LE QUATRIÈME LIVRE OES ORACLES SIBYLLINS
Écoute, peuple de l'orgueilleuse Asie et de l'Europe, ce que ma bouche sonore, grande et véridique va prédire. Ce n'est pas du menteur Phébus que je profère les oracles, Phébus, que des hommes insensés ont appelé dieu, et auquel ils ont faussement attribué la connaissance de l'avenir2. Ce sont ici les oracles du
1 On trouvera ici un oracle un peu plus long (191 vers), mais conservé sans lacune, du moins sans lacune apparente; il a été composé vers l'an 80 de notre ère, à une époque où l'Église d'Alexandrie était fondée, mais n'avait pas absorbé la colonie juive de cette ville.
2 On s'étonnera, non sans motif, qu'Apollon soit ainsi maltraité par un prophète qui aurait plutôt besoin de s'abriter sous son autorité, ou du moins, sans lui adresser des louanges expresses, de laisser croire qu'il est inspiré par lui. Mais nous savons que le prophétisme des juifs alexandrins, d'abord timide et très-circonspect à l'égard des divinités païennes, prit des allures de plus en plus décidées, et à la fin des attitudes agressives. Cette agression, ces définitions extrêmement transparentes de la Divinité adorée par les Hébreux à Jérusalem (car ce fait qu'ils proscrivaient absolument toute image dans leur culte avait vivement frappé les Grecs, et c'était une des particularités les plus connues de la religion juive), sont des caractères de la poésie sibylline des temps qui suivent ou précèdent immédiatement l'ère chrétienne. Or, l'oracle contenu dans le livre IV a été écrit vers la
Grand Dieu, de Celui que les mains des hommes n'ont pas fabriqué, et qui ne ressemble pas aux muettes images taillées dans la pierre. Il n'a pas pour demeure la pierre façonnée en temple, pierre sourde, sans voix, source de mille maux pour les mortels1. Il est Celui qu'on ne peut voir de la terre, que l'œil des mortels ne peut mesurer, que leur main ne peut revêtir d'une forme; Celui qui d'un seul regard voit tout et que nul ne voit lui-même; Celui auquel appartiennent la nuit obscure, le jour, le soleil, les astres, la lune, la mer poissonneuse, la terre, les fleuves, les sources intarissables, les êtres créés pour la vie, et les pluies qui produisent la moisson dans les guérets et les fruits sur les arbres, le raisin et l'olive.
C'est lui qui aiguillonne au dedans mes esprits et m'ordonne d'annoncer exactement aux hommes ce qui est arrivé jusqu'à présent, ce qui arrivera plus tard, depuis le premier âge jusqu'au dixième. C'est lui-même qui annoncera tout ce qu'il doit ensuite accomplir. Et toi, peuple, écoute la Sibylle, laissant échapper la vérité de sa bouche sacrée.
fin du premier siècle. On ne s'écarterait pas beaucoup de la vérité, en posant en règle que plus un chant sibyllin d'Alexandrie est ancien, plus il est nuageux dans son indication du vrai Dieu, discret et mesuré dans Téloge des Israélites, et que plus on se rapproche de l'époque où nous sommes parvenus, pius ces précautions sont négligées, plus les allusions s éelaircissent, au point que le masque tombe tout à fait et laisse nettement apercevoir la ligure du poë;e juif. La mention de la résurrection, qu'on lira plus loin, achève de montrer qu'à l'époque où nous sommes parvenus, c'est-à-dire à la fin du cycle judéo-alexandrin, les sibyllistes ne craignaient plus de professer hautement les dogmes les plus mystérieux de leur foi.
1 L'expression poétique transporte à la pierre du naos les funestes effets du culte rendu à l'idole.
Heureux seront sur la terre ceux des hommes qui aimeront le Grand Dieu, qui prieront avant de manger et de boire, et pratiqueront la piété, qui prolesteront à la vue de tous les temples, à la vue des au» tels, vains amas de sourdes pierres, à la vue des images de bois et des figures fabriquées par la main des hommes, objets souillés du sang des êtres vivants et des quadrupèdes immolés1 ; qui ne regarderont qu'à la grande gloire du Dieu Unique ; qui ne commettront point de meurtres odieux ; qui ne s'attribueront point un gain illicite, tous actes qui sont exécrables. Ils ne porteront pas non plus de honteuses convoitises sur le lit d'autrui ; ils n'auront point avec les mâles de commerce odieux el impur.
Mais les autres hommes, aimant l'impudicité, loin d'imiter leur genre de vie et leur piété, les poursuivront de leurs sarcasmes, de leurs railleries, de leurs murmures. Dans leur stupide folie, ils les accuseront faussement des œuvres de mal qu'ils accom-
1 M. Alexandre voit dans ce passage un indice certain du christianisme du sibylliste. Nous jugeons inutile de revenir sur les remarques exposées pins haut. Rien ici ne désigne exclusivement et certainement les chrétiens. Sans doute, ils priaient avant de manger et de boire; mais les Thérapeutes et les Esséniens en faisaient autant. Ils n'étaient pas convaincus de la nécessité du temple ; mais, cette doctrine, les moines juifs de Palestine et d'Égypte l'avaient professée avant eux. Ils avaient horreur du sacrifice sanglant; mais n'avonsnous pas vu que la table des Thérapeutes est pure de mets sanglants, et que les Esséniens proclament que le sacrifice le plus agréable à Dieu et le plus méritoire est la victoire remportée sur nos passions? La purification baptismale, à laquelle il sera fait allusion plus loin, n'est pas non plus un trait particulier au christianisme; diverses sectes juives la pratiquaient avant Jésus-Christ. En bonne logique, et en 1 absence d'indices moins généraux et plus exprès, nous sommes donc obligés de voir dans ces mœurs et dans ces doctrines des choses purement judaïques.
plissent eux-mêmes1. Car c'est une race défiante que celle des mortels.
Mais, quand sera venue l'heure du jugement du monde et des mortels2, jugement que Dieu luimême accomplira, et qui, atteignant les impies et les hommes pieux, précipitera les impies dans les ténèbres et leur fera connaître toute l'étendue de leur impiété, alors les hommes pieux habiteront une campagne fertile, et l'Esprit de Dieu leur donnera et la vie et le bonheur.
Toutès ces choses s'accompliront au dixième âge.
Maintenant je vais dire ce qui arrivera à partir du premier âge.
D'abord, les Assyriens commanderont à tous les mortels. Leur puissance sera maîtresse du monde pendant six âges, à partir des temps où, le courroux du Dieu Céleste brisant les réservoirs des eaux, la mer3 recouvrit la terre et détruisit les cités et les hommes.
