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CRITIQUE ET HISTOIRE DU LIVRE D'HÉNCCH

Le livre d'Hénoch est un écho prolongé des prophéties de Daniel ; il les commente et les développe. Les Juifs ne l'ont jamais reçu dans leur canon; les chrétiens l'ont exclu du leur, comme apocryphe. Cette exclusion fut cause qu'il se perdit, vers le cinquième siècle, à l'exception de courts fragments, conservés notamment par Georges le Syncelle. Le livre d'Hénoch a été retrouvé, il y a environ quatre-vingts ans, en Abyssinie; l'Église copte l'admet encore au nombre des livres inspirés. Cette circonstance l'a sauvé d'un irréparable oubli.

Il eut de l'autorité dans la primitive Église; les lettres de saint Jude et de saint Barnabé, rappelant aux fidèles les prédictions du patriarche Hénoch, l'attestent. Au second siècle, saint Irénée et Clément d'Alexandrie le citent aussi avec respect, et Tertullien, dans son Traité sur l'idolâtrie, affirme que le livre est inspiré de l'Esprit saint1. Mais, un pas-

1 Hrcc igitur ab iniiio prœvidens etiam ostia in superstitionem ventura praccecinit per antiquissimum prophetam Enoch.

sage d'un autre traité 1 du même Père nous apprend que déjà alors il n'était pas universellement admis par les diverses Églises dans le canon des Écritures. Au commencement du troisième siècle, Origène constate celte incertitude; il ne trouve pas mauvais qu'on l'accepte comme un livre sacré 2, et il avoue d'ailleurs que les Églises ne lui reconnaissent pas une origine tout à fait divine*. C'est comme par degrés que les prophéties d'Hénoch perdent leur faveur et se rangent dans la catégorie des apocryphes. Les Constitutions apostoliques1' avaient déjà déclaré leur non-authenticité; saint Augustin répète cette déclaration5; et, par la voix de saint Jérôme6, l'Église d'Occident les rejette définitivement. L'Église grecque les conserva un peu plus longtemps; l'Église copte, isolée de bonne heure du continent européen, les garda seule dans son canon.

« Les auteurs apocryphes, dit un écrivain ecclésiastique7, sont d'une très-grande utilité; car ils nous apprennent quelles étaient les croyances et les opinions théologiques à l'époque où ils ont été écrits. Tel est, en particulier, le livre d'Hénoch, composé avant la publication des doctrines évangéliques. Il nous indique ce que pensaient les Juifs sur la nature

1 De Cultu fœminarum.

2 Et 7w qp/Xov TzocpaSéxsaBcu aytov rô (3tê) t'ov. [In Johan.)

5 :Ev rat? exxA>7<7tatç ol> 7ràvu oép-rxi 0ct'a. [Contra Celsum.) * L. vi, 16!

5 De Civit. Dei, xx, 25.

6 Manifestissimus liber est et inter apocryphos computatur. [Comment, in psalm., cxxxn, 3.)

7 L'auteur de la dissertation placée avant la traduction du livre d'Hénoch dans le premier volume du Dictionnaire des apocryphes de M. l'abbé Migne.

et le caractère du Messie, longtemps avant la naissance de Jésus-Christ, ce qui est saris doute du plus haut intérêt. » Ce livre nous fait connaître beaucoup d'autres croyances répandues à cette époque en Palestine sur l'origine du mal dans le monde, sur les punitions terribles que Dieu doit infliger aux idolâtres, sur la résurrection des morts, sur les conditions précises de la vie ultra-terrestre, le feu de l'enfer, l'éternité des récompenses et des peines, sur le monde invisible, sur le séjour céleste habité par des myriades de saints bienheureux, d'anges restés fidèles, enfin sur la personne mystérieuse et divine assise dans le ciel à la droite du Très-Haut, appelée tantôt le Fils de l'Homme, tantôt le Fils de la Femme, tantôt YÉlu, tantôt le Mystérieux, tantôt le Verbe, tantôt le Fils de Dieu1. Dieu réserve cet être pour la purification de la terre, le jugement universel et la rénovation du monde.

