LA CONCEPTION MODERNE DU RÈGNE MESSIANIQUE
Telle est la forte trame sur laquelle viendront se fixer et se coordonner les conceptions ultérieures du règne messianique. Les traits qui vont s'ajouter aux antiques tableaux que nous connaissons, mettront de plus en plus en relief la figure grandiose du Roi libérateur. Parmi les Voyants, les uns semblent en faire une sorte de mythe, personnifiant le peuple d'Israël et symbolisant son triomphe; les autres lui donnent une réalité énergique et le font intervenir dans la lutte suprême. Le Messie devient alors l'instrument de la colère et de la vengeance de Dieu ; il arrive, non plus après, mais avant la grande journée de l 'Éternel ; il conduit les Hébreux à la lutte finale et leur assure la victoire. Quand il a châtié les idolâtres, qu'il s'est manifesté à eux dans sa puissance, il se dévoile alors dans sa justice ; car c'est lui qui juge l'humanité et distribue aux bons et aux méchants récompense et punition. D'autres prophéties nous montreront toutefois la conception primitive maintenue, Dieu accomplissant lui-même les prodiges de la grande journée,
triomphant des ennemis des Juifs, jugeant les peuples, le Messie suscité après ces merveilles et inaugurant le règne de la paix sans fin. Quelques prophéties iront même jusqu'à supprimer hardiment la personne messianique, et, interprétant la parole des anciens Voyants dans le sens allégorique, lui substitueront le peuple saint, peuple de rois-prophètes, de juges du genre humain et de ministres du Très-Haut.
L'œuvre du prophétisme des temps postérieurs au sixième siècle porte principalement sur trois points, qui sont : 1° la figure du Messie; 2° le dogme de la résurrection ; 3° la description des catastrophes qui précéderont ou accompagneront la fin des temps.
La figure du Messie, sauf les exceptions indiquées, s'accenlue de plus en plus. Mais ce n'est pas seulement par le rôle prédominant assigné au Roi libérateur, dans les combats de la grande journée et dans le jugement qui la terminera, que s'opère le développement de la pensée prophétique. L'insirument providentiel des desseins de Dieu sur son peuple et sur le genre humain, se rapproche peu à peu des sphères inaccessibles où habite le Très-Haut.
Pendant une période longue et trop peu connue, qui s'élend du sixième siècle jusqu'à la fin du deuxième siècle avant notre ère, un mouvement intellectuel considérable agite la Palestine; la philosophie et la théologie sont étudiées dans les écoles rabbiniques; l'antique conception de Jéhovah est modifiée par les systèmes venus du dehors, transformés, élaborés par la sagesse hébraïque et mis en harmonie avec les croyances nationales.
Transporté de la Palestine sur les bords du Nil, ce mouvement dut prendre un rapide essor au sein de la colonie juive d'Alexandrie, affranchie des allures étroites du rabbinisme palestinien, rendue plus accessible aux philosophies étrangères par un contact journalier avec tous les peuples du bassin méditerranéen, et par l'étude approfondie des beaux livres de la Grèce. C'est à Alexandrie que se produisirent* d'abord, sous les formes précises que nous allons indiquer, les derniers résultats de ce travail, en ce qui concerne la conception de Dieu. Puis, presque aussitôt le mouvement alexandrin semble avoir réagi à son tour sur le mouvement palestinien. Le livre d'Hénoch nous en fournira des indices.
Vers la fin de cette période, environ cent ans avant la naissance de Jésus-Christ, apparaît nettement chez les théosophes hébreux, surtout à Alexandrie, une doctrine qui admet, sinon un dédoublement de la divinité, du moins l'idée d'une manifestation primordiale de Dieu, d'un être supérieur et antérieur à toutes les créatures, intermédiaire entre le Très-Haut et le monde. C'est par lui, Parole ou Verbe tout-puissant, que l'œuvre de la création s'est accomplie; c'est par lui que la vie se maintient dans ce vaste univers, et, à ce titre, il est le Souffle qui anime la nature, il est l'Esprit Divin ; de même, il est la lumière qui éclaire notre entendement, et, envisagé à ce point de vue, il est aussi la Sagesse céleste qui révèle aux justes les sentiers de la vérité et du parfait bonheur.