Les Mèdes, ayant supprimé les Assyriens, seglori-
1 On connaît les accusations dont les Grecs chargeaient les Juifs, et qui servirent souvent de prétextes aux violences les plus criminelles.
2 On remarquera que la doctrine de l'oracle, en ce qui touche la résurrection et le règne messianique, est conforme à la doctrine de l'Église chrétienne; elle n'admet pas deux jugements, deux résurrections, et la royauté de mille ans qui devait, suivant l'opinion des hérétiques millénaires, précéder l'établissement définitif du règne de Dieu.
3 Nous avons en cet endroit une explication physique du déluge, conforme à celle de la Genèse : c'est la mer, gonflée par les eaux qui sont au-dessus de la voûte du ciel, qui déborde et recouvre la terre. Il est à peine nécessaire de faire remarquer que nous sommes en présence d'une succession d'empires, différente de celles que nous avons déjà rencontrées, et qui n'est pas beaucoup plu9 exacte qu'elles.
fieront sur leur trône. Deux âges seulement sont accordés à leur empire. Durant leur règne, il arrivera que les ténèbres de la nuit surviendront en plein jour, à midi. Les astres, et en particulier l'orbe de la lune, disparaîtront du ciel, et la terre, ébranlée par la secousse d'un grand tremblement , renversera beaucoup de villes et les ouvrages des hommes. Alors des profondeurs de la mer surgiront des îles1.
Lorsque le grand Euphrate se remplira de sang, alors il y aura, entre les Mèdes et les Perses, une bataille terrible 2. Les Mèdes, succombant sous la lance des Perses, s'enfuiront au delà des grandes eaux du Tigre. La puissance des Perses sera la plus grande du monde entier. Un seul âge leur sera accordé pour leur domination féconde en félicités.
On verra survenir les malheurs que les hommes
1 Les traditions les plus anciennes de la Grèce parlaient d'îles sorties du sein des mers dans les temps primitifs, et citaient Délos et Rhodes. M. Alexandre accuse ces traditions de mensonge, et en voit l'origine dans les fables et les convenances de la mythologie. Rien, ajoute-t-il, n'est venu confirmer ces légendes : le sol des deux îles n'est point volcanique. Mais on sait qu'un soulèvement peut s'opérer sur un point de l'écorce du globe, sans que l'écorce soit fendue par la matière volcanique intérieure. En réalité, nous n'avons aucun moyen de contrôler la véracité des traditions relatives à la naissance de Délos et de Rhodes, et nous avons tout lieu de supposer que si les anciens Grecs n'avaient pas eu sous les yeux le phénomène de i'émersion ou de la submersion des îles, si du moins ils n'en avaient point trouvé le souvenir conservé parmi les peuples qui les précédèrent en Europe, ils ne l'auraient point inventé. Il est certain que l'île de Théra s'est formée à une époque reculée et voisine des âges héroïques. Les anciens auteurs, Pline, Sénèque, etc., rapportent que d'autres îles sont apparues dans la Méditerranée depuis les temps historiques.
2 La bataille fut livrée non point sur l'Euphrate, mais près d'Ecbatane; ses conséquences ne furent point immédiates, et l'empire ne passa aux Perses qu'après la mort de Cyaxare et d'Astyage,
prient le ciel de leur épargner, les batailles, les massacres, les dissensions, les déroutes, les forteresses qui s'écroulent, les villes ruinées, lorsque la Grèce orgueilleuse naviguera sur le large Hellespont et portera le ravage chez les Phrygiens et en Asie1.
Une famine affreuse fondra sur l'Egypte aux nombreux guérets ; pendant une période de vingt années, elle restera sans moissons, lorsque le Nil, qui nourrit les épis, cachera sous terre, en quelque autre lieu, ses ondes noires2.
D'Asie un grand roi portera les armes contre la Grèce sur d'innombrables vaisseaux ; il foulera de ses pieds les routes humides de la mer profonde, et, coupant une montagne à la cime élevée, naviguera dans ses flancs ; l'illustre Asie le recevra dans sa fuite loin du théâtre de la guerre3.
Un immense torrent defeu> sorti de l'Etna mugissant, brûlera toute l'infortunée Sicile4. La grande ville de Crotone s'abîmera dans des eaux profondes 5,
1 Allusion à la guerre de Troie.
2 S agit-il de la famine dont Joseph conjura les effets par sa prévoyance? C'est un lieu commun de la poésie sibylline que les famines résultant de la disparition des eaux de tel ou tel fleuve.
5 11 est facile de reconnaître dans ces vers la mention des principaux événements qui marquèrent la fameuse expédition de Xerxès contre les Grecs. Le Roi des Rois traversa l'Hellespont à pied sur un pont de bateaux ; il fit couper le mont Àthos pour éviter un détour à sa flotte; enfin il s'enfuit précipitamment en Asie après la défaite de ses troupes.
4 IL est difficile de préciser la date des anciennes éruptions de l'Etna. Nous savons que, vers l'année 477 avant notre ère, à une époque rapprochée des guerres médiques, ce volcan ravagea le pays environnant. Cela résulte du témoignage de Pindare, confirmé par Thucydide (liv. III). Est-ce de cette éruption que l'oracle parle ou de celle qui eut lieu, peu après, durant la guerre du Péloponèse?
s L'histoire n'a gardé aucun souvenir de la catastrophe de Crotone,
Une querelle surgira dans la Grèce. Les habitants, remplis de fureur les uns contre les autres, ruineront beaucoup de villes, et, en combattant, feront périr un grand nombre d'hommes. L'issue de la querelle restera douteuse1.
Quand viendra le temps du dixième âge de l'humanité, le joug de l'esclavage et la crainte seront sur les Perses. Alors les Macédoniens s'enorgueilleront du sceptre, et Thèbes sera prise d'une manière funeste. Les Cariens habiteront Tyr, et les Tyriens seront exterminés. Le sable des rivages couvrira Samos toute entière. Délos ne sera plus Délos3; elle disparaîtra
1 On peut, voir ici une mention de la guerre du Péloponèse.
8 II y a dans le vers un jeu de mots qui résulte de ce que en grec le nom de Délos [orjloç] signifie, dans le langage ordinaire, apparent. Mot à mot on traduirait : « L'Apparente ne sera plus apparente. » On a des raisons certaines de croire que ce passage est tiré textuellement d'un oracle érythréen. Au commencement de la guerre du Péloponèse, en 451, il y eut, raconte Thucydide, un grand émoi, causé par des prodiges, et il circula sur ces prodiges une foule d'oracles annonçant des luttes entre les cités helléniques. Les termes dont se sert l'historien indiquent que ces prophéties, mises en circulation non-seulement dans les États intéressés mais encore dans les autres, étaient assez dans les habitudes des Grecs, puisqu'elles étaient l'œuvre de gens adonnés à ce genre de littérature. [Uollà ok xfw*M.aUyot r,oo-J ev T* ratç [téllovet noÀSfx^nastv xac Iv rats y.D.atç nôleeiv.)