Par tous ces sujets le livre d'Hénoch tient de trèsprès, comme on voit, aux oracles sibyllins, ou, pour mieux dire, ces oracles ne sont que la traduction, en une langue étrangère, sous une forme convenue, de

1 Là encore se remarque un passage qui semble une allusion à la doctrine de la Trinité. Le prophète y mentionne, en effet, trois Seigneurs : d'abord, le Seigneur des Esprits; ensuite le Seigneur Élu (le même que le Fils de l'Homme, le même que le Verbe); en troisième lieu, le Seigneur d'une autre puissance f qui était sur l'eau, c'est-à-dire l'Esprit-Saint, que Moïse nous montre, au début de la création, planant sur les eaux. Telle est, du moins, l'interprétation que donne de ce passage l'auteur de la dissertation déjà citée. Voici ce passage : « Lui (l'Élu) fera appel à tout pouvoir du ciel, à toute sainteté, à toute puissance de Dieu. Les chérubins, les séraphins et les ophanins, tous les anges du pouvoir et tous les anges de l'autre pouvoir, qui était sur la terre et sur l'eau, feront entendre dans ce jour leurs voix unanimes. (Ch. lx, vers, 13 et 14.)

beaucoup des aspirations que ce livre exprime. Cette double série de documents contemporains nous fournit en dernière analyse le moyen de surprendre la pensée intime du judaïsme à ses deux pôles. En comparant la prophétie palestinienne à la prophétie alexandrine, nous pouvons apprécier les sacrifices faits aux nécessités du prosélytisme, et pénétrer les secrètes visées et les espérances grandioses qui soutinrent Israël dans ses malheurs et l'empêchèrent de se perdre, comme les autres peuples, dans les jouissances matérielles que procurent le lucre et les richesses.

Le livre d'Hénoch est composé de trois groupes d'écrits, comprenant cinq parties, qui appartiennent à des auteurs divers et à des époques distinctes, quoique rapprochées. Le premier groupe renferme trois prophéties ou paraboles (Mashal), en apparence assez homogènes; le second, une prédiction attribuée à Noé, avec des allures apocalyptiques très-prononcées ; le troisième, un morceau assez court qui termine l'ensemble. Tous ces écrits ont été rédigés en Palestine, soit en hébreu, soit en syriaque, par des auteurs inconnus, qui ont vécu dans l'intervalle correspondant au cycle judéo-alexandrin. Ces écrits ont été réunis, et peut-être légèrement remaniés, dans la seconde moitié du siècle qui précède notre ère, à l'époque où florissait le plus illustre des philosophes alexandrins, Philon. Il y a donc lieu de distinguer les dates dn verses de chaque écrit et la date unique du travail de combinaison qui les a rassembles sous un même titre.

Suivant les indications qu'une critique érudile a

relevées avec soin dans ces prophéties, le premier groupe serait contemporain d'Antiochus Épiphane ; il aurait été composé 1 70 ou 180 ans avant la naissance de Jésus-Christ, précisément en même temps que les plus anciens oracles sibyllins qui nous soient parvenus. Le second groupe aurait été écrit dans la première année de la longue domination de Jean Hyrcan; le troisième, peu de temps après, vers Tan 144 avant l'ère chrétienne1. En rapprochant Hénoch de la Sibylle nous avons donc la certitude et l'avantage d'étudier et de compter les battements profonds de la vie du judaïsme, à ses deux centres principaux, et, en quelque sorte, opposés, Jérusalem et Alexandrie.

11 serait téméraire d'affirmer que le livre d'Hénoch est sorti des monastères esséniens. On n'a du fait aucune preuve directe ; on n'y trouve, au surplus, nulle trace de la méthode allégorique appliquée à l'interprétation des Écritures, méthode qui constituait le fond de la doctrine du monachisme juif, aussi bien aux environs d'Hébi on, que sur les bords du lac Maria. Nous savons toutefois que la connaissance des anges et du monde invisible jouait un grand rôle dans les traditions et les préoccupations des Esséniens, et sans doute aussi des Thérapeutes, et que les poètes et les prophètes n'étaient pas rares parmi eux; or, les prophéties d'Hénoch sont remplies de descriptions très-détaillées relatives aux anges et aux puissances célestes ; il n'y a donc aucune invraisemblance à sup-

1 H. Ewald, Mémoire sur l'origine, le sens et l'arrangement des diverses parties du livre éthiopien d'Hénoch. (Gœltingue, 1855, in-4°).

poser qu'elles ont pu être composées, et mises en circulation et en faveur par les Esséniens.