Il était impossible que cette conception métaphysique, définissant les rapports de Dieu avec le monde
et l'esprit de l'homme, demeurât sans être appliquée aux rapports de Dieu avec son peuple, et que les prophètes ne raccommodassent point à leurs prédictions du règne messianique. Le Messie devait donc tendre à s'identifier avec le Verbe ; cette identification était tellement dans la logique des idées et dans la force des choses, qu'elle eut lieu d'une manière presque instantanée et franchit d'un seul bond tous les degrés qu'elle aurait pu successivement parcourir. C'est Daniel qui, le premier, nous présente le Messie sous les trails d'un Fils de l'Homme, que Dieu fait approcher de son trône. Le livre d'Hénoch, allant presque jusqu'au bout dans cette voie, déclare que ce Fils de l'Homme existait avant le monde; il se tient, ajoutet-on, aux côtés de Dieu, qui le réserve pour l'accomplissement de ses desseins ; il est l'Élu. Évidemment les détails de cette conception étaient trop subtils pour entrer dans l'esprit du plus grand nombre; et la croyance la plus répandue vers le temps où circula le livre d'Hénoch, semble s'être résumée en ceci, que le Messie serait une nature surhumaine1. Le peuple lui donnait les divers titres de : Fils de l'Homme, Fils de Dieu, Fils de David. Nous admettons aussi, contrairement à l'opinion de M. Colani2, et comme conséquence du rapprochement opéré incontestablement, à notre avis, entre la légende du Messie et la conception du Verbe, que durant les deux siècles qui ont
1 C'est, comme on l'a vu plus haut, l'expression de Philon.
2 Le principal but du travail de M. Colani est de démontrer (voy. surtout p. 20 J et suiv ) que Jésus, suivant en cela les croyances messianiques des Juifs, ses contemporains, ne s'est pas attribué le jugement suprême réservé à Dieu.
précédé notre ère, la tendance générale des prophéties ayant consisté à transporter au Messie-Verbe l'accomplissement de l'œuvre de Jéhovah, lors de la grande journée, il arriva un moment où non-seulement l'apparition du Messie fut déplacée et mise avant la lutte d'Israël contre les nations, mais encore le rôle du Roi libérateur fut étendu, à la victoire remportée sur les nations et au jugement dernier. M. Colani, qui admet ce déplacement de l'apparition messianique, n'a pas compris qu'il était la conséquence logique du rôle de juge suprême assigné au Messie, rôle qu'il s'obstine à lui refuser, en dépit du témoignage exprès des évangiles.
La croyance à la résurrection des morts paraît-elle dans les anciens prophètes? Divers passages de Job et des Psaumes semblent fournir une réponse affirmative; mais le sens de ces passages, de celui de Job en particulier, est contesté ; et d'ailleurs divers critiques attribuent les derniers chapitres de Daniel à un écrivain de l'époque des Séleucides. D'où est venue cette croyance? De l'Egypte peut-être. Quoi qu'il en soit, les persécutions des Séleucides étaient de nat ure à favoriser Téclosion et l'épanouissement de ce dogme. Il donna lieu à des débats animés : les esséniens et les pharisiens l'adoptèrent , les sadducéens le repoussèrent comme une hérésie dangereuse. On comprend quelle énergie et quelle exaltation fanatique cette croyance était capable d'imprimer à la foi israélite. Sans doute^ les prophètes ne parlèrent d'abord que de la résurrection d'un nombre restreint de mort s, lors du jugement ; il s'agissait de récompenses et de châtiments rétros-
peclifs à administrer à des justes très-méritants ou à de grands coupables. Plus tard, on fit de la résurrection des morts un événement universel, qui devait s'étendre au peuple juif entier, puis à toutes les nations. L'espoir de revivre un jour dans sa chair pouvait certainement inspirer les plus sublimes dévouements et soutenir le martyre dans son héroïque obstination ; pourtant, il n'était pas facile d'implanter très-solidement cet espoir dans des âmes simples, effrayées de la destruction du corps accomplie par certains genres de supplices. On sent, à l'insistance des prophètes, que les objections les plus spécieuses et les plus pressantes ne manquèrent pas de se produire contre le dogme de la résurrection, et qu'il fallut réitérer les affirmations les plus énergiques et les plus solennelles pour raffermir la confiance aux promesses divines. Devenu chrétien, ce dogme, comme l'a démontré un remarquable travail1 de M. Edmond Le Blant suscita aussi dans les terribles persécutions des premiers, siècles, et môme dans les années qui suivirent la mort de Jésus, bien des angoisses au cœur des fidèles2, Comment et à quel moment précis aurait lieu la résurrection? Les prophètes varient là-dessus et nous laissent libres de la placer, soit avant, soit après le cataclysme qui doit détruire la terre. Suivant
1 Lu devant l'Académie des inscriptions au mois de février 1874, et destiné au Recueil des Mémoires de l'Académie.
2 On verra qu'il n'existe dans les oracles sibyllins juifs, antérieurs au christianisme, aucune trace de la croyance à la résurrection des morts. C'est là un caractère dont on ne saurait méconnaître l'importance dans l'étude du judaïsme alexandrin. Les œuvres de Philon ne contiennent, de même, aucune allusion à la résurrection.
