l'esprit des Grecs des notions plus saines et plus justes de la Divinité et de la vertu? La plupart des nombreux traités de Philon sont parvenus jusqu'à nous; il y découvre aux Grecs les trésors de vérité et de sublime éloquence renfermés dans les Livres saints. Depuis plus d'un siècle et demi, ces Livres avaient été traduits en grec par les Alexandrins ; les négociants israéliles., en môme temps que les écrits d'Àristobule et de Philon et de plusieurs autres docteurs, avaient dû transporter avec eux des exemplaires de cette traduction sur tout le littoral méditerranéen , depuis Alexandrie, Tarse, Éphèse et Antioche, jusqu'à Athènes, Corinthe, Tarente et Rome.

La philosophie ne fut pas le seul moyen de propagande des Juifs alexandrins; le prophétisme lui vint en aide et lui ajouta une grande puissance ; car il était de nature à faire une profonde impression, non-seulement sur le populaire, amoureux de toutes les merveilles, enclin à toutes les frayeurs, mais encore sur les esprits cultivés, imbus des opinions courantes sur la prescience que les Orientaux avaient de l'avenir.

Aux portes d'Alexandrie nous trouvons enfin une

école religieuse, celle des thérapeutes, qui paraît avoir des liens étroits d'origine et de doctrine avec la secle palestinienne des esséniens1. Le don de prophétie était, dit-on, fréquent chez les cénobites d'Hébron; il ne fut point refusé aux solitaires du lac Maria, adonnés exclusivement à la contemplation, et pratiquant des austérités rigoureuses, dans le but d'éclaircir la vue de Pâme en la dégageant des obscurités corporelles. M. Alexandre ne trouve aucune invraisemblance à admettre — et nous nous rangeons à ce sentiment — que les oracles messianiques d'Alexandrie sont sortis des couvents des Thérapeutes. Ajoutons que, suivant le témoignage de Philon, ces couvents étaient disséminés, ainsi que les colonies juives, dans la Grèce, dans l'Asie et dans l'Afrique. On peut donc supposer que chaque établissement monastique est devenu un centre de fabrication, sinon un instrument de propagation de ces oracles dans le monde grec.

On comprend déjà que le prophétisme des moines juifs transportés au sein du paganisme devait tendre à la conversion des idolâtres. Cette induction est vérifiée par la lecture des morceaux, que nous étudierons plus loin, dont l'origine judéo-alexandrine sera démontrée, dont la date de composition sera enfermée dans le laps de temps qui comprend les écrits d'Arislobule, la traduction des Septante, l'œuvre entière de Philon et le livre de la Sagesse.

Ce fut sans doute à la même époque que commen-

1 Voir les chapitres premier et cinquième de la première partie de ce volume.

cèrent à circuler divers livres, écrits en langue grecque, composés avec une grande habileté, paraissant pactiser avec l'idolâtrie pour mieux la détruire, propageant discrètement le monothéisme, cherchant enfin à créer des arguments au prosélytisme alexandrin et des titres à la prétention qu'avaient les Juifs de devenir les guides et les maîtres du genre humain. De ce nombre sont les Orphiques et peut-être aussi les poésies de Phocylide. Mais il y a là des questions encore obscures. Nous nous bornons à exprimer làdessus une simple possibilité.

Tous ces faits réunis se commentent, et nous confirment dans l'opinion que le groupe judéo-alexandrin mit en œuvre pour la conquête morale du monde, non-seulement l'enseignement philosophique, mais encore l'action plus énergique et plus populaire du prophétisme, et l'influence d'une littérature apocryphe.

Arrêtons-nous un instant à considérer de plus près ce mouvement.

Les philosophes judéo-alexandrins ont des allures graves ; ils discutent et veulent triompher des obstacles et des préjugés par la persuasion et le raisonnement. Ils font appel à la science et à la logique, pour convaincre les Gentils de la supériorité de l'enseignement contenu dans les Livres Saints. La nation juive conserve en eux le précieux dépôt de la vérité, de la tradition la plus antique et la plus vénérable. Celle nation, ennoblie par la faveur et le choix de Dieu, a péché contre le Très-Haut, qui lui a envoyé de rudes châtiments. Captive à Babylone,

puis persécutée en Palestine, elle a été forcée de se disperser à travers le monde, jusqu'au jour où, grâce à sa prédication, à l'exemple donné par ses vertus, le mensonge et l'idolâtrie seront bannis de la terre et le vrai Dieu universellement adoré. Malgré les épreuves imposées aux fils d'Abraham, ils n'en sont pas moins restés la race d'élection : malheur à qui les opprime, à qui les entrave dans le culte du vrai Dieu ! Le châtiment céleste ne se fait jamais attendre.