Sur ces entrefaites, un tremblement de terre survint à Délos, laquelle de souvenir d'homme n'avait jamais eu à subir ce fléau. [Upôrspov ouîrw ïcicdzïsx ccv ou 'EXXqvés jjLèftvqmoci*) Ce tremblement de terre, ajoute Thucydide, parut le signe précurseur des événements annoncés. Il est donc certain^que l'oracle érythréen, qui parlait de la ruine de Délos par une catastrophe souterraine, fut composé vers la fin du cinquième siècle. Callimaque (Hymn. in Del., 53) y fait allusion, et reproduit même le jeu de mots que nous avons ici dans le texte sibyllin, « C'est pourquoi, dit-il, désormais disparue (non apparente} le vaisseau flottera aux lieux ou tu t'élevais [OvveKev ovxérotQYilQç îizlitXeez...). »
C'est donc un fait démontré et mis hors de contestation que les oracles juifs ont reproduit, pour donner de l'autorité à leurs pré-
sans laisser de trace. Babylone, grande à voir, petite à combattre, se perdra dans la funeste confiance que lui inspireront ses remparts. Les Macédoniens s'établiront à Bactres, et tous ceux de Bactres et de Suse s'enfuiront en Grèce.
Il arrivera, un jour, quelePyrame aux flots argentés, prolongeant ses rives, parviendra jusqu'à l'île sacrée1. Sybaris et Cyzique2 s'écrouleront, lorsque les cités seront ébranlées par les tremblements de la terre agitée. Sur Rhodes fondra un désastre suprême, immense3.
La puissance ne restera pas toujours à la Macédoine. De l'Occident s'élèvra la grande guerre italique ; sous
dictions, des prophéties érythréennes. Il est très-probable que ces oracles empruntés intéressaient les villes d'Ionie, de la Hellade, de la Grande Grèce ou les îles. Nous croyons, en conséquence, que la prédiction relative à Samos, et qui contient aussi un jeu de mots, fondé sur la ressemblance du nom de Samos et du mot ("A/a/aos) qui signifie sable, figurait dans les oracles érythréens. Nous n'osons en dire autant du jeu de mots qui, ailleurs dans nos chants sibyllins, rapproche 'Pw/av; (Rome) de pû/Av? (force et vitesse). L'oracle qui le contient doit être beaucoup plus récent, d'origine alexandrine, et composé à l'imitation des prédictions érythréennes.
1 Strabon cite ces deux vers; mais, au lieu de «île,» il lit : « Chypre. » Cette prédiction, comme celles qui suivent sur Sybaris, Cyzique et Rhodes, provient, croyons-nous, des oracles érythréens.
2 Dans le paragraphe 3 du troisième livre, Cyzique est menacée d'une inondation.
3 Dans le passage précité (§ 3 du livre III), ce n'est pas un tremblement de terre, comme on pourrait le supposer d'après cet endroit, qui ravage Rhodes, c'est une guerre. Pausanias [Corinth., 7) songeait à cet oracle quand il dit, à propos d'un grand tremblement de terre survenu à Khodes: « Ainsi parut s'accomplir l'oracle de la sibylle relatif à Rhodes ("£îtt£ xat Myeov rersUadat Siêû»/? rb £i$ 'Pdâsv £oo£sv). » Mais de quelle sibylle parlait-il? Probablement de la vraie, de la sibylle d'Ionie, et non de celle d'Alexandrie. Ce texte de Pausanias est un nouvel indice des emprunts de la sibylle hébraïque à la sibylle grecque.
elle, le monde, portant le joug de l'esclavage, servira les Italides. Cartilage, la tour d'un assiégeant pliera ton genou vers le sol. Malheureuse Laodicée,untremblement de terre t'affligera et fera de toi une ville nouvelle et magnifique1. Et toi, Corinthe infortunée, tu contempleras un jour la chute. 0 belle Myra de Lycie, un sol bondissant s'attachera à toi; entrainée par ses secousses, tu tomberas à terre, et tu souhaiteras de t'enfuir sur un autre sol, pareille à rémigrant. Cela arrivera lorsqu'une onde noire, au milieu des tonnerres et des tremblements de terre, anéantira la race impie de Patares2.
Arménie, une dure servitude t'est réservée. La funeste tempête de la guerre fondra aussi de l'Italie sur Solymes, et dévastera le grand temple de Dieu3. Lorsque, puisant leur confiance dans leur folie et outrageant la piélé, ils auront accompli des meurtres abominables autour du temple, alors un grand roi, venu d'Italie, pareil à un esclave, s'enfuira ignoré, inconnu, au delà du cours de l'Euphrate, chargé de l'horreur du meurtre de sa mère, et de mille autres
1 Sous Néron, Laodicée fut ravagée par un tremblement de terre (Tacite, Annal», xiv, 27), en l'année 01 de notre ère, peu avant l'époque où nous plaçons la composition de cet oracle. L'illustre historien affirme, comme le sibylliste, la merveilleuse rapidité avec laquelle la cité se releva de ses ruines. Voyez dans l' Antéchrist de M. Pvenan (p. 328 et suiv.) f 'énumé ration des fléaux qui ravagèrent à cette époque l'Italie, la Grèce et l'Asie.
2 Patares était une ville de Lycie, où il y avait un oracle d'Apollon célèbre II est fait mention de cet oracle, comme existant encore, dans le paragrahe 3 du livre III. (Voy. Les derniers temps des Oracles, par Gust. Wolff. Berlin, 1854.)
3 II s'agit de la guerre de Pompée et de la prise du temple qui la termina. Cet événement est présenté, en effet, comme antérieur à la chute de Néron.
forfaits consommés de ses mains criminelles1. Beaucoup, luttant pour le pouvoir, ensanglanteront le sol de Rome, après que ce prince se sera enfui dans la contrée des Parthes.
Un chef romain viendra en Syrie, qui, ayant livré le temple aux flammes, passera beaucoup d'habitants de Solymes au fil de l'épée, et ruinera la grande et magnifique contrée des Juifs2.
