‹ Moines et sibylles dans l'antiquité judéo-grecqueChapitre 20 sur 43 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La colonie alexandrine était la plus puissante et comme la reine de toutes celles que nous venons de nommer; sur cinq quartiers de l'immense cité, elle en occupait complètement deux 1 et se trouvait éparse dans les trois autres. Elle atteignait, selon toute vraisemblance, au chiffre de deux cent mille âmes, et formait une véritable république autonome, gouvernée par un magistrat suprême élu, l'alabarque2, el par un Conseil d'anciens, image du Sanhédrin de Jérusalem.

Tout ce que nous avons dit des richesses, de l'influence et de l'ubiquité des Juifs alexandrins dans le monde gréco-romain, pendant les deux siècles avant notre ère, n'était que pour mieux faire comprendre

1 Probablement les quartiers situés au nord et à l'ouest du Sérapeum, débouchant sur le port d'Eunoste, lequel est entre l'Heptastade et l'île de Pharos, du côlé opposé au Grand Port. Voyez la carte de Y Antique Alexandrie et de ses faubourgs, par Mahmoud- Bey, astronome du khédive, 1866.

2 Ce titre, sur l'étymologie duquel on a tant discouru, ne serait-il pas composé de deux mots, L'un hébreu, alab (chef, seigneur), l'autre grec, archos, traduisant exactement le précédent?

l'importance du mouvement d'idées qu'ils provoquèrent. Le groupe judéo-alexandrin ne borna pas, en effet, son activité à la navigation, au trafic, à la banque; il fonda une école philosophique qui dura trois siècles et jeta un vif éclat, et qui, comme nous allons le voir, n'exprime qu'une partie du puissant prosélytisme des Hébreux hellénisés. Nous sommes là en présence d'un phénomène capital et nouveau dans l'histoire du judaïsme et qui mérite de fixer l'attention.

Jusqu'alors l'Israélite avait vécu, sinon isolé, du moins replié sur lui-même. Les Égyptiens, les Assyriens, les Grecs surtout, si expansifs et si véritablement humains, avaient été frappés de cette attitude répulsive, qui constituait les Juifs dans le monde à l'état de secte fermée, sinon hostile, et autorisait contre eux l'accusation de misanthropie. C'est que le peuple-élu n'avait d'abord, envisagé d'autre fonction que celle de conserver la notion du vrai Dieu, perdue pour le reste du genre humain; et, dans son orgueil, il n'admettait pas qu'un autre peuple fût appelé à partager avec lui ce glorieux sacerdoce. Les secrets desseins de la Providence devaient modifier cet état de choses. La logique et la raison voulaient d'ailleurs qu'on s'aperçût un jour que la bonté et la justice du Très-Haut s'accommodaient mal de ces rigueurs implacables envers les Gentils; la gloire bien comprise du peuple-élu n'était-elle pas intéressée d'ailleurs à ce que le sacerdoce et la royauté morale dont Dieu l'avait investi s'exerçassent sur un plus vaste théâtre? Lequel était le plus grand et le

plus digne d'admiration, ou bien Israël confiné en Palestine, sacrifiant dans le mystère à Jérusalem, ensevelissant dans son cœur, et d'une manière jalouse, le dépôt de la vérité; ou bien Israël répandant de ses lèvres sur les hommes, comme des torrents de miel ou des rayons de flamme, la parole des prophètes, et faisant de son sacerdoce séculaire un marchepied pour s'élever à la royauté universelle?

Hàlons-nous de le dire, ce beau rêve, qui devait être bientôt une réalité, ne naquit pas en un jour; il surgit comme par degrés des profondeurs de la pensée des prophètes; ses contours vagues se précisèrent peu à peu; il acquit insensiblement la consistance et le relief des choses extérieures. Ce rêve grandiose, à l'époque où nous sommes, n'avait pas visité tous les fils d'Abraham sans exception, mais ceux-là seuls que l'élévation de l'esprit et du cœur faisait planer bien haut au-dessus du vulgaire, ou ceux qui, comme les Alexandrins, placés dans des circonstances favorables, grâce à un contact prolongé avec la civilisation grecque, perdirent cette âpreté, cette tendance à l'exclusion qui persista chez la plupart des Juifs palestiniens.

La colonie juive d'Alexandrie fut animée d'un énergique esprit de propagande, nouveau dans le judaïsme, bien qu'on doive en reconnaître les germes au sein de certains courants d'idées d'origine israélite. Cet esprit nouveau, Alexandrie le développa la première, en vertu de la loi que nous connaissons, qui veut que la civilisation des colonies devance dans sa marche celle de la mère patrie; mais elle

n'en eut pas le monopole. Et la preuve, c'est que, deux siècles plus tard, au cœur même de la Palestine, l'esprit apostolique se faisait jour avec une force incomparable, et détachait de la Judée un petit groupe d'hommes qui allaient faire porter leurs fruits au travail séculaire et aux persévérants efforts d'Alexandrie.

La pensée qui inspira aux Alexandrins Tardent désir et l'espoir invincible de renverser l'idolâtrie et de conquérir le monde au vrai Dieu, puisait surtout sa force dans l'espoir messianique. Chaque jour s'accentuait davantage chez le peuple juif l'attente d'un libérateur, d'un Messie, dont le règne réaliserait l'âge d'or, qui punirait les méchants, récompenserait les bons, et ressusciterait les morts vertueux pour les associer à sa gloire. Suivant les traditions nationales, le Messie étendrait son autorité sur tous les hommes; des luttes gigantesques seraient engagées contre lui par les rois idolâtres ligués. Vaincus et repentants, les Gentils reconnaîtraient enfin le Très- Haut, détruiraient les idoles et iraient sacrifier à Jérusalem. Après cette conversion commencerait le règne messianique, le règne de la paix et de la justice, le règne de Dieu. Mais il devait être précédé de la manifestation du vrai Dieu à tous les hommes. C'était donc une nécessité et une joie de hâter cette heureuse manifestation, et d'exercer par tous les moyens une active propagande religieuse.

Cette propagande s'exerça durant deux cent cinquante ans avec une énergie, une prudence, une patience merveilleuses; elle sapa profondément le

sol qui portait le monde gréco-romain. Pareil aux murs de Jéricho, ce sol, que des efforts prolongés paraissaient pouvoir ébranler à peine, s'écroula tout à coup, dans la stupéfaction générale, à la voix des apôtres galiléens annonçant la mort et la résurrection du Fils de l'Homme, l'avènement du Messie. Alexandrie avait préparé cette ruine et cette rénovation; elle avait tracé à travers les nations le sillon dans lequel saint Paul jeta la parole du Christ, qui leva aussitôt et produisit cette moisson magnifique.

Tel est le fait immense, trop peu connu, qui constitue, pour l'historien philosophe, les véritables origines du christianisme.

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