Telle est exactement, en raccourci, la thèse historique de Philon. Le livre Contre Flaccus nous la présente sous un aspect dramatique et saisissant. Le gouverneur d'Egypte, par haine, par faiblesse ou par calcul de popularité, avait laissé profaner les proseuques des Juifs d'Alexandrie; il avait permis que leurs maisons fussent pillées, leurs magistrats publiquement outragés. Flaccus, suivant Philon, a été puni de tous ces crimes avec une rigueur et une ponctualité qui nous révèlent dans chacun des détails de l'expiation la volonté vengeresse de Dieu mesurant le supplice à la faute. N'est-ce pas là, s'écrie enfin l'historien, une preuve manifeste que Dieu s'intéresse au peuple juif et ne lui refuse pas son secours 1 ?

On comprend qu'après les humiliations de la captivité, les persécutions sanglantes exercées par les Séleucides, l'asservissement des Palestiniens et la dispersion du reste de la nation, en face des autres peuples restés puissants ou même indépendants,

1 Voy. nos Écrits hist. de Philon d'Alexandrie, p. 261.

l'orgueil Israélite était contraint d'en appeler à l'avenir. Un peuple aussi durement traité dans son propre pays ne pouvait donner quelque valeur à son rôle de lumière des nations qu'en annonçant une ère nouvelle, qui mettrait les choses à leur place, et glorifierait le peuple saint. Un jour viendra, en effet, où, reconnaissant et détestant ses fautes, purifié par la douleur et le repentir, ce peuple rentrera en grâce auprès de Jéhovah.

« Ce jour-là, dit Philon l, les Juifs fussent-ils aux confins delà terre, réduits en esclavage et prisonniers de guerre, comme au même signal, seront tous rendus à la liberté ; car leurs maîtres seront frappés d'étonnement et d'admiration, en voyant leur retour à la vertu, et rougiront de commander à des hommes meilleurs qu'eux. Une fois en possession de cette liberté inespérée, les Juifs dispersés en Grèce, chez les barbares, dans les îles et sur les continents, se lèveront comme un seul homme, et de toutes parts se dirigeront vers le même lieu, qui leur aura été désigné. Ils marcheront guidés par une vision, plus divine que ne le comporte la nature humaine2, apparente pour ceux-là seuls qui doivent être sauvés. Arrivés au ternie de leur voyage, voilà les habitations qui se relèvent de leurs ruines, les déserts qui se peuplent, la terre stérile qui se fertilise. La prospérité de leurs ancêtres ne sera rien en comparaison de la prospérité présente, découlant de la faveur divine

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comme d'une source intarissable et comblant la nation et les individus de biens immenses. Il se fera alors un changement soudain ; Dieu tournera sa puissance contre les ennemis de ce peuple converti. Ces ennemis, qui naguère se réjouissaient de nos maux, nous couvraient de railleries et d'insultes, espérant sans doute que leur bonheur serait durable et qu'ils le transmettraient à leurs fils et à leurs descendants ; ces ennemis, pour qui nos douleurs étaient un motif de gaieté, et qui célébraient par des festins publics nos jours de tristesse et de deuil, aussitôt qu'ils commenceront à recevoir le châtiment de leur cruauté, s'apercevront qu'ils ont péché, non point envers des hommes obscurs et de basse extraction, mais envers des hommes de noble race, ayant gardé de cette noblesse des restes suffisants pour faire briller de nouveau l'antique splendeur un instant éclipsée. »

Ce curieux passage, auquel on n'a point fait jusqu'ici assez attention, nous montre ce que l'École philosophique d'Alexandrie avait fait de la tradition messianique, sous quelle forme ingénieusement adoucie et prudemment modeste elle avait su présenter aux Grecs la révolutioji espérée par les fils d'Abraham. Les traits principaux de la tradition subsistent : les Gentils sont punis, les Israélites glorifiés, le vrai Dieu reconnu ; mais le point de départ de ce grand événement c'est le retour à la vertu du peuple élu. On remarquera l'allusion fugitive à la figure du Messie, être surhumain, vision qui sera partout à la fois et guidera les tribus dispersées vers la patrie.

On remarquera aussi la discrétion apportée à tracer le tableau de la prospérité des Juifs réintégrés dans la terre deChanaan. En un mot, la philosophie hellénise les conceptions hébraïques, c'est-à-dire qu'elle leur enlève ce qui pourrait les rendre inintelligibles ou odieuses aux Grecs.