Et alors un tremblement de terre ruinera en même temps Salamine et Paphos, lorsque une onde noire bouillonnera au-dessus de l'île de Chypre submergée.
Et quand des entrailles déchirées de la terre d'Italie une flamme s'élancera jusqu'au vaste ciel3, consu-
1 Néron était mort en présence de peu de personnes ; on pouvait croire que ses amis l'avaient sauvé, et qu'on avait produit le cadavre d'un homme substitué à l'empereur. « Les uns affirmaient qu'on n'avait pas trouvé le corps; d'autres disaient que la plaie qu'il s'était faite au cou, avait été bandée et guérie. Presque tous soutenaient que, à l'instigation de l'ambassadeur parthe à Rome, il s'était réfugié chez les Arsacides, ses alliés, ennemis éternels des Romains, ou auprès de ce roi d'Arménie, Tiridate, dont le voyage à Home, en 66, avait été accompagné de fêtes magnifiques qui frappèrent le peuple. Là, il tramait la ruine de 1 Empire. On allait bientôt le voir revenir à la tête des cavaliers de l'Orient pour torturer ceux qui l'avaient trahi. Ses partisans vivaient dans cette espérance ; déjà ils relevaient ses statues, et faisaient même courir des édits avec sa signature. Les chrétiens, au contraire, atrocement persécutés par l'empereur, et qui le considéraient comme un monstre, en entendant de pareils bruits, auxquels ils croyaient en tant que gens du peuple, étaient frappés de terreur. » [L'Antéchrist de M. Renan, p. 318 et suiv.) Ils restèrent convaincus du retour prochain du monstre, et l'identifièrent au Bélial hébraïque, à l'ennemi du Messie, au puissant adversaire du Christ.
2 Le sibylliste a ici eiî vue la guerre de Vespasien et de Titus.
3 L'impression causée par l'éruption du Vésuve de l'an 79, dont il est question ici, fut immense et universelle. Dion Cassius (lxvi, 23) raconte que la cendre fut rejetée en telle quantité, qu'il en vint en Afrique, en Egypte et jusqu'en Syrie. Plutarque [De Pyth. Orac. et
mant beaucoup de villes, faisant périr les hommes el remplissant d'une cendre obscure l'immensité des airs ; quand des gouttes semblables à du vermillon tomberont du ciel, on reconnaîtra le courroux du Dieu Céleste, courroux causé par la perte de la nation innocente des hommes pieux.
Alors1 sur l'Occident éclatera une lutte guerrière, et le fugitif de Rome, à la tète d'une grande armée, passera l'Euphrate, suivi de foules innombrables.
Infortunée Antioche, on ne te donnera plus le nom de ville ; ta folie te fait succomber sous les coups des guerriers d'Italie2. La famine et une bataille funeste ruineront aussi la Syrie.
Malheur, malheur à toi, Chypre infortunée ! Les flots de la vaste mer te recouvriront, après qu'une tempête horrible t'aura arrachée de tes fondements.
Une grande richesse viendra sur l'Asie ; c'est celle que Rome avait prise et placée dans ses opulents
De Ser. Numin. Vindict.) dit que les désastres survenus aux environs de Cumes et de Dicœarchia avaient été prédits par la sibylle très-anciennement. M. Alexandre admet que Plutarque parle de la sibylle grecque, mais croit qu'il prend pour ancien un oracle moderne. A notre avis, M. Alexandre accuse un peu légèrement d'erreur l'écrivain grec. Les oracles sibyllins antiques ont pu prédire que cette région de l'Italie, célèbre déjà par ses phénomènes volcaniques, serait un jour détruite ou ravagée par le feu souterrain. «En 63, Pompéi fut presque abîmée par un tremblement de terre. Le centre volcanique de la baie de Naples, au temps dont il s'agit, était vers Pouzzoles et Cumes. Le Vésuve, qui avait eu des éruptions aux époques préhistoriques, était encore silencieux; mais cette série de petits cratères qui constitue la région à l'ouest de Naples, et qu'on appelait les Champs Phlégréens, offrait partout la trace du feu. » (L' Antéchrist de M. Renan, p. 330.)
1 A partir de là, le sibylliste prédit au hasard; et la preuve, c'est qu'il annonce le retour de Néron.
2 Nous préférons cette leçon à celle qui fait tomber Antioche sous les coups de ses propres guerriers.
édifices. Rome la rendra à l'Asie au double ; ce sera l'usure de la guerre1.
Les villes des Cariens, qui dressent leurs superbes citadelles au bord des eaux du Méandre, périront par la famine, quand le Méandre cachera sous terre son eau profonde.
Quand la piété, la foi, la justice, seront bannies de parmi les hommes, qu'ils vivront dans une impiété sans frein, et qu'ils se livreront à des actes odieux et à tous les crimes ; quand personne n'aura plus souci des hommes pieux, lorsqu'au contraire, poussant l'aveuglement à l'extrême, ils les extermineront tous, prenant plaisir à les outrager et plongeant leurs mains dans le sang, alors on connaîtra que Dieu n'est plus patient, qu'il frémit décolère, et qu'il va anéantir toute la race des hommes dans un vaste embrasement.
Ah! malheureux mortels, changez de conduite ; ne poussez pas à une colère sans bornes le Grand Dieu; laissez là les épées, les querelles, les massacres, les violences; purifiez-vous tout le corps dans les eaux intarissables des fleuves â, puis, élevant vos mains
1 Ce retour de la fortune qui venge l'Asie des victoires et des rapines de Rome, est prédit en plusieurs endroits des oracles sibyllins, et présenté comme l'un des événements qui annoncent la proximité de la fin du monde.
2 Nous pensons avec M. Ewald, et contrairement à M. Alexandre, que la purification baptismale dont ilsagit en ce passage est une chose purement juive, et qu'elle n'implique pas le christianisme dusibylliste. Non-seulement les ablutions jouent un rôle important dans les rites des Esséniens et probablement des Thérapeutes, mais nous savons qu'il exista en Palestine, avant la prédication de Jésus, des sectes de baptistes. Les disciples de saint Jean formèrent l'une de ces sectes ; et saint Paul, dans ses voyages, trouva une petite Église de juifs baptistes dans une ville d'Asie Mineure. M. Alexandre insiste : les chré-
vers l'éther, implorez le pardon de vos actes antérieurs, et guérissez par vos prières votre impiété funeste. Dieu aura repentir et ne vous perdra point ; sa colère s'apaisera, si vous cultivez1 dans vos cœurs l'inestimable piété.
