‹ Moines et sibylles dans l'antiquité judéo-grecqueChapitre 7 sur 43 · LE K0KAGU1SME JUIF · texte numérisé non relu

LE K0KAGU1SME JUIF

Ce système assez indécis suggère de graves objections. M. Lenormant a évité la question de chronologie relative à l'âge de Philon, qui est un des points essentiels du débat. Il a supposé trop gratuitement que Philon a mal compris et mal connu l'histoire, la doctrine et !a règle des Thérapeutes. Tous les détails du livre de la Vie contemplative, détails topographiques, philosophiques, intimes et précis, démentent celte supposition. Dans ses autres écrits, Philon s'est montré historien scrupuleux, exact et sincère jusque dans la passion. Il a parlé des Esséniens en termes que Josèphe confirme de la manière la plus éclatante. Rien n'autorise à ce qu'on le charge ici d'erreurs volontaires ou involontaires, qui répugnent à la fois à ses assertions empreintes d'assurance et à ses habitudes de respect pour la vérité.

M. Ch. Lenormant reconnaît que la description de Philon ne convient que par certains côtés à une Église. C'est l'aveu implicite du caractère original des Thérapeutes ; cet aveu nous suffit. L'autorité des Pères et de la tradition est respectable sans doute; mais doit-elle nous fermer les yeux à l'évidence et les oreilles à la logique?

Les Thérapeutes ont suscité à un écrivain juif un embarras non moindre qu'aux écrivains ecclésiastiques. M. Gractz trouve chez eux un cnsemblede mœurs et tic doctrines si étranger au mosaïsme,si contraire à l'esprit du peuple israélite, qu'il n'hésite pas à les reconnaître avec Eusèbe pour une Église chrétienne. « La critique, dit-il, pour ne pas faire de Philon un chrétien, ajfait juifs les Thérapeutes, bien qu'il soit

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impossible de voir clans leurs doctrines el dans leurs rites des choses juives1. »

M. Graetz est assurément bon juge de l'orthodoxie des Thérapeutes par rapport au mosaïsme. Nous pourrions lui donner raison s'il se contentait de soutenir que leurs rites et leurs doclrines ne procèdent pas uniquement du milieu hébraïque. Mais la question est de savoir s'ils ont existé dans ce milieu avant l'ère chrétienne, et elle nous semble devoir être résolue dans un sens contraire à l'opinion de M. Graetz. Hérétiques ou non, les moines du lac Maria n'en sont pas moins de la race d'Israël. Leur historien est trèsexplicite là-dessus : il les nomme disciples de Moïse; il les montre occupés à étudier et à commenter les livres saints de leur nation*.

Mais, ajoute M. Graetz, Philon est le seul écrivain de l'antiquité qui ait fait mention des Thérapeutes; le silence de Josèphe doit nous rendre suspect ce témoignage unique.

On peut admettre que Josèphe a confondu les Essé^niens et les Thérapeutes. Ce qui explique mieux encore son silence, c'est le dédain des Juifs palestiniens pour la science des Juifs hellénistes* considérée assez généralement dans les écoles rabbiniques comme un scandale et un commencement d'apostasie. D'ailleurs, il n'est ni invraisemblable ni impossible que Josèphe ait ignoré l'existence du monastère alexandrin. Quoi qu'il en soit, Tunique témoignage de Philon, eu égard

1 Histoire des Israélites, t. III, p. 46 1- (2e édi'.).

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à l'autorité et à la gravité du caractère du philosophe, n'en conserve pas moins une haute valeur.

On fait une autre objection. Le traité de la Vie contemplative pourrait bien ressemblera ces contes orientaux dons lesquels l'imagination de l'auteur se donnelibre carrière: il est permis de croire que Phiion y a voulu peindre un idéal, dont quelques éléments existaient toutefois sous ses yeux dans le judaïsme alexandrin1.