Dans le commentaire des Livres Saints, des lois du Décalogue, l'Ecole d'Alexandrie pratiquait un système d'origine palestinienne. L'allégorie faisait de la lettre de la Bible une chose d'une élasticité merveilleuse. Elle possédait toutefois ses règles et sa tradition; vingt passages de Philon l'attestent. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si cette exégèse n'avait pas des racines dans les écoles rabbiniques de Palestine, dans les monastères esséniens, dans les solitudes des Thérapeutes; si enfin l'École d'Alexandrie, au lieu d'être entièrement abandonnée à l'influence hellénique, comme on l'a supposé, n'était pas restée en communication intime et constante avec la Judée. Réservons cette question, et contentons-nous de dire que cet isolement parait contredit par des faits nombreux et considérables.

Le commentaire des Livres Saints par l'allégorie donnait aux Juifs alexandrins un procédé d'une admirable souplesse, à l'aide duquel ils rapprochaient et essayaient de concilier la science grecque et la science rabbinique. Philon mentionne à chaque page avec honneur Platon, Aristote, et les autres maîtres de la pensée chez les Grecs ; il cite et loue Homère, Euripide, Eschyle, tous les poètes illustres. Sur tout ce qui est secondaire ou indifférent, sur ce qui n'a

pas été tranché expressément par un texte biblique ou par une interprétation autorisée, il adopte volontiers les données de la science grecque. Il parle de la vertu comme Zénon, de l'âme comme Socrate, du corps comme Àrislote, du monde idéal comme Platon, des nombres et de leur puissance comme Pythagore ou Philolaùs. Mais tout cela n'est qu'une sorte d'ornementation, un moyen d'attirer et de retenir l'attention, de se faire accepter; tout cela n'est qu'à la surface. Grattez ce vernis, fût-ce légèrement, vous retrouverez le Juif avec les idées de sa race, de son école, de son tempérament propre.

Le prophétisme alexandrin a d'autres allures. L'orgueil, la colère, la haine, le mépris lui fournissent tour à tour des armes. Il puise bien dans le fonds qui alimente la philosophie, à la source qui entretient et inspire la littérature apocryphe ; mais, n'ayant pas à garder les mêmes ménagements, voulant avant tout saisir l'imagination et frapper des coups hardis, il s'épanche en traits brûlants, en vives apostrophes, en menaces terribles. Pourtant, le sibylliste a son masque aussi, comme le philosophe exégète, comme le poëte moraliste : c'est une forme littéraire spéciale. L'oracle érythréen lui sert d'instrument et comme de piédestal pour faire entendre au loin sa parole.

N'allons pas juger les sibyllistes avec nos idées modernes et ne voir en eux que des fabricateurs frauduleux de prophéties calculées, des charlatans cherchant des dupes. Sans doute, au sens strict du mot, il y avait fraude dans le fait d'emprunter la

forme des oracles érytllréens pour en conquérir l'autorité. Mais cette fraude, aux yeux des Juifs qui la pratiquaient, n'était-elle pas aussi innocente et légitime que celle du médecin qui déguise sous un arôme l'amertume d'un remède bienfaisant?

Le sibylliste avait la foi. Il n'était pas alors un fils d'Abraham qui ne s'attribuât quelque parcelle du don de prophétie départi à sa race. L'enthousiasme divin, le ferme espoir en la parole des anciens Voyants, la fièvre croissante d'une attente séculaire, souvent déçue et jamais éteinte, l'indignation éloquente et le noble courroux suggérés par le spectacle irritant de l'idolâtrie et des vices immondes qui souillaient les nations, tels étaient les sentiments tumultueux et grandioses qui agitaient l'âme du sybilliste et illuminaient sa pensée. Alors, dans un langage nouveau, il adressait aux Gentils la parole des prophètes d'Israël ; il proclamait la majesté du Dieu Unique, la sainteté de sa loi, l'approche de ses jugements ; il criait aux Grecs, comme autrefois Jonas aux Ninivites : « Faites pénitence, ouvrez les yeux! Le bras du Seigneur se lève et va retomber sur vous ! »

Une conviction impérieuse dominait en lui. Il pensait ce qu'avant lui ses ancêtres avaient tant de fois répété : « Les temps sont proches ! » Sans cette conviction, imposée par les promesses divines, eût-il ressenti les ardeurs irrésistibles qui le poussaient à prophétiser?

Conviction chimérique, dit-on, et fondée sur des événements dans lesquels on était trop disposé à

reconnaître les premiers tressaillements de la suprême révolution. Qu'importe! Celte conviction n'en existait pas moins ; elle n'en créait pas moins une force morale prodigieuse, telle, qu'elle permit au peuple le plus honni, le plus faible en apparence, de conquérir le monde, et cela, au moment même où il semblait, après l'écrasement formidable qui se termina par le sac de Jérusalem et la destruction du temple, que le nom de ce peuple fût à jamais rayé d'entre les nations.

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