Mais, si vous ne m'obéissez pas, si, persistant dans vos mauvaises pensées, et, chérissant votre folie, vous faites la sourde oreille à tous ces avertissements, le
tiens seuls, dit-il, pratiquaient le baptême, en immergeant le corps entier (o/ov îé/taç), comme l'indique le vers sibyllin. Sous répondrons que saint Jean baptisait en plongeant ses disciples dans le fleuve du Jourdain, ce qui semble s'accorder bien exactement avec l'indication du sibylliste, et n'exclure aucune partie du corps de l'ablution. Enfin, rappelons que l'Évangile ne parle pas seulement du baptême de l'eau, mais du baptême de l'Esprit, du baptême du sang et du feu, ce qui porte à croire que l'idée de purification, souvent exprimée par Jésus, ne se produisit pas toujours sous la mêm3 forme, et laissa subsister Quelque indécision, au point de vue de la pratique, parmi Us premiers disciples. Eneltet,les deux principaux apôtres, saint Pierre et saint Paul, agissent à cet égard différemment : l'un baptise; l'autre se vante de ne point se préoccuper de détails aussi secondaires. Sous en concluons que le baptême n'eut peut-être pas dans la dernière moitié du premier siècle toute l'importance qu'il acquit bientôt après, et que lui prêterait un peu prématurément le sibylliste prétendu chrétien. Il y a une considération plus décisive encore qui nous empêche de reconnaître ici le baptême chrétien, lequel n'a de vertu et d'efficacité qu'autant qu'il est administré par un fidèle du Christ. Ce caractère est aussi net que possible. Un auteur chrétien aurait donc dû, ce semble, écrire : « Laissez-vous purifier tout le corps dans les fleuves, » et non : « Purifiez-vous... »
1 Ce passage est remarquable ; il contient deux expressions qui semblent avoir été fournies au poète par une secrète préoccupation de la vie ascétique des Thérapeutes, i Guérissez par vos prières votre impiété, » dit-il, paraissant faire allusion à Tétymologie que Philon nous donne du mot Thérapeute ^guérisseur). « Cultivez dans vos cœurs la piété, ajoute-t-il, se servant du mot 7<rxq<nrre, qui rappelle les pieuses pratiques de la vie ascétique.
Sans doute, ce sont là des indices un peu vagues, mais non sans valeur, car ils concordent avec beaucoup d'autres, d'où l'on peut inférer que plus d'un oracle sibyllin d'Alexandrie est sorti des couvents des Thérapeutes.
feu descendra sur la terre. Voici quels signes l'annonceront. Au lever du soleil, on verra des glaives, on entendra des trompettes ; le monde entier entendra des grondements et des bruits formidables. Le feu consumera toute la terre ; il détruira toute la race des hommes, toutes les villes, les fleuves et la mer; il brûlera tout et réduira le monde en une poussière noirâtre.
Lorsque toutes choses seront devenues cendre et poussière, et que Dieu aura éteint le vaste incendie qu'il avait allumé, Dieu, avec des os et de la cendre, formera de nouveau les hommes, et il rétablira les mortels comme ils étaient auparavant. Et alors sera le jugement, par lequel Dieu, jugeant le monde, rendra la justice. Ceux qui se sont égarés dans l'impiété, la terre se répandra de nouveau sur eux et les recouvrira ; ils seront précipités dans la profondeur de l'obscur Tartare et de la Géhenne, qu'entoure le Styx. Ceux qui auront pratiqué la piété revivront dans le monde impérissable et bienheureux du Grand Dieu Immortel, qui, en récompense de leur piété, leur donnera le souffle, la vie et la joie. Et tous alors se verront les regards attachés sur la douce et réjouissante lumière du soleil. Oh ! bienheureux l'homme qui vivra jusqu'à ce temps-là1.
I La fin de l'oracle nous renseigne d'une manière précise sur l'ordre et la succession des événements de la période suprême. C'est sur l'humanité ressuscitée que Dieu rendra ses arrêts.
II y a plusieurs points à noter dans ces derniers vers Le bonheur des élus est déclaré éternel, mais le prophète ne dit pas expressément que le châtiment des méchants sera sans fin ; il ne parle pas non plus du genre des supplices qui leur seront infligés ; on peut supposer que leur punition consiste dans cette immersion au sein des
ténèbres, de même que la récompense des bons consiste dans la contemplation de Celui qui est la Lumière. En second lieu, le bonheur des justes nous est présenté comme opérant de l'un à l'autre une sorte de rayonnement, qui multiplie la félicité de chacun d'eux par les joies de tous les autres.
..... Havre? àe ToVstjo^oyrca iauTOÛg
C'est une pensée très-délicate et digne d'être relevée. Mais ce qui nous frappe plus que tout le reste dans cet oracle prétendu chrétien, c'est l'absence complète de la figure messianique ; l'atténuation du rôle dominateur et glorieux d'Israël; enfin, cette parole, qu'il faut noter dans la bouche d'un Juif s'adressant aux Gentils : « Dieu pardonnera à vos larmes et à vos prières! » Ce dernier trait ne trahit-il pas l'esprit large, j'allais dire presque chrétien, du monachisme judéo-alexandrin?
APPENDICE
Notre travail achevait de s'imprimer lorsqu'à paru 1 Histoire des idées messianiques depuis Alexandre jusqu'à Hadrien, par M. Maurice Vernes1. On y trouvera sur le livre d'Hénoch l'étude la plus étendue qui ait été faite jusqu'à présent chez nous. Bien que nous ne partagions pas plusieurs des opinions de l'auteur sur l'âge et l'authenticité des diverses parties de ce livre, nous ne saurions méconnaître les qualités d'érudition solide qu'il a déployées dans ses recherches. Sans entrer dans la discussion de tous les points de ce problème délicat et complexe, nous nous bornerons à dire, après avoir pris connaissance des arguments de M. Vernes, que nous maintenons les remarques présentées par nous aux pages 218 et 219.
Avec MM. Colani, Noldeke et Hilgenfeld, M. Vernes soutient que le deuxième livre d'Hénoch est sorti d'une Église chrétienne, à une époque qui ne saurait guère remonter plus haut que le commencement du second siècle de notre ère. Il en trouve la preuve dans les doctrines messianiques, parfaitement concordantes avec les idées des Églises
k Un vol. in-8, chez Sandoz et Fischbacher.