Plusieurs auteurs1 ont exprimé l'opinion que les chrétiens avaient, durant les premiers siècles, introduit dans le livre d'Hénoch des interpolations nombreuses relatives à la personne du Messie. On ne pourrait, d'après cela, dégager de ce livre les traits de la conception messianique chez les juifs palestiniens avant le christianisme, qu'avec les plus grandes précautions et en distinguant soigneusement le texte primitif du texte altéré.

Effacer d'un trait de plume, en les déclarant falsifiés, les documents qui contrarient nos systèmes, voilà qui est commode et séduisant! C'est ainsi que nous avons vu M. Graetz se débarrasser de la Vie contemplative, en l'attribuant à un hérétique du troisième siècle, de peur d'avoir à constater dans le judaïsme une évolution qui mène au christianisme; c'est ainsi que nous verrons plus loin un critique redresser hardiment les témoignages exprès et concordants des apôtres sur un point de l'enseignement du divin maître, prétendre démontrer que les évangélistes ont mêlé leurs opinions à la doctrine de Jésus, et déterminer l'endroit précis où finit la parole du maître et où commence l'interprétation du disciple I

Ces procédés téméraires sont suggérés par une illusion, trop ordinaire à la vanité humaine, qui nous pousse à considérer comme des faits réalisés nos

1 MM. Hilgenfeld (Jùdische Apokahjptik) ; Colani [Jésus- Christ et les croyances messianiques) ; Th. Nôldeke [Ris t. littér. de VAnc. Testant.).

théories rétrospectives et à prendre pour des vérités les conjectures laborieusement édifiées par nous. Qu'y a-t-ilau fond de ces argumentations enchevêtrées et de ces conclusions superbes, dont le moindre tort est de prodiguer les grands mots d'évidence et de démonstration? Avec celte illusion vaniteuse il y a la préoccupation, avouée ou secrète, de discréditer les opinions reçues, de l'aire du nouveau à tout prix, dûton pour cela porter la main même sur la Sainte Écriture. Quand M. Th. Kôldeke écrit : « Les passages messianiques du livre d'Hénoch seraient très-intéressants, s'ils n'étaient pas des interpolations évidentes dues en grande par lie aux chrétiens1 », il affirme, en le déclarant évident, un fait douteux; ce qui, pour-un savant, constitue une double faute.

En effet, si l'on peut soutenir que ce qui est conforme à la doctrine chrétienne touchant le Messie a été introduit dans le livre d'Hénoch par des chrétiens, on peut soutenir également que les passages frappés de suspicion ne sont pas le résultat de l'addition supposée; que la doctrine qu'ils expriment, consistant principalement dans une tendance à identifier le Verbe des philosophes alexandrins et le Memra des rabbins de Palestine, avec le Mashiakh ou Fils de VHomme des prophètes, que cette doctrine a pu, par un développement logique, se produire aux époques où furent écrites, rassemblées et remaniées les prophéties d'Hénoch; que, par suite, la présence de cette doctrine dans^ ces prophéties ne trahit pas nécessaire-

1 Hist. littér. de l'Ane. Test., p. 544.

ment l'intervention chrétienne (de même que pour expliquer la théorie du Verbe dans .Philon il n'est point indispensable de recourir à la fable de la conversion du philosophe) ; qu'enfin il a existé, aussi bien en Palestine qu'à Alexandrie, une sorte de préchristianisme, qui est comme la préface de l'Évangile et marque la dernière phase de l'attente messianique, préchristiatiisme dont M. Nôldeke et plusieurs autres n'ont apprécié suffisamment ni la valeur ni le sens. Il suffit d'énoncer ces propositions pour prouver, ce semble, que l'authenticité des passages incriminés dans le livre en question est au moins très-soutenable, et qu'en l'admettant, nous n'enfreignons point les règles d'une saine critique. Il n'y a en tout ceci qu'une seule chose évidente, c'est l'excessive assurance de M. Nôldeke.

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