Cela suppose une coïncidence tellement étrange, qu'on chercherait en vain dans toute l'histoire quelque chose de comparable. Phiion aurait décrit une institution plus ou moins imaginaire, et lui aurait attribué de nombreux détails de culte, de rites et de doctrine qui se seraient réalisés plus tard au sein des Églises, à l'insu des chrétiens! Dire que le philosophe alexandrin est un Oriental, et par conséquent un ami des choses idéales, est-ce une raison suffisante pour frapper de suspicion un traité de celui qui a été l'historien si exact des Essénîens ? Parle-t-iJ au moins des Thérapeutes comme d'un mythe? Nullement : il les oppose aux moines de Palestine, il se vante de leur piété et de leur vertu à la face des Grecs idolâtres et dissolus. En assimilant la Vie contemplative autableau de la république de Salente dans le Télémaque, on se perd sans nécessité, sans protit, dans le vague de la conjecture. Trouve-t-on l'institution monastique du lac Maria trop étonnante? L'institution essénienne ne

1 Cette objection nous a été exprimée par M. Renan, lors de la discussion soulevée, au ^ein de l'Académie des inscriptions, par la lecture d'un travail, communique par nous, sur la Vie contemplative.

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l'est pas moins. Si l'on admet la réalité de celle-ci, on n'a plus de prétexte pour douter de la réalité de celle-là. Quand nous aurions concédé aux uns que les Thérapeutes sont des êtres de raison, aux autres que ce sont des chrétiens, le monachisme juif, bien que mutilé, n'en subsisterait pas moins, aux yeux du critique, dans s^s traits essentiels. Loin d'être supprimée, la difficulté n'en serait pas même amoindrie. Enfin, si l'on allègue contre l'existence des Thérapeutes le silence de Joscphe, il faut alléguer contre l'existence des Esséniens le silence du Talmud.

Philon a-t-il prévu l'accusation d'inexactitude et d'idéalisation? On serait tenté de le croire enlisant, dans les premières lignes de son prétendu conte, le passage suivant, qui renferme un démenti formel au scepticisme des critiques, nos contemporains : «Je ne tirerai de mon fonds aucun ornement, comme il arrive d'ordinaire aux poètes et aux faiseurs de discours, auxquels la beauté du sujet manque. Je procéderai avec simplicité et ne viserai qu'à l'exactitude. Il n'y a pas d'éloquence qui puisse atteindre ici la vérité. J'y ferai pourtant tous mes efforts. » Est-ce là le langage d'un rhéteur ou d'un romancier qui va imaginer une société idéale?

L'argument le plus audacieux, mis en avant par M. Graetz, consiste à affirmer que le livre de la Vie contemplative n'est pas de Philon, mais d'un gnostique ou d'un montaniste du deuxième ou du troisième siècle, Le témoignage unanime de la tradition, consigné dans les manuscrits, attribue pourtant ce traité au philosophe. D'ailleurs, les érudils des trois derniers

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siècles, mêlés à la querelle suscitée par les Thérapeutes, n'ont jamais songé à attaquer ou à défendre l'authenticité du livre, révoquée aujourd'hui en doute pour la première fois. Il y avait pour eux, ce semble, une question préalable h résoudre; ils ne Pont pas même posée.

M. Graetz éprouve tout d'abord le besoin de séparer nettement les Thérapeutes des Esséniens, afin de les détacher plus aisément ensuite du judaïsme. Il constate donc que les femmes sont admises à suivre la règle des Thérapeutes, et il en conclut que ce caractère les exclut de l'essénisme, qui proscrivait la fréquentation des femmes. Mais M. Graetz oublie qu'il y a une fraction des Esséniens chez lesquels le mariage est permis. L'argument tombe de lui-même.

L'auteur de laVie contemplative, dit encore M. Graelz, parle cle la gnose en véritable gnostique. Nous répondrons que la gnose est déjà célébrée clans d'autres écrits authentiques dePhilon, et qu'elle Test en termes plus exprès peut-être que dans le traité qu'on lui conteste. M. Franck a dit justement que Philon était l'ancêtre cle la gnose.

M. Graetz fait observer qu'au début du livre de la Vie contemplative, l'auteur mentionne un traité qu'il a composé sur les Esséniens: or Philon n'a pas composé de traité pareil. Qu'en savons-nous? Il est permis de soutenir que nous possédons seulement une partie de ce que le philosophe a écrit sur les moines de Judée. Eusèbe nous a conservé sur ce sujet un fragment précieux, lequel, sans cette citation, serait aujourd'hui perdu. Ensuite, M. Graetz équivoque ici sur

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le sens du mot StaAs/Jhic, qui ne désigne pas nécessairement, comme il le veuf, un traité, et qui peut faire allusion au passage, relatif aux Esséniens, contenu dans le traité, ayant pour tilre : Tout homme de bien est libre.