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d'alors sur la personne et le retour glorieux de Jésus, qui sont développées dans cette partie ; l'expression Fils de l'Homme, si fréquente en ces passages, est pour M. Vernés une allusion très-transparente à la personne de Jésus, que la légende chrétienne faisait asseoir aux cieux à la droite de Dieu, attendant l'heure prochaine devenir juger les vivants et les morts. À cela nous répondons que Jésus ayant été reconnu par ses fidèles pour le Messie, il s'agit de savoir si les caractères messianiques qu'ils apercevaient en lui étaient conformes à la tradition juive, ou bien s'il existait dans les croyances chrétiennes des traits spéciaux étrangers à cette tradition. Si ces traits existent, il faut les désigner avec précision; il faut surtout prouver qu'ils sont d'invention chrétienne. Cette preuve, à notre avis, n'a pas encore été faite. Ni la doctrine qui identifie le Messie au Verbe, ni celle qui représente le Christ comme le juge suprême, ni celle qui le nomme Fils de l'Homme, ni celle qui admet une seconde ère messianique après la première, et par conséquent le retour glorieux de Jésus, rien de tout cela ne nous paraît manquer dans les croyances israélites relatives au Messie et antérieures à Jésus.
Ainsi, nous admettons que l'identification du Messie au Verbe est antérieure au christianisme, parce qu'elle est dans la logique des idées, parce que le concours des circonstances la favorise, parce qu'elle est un résultat nécessaire de l'influence d'Alexandrie sur la Palestine, parce qu'on peut prévoir l'époque à laquelle cette influence a dû se produire (ce fut le moment où, avec Philon, la doctrine du Logos allait atteindre son complet épanouissement), parce qu'enfin toutes ces inductions, fondées sur l'ensemble des faits qui constituent l'histoire des idées de cette période du judaïsme, nous les voyons se vérifier dans les passages du livre d'Hénoch, qui nous montrent
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la légende nationale et la conception métaphysique tendant l'une vers l'autre et prêtes à se rejoindre.
Que disent nos adversaires? Que les passages invoqués du livre d'Hénoch, sont précisément interpolés parce qu'ils accusent cette tendance, et par cette raison que ladite tendance existait dans les premières Églises chrétiennes. Mais n'existait-elle pas aussi dans le juddsme depuis plus d'un siècle et demi ? Nous ne cesserons de le répéter, là est la véritable question à résoudre; et de sa solution dépend l'opinion qu'on devra se faire sur l'âge et l'authenticité du deuxième livre d'Hénoch. Cette solution nous a été fournie par l'étude attentive et la comparaison de l'Essénisme et du mouvement judéo-alexandrin.
« Les passages incriminés d'Hénoch, nous écrit un hébraïsant distingué1, sont conçus dans le même esprit que le reste du livre; ils ne contiennent pas une seule pensée qui ne soit empruntée à la Bible; ils sont les conséquences du système entier ; ils forment en même temps le cadre du poëme ; ils sont avec le reste des prophéties l'œuvre du même auteur. »
L'interpolation se démontre par des arguments de valeur différente, parmi lesquels celui qui invoque le vieil adage, ls fecit cuiprodest, n'est pas le moins convaincant. Or cette ressource manque ici. Nous ne voyons pas bien clairement quel profit les chrétiens attendaient de cette fraude. Elle était pour le moins inutile. Cela ressort avec évidence du fait que les chrétiens ont exclu ces prophéties de leur canon, en les déclarant apocryphes.
Nous ne nions pas qu'il y ait eu des interpolations. Nous en avons signalé deux dans les oracles sibyllins du cycle judéo-alexandrin; elles sont naïves et nullement calcu-
1 M. Joseph Halévy,
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lées avec cet art et cette science que nos contemporains sont enclins à leur prêter ; elles sont, si l'on peut ainsi dire, locales et restreintes ; elles ne supposent point l'intention de falsifier d'une manière générale les documents. La preuve, c'est que ces documents ont gardé fidèlement, sur des points très-graves de doctrine, tels que la personne messianique et le dogme de la résurrection, des croyances absolument contraires à la foi de ceux qui auraient pu y introduire des interpolations.
On a abusé du système qui explique tout par des interpolations ; les critiques allemands l'ont élevé parfois à la hauteur d'une méthode. Séduits par l'énormité même du résultat poursuivi, et qui allait jusqu'à représenter la plus grande partie du legs intellectuel et historique de l'antiquité comme une immense supercherie, ils n'ont reculé devant aucune audace. Ces allégations, se produisant avec l'appareil pesant et formidable d'une science obscure, qui n'est trop souvent que la fausse monnaie de l'érudition, ont suscité quelque émoi dans le public lettré. La France, qui s'engoue aisément des nouveautés, a eu le tort de mettre à la mode ces lourdes fantaisies. Mais il est arrivé qu'en les dégageant de leurs nuages et en les rendant intelligibles, elle a mis à nu leur faiblesse. La réaction a été prompte. La France a autant de bon sens que de facilité pour l'enthousiasme. Le jour où elles ne seront plus soutenues parle talent littéraire de nos compatriotes, bien des étrangetés de la critique tudesque tomberont à plat, comme elles le méritent. Le temps n'est déjà plus où, grâce à l'acquiescement tacite ou exprimé de nos écrivains, la présomption générale était que la plupart des documents réputés antiques avaient une origine relativement récente ou présentaient des altérations nombreuses ; aujourd'hui, pour admettre l'interpolation, nous exigeons des preuves décisives, au lieu des indices vagues
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dont on se contentait naguère. A tout prendre, cet effort du néo-pyrrhonisme allemand n'aura pas été inutile, s'il en résulte, comme nous l'espérons, un examen réellement scientifique des documents contestés, une épuration définitive de leurs doctrines, une foi solide et éclairée, qui, tout en réformant quelques détails de la tradition, en confirmera l'ensemble d'une manière éclatante.
Revenons à M. Vernes et à son livre. M. Vernes n'approfondit pas suffisamment l'importante question, qui consiste à déterminer le sens particulier et la valeur spéciale de l'idée messianique dans les divers milieux du judaïsme. Il dit bien que cette idée était frappée d'une défaveur marquée chez les Sadducéens, qu'elle revêtait chez les Pharisiens un caractère politique et violent, aboutissant parfois à un appel aux armes (p. 157 et 158, notes). Le livre d'Hénoch, dans lequel l'intérêt que les Juifs attachaient à la question messianique est reporté en grande partie sur les problèmes de la philosophie et les relations de l'homme avec Dieu, ce livre provient évidemment d'un milieu qui n'est ni sadducéen ni pharisien. Il n'y a que le groupe essénien, dont les tendances ascétiques et mystiques soient de nature à en rendre compte. Les Esséniens nous sont peu connus, dit M. Vernes. Ce que nous savons d'eux suffit-il à autoriser l'opinion qui reconnaît leur travail et leur influence dans les prophéties d'Hénoch? Oui, sans doute; sur ce point la réserve de M. Vernes nous semble exagérée.