une autre opinion , des résurrections partielles devaient êlre le signe précurseur de l'avènement du Messie et l'Évangile fait de ce signe le premier du caractère messianique de Jésus.
La description des catastrophes suprêmes occupe une grande place dans les prophéties modernes. Les anciens Voyants avaient été là-dessus d'une sobriété, qui ne pouvait convenir à une époque troublée, où la fièvre de l'attente et l'exaltation du martyre enflammaient les imaginations ; on lira plus loin ces fantaisies prodigieuses qui bouleversent la nature, arrachent les astres du ciel, roulent le firmament comme un volume, renversent les montagnes, anéantissent la terre et dans lesquelles domine la considération que celte catastrophe, analogue d'une manière générale au déluge envoyé jadis par Dieu pour punir les hommes coupables et purifier la terre, au lieu de s'opérer cette fois par l'eau s'opérera par le feu.
Les prophéties, que nous appelons modernes par opposition à celles qui sont antérieures au sixième siècle, sont contenues dans le livre d'Hénoch, dans les Oracles sibyllins, dans le Nouveau Testament et dans Técrit portant le titre de Quatrième livre d'Esdras1.
1 Cet écrit date environ de l'an 98 de notre ère; il est l'œuvre d'un Juif pharisien. Bien qu'il sorte de notre cadre, au même titre que les oracles sibyllins, juifs ou chrétiens, postérieurs à Tan 80, il ne sera pas inutile d'en donner ici un court aperçu.
Suivant l'auteur de cette prophétie, le Messie doit bientôt apparaître; mais, conformément à l'antique tradition, il viendra après la grande crise; son règne durera quatre-cents ans. Après ce laps de temps, il mourra ainsi que tous les hommes. Et le monde retombera dans son silence du commencement pendant sept jours. Puis un monde nouveau surgira; la terre rendra les âmes qui dorment dans son sein. Le Très-Haut apparaîtra sur son trône et jugera
Suivant certains critiques1, le livre de Daniel, ou du moins les derniers chapitres de ce livre, auraient été composés entre les années 167 et 169 avant Jésus-Christ. Le prophèle y annoncerait la fin des temps pour le moment où devait disparaître le roi séleucide Antiochus Épiphane, ce qui concorderait avec la prédiction de la sibylle, qui assigne à l'avénement du Messie cette même date, sous le règne du roi lagide Plolémée Philométor. Voici le passage principal de Daniel dont il s'agit, où on a vu, dans le choc des royaumes du Nord et du Midi, la lutte des Séleucides et des Lagides, et spécialement la seconde expédition d'Antiochus Épiphane contre l'Egypte, men-
Phumanité; il enverra les uns dans la joie et la consolation, les autres dans les peines et le feu. Les âmes des méchants, après le trépas, errent jusqu'au jugement dernier, en proie aux remords, à la honte, à l'effroi; les âmes des bons contemplent d'abord la gloire de Dieu pendant sept jours, puis entrent dans leurs demeures, ce qui signifie sans doute qu'elles s'endorment jusqu'à la grande journée de l'Éternel. Cette grande journée ne décidera donc du sort de personne, mais, par la résurrection des corps, elle ajoutera aux tourments des uns et à la félicité des autres. Le Pseudo-Esdras fait du Messie un homme, mais un homme céleste quoique mortel ; c'est, dit-il, la semence de David que le Très-Haut a réservée pour la fin; c'est celui que l'Éternel conserve à ses côtés pendant longtemps pour délivrer sa créature. De même qu'on ne peut scruter ce qui est au fond de l'Océan, personne sur la terre ne peut voir avant son temps ce Fils de Dieu et ceux qui raccompagneront quand il descendra sur la terre. Ces compagnons, ce sont les hommes que Dieu a recueillis dans le Paradis, tels que Élie et Hénoch. On trouve dans cette conception du Messie plusieurs traits qui rappellent les définitions du livre d'Hénoch; mais le résultat de l'identification du Messie national au Verbe des philosophes, c'est-à-dire l'influence de l'alexandrinisme, s'y fait moins sentir que dans le livre d'Hénoch, et voilà pourquoi le Messie, divinisé, ou peu s'en faut, par Hénoch, est ici tenu en quelque sorte à égale distance de la terre et du ciel.