Il est vrai qu'un savant allemand, M. Frankel, conteste aussi ce dernier écrit à Philon. Cetfe contestation nous semble, comme celle de M. Graefz, inspirée surtout par des nécessités de système. M. Ilerzfeld a dit un peu durement, mais justement, que« MM. Frankel et Graetz ne considéreraient pas leurs argumenls comme dignes de gens sérieux, si la contestation qui en résulte n'était nécessaire à leur système. Il ne suffit pas, ajoule-t-il, de réunir quelques arguments en l'air pour convaincre des esprits solides : en matière de critique, de tels procédés sont faits pour discréditer la science israélite1. »

Il y avait une explication préalable et nécessaire que M. Graetz a oublié de donner ; sans cette explication nous ne comprendrons jamais pour quel motif mystérieux un gnostique aurait parlé d'une Eglise chrétienne comme d'une confrérie juive, et aurait omis de nommer le Christ, les apôtres ou les évangélistes dans l'histoire de cette Église.

En face de l'affirmation de M. Graetz nous croyons ♦pouvoir en poser une autre toute contraire. Nous allons essayer de montrer par des rapprochements de textes, que la doctrine ascétique exposée dans la Vie contemplative , loin d'être étrangère au système

1 Histoire du peuple d'Israël, 3e vol., note 1" de la page 382 ; 2 e édilion. Cassel, 1863.

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moral de Philon, en constitue, pour ainsi dire, le fond. Les théories relatives à la gnose, à la conception de Dieu, aux puissances divines, à l'humilité, au mépris du monde et des richesses, à l'horreur de la volupté, que Ton trouve dans le livre en question, sont exprimées en termes analogues ou identiques dans les auires traités du philosophe alexandrin . C'est encore la même apologie du mosaïsme. La langue est bien celle de Philon, avec son allure spéciale, ses idiotismes, tous les termes de son vocabulaire. En sorte que, si ce livre nous était parvenu sans nom d'auteur, l'historien, le critique, le philologue et le philosophe tomberaient d'accord pour l'attribuer à un juif, à un alexandrin, à Philon.

L'authenticité de la Vie contemplative, révoquée en doute pour la première fois depuis près de quinze siècles, est fondée sur des preuves nombreuses, d'une valeur diverse, mais que leur ensemble rend, à nos yeux, convaincantes. Ntfus avons énuméré les preuves extrinsèques tirées de l'accord des manuscrits, du sentiment unanime des auteurs anciens et modernes; venons maintenant aux preuves intrinsèques.

La thèse soutenue dans cet écrit à un certain point de vue peut se résumer ainsi : « Où sont les modèles de vertu, de piété et de science que la Grèce peut opposer aux Thérapeutes? En comparaison de la doc- • trine et des mœurs de ces sages la sagesse des philosophes n'est que folie, et leur morale n'est que dérision! » Cette thèse n'est pas spéciale au livre de la Vie contemplative, elle se retrouve dans tous les écrits de Philon. Nous savons que ce caractère militant de

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notre auteur lui est commun avec toute l'école juive d'Alexandrie, et avec la plupart des premiers Pères de l'Église. Mais nous avons vu que la Vie contemplative ne peut être l'œuvre d'un chrétien et ne parle pas d'une secte chrétienne; il faudrait donc conclure de ce caractère si accusé que c'est l'œuvre d'un juif alexandrin. Cela ne désigne pas, il est vrai, précisément Fhilon, mais cela nous donne déjà une chance en sa faveur. Nous en dirons autant de la théorie des Puissances divines, qui joue un si grand rôle dons la Théodicée Philonienne, que Ton retrouve chez les Pères, chez presque tous les alexandrins, dans les écrits hermétiques, et à laquelle il est fait allusion dans la Vie contemplative.

La main de Philon se révèle d'une manière plus certaine dans le passage où il flétrit avec une indignation éloquente l'idolâtrie des Égyptiens. La même pensée, la même indignation, le même langage se retrouvent dans le livre Du Décalogue1.