« Chez les juifs alexandrins, ajoute M. Vernes, Vidée vague d'un triomphe d'Israël et de ses idées religieuses avait seule survécu au contact de la civilisation grecque, comme on peut s'en convaincre par l'examen des écrits de Philon. La personne du Messie est absente. » L'idée messianique n'est point vague à Alexandrie ; elle se produit même sous des traits d'une réalité un peu grossière.
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Qu'est-ce que ce roi venu du ciel, ce roi venu de V Orient, ce prince chaste dont nous parlent les sibyllistes, sinon le Messie ? Il faut d'ailleurs distinguer à Alexandrie les croyances populaires de l'enseignement des philosophes. M. Vernes n'a pas fait cette dislinction. Au surplus, pourrait-on affirmer que la personne du Messie est absente, même chez les philosophes alexandrins, quand on a lu le passage où Philon nous parle de cette vision plus divine que ne le comporte la nature humaine, qui ramènera Israël en Palestine ?
Mieux inspiré que M. Colani, M. Vernes reconnaît que les Juifs admettaient la venue du Messie avant le jugement (p. 169, note 1); il explique comment il s'opéra dans la légende nationale un dédoublement à la fois du jugement et de l'ère messianique ; il convient que Jésus a annoncé son retour glorieux.
En ce qui concerne les oracles sibyllins, M. Vernes attribue, comme nous, au cycle judéo-alexandrin, l'oracle qui nomme Bélial, l'adversaire du Messie. Il se débarrasse des hésitations de M. Reuss pour reconnaître encore avec nous le caractère purement juif du livre IV. M. Reuss avait dit : « Le caractère chrétien du poëme ne nous est pas démontré ; il paraît appartenir à une sphère dans laquelle les espérances eschatologiques et la haine de la domination païenne constituaient l'essence de la religion, et cette sphère, à n'en pas douter, était située tout juste sur un terrain neutre et mitoyen, entre la synagogue et l'église1. » M. Vernes demande avec raison (p. 274) où se trouve cet étrange terrain mitoyen. « Aucune déclaration du livre IV, ajoute-t-il, n'est décidément chrétienne. On sait quelles étaient, vers l'an 80, les préoccupations messianiques des jeunes communautés chrétiennes. Or il
1 Les Sibylles chrétiennes (Nouvelle Revue de théologie, de Strasbourg1, tome VII, 1861).
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n'y est nullement question du Messie. Ce trait, en l'absence de tout autre argument, nous semble décisif en faveur de l'origine judaïque du poëme. »
Nous allons compléter cet appendice par des notes destinées à expliquer ou corriger certains passages.!
Voici d'abord ce qui concerne le livre d'Hénoch : Pages 231 et 232, nous disons du dogme de la résurrection qu'il ne se dégage pas sans confusion des prophéties d'Hénoch; M. Joseph Halévy, consulté sur ce point, nous répond en exposant en ces termes ce qu'il considère comme la doctrine d'Hénoch :
a La résurrection des corps a pour but, d'une» part, de récompenser les hommes pieux qui ont souffert pendant leur vie et n'ont point joui des biens de la terre comme le reste des humains; d'autre part, de punir dans leur corps les méchants qui ont vécu au milieu de jouissances défendues et qui ont fait souffrir leur prochain. Par conséquent, Israël entier, comme peuple-martyr, les rois et les princes païens, afin d'être châtiés dans la vallée de Josaphat et de servir de spectacle aux élus, prendront part à la résurreclion. Les apostats israélites auront le sort des tyrans païens au service desquels ils s'étaient voués. Les gentils du loin, ceux qui n'ont ni connu ni persécuté Israël, restent dans le Schéol à l'état d'ombres sans souffrances et aussi sans jouissances. Après leur mort, les hommes saints habitent le ciel, mais sans le corps ; celuici reste dans le schéol, attendant l'heure de la résurrection. Les hommes médiocres, qui ne sont point parvenus à l'état de sainteté, attendent dans le schéol, corps et âme. Les méchants y subissent des peines préliminaires en attendant que leur sort soit définitivement réglé aux deiniers jours. »
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Page 233, ligne 27, au sujet de la succession des événements de la fin, M. Halévy distingue dans le livre d'Héno.ch, Tordre suivant :
1° Guerre contre les oppresseurs païens; 2° jugement et condamnation des anges rebelles, des rois païens leurs imitateurs et des israéiites infidèles; 5° l'ancien temple souillé est remplacé par un nouveau temple, qui réunira dans son enceinte tout Israël et les peuples vaincus ; 4° avènement et règne du Messie ; 5° tout le genre humain parvient au comble de la vertu et devient semblable aux patriarches.
Page 236, ligne 9, au lieu de : princes ou rois juifs, lire : princes ou rois des Juifs. Il s'agit, en effet, de soixante-dix princes étrangers, préposés au gouvernement d'Israël, depuis la fin du royaume de Juda jusqu'à l'avènement du Messie.
Page 238, ligne 8, l'expression Verbe, qui se trouve dans ce passade, est le résultat, non d'une interpolation, mais, comme l'a très-justement remarqué M. Dilmann, d'un accident de lecture arrivé au traducteur éthiopien, qui avait sous les yeux la version grecque faite sur l'hébreu. Le veau blanc, dont il est question ici, se change en un animal qui s'appelle en hébreu Rem; et le traducteur grec, soit qu'il ne connût point cet animal, soit qu'il voulût lui conserver le nom sémitique, écrivit à son tour Rêm. Le traducteur éthiopien, interprétant ce passage comme une allusion au Messie, et croyant à une erreur du copiste, au lieu de Rêm, qui n'offrait en grec aucun sens, lut Rêma (fâpoc, Parole ou Verbe). Il en est résulté l'altération conservée à tort dans notre traduction. Le passage doit être ainsi rétabli :
« Et je vis qu'il arriva un moment où toutes leurs espèces furent transformées; et tous devinrent des veaux
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blancs; et le premier d'entre eux devint une licorne (rêm). La licorne est un animal très-fort qui a de grandes cornes noires sur sa tête... »
Page 8, ligne 2 de la note 4, au lieu de : Liv. X, lire : Liv. IX, 4.