1 Voy. Hilgenfeld [Jiidische Apokalyptik) ; Th. Nôldeke [Histoire littéraire de V Ancien Testament, traduite par MM. H. Derenbourg et Soury) ; T. Colani [Jésus-Christ et les croyances messianiques).
tionnée aussi par les oracles sibyllins comme devant précéder de peu la fin des temps.
Le prophète, parlant du roi du Nord, dit : « A une époque fixée, il marchera contre le Midi ; mais, cette dernière fois, les choses ne se passeront pas comme précédemment. Des vaisseaux de Kitlim s'avanceront contre lui (l'intervention romaine?) ; découragé, il rebroussera. Puis, furieux contre l'alliance sainte, il ne restera pas inactif ; à son retour, il portera ses regards sur ceux qui auront abandonné l'alliance sainte. Des troupes se présenteront sur son ordre ; elles profaneront le sanctuaire, la forteresse ; elles feront cesser le sacrifice perpétuel et dresseront l'abomination du dévastateur. Il séduira par des flatteries les traîtres de F alliance. Mais ceux du peuple qui connaîtront leur Dieu agiront avec fermeté et les plus sages parmi eux donneront instruction à la multitude. Il en est . qui succomberont pour un temps à
Tépée, à la flamme, à la captivité, au pillage
Quelques-uns des hommes sages succomberont, afin qu'ils soient épurés, purifiés et blanchis, jusqu'au temps de la fin, car elle n'arrivera qu'au temps marqué.
« Le roi fera ce qu'il voudra; il s'élèvera, il se glorifiera au-dessus de tous les dieux, et il dira des choses incroyables contre le Dieu des dieux ; il prospérera jusqu'à ce que la colère soit consommée, car ce qui est arrêté s'accomplira.
« Il n'aura égard ni aux dieux de ses pères, ni à la divinité qui fait les délices des femmes ; il n'aura égard à aucun dieu, car il se glorifiera au-dessus de
tous. Toutefois, il honorera le dieu des forteresses sur son piédestal ; à ce dieu, que ne connaissaient pas ses pères, il rendra des hommages avec de l'or et de l'argent, avec des pierres et des objets de prix. C'est avec le dieu étranger qu'il agira contre les lieux fortifiés ; et il comblera d'honneur ceux qui le reconnaîtront ; il les fera dominer sur plusieurs ; il leur distribuera des terres pour récompense.
« Au temps de la fin, le roi du Midi se heurtera contre lui. Et le roi du Nord fondra sur lui comme une tempête, avec des chars et des cavaliers et avec de nombreux vaisseaux ; il s'avancera dans les terres, se répandra comme un torrent et débordera. Il entrera dans le plus beau des pays, et p^sieurs succomberont ; mais Édom et Moab et les principaux des enfants d'Ammon seront délivrés de sa main. Il étendra sa main sur divers pays et le pays d'Égypte n'échappera point. Il se rendra maître des trésors d'or et d'argent et de toutes les choses précieuses de l'Egypte. Les Libyens et les Éthiopiens seront à sa suite. Des nouvelles de l'Orient et du Nord viendront l'effrayer, et il partira avec une grande fureur pour détruire et exterminer des multitudes. Il dressera les tentes de son palais entre les murs et la glorieuse et sainte montagne. Puis, il arrivera à sa fin, sans que personne lui soit en aide.
« En ce temps-là, se lèvera Michaël, le grand chef, défenseur des enfants de ton peuple ; et ce sera une époque de détresse telle qu'il n'y en a point eu depuis que les nations existent jusqu'à cette époque. En ce temps-là, ceux de ton peuple qui seront trouvés in-
scrifs dans le livre seront sauvés. Plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveilleront, les uns pour la vie éternelle, et les autres pour l'opprobre, pour la honte éternelle. Ceux qui auront été intelligents brilleront comme la splendeur du ciel, et ceux qui auront enseigné la justice à la multitude brilleront comme les étoiles, à toujours et à perpétuité...