1 Voici le passage de la Vie contemplative : « Il est honteux de mentionner les divinités des Egyptiens, qui prodiguent les honneurs divins à des brutes, et non pas seulement à celles qui sont inoffensives, mais encore aux plus féroces des animaux sauvages. Ils en prennent dans toutes les régions sublunaires : sur la terre, c'est le lion; dans l'eau, le crocodile, de leur pays; dans l'air, l'épervier et l'ibis d'Égypte. Et, pourtant, ils savent que ces animaux naissent, qu'ils ont besoin de nourriture, que leur voracité les rend insatiables, qu'ils sont sales, venimeux, avides de chair humaine, sujets à toutes sortes de maladies, qu'ils succombent à la mort naturelle ou violente ; et l'on voit des hommes doux et traitables adorer des êtres indomptables et féroces, des hommes doués de raison adorer des brutes, des créatures qui tirent de Dieu leur origine, adorer des êtres qui sont même au-dessous des bêtes fauves, les seigneurs et les maîtres se prosterner devant ceux que la nature a faits leurs sujets et leurs serviteurs !» .-

Voici le passage du livre sur le Décalogue : « Les Égyptiens, non

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Yoiei quelque chose de plus important : là doctrine de l'ascétisme, telle qu'elle existe clans la Vie contemplative, se trouve partout dans l'œuvre de Philon. La comparaison minutieuse des textes étant ici indispensable, il nous faudra les rapprocher et les mettre sous les yeux du lecteur, tout en les traduisant.

« Tous ceux, dit Philon, dans le livre sur les Chérubins, qui ont un ardent désir de posséder la vertu, savent abandonner la terre et s'élever à la contemplation des choses du ciel (regarder en haut), en laissant derrière eux toutes les misères du corps1. » Le Thérapeute n'accomplit-il pas toutes ces choses à la lettre? On nous le montre possédé du désir de la vertu, enflammé d'une sainte ardeur pour les choses du ciel2, aspirant avec enthousiasme à la vue des

contents d'adorer des images et des statues, prodiguent les honneurs divins à des brutes, à des bœufs, à des béliers, à des boucs..., ce qui a peut-être quelque raison, car ce sont des animaux domestiques, et dont les services nous sont précieux. Mais ils vont beaucoup plus loin : les plus féroces des animaux sauvages, les lions, les crocodiles, les serpents venimeux, sont entourés par eux de toutes sortes d 'honneurs. . Dans chacun des éléments, la terre et l'eau, que Dieu a donnés aux hommes pour leur usage, ils ont cherché les créatures les plus sauvages; sur La terre, ils n'en ont pas trouvé de plus farouche que le lion ; dans l'eau, de plus féroce que le crocodile : ce sont ceux qu'ils vénèrent et honorent, ainsi que beaucoup d'autres, tels que les chiens, les chats, les loups et, parmi les volatiles, l'ibis et l'épervier... Peut-il exister rien de plus ridicule? Ceux qui ont reçu une instruction saine... ont pitié des hommes qui en usent de la sorte; et, les voyant honorer les choses les plus viles, les jugent plus misérables que les animaux qu'ils adorent. »

1 nâvTîc oT^ uïtèp xfjfce&iç kpETviç nô6o$ o iv.c)) Etrae, rôv -ipiyziov

2 eÏ7l'I/9WTOS i/9TC«06VT£S OV/DOCVIOU.

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choses d'en haut1, méprisant les choses d'ici-bas, dégagé des soins matériel-.

Dans le livre intitulé : Dieu est immuable, Philon semble faire allusion aux Thérapeutes, quand il parle de ceux qui ont abandonné le siècle, font la guerre à la chair, et se livrent à la contemplation de Dieu, qui est le but suprême et le parfait bonheur : « Le terme de la route, c'est la connaissance et la science de Dieu ; or, tout ami de la chair déleste ce sentier et s'efforce de le détruire. Rien n'est opposé à la science de Dieu comme le plaisir charnel ; et ceux qui veulent entrer dans cette voie royale du peuple qui voit Dieu d'Israël, doivent combattre le terrestre Edom-. » Pour notre auteur, le premier et le plus beau privilège du peuple élu, c'est la vue de Dieu ; aussi appelle-t-il la nation sainte la race des voyants, opa^iKov ^voç; de même, le plus noble apanage du Thérapeute c'est la vue de Dieu portée à un degré supérieur ; et il l'appelle, d'une manière analogue : la race dressée à toujours regarder5.

Le sujet traité dans le livre qui nous occupe n'est pas nouveau pour notre philosophe, qui dit expressément, dans son traité sur les Transfuges, que la vie contemplative est le fruit de la science par excellence,

1 'Ev9ou7fâ^oiJ7t, ftéxpiç y.) tg itoOovfisvov m5go<uv.

