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LE MON ACHISME D'ALEXANDRIE ET LE MONACHISME DE JUDÉE

Le monachisme juif de Palestine offre avec le monachisme alexandrin des traits de ressemblance et de différence sur l'appréciation desquels il existe des sentiments divers. Suivant les uns, les Thérapeutes et les Esséniens, quel que soit d'ailleurs entre eux Tordre de priorité chronologique, appartiennent à la môme institution. Suivant d'autres, ils formeraient deux rameaux distincts, issus d'un tronc commun. Suivant d'autres, ils procéderaient de deux courants d'idées qu'il est impossible de confondre.

Pour introduire quelque clarté dans un débat où les opinions les plus opposées et les plus analogues se coudoient, nous examinerons successivement ce qu'il convient de penser de la priorité chronologique, de l'identité, de l'analogie, de la diversité des deux sectes.

L'absence de tout témoignage historique rend la question de priorité à peu près insoluble. En raisonnant par comparaison on est conduit à admettre toutefois que, les colonies recevant de la mère pairie leurs

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institutions, il y a lieu de penser que le m on a civisme est venu de Judée aux alexandrins. Mais, d'autre part, les colonies développant d'une façon originale et énergique les institutions apportées du sol natal, il est probable, même a priori, que le monachisme alexandrin a eu ses formes propres et son caractère.

La question d'identité peut se résoudre par la comparaison attentive des documents.

En lisant la Vie contemplative, on se croirait enfermé dans l'un de ces ermitages de la Thébaïde qui ont illustré i'Égypte chrétienne. On y voit de saints religieux qui partagent leur vie entre les élans de la prière et le calme de l'étude ; ils copient et commentent l'Écriture, composent des hymnes et des oraisons destinés à enrichir le recueil de la secte. Leur longue barbe, leur grossière robe de bure, leurs traits amaigris par les austérités, leur attitude modeste et grave, tout témoigne de leur mépris pour le corps et du culte qu'ils ont voué à l'esprit. Ils sont sobres, chastes et pieux. Dieu est leur unique pensée : c'est à lui qu'ils rapportent tout, plaisir, douleur, joie et tristesse. Suivons-les au temple : ce sont les chants alternés et majestueux, les évolutions du chœur, les harangues dévotes, les lectures édifiantes, le banquet sacré du culte chrétien. Parmi eux vous remarquerez des vierges voilées : âmes mystiques et tendres, elles ont dédaigné le monde pour venir dans l'ombre et la solitude du cloître se consacrer au service divin. Dieu est devenu leur époux; de cette union découlent pour elles des voluptés ineffables, inconnues à celles qui vivent par la chair.

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Ouvrez maintenant Josèplie1 ou le traité de Philon ayant pour fifre : Tout homme de bien est libre, la scène change. Nous sommes chez les moines de Judée, sur les limites du déserf, au milieu dîme de ces vallées cultivées qui s'inclinent vers la mer Morte. Une multitude de travailleurs apparaît à nos regards : les uns labourent- ou défrichent le sol, l'ensemencent de graines utiles et en tirent d'abondantes récolles ;. les autres cultivent les arbres fruitiers ; d'autres paissent le bétail ; d'autres élèvent des abeilles ; d'autres tissent la laine ou fabriquent des étoffes de lin; d'autres, enfin, s'occupent des choses nécessaires aux besoins journaliers. Avant le travail, c'est-à-dire avant le lever du soleil, on prie; le travail n'est interrompu que pour prier ; le repas se prend en commun et constitue une cérémonie religieuse de la plus haute importance. Le soir venu, chacun des cénobites regagne la grotte solitaire qui lui sert d'abri contre les intempéries du climat.