«... Toutes ces choses finiront quand Ja force du peuple saint sera entièrement brisé. » Le prophète interroge pour obtenir une indication plus claire; il lui est répondu : « Va, Daniel, car ces paroles seront tenues secrètes et scellées jusqu'au temps de la fin. Plusieurs seront purifiés, blanchis et épurés ; les méchants feront le mal et aucun des méchants ne comprendra, md\%ceux qui auront de l'intelligence comprendront. Depuis Je temps où cessera le sacrifice perpétuel et où sera dressée l'abomination du dévastateur, il y aura mille deux cent quatre-vingt-dix jours. Heureux celui qui attendra, et qui arrivera jusqu'à mille trois cent trente-cinq jours ! Et toi, marche vers ta fin ; tu te reposeras et tu seras debout pour ton héritage à la fin des jours1. »
On remarquera ici quelques particularités dans la conception du règne messianique le rôle guerrier de vainqueur des nations est rempli par l'archange Michel, défenseur et patron d'Israël ; c'est la force et la vaillance de Michel qui sauvent le peuple saint descendu au dernier de^rré de faiblesse et d'humiliation ;
1 Daniel, cliap. xt et xit, trad. de M.yL. Segond.
cet état est même l'un des signes qui annonceront la fin des choses. Il faut remarquer aussi que la résurrection s'opérera pour certains justes et pour certains méchants, mais qu'elle n'est pas promise à tous indistinctement : « Plusieurs de ceux qui dorment, dit le prophète, se réveilleront... » Et il ajoute qu'ils revivront pour l'opprobre étemel ou pour la félicité sans fin. Nous trouvons là aussi une parole à laquelle l'Évangile fait plus d'une fois allusion ; Daniel affirme qu'aucun des méchants ne comprendra, mais que ceux-là seuls qui auront de l'intelligence comprendront. Philon déclare de même que la vision surhumaine qui guidera vers sa patrie Israël repentant et converti, n'apparaîtra qu'a ceux dont les péchés n'auront pas dépassé certaine mesure. Jésus dit aux Pharisiens hypocrites : « Vous ne pouvez pas me voir ! » Souvent il s'écrie : « Que celui quia de l'intelligence comprenne ! » Si les traits divers des visions de Daniel ne devaient pas se compléter entre eux, on serait tenté de croire que, dans les chapitres XI et XII, le prophète supprime la personne du Messie et lui substitue l'archange ; mais le passage suivant nous renseigne sur le rôle du Messie.
«... Et l'Ancien des jours s'assit. Son vêtement était blanc comme la neige, et les cheveux de sa tête étaient comme de la laine pure ; son trône était comme des flammes de feu, et les roues comme un feu ardent. Un fleuve de feu coulait et sortait de devant lui. Mille milliers le servaient, et dix mille mil-
1 Daniel, cbap. vu, vers. 9 à 14.
lions se tenaient en sa présence. Les juges s'assirent, et les livres furent ouverts... V animal fut tué et son corps fut anéanti et livré au feu pour être brûlé. Les . autres animaux furent dépouillés de leur puissance, mais une prolongation de vie leur fut accordée jusqu'à un certain temps,
• « Je regardais pendant mes visions nocturnes, et voici, sur les nuées des cieux arrive quelqu'un de semblable à un fils de l'homme. Il s'avança vers l'Ancien des jours et on le fit approcher de lui. On lui donna la domination, la gloire et le règne ; et tous les peuples, les nations et les hommes de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit. »
Les critiques dont nous avons parlé reconnaissent dans cet animal livré aux flammes le roi Antiochus Épiphane, persécuteur des Juifs et profanateur du temple ; malgré le sens clair des paroles qu'on vient de lire, ils contestent qu'il s'agisse ici d'un Messie personnel ; suivant eux, cet être, semblable à un fils de l'homme, c'est Israël, et ils croient en trouver la preuve dans le verset 27 du même chapitre : « Le règne, la domination et la grandeur de tous les royaumes qui sont sous les cieux seront donnés au peuple des saints du Très-Haut. Son règne est un règne éternel, et tous les dominateurs le serviront et lui obéiront. »
Sans examiner si les visions du livre de Daniel doivent être considérées comme le point de départ des conceptions messianiques modernes, ou s'il faut, avec la tradition, les ranger parmi les anciennes pro-
phéties, nous pouvons, sans crainte de nous tromper, dire que les évangiles marquent le point d'arrivée des conceptions messianiques, que le livre d'Hénoch nous en montre le développement, et que les oracles de la sibylle d'Alexandrie sont un épisode important de ce développement, qui nous conduit à étudier l'influence exercée par la colonie égyptienne sur le mouvement des idées dans la mère patrie.