2 Tô ok TépjJ.a. 7?,ç bcov yvwcri; yy.l iTztGTrjfiv} 0£ov. Tavr'^v oè xrpaitov ixirjîl v.y\ tcpo&êGXviTou y.zi fBsipeiv ï-iy-ioil net; a zocpxûv i^joupoç' QvSevi yà.p outwç oudsv ccvrtiraAov w: kiu<rtyjfJt.Y} (TQLpx.bç vjoovvr BouXo/zévseç yàp tgcwtijv nopevsadat rvjv b§àv} py.zux/.ry) ùvaocv tôt* tgo opecTtxov ysvou§ fieréxon&tvt o~sp "lapai}) xéxJtyrae, oty.u.y.yjzyt g y^'èvoç 'Eoji//..

3 Wii fiXéicew 77 po7G 10 ctzy.ô fisvov .

c'est-à-dire de la science de Dieu1. « Aucun de ceux, dit-il encore dans le trailé des Songes, qui servent purement et sincèrement l'Être, ne manque à s'affermir d'abord dans la résolution de mépriser les choses humaines, source de misères et d'infirmités pour ceux que ces choses attirent et retiennent. Il n'y en a aucun qui ne s'élève à l'immortalité en dédaignant toutes les œuvres de ténèbres des aveugles du siècle2. » Les Thérapeutes sont désignés par des termes identiques : les saintes lois leur ont appris à servir l'Être3 ; ils se dégagent de tous les charmes qui peuvent les atlirer dans la société des hommes4; car ils savent que la fréquentation des hommes est contagieuse et funeste8; ils abandonnent tout ce qu'ils possèdent, car il faut que ceux qui veulent acquérir les trésors de la vue intellectuelle, laissent ces richesses qui aveuglent à ceux dont la pensée est encore environnée de ténèbres 6.

Dans le traité de la Confusion des langues nous lisons encore : « Le propre de ceux qui servent l'Être c'est de s'élever par la raison vers les hauteurs éthérées, de suivre, dans cette route que leur ouvre l'amour divin, le prophète Moïse ; c'est alors qu'ils ver-

1 KocpTcbç Se £7rt<7T>7//>7ç, b 6eup-/]rubç |3ioç.

2 Twv x3ô).teç y.cà y.<y.Qccp€}<; OepcaisvôvrwJ rb *Ov ovSeiç Icriy o$ jj.y] TtpÛTOV p.kv hyvpoyvoih Oïvvy) y.iyp'nrai^ xaTX<ppovrj<7aç twv ccvdp^ntvuv Trpay/AaTWv, a ^eXeaÇovra XYjpctivsi /où ucdéveiccv epydÇsTou' "sneircc érwêoLpGCaç Ifisroci, yeldcocç o<ra ol rvyXoi tvo).otcXcx.ttov<71.

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ront le lieu splendide dans lequel repose Dieu, immobile, immuable1. » De même, le Thérapeute, à la suite de Moïse (ox M<oo€&*£ vyâpipot), es* porté par l'étude de la loi (ex twv Eepwv vojjwav) à franchir, sur les ailes de la contemplation, ce soleil sensible, celte lumière matérielle2, pour parvenir à la vue de Dieu, de l'Être 5.

La félicité suprême pour Philon repose dans cette vue de Dieu ; il le dit à plusieurs reprises dans la Vie contemplative ; il ne cesse de le répéter dans ses autres écrits. « La connaissance de Dieu est le terme de la béatitude et du bonheur*. » (De la lutte du bien et du mal.) Ailleurs, dans le livre que nous citons, il nous montre le sage mourant à cette vie périssable pour revivre à la vie éternelle et parvenir au bonheur3. « Il y a trois routes de la perfection, dit-il au début du livre de VEomme politique, l'étude, la connaissance de la nature, la contemplation (aaxiptç). « L'homme le plus heureux est celui qui a pu y employer la plus longue partie de sa vie, ce que Philon nomme la meilleure part, la part de Dieu6. Aussi, dans la Vie contemplative, il appelle la règle des Théra-

1 "ISîoy yàp to "O-j d^anrsyavTav àvaêaivetv rot; loyiupLoi<; Ttpbç oddépiù» uil»oç, M&>o<r<iv ro dsofilès yévog TCpoaT*7ff«/x.£vou$ rly~y.6'Jc(. ryjç ôcVJ. Tôt- yàp rôv uèv toïtov, 05 or,/. 6; î-jti, fïecx.cîOVTûti, w 0 àxXtvqç '.y.i IrpSKtoq dzbz Ifi^r^xs,

- Tov «ladiirbv viltov VTzepGoûveiv.