On retrouve bien ici, comme chez les ermites du lac Maria, une doctrine empreinte d'ascétisme : le célibat est en honneur, la sobriété est de règle, le vêtement et le logement sont accommodés à la nécessité stricte, la volupté est réputée l'ennemi le plus dangereux du corps et de l'âme. Mais, sur ce fonds commun, on distingue des tendances particulières. Lemonachisme palestinien, plus conforme à l'esprit et aux traditions du judaïsme, s'est rapproché des conditions de la vie pratique. Les Esséniens ne pro-

1 Guer. Jud., I. IL

fessent pas pour les richesses le mépris absolu des Thérapeutes. En entrant dans la secte, ce n'est pas à leurs proches ou à leurs amis, mais à la communauté qu'ils font abandon de leurs biens. Leur dévotion n'est pas aussi rigoureuse : elle s'allie à des occupations qui ont pour but de subvenir aux besoins matériels. Ils combattent la chair avec moins d'acharnement : le mariage est toléré dans une partie de la secte. La lettre de la loi semble les lier plus étroitement : leurs ablulions sont fréquentes et l'observance du sabbat est sévère à ce point qu'ils suspendent, ce jour-15, la satisfaction des besoins physiques. Enfin, les Thérapeutes, on le verra plus loin, paraissent plus profondément hellénisés. Le monachisme alexandrin offre des traits spéciaux, qui révèlent rinfluence.de l'hellénisme, et que nous signalerons en détail, à mesure qu'ils se présenteront à nous dans le livre de la Vie contemplative. Les rites des Thérapeutes, leurs chanté, leurs évolutions chorales et leurs danses ne sont pas sons analogie avec les rites qui s'observaient, au sein des Ihiases et des éranes, dans la célébration des mystères, importés d'Asie en Grèce depuis le sixième siècle avant notre ère1. Cette analogie semble avoir frappé Philon lui-même, qui se trouve amené à opposer les banquets ou plutôt les orgies des phratries alexandrines aux repas sacrés des Thérapeutes, remplis de décence et de gravité religieuse. Il y a une autre preuve, plus directe et plus décisive, de l'influence grecque sur le monachisme

1 Voy. les Associations religieuses chez les Grecs} par M. Paul Foucart, in-8, Paris, 1875,

judéo-alexandrin, c'est la doctrine essentiellement pythagoricienne, relative à la vertu des nombres, qui joue un rôle important, non pas seulement dans les théories spéculatives des Thérapeutes, mais encore dans l'organisation de leur culte.

Nous repoussons donc, comme exagérés, le sentiment de Monlfaucon, qui supprime toute ressemblance entre les Esséniens et les Thérapeutes1, et l'opinion de Jos. Scaliger2, qui confond les uns et les autres en une seule secte.

Toutefois les analogies entre eux sont importantes et nombreuses. Nous trouvons, en effet, chez les deux sectes, le même précepte de charité mutuelle ; la condamnation, en termes identiques et absolus, de l'esclavage (particularité de doctrine très-remarquable) ; la transmission de l'enseignement, d'une manière semblable, par des livres accrus du travail de chaque génération et religieusement conservés; un même système de doctrine reposant sur l'interprétation de l'Écriture par l'allégorie; même façon d'honorer et d'apprécier la vieillesse; même glorification de la pauvreté; même pratique du repas sacré; même horreur du contact du monde; même uniformité de vêtement et d'abri.

1 C'est une nécessité du système de Montfaucon; les Esséniens étant juifs, s'il est vrai que les Thérapeutes appartiennent au christianisme, il faut bien que ces derniers n'aient rien de commun avec les moines de Judée.

2 Scaliger allègue le début de la Vie contemplative : « Après avoir parlé, dit Philon, des Esséniens qui mènent la vie active,... l'ordre veut que je m'occupe de ceux qui mènent la vie contemplative. » Scaliger en conclut que Philon appelle expressément les Thérapeutes des Esséniens. Le texte n'est pas aussi explicite; nous n'y voyons/quant à nous, qu'une simple opposition.

De ces ana]ogies nous concluons que si l'intervention de saint Marc est nécessaire pour expliquer l'institution des Thérapeutes, elle est également indispensable pour expliquer l'organisation, les mœurs et les doctrines des cénobiles d'Hébron.

On a eu tort de croire l'originalité et la dignité du christianisme intéressées dans ce débat. Sous peine d'étouffer les germes semés par eux, les premiers évangélisles ne pouvaient donner à Jésus pour disciples des ascètes et des solitaires. Il fallait à la religion naissante autre chose que des spéculations délicates èt subtiles, des commentaires érudits, des macérations obstinées, pour conquérir le monde; il lui fallait l'amour du maitre, la foi et surtout les œuvres; elle avait besoin de ces prosélytes ardents dont saint Paul restera le type immortel.

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