Page 21, ligne 16, au lieu de : les origines certaines ou probables du monachisme, lire : les origines certaines ou probables des doctrines et des rites du monachisme.
Page 27, ligne 2 de la note 1, au lieu de : il a été écrit, lire : il a été écrit, dit-on.
Page 39, ligne 22, au lieu de : le dédain des Juifs palestiniens, lire : le dédain de beaucoup de Juifs palestiniens.
Page 75, à la fin de la ligne 6, ajouter : et possédant déjà, durant V époque préchrétienne, certaines tendances à V archaïsme, qui seront signalées pins loin.
Page 75, à la dernière ligne, après les mots : vers V Orient, ajouter : Cette posture est celle que les plus anciennes fresques des catacombes de Rome donnent au chrétien en prière.
Page 108, ligne 16, au lieu de : rassassiés par la chair, lire : rassassiés par la chère.
Page 114, ligne 6, après les mots : servir d'appui, ajouter en note :
« La planche VII de la traduction française abrégée de la
Roma Sotterranea de M. de Rossi (Librairie Académique
de Didier) nous montre dans une peinture des catacombes
romaines du deuxième siècle sept personnages prenant le
repas eucharistique. Devant eux on voit le pain sacré et le
poisson, symbole du Christ. Sous leurs coudes on re-
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marque une disposition de la natte cubiculaire, parfaitement semblable à celle que Philon décrit en cet endroit ; la natte se relève de manière à former un bourrelet et un point d'appui par la partie supérieure du corps. »
Page 119, ligne 5, après le mot hysope, ajouter en note :
« Philon omet, sans doute, de nous dire que le rite des Thérapeutes, comme celui des Esséniens, exige que le pain soit béni avant d'être touché. Cette bénédiction est faite par le président du repas. Une fresque du deuxième siècle des catacombes romaines (F. la planche VIII, n° 3 de- la traduction précitée de la Roma Sotterranea de M. de Piossi) figure la bénédiction ou consécration du pain. Le pain est posé sur un trépied, peut-être un autel, de chaque côté duquel se tient un personnage. Celui qui est à droite du spectateur est une femme, sans doute l'Église, représentée dans l'attitude rituelle de la prière, les mains étendues, expansis manibus. Celui qui est à gauche du spectateur représente un homme ; il étend la main droite sur le pain pour le consacrer, et ce mouvement découvre le bras, la poitrine, toute une moitié du corps, nus sous son pallium. Cette excessive simplicité de vêtements, dit M. de Rossi, était considérée par les anciens -comme la marque des véritables philosophes, et à l'époque à laquelle appartient celte peinture, c'est-à-dire à un siècle environ de distance de Philon et des Thérapeutes, un simple pallium était devenu le costume habituel du clergé chrétien. N'y a-t-il pas ici une analogie nouvelle à signaler entre le vêtement des moines philosophes d'Alexandrie et celui des premiers prêtres chrétiens ? »
Page 122. Nos indications sur la bibliographie sibylline se bornent aux ouvrages récents, les seuls importants à connaître, parce qu'en enregistrant les résultats acquis ils
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en ont obtenu de nouveaux. Voilà pourquoi nous n'avons cité ni Boissard, ni Blondel, ni Opsopée, ni Isaac Yossius, qui ont les premiers porté le flambeau de la science en ces obscures questions. Il existe un livre très-peu connu et rare, précieux surtout pour sa belle iconographie; il réunit sous une forme claire et sobre tous les témoignages des anciens relatifs aux dieux prophètes, à leur culte, à leurs prêtres, aux thaumaturges et aux sibylles. C'est un petit in-4° de 250 pages, imprimé à Genève en 1675, accompagné de cinquante gravures représentant les personnages que la connaissance de l'avenir a rendu célèbres. 11 est intitulé : Historia deorum fatidicorum, vatum, sibyllarum, etc. L'auteur est P. Mussard.
Page 153, ligne 23, au lieu de : Nous verrons plus loin, lire : On peut entendre dans le paragraphe III du troisième livre des oracles sibyllins.
Page 139, ligne 2 de la note, au lieu de : chèque, lire : dit que.
Page 170, à Pavant-dernière ligne, après le mot : Alexandrie, ajouter cette note, qui nous est communiquée par M. Joseph Halévy :
« Isaïe (ch. xix, 19) s'exprime ainsi : « En ce même « temps, il y aura un autel à l'Éternel au milieu du pays « d'Egypte, et sur la frontière un monument à l'Éternel, a Ce sera pour l'Éternel des armées un signe et un témoi- « gnage dans le pays d'Egypte. » Le temple d'Onias fut construit sur l'autorité du prophète et avec le but de propagande indiqué par lui. Il ne parait pas qu'on y ait jamais fait de sacrifices propitiatoires et obligatoires pour la nation entière. On y apportait seulement des offrandes d'un caractère votif et qui sont d'un ordre très-secondaire. Il n'est venu à l'idée de personne alors de remplacer le
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temple de Jérusalem par un aulre. La Misclma considère le temple d'Onias comme orthodoxe et prescrit d'y accomplir les vœux. La condamnation de ce temple a été prononcée très-tard (vers le troisième ou le quatrième siècle après Jésus-Ghrist) par quelques talmudibtes babyloniens qui ne connaissaient point l'état de choses existant avant la destruction du temple par Titus. »
Page 175, à la fin de la dernière ligne, ajouter en note : « Les inscriptions relevées par M. Waddington en Asie Mineure nous révèlent l'existence de colonies juives inconnues jusqu'ici dans des villes de la Cappadoce et du Pont. ))
Page 179, ligne 2, au lieu de : deux siècles, lire : trois siècles.
Page 182, ligne 8, au lieu de : les Orphiques, lire : certaines parties des Orphiques.
Page 199, ligne 15. Nous n'avons pu traiter avec tous les développements qu'elle comporte l'histoire de la légende messianique en Israël. Il faut ajouter aux divers points, sur lesquels ont porté les amplifications des siècles postérieurs aux prophètes, le fait du dédoublement du jugement et de l'avènement du Messie. Dans la conception moderne nous trouvons, en effet; 1° un jugement préliminaire, c'est-à-dire une victoire d'Israël sur les nations et un règne messianique également préliminaire, limité à une certaine période ; 2° un jugement plus solennel et définitif, étendu à l'humanité entière, suivi du règne sans fin du xMessie éternel.
Page 212, ligne 8, au lieu de : il y a environ quatre-vingts ans, lire : il y a environ soixante et dix ans.
TABLE DES MATIÈRES
Introduction v