5 T% Tôt "Ovtqs 6éy.ç l<pisado>, ■

* jËvoxifiQyîaq yy? x.où u.y/.ycLÔrr/roq opoç oZto$.

3 0 jj.k-j or, •soobq TsSvqxévxt goxôjv tqv ïrôapTÔv (3iov, Cn tôv yoQy.p-

6 EvSaifjLÛv o£.... h iyivsro fov tcAsiû) tou fiiov '/ûÔ-jov TTpbq rrçv kp.sima xaè Bstorépav poipxv. (Sur les changements de nom.)

50 LE MOSACHISNE.JUIF.

pentes « le chemin du parfait bonheur1 ; » il déclare que la sainte vie du solitaire le conduit au comble de la félicité -; il le représente mourant à la vie d'ici-bas pour commencer une vie immortelle ut bienheureuse5.

Philon nous entretient encore, dans le livre de la Création du monde, de cette immortalité conquise par le sage qui applique son esprit à la contemplation des choses du ciel : « C'est par la contemplation des choses du ciel, c'est par l'amour et l'ardeur qui le portent à leur connaissance, que l'homme, bien que mortel, s'immortalise4.» Poursuivant la même pensée dans le livre sur l'Agriculture, Philon déclare que Pâme du sage a pour patrie le ciel5. Dans le traité des Géants, il ajoute que les hommes de Pieu sont les prêtres et les prophètes. « qui n'ambitionnent pas le droit de cité dans le monde, mais qui, s'élevant audessus des êtres sensibles, parviennent dans le monde intellectuel, s'y établissent et deviennent citoyens de la république des idées incorruptibles et incorporelles".» On ne s'étonnera pas de l'entendre appeler le Thérapeute citoyen du ciel icipavcj t^X-tt,;).

« L'Égalité, est-il dit dans la Vie contemplative, est la source de la justice, c'est elle qui nous manifeste

4 'H dsoipicc twv xaT'oupavov, kor,^ izlinyQ=l^ b voue iparccç xat tzôBoj

v^'ov, xacroc dvqrbs wv, âv^p&jnos a7rava0avt£€Ta«. 0 Ilàra l'jyr, rc^sO -arc.'oa asv c/saviv £/£<•

6 Ofrevs; ^cw^av -sy.irî'.'aç rrc tzxcx -û kot/aw tu^siv * tô g£

air-y/rsv -àv vrrsc/OyavTîi. £tc rsv vs^tgv /sVv.ov a-ry.vayrîv-av, x.at

Tisè? Tî).£i'av uyowjotv e'jàziuojizv.

ira s>Oavov eu^ai/iovc'ag-

la vraie richesse1.» Ceci nous semble une allusion claire à une théorie sur l'égalité, que nous trouvons développée dans le livre de la Création du prince; il nous suffira d'en citer les premiers mots : « L'Égalité, comme l'affirment tous ceux qui étudient la nature, est mère de la justice... »

Après avoir indiqué les analogies de doctrine, de pensée et de langage qui ra( tachent la Vie contemplative h l'œuvre de Philon, on nous dispensera d'insister sur les analogies de détail, dont rénumération serait superflue. Ainsi, Philon, dans le livre sur VIvresse, appelle la concupiscence la plus insatiable des passions de l'âme2. 11 dit d'elle, dans la Vie contemplative^ que c'est la plus insatiable des bêtes*. Dans ces deux livres le vin est désigné par la même expression, breuvage de folie*.

Tout concourt, comme nous le disions, à nous montrer dans l'auteur de la Vie contemplative un juif, à nous le présenter comme alexandrin, enfin à désigner précisément la philosophie et la langue de Philon dans cet ouvrage.

1 "jEvs/.a iiôrfiiGç, y.a.b' b rr^ ^Û7£w; 7î).ovto$ wpisrac

2 'A-pyaXçwf ar>7 Traôwv dfVyr^ç, ItziQvijâoc, xitÏYjGTizs aireôy. 5 T6 Bpsy-fiAroiv ctnlv)CfrôraTOV.

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